CHAP. II. — DU DROIT NATUREL
existe, qu’il comprend, et qu’il agit, par la nécessité de sa propre nature'. Car il n’est pas douteux que Dieu n’agisse avec «la même li-berté qu’il existe : comme donc il existe par la nécessité de sa propre nature, c’est aussi par la nécessité de sa propre nature qu’41 agit, c’est-à-dire qu’il agit d’une manière absolument libre.
§ VIII. Nous concluons donc qu’il n’est pas au pouvoir de chaque homme d’user toujours de la raison, et de se tenir au faîte le plus élevé de la liberté humaine ; et cependant tout homme, toujours, autant qu’il est en lui, s’eflbrcede conserver son être, et tout ce que chaque individu, (parce que chacun a autant de droit qu’il vaut par la puissance) soit sage, soit ignorant, s’efforce de faire, et fait, c’est par le droit suprême de la nature qu’il s’efforce de le faire, et qu’il le fait. Il suit de là que le Droit et l’Institut de la nature sous lesquels tous les hommes naissent, et sous lesquels ils vivent en grande partie, ne défendent rien que ce que personne ne désire, et ce que personne ne peut faire; qu’ils n’ont en aversion ni les luttes, ni les haines, ni la colère, ni les ruses, ni absolument rien de ce que l’appétit conseille. Et cela n’est pasétonnant : car la nature n’est pas renfermée dans les lois de la raison humaine, lesquelles n’ont
‘ Voir Éthique, Part. I, Prop. xvii, xx et xxxiii. et le dernier Scholie.
trait qu’à la conservation des hommes, et à ce qui leur est véritablement utile; mais elle embrasse une infinité d’autres lois , qui regardent l’ordre éternel de la nature entière, dont l’homme n’est qu’une particule, et par la seule nécessité duquel tous les individus sont déterminés à exister et à agir d’une manière donnée. Tout ce qui, dans la nature, nous paraît ridicule, absurde ou mauvais, nous semble donc ainsi, parce que nous ne connaissons les choses qu’en partie, que nous ignorons, pour la plus grande part, l’ordre et la cohérence de la nature entière, et que nous voulons que toutes choses soient dirigées d’après les prescriptions de notre raison ; quoique, cependant, ce que la raison nous dit être un mal, n’en soit pas un au regard de l’ordre et des lois de la nature universelle ; mais seulement au regard des lois de notre seule nature *.
§ IX. Il suit de là que tout homme est du droit d’autrui, aussi longtemps qu’il est au pouvoir d’un autre, et qu’il est de son droit *, aussi longtemps qu’il peut repousser toute violence, venger à son gré le dommage qui lui a été causé, et, absolument, aussi longtemps qu’il peut vivre à sa guise.
‘Voir Éthique, Part. IV, Scholiede laProp. lxxiii.
* Nous avons traduit presque partout littéralement ces deux expressions du texte, alterius juris, sui juris eise, comme étant, à notre avis, la seule manière d’exprimer en français l’énergique concision du latin.