‹ Traité politique de B. De SpinozaChapitre 9 sur 50 · CHAP. 11. — DU DROIT NATUREL · texte numérisé non relu

CHAP. 11. — DU DROIT NATUREL

Car, s’il fut aussi bien au pouvoir du premier homme de se tenir dans son intégrité, que de tomber, et s’il était maître de son âme, et d’une nature intacte, comment a-t-il pu se faire que, plein de science iet de prudence, il soit tombé? Mais, disent-ils, il a été trompé par le Diable. Mais quel fut donc celui qui a trompé le Diable lui-même ? Qui, dis-je, a rendu ce Diable, la plus accomplie de toutes les créatures intelligentes, assez insensé,.pour vouloir être plus grand que Dieu? Est-ce qu’en elfet ce Diable, qui avait une Ame saine, ne s’efforçait pas, autant qu’il était en lui, de se conserver tel qu’il était, et de conserver son être? Ensuite, comment a-t-il pu se faire que le premier homme lui-même, qui jouissait de son Ame, et était maître de sa volonté, fût séduit, et se laissât prendre par l’Ame? En effet, s’il a eu le pouvoir d’user parfaitement de la raison, il n’a pu être trompé : car, autant qu’il a été en lui, il s’est efforcé nécessairement de conserver son être et son Ame saine. Or, suppose-t-on qu’il a eu cela en son pouvoir : donc il a conservé nécessairement son Ame saine, et il n’a pu être trompé. Par l’histoire de l’homme il est constant que ceci est faux : il faut avouer, par conséquent, qu’il n’a pas été au pouvoir du premier homme d’user parfaitement de la raison, et que, de même que nous, il a été soumis aux passions.

- § VII. Or, que rhomme, comme les autres individus, s’efforce, autant qu’il est en lui, de conserver son être, c’est ce que ne peut nier personne. En effet, si l’on pouvait concevoir à ce sujet quelque différence, elle devrait naître de ce que l’homme aurait une volonté libre. Mais, plus nous concevrions l’homme comme étant libre, plus nous serions forcés de déclarer qu’il doit nécessairement se conserver lui-mêfrie , et jouir de son Ame , ce que m’accordera facilement quiconque ne confond pas la liberté avec la contingence. La liberté, en effet, c’est la vertu , ou la perfection ‘ : donc, tout ce qui accuse rhomme d’impuissance ne peut être retourné contre sa liberté. C’est pourquoi, l’on ne peut nullement dire de l’homme qu’il est libre, parce qu’il peut ne pas exister, ou parce qu’il peut ne pas faire usage de la raison; mais c’est seulement en tant qu’il a le pouvoir d’exister, et d’agir selon les lois de la nature humaine que l’on peut dire de lui qu’il est libre. Plus donc nous considérons l’homme comme étant libre, moins nous pouvons dire qu’il peut ne pas user de la raison, et choisir le mal pour le bien ; et c’est pour cela que Dieu, qui existe d’une manière absolument libre, comprend et agit nécessairement de la même manière, c’est-à-dire qu’il

‘ Voir Éihifjue, Part. Il, dernier paragraphe du Scholie de la Prop. xLix.

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