‹ Traité politique de B. De SpinozaChapitre 40 sur 50 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ou TRAlTË THÉOLOGICO-POLITigUE-

On montre que, dans une République Libre, il est permis à chacun de penser ce qu’il veut, et de dire ce qu’il pense.

S ’il était aussi facile de commander aux esprit qu’aux langues, tout pouvoir régnerait en sécurité, et aucun gouvernement ne serait violent. Car chacun vivrait au gré des gouvernants, et jugerait, par leur seul décret, de ce qui serait vrai ou faux, bon ou mauvais, juste ou injuste. Mais il ne se peut pas faire, comme nous l’avons déjà remarqué au commencement du Chapitre XVII, que l’esprit soit absolument du droit d’autrui; car personne ne peut transférer à un autre son droit naturel ou sa faculté de raisonner librement et de juger de toutes espèces de choses, et personne n’y peut être contraint. D’où il arrive que l’on regarde comme violent le gouvernement qui agit contre les esprits, et que la Majesté souveraine semble faire une injure aux sujets, et usurper leur droit, quand elle veut prescrire à chacun ce qu’il doit embrasser comme vrai et rejeter comme faux; et, ensuite, de quelles

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opinions l’esprit de chacun doit être animé dans sa dévotion envers Dieu. Car tout ceci est du droit de chaque individu , et personne , encore qu’il le veuille, ne le peut céder. J’avoue bien que l’on peut prévenir, par mille moyens et presque incroyables, le jugement des hommes, de telle sorte que, bien qu’il ne soit pas directement sous l’empire d’un autre, il dépend tellement cependant de la bouche d’autrui, que, pendant tout ce temps, on ne peut dire avec raison qu’il soit de son droit. Mais, quel que soit l’art que l’on ait pu employer en cette aflair*^, l’on n’est jamais parvenu à ce point, pourtant, que les hommes ne fissent pas une fois l’expérience que chacun abonde dans son feens, et qu’il y a autant de différences de têtes que de palais. Moïse, qui avait prévenu le plus le jugement de son peuple, non par ruse, mais par vertu divine, en tant qu’on le croyait un être divin et qu’il disait et faisait toutes choses par le souffle divin, ne put cependant éviter les rumeurs et les sinistres interprétations de ce peuple ; et beaucoup moins les autres Monarques. Et si l’on pouvait concevoir ceci en quelque manière, on le concevrait au moins dans un gouvernement Monarchique, et nullement dans un gouvernement Démocratique , que tous les citoyens , ou une grande partie du peuple tient collectivement. Et la cause de ce

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fait est évidente pour tout le monde, j’imagine.

Quel que soit donc le diDit que l’on croie que les Souverains Pouvoirs aient sur toutes choses , et d’être les interprètes du droit et de la piété, ils ne pourront jamais faire cependant que" les hommes ne portent un j iigement sur toutes espèces de choses, d’après leur caractère propre, et qu’ils ne soient pas affectés aussi longtemps par telle ou telle passion. Il est vrai, je l’avoue, que ces Souverains Pouvoirs peuvent, à bon droit, considérer comme ennemis tous ceux qui, en toutes choses, ne pensent pas absolument comme eux ; mais nous ne discutons plus maintenant du droit des Souverains Pouvoirs, mais de ce qui est utile. J’accorde, en effet, que ces Souverains Pouvoirs peuvent, à bon droit, gouverner avec la dernière violence, et envoyer les citoyens à la mort pour les causes les plus légères ; mais tout le monde niera que l’on puisse -* agir de la sorte, en conservant le jugement de la saine raison. Bien plus, comme de tels actes ne se peuvent exécuter sans un grand péril pour tout l’empire, nous pouvons nier aussi que ces Souverains Pouvoirs aient la puissance absolue d’accomplir ces actes et d’autres semblables, et conséqueBiment nier aussi qu’ils en aient le droit absolu ; car le droit des Souverains Pouvoirs, comme nous l’avons montré, est déterminé par leur puissance.

