‹ Traité politique de B. De SpinozaChapitre 22 sur 50 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

DEMONSTRATION METHODIQUE DE TOUT CE QUI A ETE DIT. DANS LE PRECEDENT CHAPITRE, AU SUJET DE L’ORDRE D'UNE MONARCHIE BIEN ORDONNEE.

§ I. 1 PRÈS avoir expliqué les fondements du gou- • ijLvernement Monarchique , j’entreprends maintenant de les démontrer avec ordre. Et, à ce sujet, il faut remarquer tout particulièrementqu’il ne répugne en aucune façon à la pratique, que leà lois soient constituées d’une manière si ferme, que le Roi lui-même ne les puisse abolir. Les Perses, en effet, avaient coutume d’honorer leurs Rois à l’égal des Dieux, et, cependant, ces Roiseux-mêmes n’avaient pas le pouvoir de révoquer les lois une fois établies, comme on le voit évidemment par le Chap. V. de Daniel ; et, nulle part, que je sache, un Monarque n’est élu d’une manière absolue, sans aucunes conditions expresses. Bien plus, ceci ne répugne ni à la raison, ni à l’obéissance absolue que l’on doit au Roi ; car les fondements de l’empire doivent être considérés comme les décrets éternels du Roi ; de telle sorte que scs ministres lui obéissent complètement, si, lorsque le Roi commande quelque chose

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de contraire aux fondements de l’empire, ils refusent d’exécuter ses ordres. C’est ce que nous pouvons expliquer clairement par l’exemple d’Ulysse. Les compagnons d’Ulysse, en effet, exécutaient ses ordres, quand, l’ayant attaché au mât du navire, et lorsque son âme était prise par le chant des Syrènes, ils ne le voulurent pas détacher, encore qu’il le leur commandât en les menaçant de mille manières. Et il faut faire honneur à sa prudence que ses compagnons aient obéi à sa première pensée, ce dont iH leur rendit grâces ensuite. Et c’est à cet exemple d’Ulysse que les Rois ont coutume aussi d’instituer des Juges, pour qu’ils rendent la justice, et ne considèrent personne, pas même le Roi, si, par quelque événement particulier, il avait ordonné quelque chose qu’ils reconnussent contraire au droit établi. Car les Rois ne sont pas des Dieux,mais des hommes, qui sont souvent pris par le chant des Syrènes. Si donc toutes choses dépendaient de l’inconstante volonté d’un seul homme, il n’y aurait rien de fixe. Et, par conséquent, pour que le gouvernement Monarchique soit stable, il le faut établir de telle sorte que toutes choses, à la vérité, se fassent par le seul décret du Roi, c’est-à-dire que tout le droit soit la volonté expliquée du Roi ; mais non pas que toute volonté du Roi soit le droit. Et voyez à ce su jet Art. 3. 5. et 6. du précédent Chapitre.

§ 11. 11 faut remarquer ensuite que, en jetant ces fondements, il est nécessaire surtout d’observer les passions humaines : et il ne suffît pas d’avoir montré ce qu’il faut faire ; mais il faut montrer particulièrement comment l’on peut faire que les hommes, soit qu’ils soient conduits par la passion, ou par la raison, aient cependant des droits fermes et fixes. Car si les droits de l’empire, ou la liberté publique, ne s’appuient que sur le seul secours débile des lois, non-seulement les citoyens n’en obtiendront aucune sécurité , comme nous l’avons montré Art. 3. du Chapitre précédent ; mais encore elles causeront leur perte. Il est certain, en effet, qu’il n’y a pas de condition plus misérable que celle d’un Etat excellent, qui commence à chanceler ; à moins, ce qui paraît assurément impossible, qu’il ne, s’écroule d’un seul coup , d’un seul choc, et ne se rue dans la servitude. Et, par conséquent,' il vaudrait beaucoup mieux, pour les sujets, de transférer absolument leur droit à un seul homme, que de stipuler des conditions de liberté, incertaines et vaines, ou nulles, et de préparer ainsi, à leurs descendants, le chemin vers la plus cruelle des servitudes. Mais, lorsque j’aurai montré que les fondementsdu gouvernement Monarchique, que j’ai mentionnés dans le Chapitre précédent, sont fermes, et ne peuvent être arrachés que par l’indignation

de la plus grande partie de la multitude en armes : lorsque j’aurai fait voir que, de ces fondements résultent, pour le Roi et pour la multitude, la paix et la sécurité ; et,lorsqueJ’aurai déduit ces fondements de la nature commune : personne rte pourra douterqu’ilsne soient excellents et vrais, comme cela est évident par l’Art. 9. Chap. 111. et les Art. 3. et8. du précédent Chapitre. Or, que ces fondements soient d’une nature telle, c’est ce que je vais montrer en aussi peu de mots que je le pourrai.

Des véritables fondements du gouvernement Monarchique.

§ 111. Que le devoir de celui qui tient le pouvoir, soit de {connaître toujours l’état et la condition de l’Empire, et de veiller au salut commun de tous, et de faire tout ce qui est utile à la majorité des sujets , voici qui est indubitable pour tout le monde. Mais, comme un seul homme ne peut passer en revue toutes choses, ni avoir toujours l’esprit présent, et le disposer à penser ; et qu’il est souvent empêché par la maladie, ou par la vieillesse, ou par d’autres causes, de s’occuper des affaires publiques; il est donc nécessaire que le Monarque ait des Conseillers , qui connaissent l’état des affaires, aident le Roi de leurs conseils, et le remplacent souvent ; et qu’il arrive ainsi que l’empire ou l’État

soit toujours composé d’une seule? et même âme.

