II. Réalité d'un développement du sang
La réalité de ce développement devient plus évidente encore lorsque nous considérons sous un point de vue général les phénomènes de la régénération et ceux qui s'en rapprochent.
§ 888. De même que nul mouvement ne trahit, à la surface d'un lac , le courant qui y amène et en fait sortir une masse d'eau très -faible eu égard à la sienne , de même aussi la formation organique , considérée comme conservation de ce qui déjà existe , est insensible et par conséquent insaisissable , puisqu'à chaque instant des particules infiniment petites de la substance organique se détachent et font place à d'autres ( § 876). Nous sommes donc obligés , pour en connaître l'essence , de porter nos regards sur les phénomènes divers de cette formation , et principalement sur ceux qui accompagnent la production de parties nouvelles homologues.
I. Mais la formation de parties nouvelles homologues, qui se manifeste tantôt comme homœoplastie ( § 859), tantôt comme régénération ( § 860 ) , ressemble à la génération , quant à son essence. En effet:
4° Elle est identique avec elle. Toute propagation a lieu'par homœoplastie, que celle-ci consiste soit en une formation surabondante de substance organique, c'est-à-dire en un accroissement qui amène une scission (§ 21-24) , soit en une production de germes spéciaux (§25), de gemmes (§ 27-29),
de propagules et de spores éparses (§ 30-3G) , de spores agglomérées (§38-42) ou d'oeufs (§43-45). De même, la membrane nidulante ou caduque , qui , lorsqu'elle ne reçoit pas le produit de l'ovaire (§344, 12°), sort quelquefois avec le sang menstruel (§45, 4°), porte évidemment le caractère d'un néoplasme ou d'une fausse membrane (§ 859 , I). La propagation a lieu par reproduction dans les organismes inférieurs , où le morcellement d'un individu est une multiplication des individus (§ 860, 3° , 4°). Enfin Thétérogénie des organismes inférieurs est aussi une reproduction dans d'autres corps vivans (§ 16, 17, 873).
2° La formation de parties nouvelles homologues crée des parties semblables à celles qui avaient été produites primordialement par la génération, du tissu cellulaire, des vaisseaux, des vésicules séreuses , des tissus cutanés , scléreux et stratifiés (§ 859). La régénération, comme l'indique son nom, est réellement une génération répétée d'une partie perdue ou morte, non seulement quant au produit, qui ressemble à celui qu'il remplace , mais encore quant au mode de production , puisque la nouvelle partie apparaît d'abord comme masse organique primordiale et indifférente, le vaisseau sanguin comme petit courant creusé au milieu de cette masse , l'os comme cartilage , le cartilage comme gelée , le membre comme bourgeon, l'iris comme demi-anneau, etc. La régénération périodique appelle à l'existence , avec un renouvellement de vigueur vitale , des parties animées du feu de la jeunesse (§ 617, IV), représente , dans la mue de l'épiderme , une répétition de l'éclosion qui a lieu au sortir de l'œuf (§ 617 , 5°), et se rattache d'une manière intime à la force procréatrice (§ 617, V).
II. La régénération est une manifestation de la forme médicatrice de la nature.
3° Mais cette force médicatrice ne se manifeste pas seulement par la restauration des parties perdues (§ 860) et par la réparation des pertes subies par celles qui ont été mutilées (§ 861); elle se révèle encore de plusieurs autres manières très-diverses. Elle détermine une assimilation des substances étrangères , en tant qu'elles en sont susceptibles (§859, 11" ,
12°), ou une élimination soit de ces substances (§872, 10o), soit des produits morbides (§ 872, 11°-15°) , et de tout ce qui est devenu étranger à l'organisme , de tout ce qui a été frappé de mort (§863, II), élimination qu'elle accomplit parfois après avoir donné naissance à de nouveaux canaux ( § 854, II). Elle enveloppe souvent les substances étrangères , de manière à les empêcher de nuire ( § 864 , 3° ) ; ainsi nous avons vu que , quand la parturition est impossible , elle frappe le fruit de mort (482 , 6° ) , l'absorbe ( § 482 , 7° ) , en amène les débris au dehors par des voies nouvelles qu'elle fraie (§ 482, 8°), ou les couvre d'une enveloppe isolante (§482, 10°). Elle se déploie en provoquant une sécrétion dans un tout autre organe lorsque celui qui devrait l'accomplir ne le peut (§ 857). Elle se manifeste dans tous les changemens des activités vitales et des formations qui ont le caractère de crises. En un mot, elle rétablit l'état dans lequel l'organisme peut vivre , mettre ses forces en jeu , et atteindre à son but.