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Si donc personne ne se peut dessaisir de sa liberté de juger et de penser ce qu’il veut, et si chacun, par le droit le plus élevé de la nature, est le maître de ses pensées, il s’ensuit que, dans une République, ce n’esl jamais qu’avec un succès fort malheureux que l’on peut tenter de faire que les hommes , bien qu’ayant des sentiments dilTérentset contraires, ne parlent cependant que d’après les prescriptions des Souverains Pouvoirs. Car les gens les plus habiles même, pour ne pas parler du peuple, ne savent pas se taire; et c’est le défaut commun des hommes, de conlier aux autres leurs desseins, bien que le secret soit nécessaire. Ce sera donc un gouvernement trèsviolent^ que celui où ton refuse à chacun la liberté de dire et d’enseigner ce gu il pense ; et, au contraire, ce sera un gouvernement modéré, celui où l’on accorde à chacun cette même liberté. Nous ne pouvons nier non plus en aucune façon, il est bien vrai, que le pouvoir peut être blessé par des paroles aussi bien que par des actes; et, par conséquent, s’il est impossible d’enlever entièrement aux sujets cette liberté, il sera très-pernicieux, d’un autre côté, de la leur accorder complètement* C’est pourquoi nous devons rechercher maintenant jusqu’à quelles limites on peut et on doit accorder à chacun cette liberté, tout en sauvegardant la paix de la République, et le droit des Souverains Pouvoirs. Et, comme

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j’en ai averti au commencement du Chapitre XVI. tel a été mon principal objet.

Des fondements de la République, expliqués cidessus, il suit très-évidemment que la fin dernière de cette République n’est pas de dominer les hommes, ni de les retenir par la crainte, et de les faire du droit d’autrui ; mais, au contraire, de délivrer chacun de la crainte, afin qu’il vive en sécurité autant qu’il est possible, c’est-à-dire, afin qu’il garde mieux, sans dommage pour lui ni pour autrui, son droit naturel à exister. Non ! dis-je, la fin de la République n’est pas de faire des hommes, d’êtres doués de raison, des bêtes ou des automates ; mais, au contraire, de faire que leur âme et que leur corps s’acquittent en sécurité de leurs fonctions; de faire qu’ils fassent usage d’une raison libre, qu’ils ne rivalisent ni de haine, ni de colère ou de ruse ; et qu’ils ne soient pas portés l’un contre l’autre à des dispositions injustes. La fin de la république, c’est DONC, EN réalité, LA LIBERTÉ. Or, pour former une République, nous avons vu que cela seul était nécessaire, c’est à savoir : que tout le pouvoir de décréter fût entre les mains de tous ; ou de quelquesuns ; ou d’un seul. En effet, puisque le fibre ’jugementdes hommes est fort varié, et que chacun pense savoir tout seul toutes choses, et qu’il ne se peut pas faire que tous les hommes pensent également

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de la rnêrae manière, et parlent d’une seule bouche, les hommes ne pourraient pas vivre en paix, si chacun ne se dessaisissait du droit d’agir d’après le seul décret de son âme. Chacun donc se dessaisit seulement du droit dagir d’après son propre décret, mais non du droit de raisonner, et de juger ; et, par conséquent, tout en sauvegardant le droit des Souverains Pouvoirs, si personne, à la vérité, ne peut agir contre leur décret, chacun, du moins, peut penser et juger entièrement comme il l’entend, et conséquemment le dire aussi, pourvu qu’il le dise, ou qu’il l’enseigne simplement, et par la seule raison, et non par ruse, par colère, et par haine ; et qu’il ne se propose pas d’introduire quelque chose, dans la République, par l’autorité de son propre décret. Par exemple, si quelqu’un montre qu’une certaine loi répugne à la saine raison, et qu’il est d’avis que, par ce motif, elle doit être abrogée, et si, en même temps, il soumet son opinion au jugement du Souverain Pouvoir, (à qui seul il appartient de faire les lois et de les abroger) et que, pendant' ce temps, il n’agisse en rien contre les prescriptions de cette loi, cet individu mérite bien assurément de la République, comme le meilleur citoyen. Mais si, au contraire, il n’agit ainsi que pour accuser le Magistrat d’iniquité, et le rendre odieux à la multituile ; ou, s’il s’efforce, par des moyens séditieux,