§ IV. Mais, comme la nature humaine est ainsi faite, que chacun recherche avec la plus grande passion son bien particulier, juge que les lois les plus équitables sont les lois nécessaires à la conservation et à l’augmentation de sa chose, et ne défend la cause d’autrui, qu’aussi longtemps qu’il croit, par là même, affermir sa propre affaire ; il s’ensuit que les Conseillers doivent nécessairement être choisis parmi ceux dont les affaires particulières et l’avantage dépendent de la paix, et du salut commun de tous les citoyens. Et, par conséquent, il est évident que, si l’on élit quelques Conseillers dans chaque . classe ou genre de citoyens, la proposition qui aura réuni, dans cette Assemblée, le plus grand nombre de suffrages, sera utile à la majeure partie des sujets. Et, quoique cette Assemblée, composée d’un si grand nombre de citoyens, doive être peuplée nécessairement de beaucoup de membres d’un esprit fort inculte ; il est cependant certain que tout individu est assez habile et assez rusé dans les affaires qu’il a pratiquées longtemps avec une grande passion. C’est pourquoi, si l’on n’élit pas d’autres membres que ceux qui auront exercé jusqu’à cinquante ans, sans ignominie, leur industrie ; ils seront assez capables pour pouvoir donner des avis concernant leurs propres affaires; surtout si, dans

les questions d’une grande importance, on accorde du temps pour méditer. Ajoutez à cela qu’il s’en faut de beaucoup qu’une Assemblée, composée d^m petit nombre d’individus, ne soit pas remplie de semblables ignorants. Tout au contraire, la>plus grande partie est composée d’hommes de cette espèce, puisque là chacun s’efforce surtout d’avoir des collègues stupides, qui soient suspendus à sa bouche; ce qui n’a pas lieu dans les grandes Assemblées.

§ V. 11 est en outre certain que chacun aime mieux gouverner que d’être gouverné. Personne, en effet, comme le dit Salluste dans le premier discours à César, ne cède de bonne volonté l’empire à un autre. Et, par conséquent, il est évident que la multitude entière ne transférerait Jamais son droit à un petit nombre, ou à un seul, si elle se pouvait accorder entre elle-même, et ne pas courir aux séditions, à la suite des controverses qui sont soulevées, la plupart du temps, dans les grandes Assemblées. Et, conséquemment, la multitude transfère librement au Roi cela seulement qu’elle ne peut avoir absolu-^ ment elle-même en son pouvoir; c’est-à-dire la terminaison des controverses, et la cél%ité dans les '■ décrets. Il arrive souvent, aussi, que l’on élit un Roi à cause de la guerre, parce que la guerre est faite par les Rois avec beaucoup plus de bonheur. C’est

f,HAP. VII. — DU gouvernement MONARCHIQUE.

assuré ment là une sottise que, pour faire plus heureusement la guerre, ils veuillent être esclaves pendant la paix; si, toutefois, Ton peut concevoir la paix dans un gouvernement dont le souverain pouvoir a été transféré, uniquement à cause de la guerre, à un seul individu, lequel, par ce motif, peut montrer, surtout dans la guerre, son courage, et ce que tous attendent de lui. Le gouvernement Démocratique, au contraire, a ceci de partiedher, que sa vertu éclate) beaucoup plus dans la paix que dans la guerre. Mais, par quelque motif que ce soit que l’on élise un Roi, lui tout seul, comme nous l’avons déjà dit, ne peut savoir ce qui est utile à l’empire. Et c’est pour cela qu’il est nécessaire, comme nous l’avons montré dans le précédent Article, qu’il ait beaucoupde citoyens pour Conseillers. Et comme nous ne pouvons concevoir, en aucune façon, qu’il soit possible d’imaginer quelque chose, sur une affaire à délibérer, qui ait échappé à un aussi grand nombre d’hommes ; il s’ensuit qu’eh dehors de tous les avis de cette Assemblée, qui sont soumis au Roi, l’on n’en pourra concevoir aucun de favorable au salut du peuple. Et,parconséquent^ comme le salut du peuple est la suprême loi, ou le droit souverain du Roi, il s’ensuit que le droit du Roi, c’est de choisir un avis parmi ceux qu’a rendus l’Assemblée ; et non pas de décréter quoi que ce soitj

8i TBAITÉ POLITIQUE.

OU de rendre un avis contre l’esprit de l’Assembl^ entière. {Voy. Art. 25. du p'écéd. Chap.) Mais, si * l’on devait soumettre au Roi tous les avis rendus dans l’Assemblée, il pourrait arriver que le Roi favorisât toujours les petites villes, qui ont un petit nombre de suffrages. Car, bien qu’il soit établi, par une loi de l’Assemblée, que les avis sont déclarés sans indiquer leurs auteurs, ils ne pourront jamais si bien prendre garde, cependant, qu’il p’en échappe . quelque chose : et, par conséquent, il faut nécessairement établir que l’avis, qui n’aura pas réuni pour le moins cent suffrages, est considéré comme nul; et les plus grandes villes devront défendre cette loi avec la plus grande énergie.

§ VI. Et, si je ne m’étudiais à être bref, je montrerais maintenant d’autres grands avantages de cette Assemblée. J’en signalerai un, cependant, qui me paraît être d’une grande importance. C’est que l’on ne peut pas donner de pFus grand stimulant à la vertu, que cette espérance commune d’acquérir ce suprême honneur : car nous sommes tous conduits surtout par l’amour de la gloire, comme nous l’avons montré longuement dans notre Ethique

§ VU. Que la majeure partie de cette Assemblée

* ymiÈthique, Part. 111, Prop. xxix. Scholie de la Prop. XXXI, et Déilnition xxx des Passions.

n’ait jamais le désir de faire la guerre ; mais qu’elle soit toujours animée d’un grand zèle et d’un grand amour pour la paix, c’est ce qu’on ne peut mettre en doute. Car, outre que, par la guerre, ils auront toujours à craindre de perdre leurs biens, avec la liberté ; il vient s’ajouter qeci, c’est que, pour la guerre, il faü^t de nouvelles dépenses, auxquelles ils doivent subvenir ; et, de plus, que leurs enfants et leurs proches, tout occupés de soins domestiques, seront forcés, dans la guerre, d’appliquer leur zèle au métier des armes, et de marcher au combat, d’où ils ne pourront rien rapporter au logis, que des cicatrices gratuites. Car, comme nous l’avons dit Art. 3j|. du précédent Chapitre, l’on ne doit payer aucune solde à l’armée : et Art. 11. du même Chapitre, cette armée doit être formée des seuls citoyens, et d’aucuns autres.

