‹ Traité politique de B. De SpinozaChapitre 16 sur 50 · CHAP. III. — DU DROIT DBS SOUVER. POUVOIRS · texte numérisé non relu

CHAP. III. — DU DROIT DBS SOUVER. POUVOIRS

récompenses, en effet, ou par quelles menaces un homme peuHl être amené à croire que le tout n’est pas plus grand que sa partie, ou que Dieu n’existe pas, ou que le corps qu’il voit fini, c’est l’Étre infini, et, absolument, à croire le contraire de ce qu’il sent ou de ce qu’il pense? De même encore, par quelles récompenses ou par quelles menaces un homme peut-il être amené à aimer ce qu’il hait, ou à prendre en haine ce qu’il aime? Et il faut rapporter aussi, ici, ces actes, pour lesquels la nature humaine éprouve un si vif éloignement, qu’elle regarde comme les pires de tous les maux, qu’un homme rende témoignage contre lui-même, qu’il se torture, qu’il tue ses parents, qu’il ne s’efforce pas d’éviter la mort, et autres choses semblables, auxquelles personne ne peut être amené, ni par récompenses, ni par menaces. Que si, cependant, nous voulions dire que l’Êtat a le droit ou le pouvoir de commander de tels actes, nous ne le pourrions concevoir en aucun autre sens que celui où quelqu’un dirait, que l’homme peut, à bon droit, être fou et délirer. Car, que serait-ce autre chose qu’un délire, un tel droit, auquel personne ne peut^tre astreint ? Et je parle ici expressément de ces actes qui ne peuvent être du droit de l’Etat, et pour lesquels la nature humaine a généralement un si grand éloignement. Car qu’un sot, ou qu’un insensé ne puisse être amené, par aucunes promesses

TRAITÉ POLiTIQlE.

ni par aucunes menaces, à exécuter les ordres de l’Étal, et que tel ou tel individu, par cela qu’il est voué à telle ou telle Religion, juge que les droits du gouvernement sont les pires de tous les maux : les droits, dg l’État cependant ne sont pas nuis, puisque le plus grand nombre des citoyens sont contenus par eux ; et, par conséquent, comme ceux qui ne craignent ni n’espèrent rien, sont pendant tout ce temps leurs m^xives \ [par l' Art . 10. duprécéd. Chap.)oj& sontdonc(;?ar l’Art, duprécéd. Chap.) des ennemis du gouvernement, qu’il est permis de réprimer à bon droit.

§ IX. Troisièmement enfin, il faut considérer que ce qui révolte le plus grand nombre des citoyens, appartient moins au Droit de l’État. 11 est certain, en effet, que les hommes, sous la conduite de la nature, agissent de concert, ou à cause de la crainte commune, ou par le désir de se venger de quelque dommage commun; et, comme le Droit de l’État est défini par la puissance commune de la multitude, il est certain que la puissance^ et que le Droit de l’État sont diminués, aussi longtemps qu’il ' fournit lui-même des causes à ce qu’un plus grand nombre de citoyens conspirent vers un seul but. L’État a certainement certaines choses à redouter pour lui-même; et, de même que chaque citoyen ou cliaque homme dans l’état de nature, de même

CIIAP. Ml. Dü DROIT DES SOÜVER. POtVOlRS. 35

l’État est d’autant moins son maître, qu’il a de plus grandes causes de craintes. Et voici ce qui concerne le Droit des souverains pouvoirs sur les sujets. Maintenant, avant de traiter du droit de ces mêmes souverains pouvoirs sur les autres, il me semble à propos de vider la question que l’on soulève d’ordinaire au sujet de la Religion.

§ X. Car , nous peut-on objecter , est-ce que l’État civil, et l’obéissance des sujets telle que nous avons montré qu’elle est requise dans l’état civil, ne détruisent pas la Religion, par laquelle nous sommes tenus d’honorer Dieu? Mais, si nous pesons bien la chose, nous ne trouverons rien qui puisse inspirer ce scrupule. L’Ame, en effet, en tant qu’elle se sert de la raison, n’est pas du droit des souverains pouvoirs, mais de son propre droit ; [par l’Art. 11. du Chap. précéd.) et, par conséquent, la vraie connaissance et l’amour de Dieu ne peuvent être soumis à l’empire d’aucun individu, pas plus que la charité envers le prochain ; (par l'Art. 8. de ce Chap.) et si, en outre, nous considérons que le suprême exercice de charité, c’est celui qui se pratique pour protéger la paix, et pour procurer la concorde, nous ne douterons pas que celui-là ne se soit réellement acquitté de son devoir, qui porte secours à touj le monde, autant que les lois de l’État, c’est-à-dire la concorde et la tranquillité le permethmt.

Pour ce qui regarde les cultes extérieurs, il est certain qu’ils ne peuvent en rien, ni aider directement, ni nuire à la vraie connaissance de Dieu, et à l’amour qui en découle nécessairement; et, par conséquent, il ne faut pas en faire tant de cas, que lu paix et la tranquillité publique aient sujet d’étre troublées à leur propos. 11 est certain, du reste, que je ne suis pas par le Droit de nature, c’est-à-dire {jpar V Art. 3. duprécéd. Chap.) par le divin décret, le défenseur de la religion ; car je n’ai aucun pouvoir, comme autrefois les Disciples du Cbrist, de chasser les esprits immondes, etde faire des miracles, pouvoir assurément si nécessaire pour propager la Religion aux lieux où elle est interdite, que, sans lui, non-seulement l’huile et la peine, comme on dit, sont perdues, mais que de plus on vous crée un grand nombre de molestations, ce dont tous les siècles ont vu les plus funestes exemples. Tout homme donc, en quelque lieu qu’il soit, peut honorer Dieu par une vraie Religion, et pourvoir à luimême, ce qui est le devoir d’un particulier. Au sur* plus, le soin de propager la Religion doit être confié à Dieu, ou aux souverains pouvoirs, à qui seuls il incombe d’avoir le soin de la République. Mais je reviens à la question.

§ XI. Le Droit des souverains pouvoirs sur les citoyens, et le devoir des sujets expliqués, il reste à

Page 1