d’abroger cette loi, malgré le magistrat, c’est tout à fait un perturbateur et un rebelle. Nous voyons donc de quelle manière chacun, tout en sauvegardant les droits et l’autorité des Souverains Pouvoirs, c’esbàdire tout en sauvegardant la paix de là République, peut dire et enseigner les choses qu’il pense:; c’est à savoir, en lais%ant à ces mêmes Souverains Pourvoirs le décret de toutes les choses queVondoit faircy et en n agissant en rien contre leur décret, encore qu’il soit forcé souvent d’agir contre une chose qu’il juge bonne, et qu’il pense ouvertement telle.' Ët chacun peut agir ainsi, tout en sauvegardant la justice et la piété : bien plus, chacun doit agir de la sorte, s’il veut accomplir ce qui est juste et pieux. Car, comme nous l’avons déjà montré, la justice dépend du seul décret des Souverains Pouvoirs; et, par conséquent, personne ne peut être juste, que celui qui vit d’après les décrets qui émanent d’eux. Mais la piété suprême, (par ce que nous avons montré dans le précédent Chapitre) c’est celle qui est exer-^ cée dans l’intérêt de la paix et de la tranquillité de la République. Or, celle-ci ne peut être conservée, si chacun devait vivre au gré de son âme ; et, par* conséquent, c’est aussi une impiété de faire, par sou propre arbitre, quelque chose contre le décret du Souverain Pouvoir, dont on est le sujet; puisque, si chacun avait cette licence, la ruine de l’empire en

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suivrait nécessairement. Bien plus, on ne peut rien faire contre le décret et le dictamen de sa propre raison, tant qu’on agit d’après les décrets du Souverain Pouvoir ; car, c’est par les conseils de la raison elle-même que l’on a résolu complètement de transférer à ce Souverain Pouvoir son droit de vivre d’après son propre jugement. Et c’est aussi ce que nous pouvons confirmer par la pratique. En clîet, dans les Assemblées, tant des plus grands que des plus petits pouvoirs, rarement quelque chose se fait par le suffrage commun de tous les membres ; et, cependant tout s’exécute par le décret commun de tous, tant de ceux qui ont voté contre que de ceux qui ont voté joowr. Mais je reviens à ma proposition. Comment chacun peut-il faire usage de la liberté de jugement, le droit des Souverains Pouvoii*s sauf ? c’est ce que nous avons vu par les fondements de la République ? Or, par ces mêmes fondements, nous pouvons non moins facilement déterminer quelles opinions sont seditieusesdans la République, Ce sont assurément celles qui, dès qu’elles sont posées, détruisent le pacte par lequel chacun s’est dessaisi du droit d’agir d’après son propre arbitre. Par exemple, si quelqu’un pense que le Souverain Pouvoir n’est pas de son droit, ou que personne ne doit remplir ses promesses, ou qu’il faut que chacun vive à sa fantaisie, et autres choses de cette espèce qui sont