§ Vlll. 11 est encore une chose d’une grande importance pour la paix et pour la concorde, c’est qu’aucun citoyen n’ait de biens fixes. ( Voy. Art. 12. du précéd. Chap. ) D’où il résulte que tous ont, à peu près, le même danger à craindre de la guerre : car tous les citoyens, en vue d’un gain, exercent le commerce, ou se prêtent réciproquement leur argent; si, comme autrefois chez les Athéniens, on rend une loi qui interdise à tout citoyen de prêter son argent, à intérêt, à d’autres qu’aux habitai&t. Et, par consé-

quciit, ils devront s’occuper des affaires, ou qu’ils ont engagées les uns aux autres, ou qui exigent les iriêincs moyens pour se développer : et conséquemment la plus grande partie de cette Assemblée aura, la plupart du temps, un seul et même esprit à l’endroit des affaires communes, et des ai ls de la jaix. Car, comme nous l’avons dit Art. i. de 'ce Chapitre, chacun ne défend la cause d’autrui, qn’aussi long-temps qu’il croit, par là même, affermir sa propre affaire.

§ IX. Que personne ne se mette jamais dans l’esprit de corrompre cette Assemblée par des présents, c’est ce qu’on ne peut mettre en doute. Si un individu, en effet, se rend favorable un ou deux Conseillo’s, parmi un si grand nombre d’hommes, il n’avancera assurément à rien ; car, comme nous l’avons dit, l’avis qui n’aura pas" réuni pour le moins cent suffrages, est nul.

§ X. Que, de plus, les membres de cette Assemblée, une fois établie, ne puissent être réduits à un nombre moindre, c’est ce que nous verrons facilement, si nous considérons les passions communes des hommes. Tous, en effet, sont conduits surtout par l’amour de la gloire, et il n’est personne, vivant dans un corps sain, qui n’espère pousser sa vie jusqu’à une longue vieillesse. Si donc nous faisons le calcul de ceux ipil auront atteint réellement l’âge

de 50 ou de 60 ans, et, qu’en outre, nous établissions le rapport du grand nombre des membres de cette Assemblée, qui sont élus tous les ans, nous verrons que, parmi ceux qui portent les armes, il en est à peine un qui ne nourrisse un grand espoir de s’élever à cette dignité ; et, par conséquent, tous défendront ce droit de l’Assemblée, autant qu’ils le pourront. Car il faut remarquer que la corruption se prévient facilement, à moins qu’elle ne s’insinue peu à peu. Or, comme l’on peut concevoir plus facilement, et que c.’est un moindre sujet d’envie, que l’on élise un Conseiller de chaque famille, plutôt que d’en élire un nombre moindre de peu de familles, ou que telle ou telle soit exclue ; donc, [par l'Art. 14, duprécéd. Chap.) le nombre des Conseillers ne peut être réduit à un nombre moindre, à moins que l’on n’en enlève, à la fois, le tiers, le quart, ou le cinquième j changement assurément exorbitant, et conséquemment complètement éloigné de la pratique commune. Et il n’y a pas à craindre non plus de retard ou de négligence pour l’élection, parce que c’est l’Assemblée elle-même qui' s’occupe de tout cela. [Voy. l’Art. 16. duprécéd. Chap.)

§XI. Le Roi donc, soit qu’il soit conduit par la crainte de la multitude, et même pour s’attacher la plus grande partie de la multitude armée ; soit qu’il

88 TRAITÉ POLITIQrE.

soit conduit par la générosité de cœur à consulter l’intérêt public, confirmera toujours l’avis qui aura réuni le plus de suffrages, c’est-à-dire {j>ar V Art. 5. de ce Chap.) celui qui est le plus utile à la majeure partie de l’empire. Pour les avis différents, qui lui sont soumis, il s’étudiera à les concilier, s’il se peut faire, afin d’attirer tous les citoyens à lui. Et il tendra tous ses efforts vers cet objet, afin qu’ils fassent l’épreuve, tant dans la paix que dans la guerre, de ce qu’ils ont mis en lui seul. Et, par conséquent, le Roi sera alors le plus son maître, et tiendra le plus l’empire, dans le temps qu’il veille le plus au salut commun de la multitude.

§ XII. Car le Roi, seul, ne peut contenir tous les citoyens par la crainte; mais sa puissance, comme nous l’avons dit, s’appuie sur le nombre deS soldats, et principalement sur leur courage et leur fidélité, laquelle sera toujours constante parmi les hommes, aussi long-temps qu’ils sont associés par le besoin ; que ces besoins soient honnêtes ou honteux. D’où il arrive que les Rois ont coutume d’exciter plus souvent les soldats que de les contenir, et de dissimuler plus leurs vices que leurs vertus ; et, la plupart du temps, afin d’opprimer les Grands, de rechercher les gens oisifs et perdus de débauches, de les distinguer, de les combler d’argent ou de faveurs, de leur prendre les mains, de leur jeter des

baisers, et de faire toutes les bassesses en vue de dominer. C’est pourquoi, afin que les citoyens soient reconnus par le Roi avant tous les autres, et qu’ils restent leurs maîtres autant que l’état civil ou l’équité le permettent, il est nécessaire que l’armée soit com posée des seuls citoyens, et qu’eux-mêmes fassent partie des Conseils. Mais, au contraire, les citoyens sont complètement mis sous le joug, et ils jettent les fondements d’une guerre éternelle, dès qu’ils souffrent que l’on engage des soldats auxiliaires, pour qui la guerre est une affaire de commerce, et dont la plus grande force se trouve au milieu des discordes et des séditions.

§ XIll. Que les Conseillers du Roi ne doivent pas être élus à vie; mais pour trois, ([uatre, ou cinq ans au plus, c’est ce qui est évident, tant par l’Art. 10. de ce Chapitre, que par ce que nous avons dit en l’Art. 9. de ce même Chapitre. En effet, s’ils étaient élus pour la vie, outre que la plus grande partie des citoyens pourrait à peine concevoir aucune espérance d’acquérir cet honneur; que de là, conséquemment, résulterait une grande inégalité parmi les citoyens : d’où naîtraient l’envie, de continuelles rumeurs, et finalement des séditions, lesquelles, assurément, ne seraient pas stériles pour les Rois avides de dominer; ces Conseillers, en outre, n’ayant plus la crainte de leurs successeurs,

TRAITE POMTIOIE.

prendront de grandes licences en toutes choses, sans aucune opposition du Roi. Car plus ils seront odieux aux citoyens, plus ils se serreront autour du Roi, et seront plus disposés à le flatter. Et même, un intervalle de cinq années paraît encore trop long, parce que, pendant cet espace de temps, il ne semble pas si impossible que l’on puisse corrompre, par des présents ou des faveurs, une fort grande partie de cette Assemblée, si grande soit-elle encore; et, par conséquent, la chose se passera beaucoup plus sûrement si, tous les ans^ deux membres de chaque famille se retirent, et qu’un nombre égal leur succède, (si toutefois l’on prend cinq Conseillers par chaque famille) excepté dans l’année où le Jurisconsulte d’une famflle se’ retire, et qu’un nouveau est élu à sa place.