4° Mais il nous est impossible de croire que cette force médicatrice soit une force spéciale , mise en réserve pour les cas de nécessité , dont l'action ne se déploie que pendant les maladies , et qui reste complètement inerte dans l'état de santé. En effet, lorsque nous y regardons de plus près, nous voyons qu'elle n'est qu'une branche d'une force qui règne pendant toute la vie et qui ne s'éteint jamais. Chez l'homme en santé , les substances étrangères introduites dans le sang sont éliminées du corps (§ 865), l'éjection se proportionne exactement à l'ingestion (§ 840), l'inégalité résultante des variations dans les quantités des différentes sécrétions s'efface d'elle-même ( § 844 , 2° ) , l'équilibre se rétablit par les efforts combinés de la sympathie et de l'antagonisme ( § 846 , 4° ) , et de cette manière la vie se manifeste partout comme conservation de soi-même et par soi-même. Mais la force médicatrice de la nature n'est autre chose que la manifestation de cette conservation de soi-même dans des cas où la vie court de3 dangers, soit partiellement, soit en totalité; la force constamment active ne fait alors que déployer une plus grande énergie, nécessaire pour triompher de l'obstacle que rencontre sa marche uniforme et tranquille, Ainsi la femme gué-
rit du fruit qu'elle porte dans son sein en vertu de la force conservatrice qui réside en elle (§ 480); ce n'est point une force spéciale et étrangère qui accomplit l'accouchement , mais une exaltation des forces primitivement inhérentes à l'organisme (§ 4^3, 484), et ce que cette exaltation fait Cesser n'est point un élat anormal , mais un état qui compromettrait l'existence delà femme s'il se prolongeait (§482, 5°).
De même, la régénération ne diffère pas essentiellement de la nutrition. Le pli ou l'enfoncement que la peau présente sur le dos de la dernière phalange des doigts produit continuellement de la substance cornée, soit que celle-ci s'applique, en forme de nouvelle couche, à un ongle déjà existant , soit que , l'ongle ayant été détruit, elle en reproduise un autre. La nutrition et la régénération se confondent aussi dans leurs produits ; par exemple , lorsque la moelle et la membrane médullaire d'un os long ont été détruites, et que par suite la diaphyse a été frappée de mort , l'épiphyse se maintient à l'état de vie , parce qu'elle est plus riche en vaisseaux propres , et elle se soude ensuite avec la diaphyse régénérée , de manière que, même après qu'on a extrait la terreau moyen de l'acide hydrochlorique, la base cartilagineuse restante forme un tout continu.
La régénération est une nutrition devenue sensible parce qu'elle s'exerce sur des masses et se déploie librement : la nutrition est une régénération de particules élémentaires infiniment petites dans une partie donnée , et précisément parce qu'elle a lieu sans interruption , elle, ne frappe aucun de nos sens.
III. Si la formation organique (nutrition et sécrétion) est identique, quant à l'essence, avec la régénération , et celle-ci avec la génération, la formation doit aussi reposer sur la même base que cette dernière. En effet, ce qui précisément distingue l'organisme des corps inorganiques, c'estla pérennité de son activité! §473,9°) ; celte activité s'éveille à l'époque de la procréation, et dure tant que l'organisme subsiste ; celui-ci n'est complet ni dans l'œuf ni à aucune époque de sa vie, et continuellement il marche vers un but auquel il n'arrive jamais ( § 474 , 2° ) . La nutrition est donc la continuation de la forma-
tion qui commence au moment delà génération ; elle est même une génération, puisqu'elle crée des parties vivantes , et elle ne diffère de la procréation proprement dite que parce que la vie qu'elle appelle à l'existence n'est point une vie nouvelle et individuelle, mais la suite immédiate de celle qui existait déjà, et que la matière organique qu'elle produit a les mêmes qualités que celles de l'organisme générateur dont elle vient à faire immédiatement partie. Les deux modes de formation dans l'organisme se comportent, à l'égard de l'individu, comme les deux modes de production d'organismes (§ 719) par rapport à l'espèce ; dans la nutrition , ainsi que darts l'homogénie ou la propagation , ce qui existe déjà est maintenu par la formation de nouvelles parties élémentaires; mais, dans l'homœoplastie , comme dans l'hétérogénie ou la génération spontanée , la nature produit de toutes pièces , en sorte qu'ici sa puissance créatrice se manifeste dans tout son éclat.
§ S89. Puisque l'essence du développement de la vie devient accessible à nos regards dans l'hétérogénie , c'est aussi dans la formation de parties nouvelles homologues, et notamment dans la régénération , que nous devons chercher des notions à l'égard de la formation organique en général.