directement contraires au pacte convenu : celui-là est un séditieux, non pas tant vraiment à cause de son jugement et de son opinion, qu’à cause du fait qu’enveloppent de tels jugements ; c’est-à-dire, parce que par cela même qu’il pense de telles choses, il rompt la foi donnée tacitement ou expressément au' Souverain Pouvoir. Et, par conséquent, les autres opinions qui n’enveloppent pas un acte, c’est-à-dire la rupture du pacte, la vengeance, la colère, etc., ne sont pas séditieuses ; si ce n’est peutêtre dans une République corrompue par quelque manière, où les Superstitieux et les Ambitieux, qui ne peuvent supporter les hommes libres, sont parvenus à une si haute réputation de nom, que leur autorité vaut plus auprès du peuple que celle des Souverains Pouvoirs. Et nous ne nions pas, toutefois, qu’il n’y ait en outre certaines opinions, qui, bien que paraissant s’appliquer simplement au vrai et au faux, sontcependant proposéeset divulguées dans un mauvais esprit. Mais nous les avons déterminées aussi au Chap. XV, et de telle sorte que la raison néanmoins demeurât libre. Que si, enfin, nous faisons encore attention à ceci, que la fidélité de chacun envers la République, de mémé que celle envers Dieu, se peut connaître par les œuvres seules, c’est à savoir par la charité envers le prochain; nous ne pouvons douter, en aucune façon, qu’une excellente Répu-

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blique n’accorde à chacun la même liberté de philosopher, que celle que la foi lui accorde, ainsi que nous l’avons montré. J’avoue bien, il est vrai, qu’il peut résulter quelquefois des inconvénients d’une telle liberté. Mais, qu’y a-t-il eu jamais d’institué avec assez desagesse, pour qu’il n’en aitpu découler aucun inconvénient? Qui veut déterminer toutes choses par les lois irritera les vices plutôt qu’il ne les corrigera. Ce qui ne peut être empêché, il le faut concéder nécessairement, encore qu’il en résulte souvent du dommage. Que de maux, en effet, naissent du luxe, de l’envie, de l’avarice, de l’ivrognerie, et d’autres défauts semblables? On les supporte, cependant,^ parce qu’ils ne peuvent être empêchés par l’empire> des lois, bien que ce soient réellement des vices. C’est pourquoi, l’on doit infiniment plus accorder la libertéde jugement, laquelle estassurément une vertu, et elle ne peut point être opprimée. Ajoutez qu’il ne naît de cette liberté aucuns inconvénients qui ne puissent être évités par l’autorité des magistrats, comme je le montrerai aussitôt ; pour passer sous silence que cette liberté est nécessaire ,sur toutes choses, pour promouvoir les sciences etlesarts. Carilsne sont cultivés avec un heureux succès, que par ceux quiont un jugement libre, et nullement pris d’avance.

Mais, supposons que cette liberté puisse être opprimée, et les hommes contenus de telle sorte qu’ils^

n’osent rien niunnurer que d’après les prescriptions des Souverains Pouvoirs : jamais on ne fera assurément qu’ils ne pensent aussi que ce que veulent ces mêmes Souverain» Pouvoirs; Et, par conséquent, il s’ensuivrait nécessairement que, chaque jour, les hommes penseraient une chose, en diraient une autre, et conséquemment que la bonne foi, nécessaire sur toutes choses dans la république, serait corrompue ; que la détestable adulation et la perQdie seraient encouragées, d’où naîtraient les fourberies, et la corruption de toutes les bonnes qualités. Mais il s’en faut de beaucoup que l’on puisse faire que tous les hommes parlent d’après un ordre préfixé. Tout au contraire, plus on prend à tâche d’enlever aux hommes la liberté de parler, plus opiniâtrément ils font d’efforts en sens opposé : non pas, il est vrai, les Avares, les Flatteurs, et les autres impuissants d’âme, dont le suprême bonheur est de contempler des pièces d’argent dans un coffre-fort, et d’avoir le ventre plein; mais ceux qu’une bonne éducation, l’intégrité des mœurs et la vertu, ont fait plus libres. Les hommes sont constitués de telle sorte, généralement, qu’il n’est rien qu’ils supportent avec plus d’impatience que de voir accuser des opinions qu’ils croient être vraies, et imputer à crime à eux- mêmes, ce qui les excite à la piété envers Dieu et envers les hommes. D’où U air-