§ XIV. Aucun Roi, de plus, ne se peut promettre une plus grande sécurité, que celui qui règne dans un Etat de cette sorte. Car, outre qu’il périt promptement, celui que ses soldats ne veulent pas sauver, il est certain que le plus grand péril, pour les Rois, provient toujours de ceux qui leur sont le plus proche. Plus donc les Conseillers sont en petit nombre, et conséquemment plus ils sont puissants ; plus le Roi a à craindre d’eux qu’ils ne transfèrent l’empire à un autre. Assurément, rien n’épouvanta plus David, que de voir que son conseiller Achitophel avait

CHAP. VII. — Dli GOUVERNEMENT MONARCIIIOUE. 91

embrassé le parti d’Absalon. Ajoutez à cela q\ie lorsque tout le pouvoir a été trausléré absolument à un seul, il peut alors être transféré beaucoup plus facilement de l’un à l’autre. Deux bas officiers, en effet^ entreprirent de transférer l’empire Bomain, et ils le transférèrent. (Tacite. Hist. liv. I ‘. ) Je laisse de côté les artifices et les ruses habiles des Conseillers, par lesquels ils doivent se tenir en garde d’être immolés à l’envie, parce qu’ils sont trop connus; et quiconque a lu l’Histoire ne peut ignorer que la bonne foia causé laplupartdu temps la pertedes Conseillers; et, par conséquent, pour veiller à leure intérêts, c’est habiles qu’il leur faut être, et non fidèles. Mais, si les Conseillers sont assez nombreux pour ne se pouvoir pas accorder sur un même crime; s’ils sont tous égaux entre eux, et qu’ils ne s’acquittent pas de cette fonction plus de quatre ans; ils ne peuvent être en aucune façon redoutables au Roi ; à moins qu’il ne tente de leur enlever la liberté; par où il olfensera également tous les citoyens. Car, comme le remarque excellemment Ant. Perezius®, faire usage de l’empire absolu, c’e»t fort périlleux

< En la section xxv, lors de la conspirAtion militaire ourdie par Othon contre l’empereur Galba, qu’il parvint ainsi à détrôner et à faire massacrer, pour régner en sa place.

* Antonio Perezius, jurisconsulte espagnol, né à Alforo sur l’dlbre, vers l.SSS, .professeur de droit à l’Université de Louvain,

^ -;*"/Googli

pour le Ppince, fort odieux aux sujets, et contraire aux institutions et divines et humaines, comme le monf^nt d’i^ombrables exemples.

§ XV/Outre ces fondements, nous en avons jeté d’autres dans le précédent Chapitre, desquels naît, pour le Roi , une grande sécurité de l’empire, et pour les citoyens, une égale sécurUé d’obtenir la paix et la liberté ! Nous les montrefons en leur lieu.

Car j’ai voulu démontrer, avant toutes choses, les principes qui concernent l’Assemblée suprême, et qui sont d’une très-grande importance. Je pom^uis . maintenant, pour les autres, dans l’ordre où je les ai proposés.

§ XVI. Que les citoyens soient d’autant plus puis- * sants, et conséquemment d’autant plus leurs maîtres, qu’ils ont de plus grandes villes, et mieux fortifiées, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. En effet, plus le lieu dans lequel ils sont, est sûr, mieux ils peuvent protéger leur liberté, ou moins ils peuvent craindre l’ennemi extérieur ou intérieur. Et il est certain qu» les hommes veillent naturellement d’autant plus à leur sécurité, qu’ils sont plus puissants par les richesses. A l’égard des villes qui ont besoin, pour se

publia d’abord dans cette dernière ville un livre intitulé histitutiones Impériales eroiematibus disiinctas et explicatas; puis plus tard, à Amsterdam, 1657, un autre ouvrage in-I2 : Jus publicuni quo arcana et j ura principum exponuntur.

conserver, de la puissance d’un autre, elles n’ont pas un droit égal à celui-là; mais elles sont du droit d’autrui , aussi long-temps qu’elles ont besoin de la puissance d’autrui. Car le droit, comme nous l’avons montré dans le Chapitre II, se définit par la seule puissance.

§ XVII. C’est aussi pour cette même cause, c’est à savoir pour que les citoyens restent leurs maîtres, et protègent la liberté, que l’armée doit être composée des seuls citoyens, aucun excepté. Et, en eflét, un homme armé est plus son maître qu’un homme sans armes ; [voy. Art. de ce Chap.) et les citoyens

qui ont donné leurs armes, et confié les fortifications de leurs villes à un autre, lui transfèrent absolument leur droit, et s’abandonnent entièrement à sa bonne foi. Ajoutez à cela l’avarice humaine , par laquelle la plupart des hommes sont surtout conduits. L’on ne peut pas, en effet, engager de troupes auxiliaires, sans de grandes dépenses, et les citoyens supportent impatiemment les impôts exigés pour entretenir une armée oisive. Maintenant que nul citoyen , qui commande l’armée entière ou une grande partie de l’armée, ne doive être élu que pour un an au plus, à moins que la nécessité n’y force , c’est ce que savent tous ceux qui ont lu les histoires et sacrées et profanes. Et il n’est rien que'la Raison enseigne d’une manière plus claire. Car, assuré-

ment, la fovce de l’empire est confiée entièrement à celui à qui l’on accorde assez de temps pour s’emparer de la gloire militaire, et élever son nom audessus du nom du Roi ; ou pour rendre l’armée dévouée à sa personne, par des complaisances, par des libéralités, et par les autres artifices familiers aux généraux, à l’aide desquels ils poursuivent l’asservissement des autres, et la domination pour euxmêmes. Enfin, pour plus grande sécurité de tout l’empire, j’ai ajouté que ces commandants d’armée doivent être choisis parmi les Conseillers du Roi, ou parmi ceux qui se sont acquittés de cet office, c’està-dire parmi des citoyens parvenus à un âge, où les hommes, généralement, aiment mieux les institutions anciennes et sûres, que des entreprises nouvelles et périlleuses.

§ XVlll. J’ai dit que les citoyens doivent être distingués entre eux par familles, et qu’il faut élire dans chacune d’elles un nombre égal de Conseillers, afin que les plus grandes villes aient plus de Conseillers, en proportion du nombre des citoyens, et qu’elles puissent, comme il est juste , apporter plus <le suffrages. Car la puissance d’un empire, et conséquemment son droit, doivent être estimés d’après le nombre des citoyens. Et je ne crois pas que, pour conserver cette égalité entre les citoyens, on puisse ti’ouver un autre moyen plus convenable, parce que

CHAR. Vil. r^Dl' COL’VERNèMENT MONARCIIfQDE. 95

tous les hommes sont ainsi faits* par nature, quO chacun veut être inscrit selon son genre, et distingué des autres par la race *.

§ XIX. En outre, .dans l’état de nature, chacun ne peut rien revendiquer pour soi, et faire de son droit que le sol, et tout ce qui adhère au sol, do sorte qu’il ne le peut cacher nulle part, ni l’emporter où il veut. Le sol donc, et tout ce qui y adhère de la manière que nous avons dit, est , sur touteî.choses, du droit commun de l’État, c’est-à-dire appartient à tous ceux qui ont uni leurs forces ; ou à celui à qui tous ont donné la puissance de le pouvoir revendiquer pour lui-même : et conséquemment le sol, et tout ce qui y adhère, doit valoir, auprès des citoyens, autant qu’il est nécessaire pour qu’ils se puissent fixer dans ce lieu, et protéger le droit comnuinoula liberté. Au surplus, nous avons montré, Art. 8. de ce Chapitre, les avantages que l’Etat retire nécessairement de cette mesure.

§ XX. Afin que les citoyens soient égaux, autant qu’il se peut faire, nécessité de premier ordre dans un État, nuis ne doivent être considérés comme Nobles, que ceux qui sont nés du Roi. Mais, s’il était permis à tous ceux qui sont nés du Roi, de prendre urte épouse ou de procréer des enfants, par la suite

* Voir la Noie 1 du Ghap. VII.

96 ^ TRAITÉ POLITIQL'E.

du teinpsilscroitmicntenun nombre fortconsidéra-r ble, et non-seulement ils deviendraient un fardeau et pour le Roi et pour tous les citoyens, mais ils seraient de plus excessivement redoutables. Car les hommes, qui vivent dans l’abondance au milieu de l’oisiveté, méditent la plupart du temps dtô crimes. ^ D’où il arrive que les Rois sont poussés à faire la guerre principalement à cause des Nobles, parce que, pour les Rois,entourésde Nobles, il y a plus de repos et de sécurité par la guerre que par la paix. Mais je laisse de côté ces détails, comme assez connus, de même que ce que j’ai dit dans le précédent Chapitre depuis l’Art. 15. jusqu’à l’Art. 27 : car, dans ce Chapitre , ce sont les principaux points que l’on démontre ; pour les autres, ils sont assez manifestes d’eux-mêmes.

§ XXI. Que les Juges doivent être en assez graqd nombre, pour qu’une grande partie ne puisse être corrompue par les présents d’un particulier ; qu’ils doivent rendre les suffrages non ouvertement, mais secrètement ; et qu’ils reçoivent une récompense de leur vacation : ce sont encore là des choses connues de tout le monde. Mais partout, d’ordinaire, les Juges reçoivent des appointements annuels: d’où il arrive qu’ils ne se hâtent pas fort de terminer les procès, et que, souvent, il n’y a aucune fin aux débats. Ensuite, là où la coufiscationdes biens devient

CHAF. Vil. — DU GOUVERNEMKNTJIONAHCHIQUE. 97

les émoluments des Rois, là, souvent, ce nest pas "le droite ou le vrai que l’on considère dans Vinstrv^xo^ des affaires ; mais la grandeur des richesses ; de toutes parts des délations^ les citoyens les plus riches saisis comme proie ^ toutes ces énormités , pesantes et intolérables, excusées par la^ nécessité de la guerre, restent aussi, pendant la ' paix. Mais l’avarice des Juges, o^titués poiu* deux ou trois années au plus, est modérée par la crainte de leurs successeurs. Et je passe sous silence que les Juges ne peuvent avoir aucuns biens fixes ; mais qu’ils doivent prêter leuBtargent à leurs concitoyens, pour en retirer un bénéfice; et, par conséquent, ils sont forcés de s’occuper de leurs intérêts plus qùe de leur causer du préjudice , surtout si ces Juges sont, comme nous l’avons dit, en grand nombre.

§ XXII. Mais, avons-nous dit, il ne faut décréter aucune solde à l’armée : car la plus haute*récompense de l’armée, c’est la liberté. Dans l’état de nature, en effet, c’est uniquement à cause de la liberté que chacun s’efforce, autant qu’il le peut, de se défendre soi-même, et il n’attend pas d’autre récompense de sa vertu guerrière, que d’être son maître. Or, dans l’état de société, tous les citoyens ensemble doivent être considérés de même que l’homme dans l’état de nature ; et, par ce motif, tandis que tous

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combattent pour cet état, ils veillent sur eux-mêmes, et c’est d’eux-mêmes qu’ils s’occupent. Mais les Conseillers, les Juges, les Préteurs*, etc., s’occupent plus dès autres que d’eux-mêmes, et c’est pourquoi il est équitable de leur voter une récompense de leur vacation. Ajoutez à cela que, dans la guerre, il ne peut pas y avoir d’aiguillon plus honorable ni plus fort pour la victoire, que l’image de la liberté .'iWais si, au contraire, une certaine partie des citoyens est désignée pour l’armée, par ce motifj il sera nécessaire aussi 4e leur voter une certaine solde. Le Roi, nécessairement, reconnaîtra ces ‘mêmes citoyens au-dessus des autres, (comme nous l’avons montré Art. 12. de ce Chap.) c’est-à-dire des hommes, qui savent seulement l’art de la guerre, qui sont corrompus par la débauche, pendant la paix, par suite d’une trop grande oisiveté, et qui, enfin, à cause de la pauvreté de leur patrimoine, ne méditent rien ipie rapines, discordes civiles, et guerres. Et, par conséquent, nous pouvons affirmer qu’un gouvernement Monarchique de cette espèce, est réellement l’état de guerre, et que l’armée seule jouit de la liberté, mais que les autres sont esclaves.