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rive qu’ils osent détester les lois , et faire toutes choses contre les magistrats, et qu’ils ne pensent pas que ce soit honteux, naais la chose la plus honnête d’exciter des séditions pour ce motif, et de tenter toutes sortes d’attentats. Or, puisqu’il est constant que la nature humaine est ainsi faite, il s’ensuit donc que les lois qui sont édictées sur les opinions, ne regardent pas les criminels, mais les hommes libres ; qu’elles ne sont pas édictées pour réprimer les méchants, mais plutôt pour irriter les honnêtes gens ; et qu’elles ne peuvent point être protégées, sans un grand péril pour l’empire. Ajoutez que de telles lois, sont complètement inutiles. En effet, ceux qui croiront que les opinions qui sont condamnées par les lois, sont saines, ne pourront pas obéir aux lois ; et ceux, d’un autre côté, qui rejettent ces mêmes opinions comme fausses, acceptent comme des privilèges les lois par lesquelles ces opinions sont condamnées, et ils triomphent par ces lois de telle sorte que le Magistrat, dans la suite, encore qu’il le veuille, ne les peut abroger. A ceci s’ajoutent les considérations que nous avons déduites ci-dèssus, Chap. XVlll, de l’histoire des Hébreca^^Remaïque II. Et, enfin, que de schismes sont née dans l’Église, la plupart du temps, parce que les Magistrats voulurent ten^iiner, par les lois, les controverses '^ doctemr^! . En effet, si' les

hommes ne nourrissaient pas l’espérance d’entraîner à leur parti les lois et les magistrats, de triompher de leurs adversaires aux applaudissements du commun vulgaire, et d’acquérir les honneurs, ils ne combattraient jamais avec un esprit si inique, et tant de fureur n’agiterait pas leurs âmes. Et ce n’est pas seulement la raison, mais l’expérience aussi qui nous enseigne ceci par des exemples journaliers : c’est à savoir que de telles lois, par lesquelles on commande ce que chacun doit croire, et, d’un autre côté, par lesquelles on empêche telle ou telle opinion de dire ou d’écrire quelque chose, ont souvent été instituées pour favoriser, ou plutôt pour se dérober à la fureur de ceux qui ne peuvent supporter les es[)rits libres, et qui, à l’aide d’une certaine autorité farouche, peuvent changer facilement en rage la dévotion d’une populace séditieuse, et l’instiguer contre qui ils veulent. Ah ! combien vaudrait-il mieux contenir la colère et la fureur du vulgaire, que d’établir d«s lois inutiles, qui ne peuvent être violées que par ceux qui aiment les vertus et les bonnes mœurs ; et de réduire la République en une extrémité telle qu’elle ne puisse supporter les hommes libéraux ! Quel mal plus terrible, en effet, peut-on imaginer pour une République, que celui d’honnêtes gens, parce qu’ils ont des opinions différentes, et qu’ils ne

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savent pas feindre, envoyés en exil comme les méchants. Oui, dis-je, quoi de plus pernicieux, que de tenir pour ennemis, et d’envoyer à la mort des citoyens, non pas à cause d’aucun crime ni forfait, mais parce qu’ils sont d’un esprit libéral! Quoi de plus pernicieux, que l’échafaud, l’épouvantail des méchants, devienne le plus glorieux théâtre où l’on étale aux regards les plus sublimes exemples de tolérance et de vertu, avec l’insigne opprobre de la Majesté Souveraine ! Ceux qui se savent honnêtes, en . effet, ne craignent pas la mort comme les criminels, et ils n’implorent pas la vie : car leur cœur n’est pas oppressé par le remords d’aucune action honteuse ; mais, au contraire, mourir pour la bonne cause et pour la liberté, ce n’est pas un supplice, à leurs yeux, mais une chose honnête et glorieuse. Quel exemple donc expose-t-on par le trépas de tels hommes, dont les lâches et les impuissants, d’âme ignorent la cause, que les séditieux haïssent, et qu’aiment les honnêtes gens ? Personne assurément ne peut prendre exemple d’une telle mort, que pour l’imiter, ou du moins pour l’honorer.