§ XXRl. Ce que nous avons dit. Art. 32. du précédent Chapitre , au sujet des étrangers qu’il faut

< Magistrat qui rendait la justice dans Rome, ou qui gouvernait une Province.

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recevoir au nombre des citoyens, est assez connu de soi, j’imagine. En outre, personne ne meten doute, je pense,que les plus proches parents du Roi ne doivent être loin de lui ; et éloignés, non pas pour affaires de guerre, mais pour affaires de paix, desquelles résultent pour eux de l’honneur, et le repos pour l’empire : bien que cette mesure n’ait pas même paru assez sûre aux Tyrans des Turcs, dont la Religion, pour ce motif, est de metireà mort tous les frères. Et cela n’est pas étonnant : car plus le droit de l’empire est transféré absolument à un seul, plus facilement, (comme nous l’avons montré par un exemple Art. 14. de ce Chap.) on peut transférer ce droit de l’un à l’autre. Mais, pour le gouvernement Monarchique tel que nous le concevons ici, • c’est-à-dire où il n’y a aucun soldat mercenaire, ^ est hors de doute que, établi de la manière que nous avons indiquée, ce gouvernement sera assez sûr pour le salut du Roi;

k § XXIV. A l’égard encore de ce que nous avons dit Art. 34. et 35. du précédent Chapitre, personne ne peut balancer. Ensuite, que le Roi ne doive pas prendre pour épouse une étrangère, il est facile de le démontrer. En effet, outre que deux Etats , bien qu’unis entre eux par un traité d’alliance, sont cependantenétat d’hostilité;'(/3ff/- /’Ar/. 14. Chap. 3.) il faut prendre garde, sur toutes choses, que la

guerre ne soit allumée à cause des affaires domestiques du Roi. Et, comme les controverses et les dissensions naissent principalement d’une société qui se forme par le mariage; et que les différends, entre deux Etats, se vident presque toujours par le droit de la guerre : il suit de là qu’il est pernicieux à un empire de commencer avec un autre une société étroite. Nous lisons dans l’Ecriture un fatal exemple de ce fait. En effet, à la mort de Salomon, qui avait épousé une fille du Roi d’Egypte, son fils Rehabeam fit une guerre très-malheureuse à Susacus, Roi des Egyptiens, par qui il fut complètement soumis. Le mariage de Louis XIV, Roi de France, avec la fille de Philippe IV, fut aussi la semence d’une nouvelle guerre; et outre ces exemples on en lit encore beaucoup d’autres dans l’Histoire.

§ XXV. La face de l’empire doit être conservée une et même, et conséquemment le Roi doit être seul, du même sexe, et l’empire indivisible. D’un autre côté, pourquoi ai-je dit que le fils aîné du Roi succède de droit à son père, ou, s’il n’y a aucuns enfants, le plus proche parent du Roi, c’est ce que l’on voit clairement, tant par l’Art. 13. du précédent Chapitre que parce que l’élection du Roi, qui est faite par la multitude, doit , s’il se peut faire, être éternelle : autrement il arrivera nécessairement que le souverain pouvoir de l’empire passe souvent à la

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multitude, changement énorme, et conséquemment très-périlleux. Quant à ceux qui déclarent que le ‘ Roi, par ce fait qu’il est le Maître de l’empire, et qu’il le tient d’un droit absolu, le peut remettre k qui il veut, et choisir le successeur qu’il veut ; et , par conséquent, que le fils du Roi est, de droit, héritier de l’empire ; ceux-là se trompent assurément.

* En effet, la volonté du Roi a la force du droit, aussi longtemps qu’il tient le glaive de l’État ; car le droit de l’empire est défini par sa seule puissance. Le Roi donc peut, il est vrai, se retirer du trône ; mais il ne peut remettre l’empire à un autre, qu’avec l’assentiment de la multitude ; ou si son parti est le plus fort. Et pour que ceci soit compris plus clairement, il faut remarquer que les enfants sont héritiers de leurs parents, non pas par le droit naturel, mais par le droit civil ; car , c’est par la seule puissance de l’État qu’il se fait que chacun est maître de certains biens \ C’est pourquoi , la même puissance ou le droit par lequel il se fait que la volonté, par laquelle un individu a disposé de ses biens , est ratifiée ; ce même droit fait que cette même volonté, même après la mort de cet individu, demeure ratifiée, tant que l’État dure. Et, par cette raison , chacun , dans l’état civil, obtient encore, • r

' Voir la Note 2 du Cliap. VII.

après la mort, le même droit qu’il obtient tamdis qu’il est vivant; parce que, comme nous l’avons dit, ce n’est pas tant par sa propre puissance que par la puissance de l’Etat , laquelle est éternelle , qu’il peut décider quoi que ce soit de ses biens. Mais pour le Roi, la raison est entièrement différente. La volonté du Roi, en effet, est le droit Civil luimême, et le Roi, c’est l’Etat même. Le Roi mort,* par conséquent, meurt l’Etat en quelque façon , et l’état Civil revient à l’état de nature ; et conséquemment le souverain pouvoir retourne naturellement à la multitude, laquelle, pour ce motif, peut à bon droit faire de nouvelles lois, et abroger les anciennes. C’est pourquoi, il est évident que personne ne succède de droit au Roi, que celui que la multitude veut pour successeur ; ou, dans une Théocratie telle que fut autrefois l’Etat des Hébreux, celui que Dieu a choisi par un Prophète. Nous pourrions, en outre, déduire de là les considérations suivantes; que le glaive du Roi, soit qu’il soit réellement le droit de la multitude elle-même, soit qu’il soit la volonté de son parti le plus fort , ne peut pas en arriver à ce point que les hommes , doués de raison , cèdent jamais tellement de leur droit, qu’ils cessent d’être hommes, et soient traités ainsi que des troupeaux : mais il n’est pas besoin de poursuivre ces remarques plus loin.

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§ XX^ I, Pour ce qui est de la Ueligion ou du culte envers Dieu, personne ne peut en transférer le droit à un autre. Mais nous avons traité longuement de ce sujet dans les deux derniers Chapitres du Traité Tliéologico-Politiquc et il est superflu de le répéter ici. Et, par ce qui précède, je {)résume avoir démontré assez clairement , quoique brièvement, les fondements d’un excellent gouvernement Monarchique. Et quiconque voudra les contempler d’ensemble, avec une certaine attention, remarquera facilement leur cohérence, ou la symétrie de l’empire. 11 me reste seulement à avertir que j’ai conçu ici un gouvernement Monarchique, institué par une multitude libre, et à qui seul ces institutions peuvent servir. Car une multitude, accoutumée à la forme d’un autre gouvernement, ne pourra pas , sans un grand danger de mine , arracher les fondements reçus de tout l’empire, et changer la structure de tout le gouvernement.

§ XXVII. Et ce que nous avons écrit sera peutêtre accueilli avec risée par ceux qui restreignent au peuple seul les vices inhérents à tous les mor-

' 1 Ces deux Chapitres nous ont paru être d’une telle importance, pour compléter, autant que possible, les idées que la mort a empêché Spinosa d’exposer en ce présent Traité, que nous les avons réunis entièrement à la fin de ce volume, avec deux autres fragments de même source.

tels : ainsi, que rien n’est modéré chez la multitude, qu’elle effraie, si elle n’a peur, et que le, peuple, ou sert humblement, ou domine avec superbe, et qu’il n’a pas de vérité, ou de jugement , etc. Mais la nature est une et commune pour tous les hommes. Mais nous sommes trompés par la puissance et par le culte. D’où il arrive que lorsque deux individus font la même chose, nous disons souvent, il est permis à celui-ci de faire impunément ceci, et il n’est pas permis à celui-là ; non pas que la chose soit dissemblable, mais ceux qui la font. L’orgueil est le propre de ceux qui dominent. Les hommes s’enorgueillissent d’une distinction d’un an : qu’estce donc des nobles , qui agitent des honneurs pour l’éternité? Mais leur arrogance est parée par le faste, par le luxe, par la prodigalité, par un certain accord des vices ; et leur sottise , par une certaine science, et une élégance de turpitude ; de sorte que des vices , qui , considérés chacun séparément , comme ils paraissent alors dans toute leur nudité , sont honteux et bas, semblent honnêtes et bienséants aux gens sans expérience, et aux ignorants. Puis , que rien n’est modéré chez la multitude , qu’elle effraie, si elle n’a peur : en effet, la liberté et l’esclavage ne sont pas facilement mêlés. Enfin, que le peuple n’ait aucune vérité ni jugement , quoi d’étonnant! quand les principales affaires de l’em-

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pire sont agitées en cachette de lui , et qu’il ne forme ses conjectures que d’après un petit nombre, qui ne peuvent être tenues secrètes. Suspendre son jugement, en effet, est une vertu rare. Vouloir donc faire toutes choses en cachette des citoyens, et qu’ils ne portent pas sur ces choses des jugements erronés, et qu’ils n’interprètent pas non plus toutes les affaires d’une façon sinistre , c’est le comble de la sottise. Car, si le peuple pouvait se modérer , et suspendre son jugement sur les affaires peu connues, ou, s’il pouvait juger parfaitement des choses d’après un petit nombre de faits connus d’avance ; assurément il serait plus digne de gouverner que d’être gouverné. Mais , comme nous l’avons dit , la natureestla mêmepourtous. Tous s’enorgueillissent par la domination. Us effraient, s’ils n’ont peur; et partout la vérité, la plupart du temps, est abattue par des ennemis ou par des esclaves* ; principalement là où un seul, 6u un petit nombre dominent, lesquels ne considèrent pas le droit ou le vrai dans l’instruction fies àffaires, mais la grandeur des richesses.

§ XXVllI. Ensuite des soldats stipendiés, accoutumés à la discipline militaire, endurcis au froid

, > Ah infensis, tel obnoxiis : dit le texte. Noue n’avons pu trouver d'autres manières de rendre ces deux expressions, dont le sens est multiple, et pas nettement déterminé.

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et aux privations, méprisent d’ordinaire la foule des citoyens , comme leur étant de beaucoup inférieure pour les assauts , ou pour combattre en rase campagne. Or que l’empire, pour ce motif, soit plus malheureux ou moins solide , c’est ce qu’affirmera quiconque est doué d’une âme saine. Mais, au con-r traire, tout appréciateur équitable des choses dira que l’empire le plus ferme de tous , c’est celui qui peut seulement défendre ce qu’il a acquis, ne pas » désirer les biens étrangers, et qui, à cause de cek, s’efforce, par tous les moyens, d’éviter la guerre, et de protéger la paix avec le plus grand zèle.

§ XXIX. J’avoue, du reste, que les desseins d’un tel empire peuvent difficilement être cachés. Mais tout le monde conviendra aussi avec moi, qu’il vaut beaucoup mieux que les desseins. droits d’un gouvernement soient découverts aux ennemis, plutôt que les secrets pervers des tyrans exécutés en cachette des citoyens. Ceux qp|i peuvent agiter secrètement les affaires d’un empire , ont absolument cet empire en leur pouvoir; et, de même qu’ils tendent des embûches à l’ennemi pendant la guerre , de même ils en tendent aux citoyens pendant la paix. Que le silence soit souvent nécessaire dans un gouvernement, personne ne le peut nier ; mais que ce même gouvernement ne puisse subsister sans lui, c’est ce que personne n’approuvera jamais.

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D’un autre côté, confier absolument la République à un individu, et obtenir en même temps la liberté, c’est ce qui ne peut jamais arriver ; et, par conséquent/ c’est une sottise de vouloir éviter un petit dommagë, par le plus grand des maux. Mais c’a été l’uniqüe èhanson’de ceux qui convoitent pour eux l’enipiré absolü, qü’il'importe tout à fait à l’Etat que ses affaires soient agitéés? en secret, et autres sornettes' dé cette èspèce,’' qui éclatent en un esclavage ^d’autant plus fnneètë'/ qu’elles sont cou* vertes davantage du voile de l’utilité.