Afin donc que ce ne soit pas la flatterie qui soit en honneur, mais la bonne foi ; afin que les Souverains Pouvoirs conservent le mieux possible l’autorité, et qu’ils ne soient pas forcés de céder aux séditieux, il faut accorder, nécessairement la

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liberté de jugement. Et les hommes doivent être gouvernés de telle sorte que, bien qu’ils aient ouvertement des opinions dilTérentes et contraires, ils vivent cependant en bon accord. Et nous ne pouvons douter que cette manière de gouverner ne soit la meilleure, et ne comporte que de faibles inconvénients, puisqu’elle s’accorde le plus avec la nature des hommes. Dans le gouvernement Démocratique, en effet, (lequel approche le plus de l’état naturel) nous avons montré que tous conviennent d’agir d’après le décret commun, mais non pas de juger et de raisonner. C’est-à-dire, comme tous les hommes ne peuvent pas sentir également de la même manière, ils sont convenus que ce qui aurait force de décret, c’est ce qui réunirait le plus de suffrages, tout en gardant pendant ce temps-là l’autorité d’abroger ces décrets, dès qu’ils en auraient vu de meilleurs. Donc, moins on accorde aux hommes la liberté de juger, plus on s’éloigne de l’état le plus naturel, et conséquemment plus on règne vio^ lemment. Or, qu’il soit constant, de plus, que, de cette liberté, ne naissent aucuns inconvénients qui ne puissent être évités par la seule autorité du Souverain Pouvoir; et que, par cette seule autorité, encore qu’ils aient ouvertement des opinions contraires, les hommes puissent être facilement retenus de SP faire du tort réciproquement ; j’en ai là des

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exemples sous la main, et il ne m’est pas besoin de les aller chercher au loin. Prenons celui de la \ille d’Amsterdam, laquelle éprouve les fruits de cette liberté, avec un si grand accroissement de sa puissance, et à l’admiration de toutes les nations. Dans cette très-florissante République, et dans cette ville éminente, tous les hommes, de quelque nation et de quelque secte qu’ils soient, vivent dans la plus parfaite concorde ; et, pour prêter leur argent à quelqu’un, ils ne prennent soin de savoir que ceci : Est-il riche ou pauvre, et a-t-il coutume d’agir avec bonne foi ou avec ruse ? Au reste la Religion ou la secte ne les touche en rien ; parce que, en présence du juge, pour Justifier ou pour condamner la cause, cela n’est d’aucune aide. Et il n’y a pas de secte, si complètement odieuse soit-elle, dont les sectaires (pourvu qu’ils ne fassent de mal à personne, qu’ils rendent à chacun ce qui lui est dû, et qu’ils vivent honnêtement) ne soient protégés par l’autorité publique, et par l’appui des magistrats. Au contraire, lorsqu’autrefois la querelle des Remontrants et desContremontrants,sur la reli=gion, commença d’être agitée par les Politiques et par les Ordres des provinces, elle dégénéra enfin en schisme, et montra alors, par beaucoup d’exemples, que les lois édictées sur la Religion, pour en terminer les controverses, irritent les hommes plus

qu’elles ne les corrigent ; que les uns prennent ensuite par ces lois une licence extrême; et, qu'enfin, les schismes ne naissent pas tant d’un grand zèle pour la Vérité, (source d’une humeur libérale et de la mansuétude) que d’une grande passion de régner. D’où il résulte, plus clairement que la pleine lumière du jour, que ceux-là, qui condamnent les écrits des autres, et qui instiguent séditieusement contre les Ecrivains l’emportement du vulgaire, sont bien plutôt des schismatiques, que les Ecrivains eux-mêmes, lesquels, généralement, n’écrivent que pour les doctes, et appellent la seule raison à leur secours. D’où il résulte ensuite que ceux-là sont réellement des perturbateurs, qui, dans une République libre, veulent néanmoins enlever la liberté de jugement, laquelle ne peut point être étouffée.

Par tout ce qui précède, nous avons montré :

I. — Qu il est impossible d enlever aux hommes la liberté de dire ce qu'ils pensent ;

II. — Que cette liberté peut être accordée à chacun^ tout en sauvegardant le droit et l’autorité des Souverains Pouvoirs, et que chacun peut conserver cette même liberté, ce même droit sauf, si l'on ne prend de là aucune licence pour introduire quelque chose dans la République, comme droit, ou pour faire quelque chose contre les lois reçues :

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III. — Que chacun peut avioir cette même liberté, la paix de la Ttèpublirpæ <jardée, et qu’il n’en peut naître aucuns inconvénients qui ne puissent être facilement réprimés ;

IV. — Que chacun peut avoir cette liberté, la piété sauve aussi ;

V. — Que les lois, édictées sur les choses spéculatives, sont complètement inutiles.

VI. — Enfin, nous avons montré que cette liberté peut être accordée, non-seidement tout en sauvegardant la paix de la République, la piété et le droit des Souverain^ Pouvoirs; mais quelle doit être accordée encore pour conserver toutes ces choses. Car là où l’on travaille, en face, à enlever aux hommes cette liberté, et où les opinions des dissidents, et non les cœurs, qui seuls peuvent pécher, sont citées en justice, là on fournit contre les honnêtes gens des exemples, qui paraissent plutôt des martyrs, lesquels irritent davantage les autres, et les excitent à la pitié, sinon à la vengeance, plus qu’ils ne les épouvantent. Ensuite, les bonnes qualités et la bonne foi sont corrompues, les flatteurs et les perfides sont favorisés, et les adversaires triomphent que l’on ait cédé à leur fureur, et d’avoir fait sectateurs de la doctrine, dont ils passent pour les interprètes, ceux qui tiennent le Pouvoir. D’où il arrive qu’ils osent usurper l’autorité et le droit

de ceux-ci, qu’ils ne rougissent pas de proclamer qu’eux-mêines sont élus immédiatement par Dieu, et que leurs propres décrets sont divins, tandis qu’au contraire, ceux des Souverains Pouvoirs sont humains; et, par cette raison, ils veulent que ces derniers cèdent aux décrets divins, c’est-à-dire à leurs propres décrets. Toutes choses, personne ne le peut ignorer, entièrement contraires au salut de la République. C’est pourquoi , nous concluons ici , comme ci-dessus au Chap. XVIII , qu’il n’y a rien DK PLUS SUR, POUR LA RÉPUBLIQUE, QUE DE COMPRENDRE LA PIÉTÉ ET LA ReLIGION DANS LE SEUL EXERCICE DE LA ChARITÉ ET DE l’EqUITÉ, ET DE RAPPORTER LE DROIT DES SOUVERAINS POUVOIRS, TANT A l’égard des choses sacrées que des choses PROFA- NES, AUX ACTIONS SEULES. Au RESTE, QUE l’oN PERMETTE A CHACUN DE PENSER CE QU’iL VEUT, ET DE DIRE CE QU’iL PENSE.

Je termine par là ce que j’avais résolu d’exposer dans ce Traité. Il me reste seulement à avertir expressément, que je n’ai rien écrit, dans ce Traité, que je ne soumette très-volontiers à l’examen et au jugement des Souverains Pouvoirs de ma Patrie. Car si, parmi ce que j’ai dit, ils jugent qu’il y a quelque chose de contraire aux lois de la Patrie, ou qui soit nuisible au salut commun , je veux que cela n’ait pas été dit. Je sais que je suis

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