§ XXX. Enfin , '■■Quoique' aiicun empire, que je sache, n’ait **été ’ institué avec tontes [les conditions que nous avons éhuniérëes,'noiis pourrions montrer cependant, par l’expérience elle-même, que cette forme de gouvernement Monarchique est la meilleure['si nous* voulons considérer les causes de la conservation de tout empire non barbare, et celles de sa ruine. Mais je ne pourrais pas faire cela maintenant, sans un grand ennui pour le lecteur. Cependant je ne veux pas passer sous silence un exemple, qui me paraît digne de mémoire; c’est celui du gouvernement des' Aragonais , lesquels, pleins d’une fidélité singulière à l’égard de leurs Rois, conservèrent inviolées , avec une constance égale, les institutions du royaume. En effet, dès qu’ils eurent secoué de leurs têtes le joug servile

des Maures, ils résolurent de se choisir un Roi. Mais à quelles conditions? Ils n’en étaient pas assez d’accord entre eux, et, pour cette raison, ils décidèrent de consulter sur cette affaire le souverain Pontife de Rome. Celui-ci, se conduisant en cette circonstance assurément . comme un Vicaire du Christ*, les gourmanda de ce que, n’étant pas suffisamment avertis par l’exemple des Hébreux, ils voulaient, d’un esprit si obstiné, demander un Roi ; mais, s’ils ne voulaient pas changer d’avis , il leur conseilla de n’élire un Roi , qu’après avoir établi d’abord des coutumes assez équitables, et convenantes au génie de la nation , et, sur toutes choses, de créer quelque Conseil suprême, qui serait opposé aux Rois, comme les Ephores des Lacédémoniens, et aurait le droit absolu de vider les différends qui naîtraient entre le Roi et les citoyens. Ayant donc suivi ce conseil, ils instituèrent les droits qui leur parurent les plus justes de tous, et dont le suprême interprète , et conséquemment le juge suprême, ne serait pas le Roi, mais le Conseil, qu’ils appellent les Dix-sept, et dont le président est nommé Justice. Ainsi donc Justice et ces Dixsept, élus pour la vie, non par suffrages, mais par le sort, ont le droit absolu de révoquer et de con-

‘ Voir la Note 3 du t’.hap. VU.

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damner toutes les sentences rendues contre un citoyen quel qu’il soit par les autres Conseils, tant Politiques qu’Ecclésiastiques , et même par le Roi , de sorte ipie tout citoyen aurait le droit de citer le Roi lui-même devant ce tribunal. Ils eurent aussi de plus, autrefois, le droit d’élire le Roi, et de le priver du pouvoir j mais, après beaucoup d’années écoulées, le Roi Don Pèdre, qui est surnommé Poignard , à force d’intrigues , de largesses , de promesses, et aidé de la race de tous les familiers, parvint enfin à faire abolir ce droit : — (dès qu’il l’eut obtenu, il se coupa la main avec son poignard en présence de tous les assistants, ou, ce que je crois plutôt, il se blessa, ajoutant qu’il n’était pas permis aux sujets d élire un Roi , sans dépense de sang loyal.) à cette condition , toutefois : qii ils pourraient^ et qu ils pussent prendre les armes contre toute violence, par laquelle quelqu’un voudrait entrer dans le gouvei'ncment pour leur propre perte, et même contre le Roi lui-même et le prince futur he) itier, s il entre dans le gouvernement de cette manière. Assurément, par cette condition , ils n’abolirent pas tant ce droit précédent, qu’ils ne le corrigèrent. Car, comme nous l’avons montré. Art. 5. et 6. Chap. IV. ce n’est pas par le droit civil que le Roi peut être privé du pouvoir de dominer ; mais par le droit de la guerre, et il est permis aux

sujets de repousser sa violence uniquement par la force. Outre ces conditions , ils en stipulèrent d’autres, qui ne vont point à notre but. Ces coutumes , établies du consentement de tous , demeurèrent inviolées, pendant un espace de temps incroyable, avec une fidélité toujours égale de la part des Rois à l’égard des sujets, comme des sujets à l’égard du Roi. Mais, après que le trône eut passé par héritage à Ferdinand de Castille , surnommé le Premier de tous les Catholiques , cette liberté des Arragonais commença d’être odieuse aux Castillans , lesquels , pour ce motif, ne cessaient d’engager Ferdinand à abolir ces droits. Mais lui, non encore accoutumé au gouvernement absolu, n’ayant rien osé tenter, il répondit aux Conseillers ces paroles : Outre qu’il avait reçu le Royaume d’Arragon aux conditions qu’ils connaissaient, et qu’il avait juré d'observer trèsreligieusement ; et, outre qu’il est contre l’humanité de violer la foi donnée; il s’était mis dans l’esprit que son trône serait stable, aussi longtemps qu’il n'y aurait pa^ plus de raison de sécurité pour le Roi que pour les sujets, de sorte que ni le Roi ne fût prépondérant sur les sujets, ni, dun autre côté, les sujets sur le Roi ; car, si l’une ou l’autre partie sort plus puissante, la partie plus faible s’ efforcera non-seulement de recouvrer son égalité primitive, mais encore, par le ressen-

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liment du dommage quelle a reçu^ de se retourner contre l’autre, et où résidterait ou la ruine de l'tme ou de l’autre, ou la ruine de toutes les deux. Je ne pourrais assurément assez admirer ces sages paroles, si elles avaient été prononcées par un Roi accoutumé à commander à des esclaves, et non à des hommes libres. Les Arragonais gardèrent donc leur kberté après Ferdinand, non déjà plus de droit, mais par la grâce des Rois plus puissants , jusqu’à Philippe II , qui les opprima par un destin plus heureux, il est vrai, mais avec non moins de cruauté que les Provinces-Unies. Et, quoique Philippe III paraisse avoir rétabli toutes choses en leur premier état , les Arragonais ,• toutefois , la plupart par le désir d’être de l’avis des plus puissants, (car c’est une sottise de ruer contre l’aiguillon, *) et les autres terrifiés par la crainte , ne gardèrent rien de la liberté, que des mots spécieux et de vains usages.

§ XXXI. Concluons donc que la multitude peut conserver, sous un Roi, une liberté assez large, pourvu qu’elle fasse en sorte que la puissance du Roi soit déterminée par la seule puissance de la multi-

* Proverbe latin , qui veut dire que c’est une sottise de lutter contre ceux que l’on ne peut vaincre : Nam quæ inscitia est, adversum sHmulum cakes? (Térence. Phormion, 1 . 2 . 27 .)

tude elle-même, et conservée par l’aide de la multitude elle-même. Et telle a été l’unique règle que j’ai suivie, en jetant les fondements du gouvernement Monarchique.

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