INTRODUCTION
ES Philosophes considèrent § I. ^ comme des vices, où les lîom-
f mes tombent par leur faute, les passions dont nous sommes touraientés; et, pour ce motif, ils ont coutume de se moquer d’eux, de les plaindre, de les blâmer, ou (ceux qui veulent paraître plüs saints) de les prendre en
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haine Ainsi donc ils croieftt faire une chose
divine, et atteindre au comble de la sagesse, quand ils savent louer de mille manières une nature humaine qui n’existe nulle part, et déchirer par leurs discours celle qui est réellement. Ce n’est pas tels qu’ils sont en effet, qu’ils conçoivent les hommes, mais tels qu’ils voudraient qu’ils fussent. D’où il ai'rive que, la plupart du temps, au lieu d’une Ethique*, ils ont écrit une Satire, et qu’ils n’ont jamais conçu une Politique qui puisse être réduite en pratique ; mais une Politique que l’on prend pour la Chimère, ou qui aurait pu être établie en Utopie, ou dans ce siècle d’or des Poètes, où assurément elle n’était nullement nécessaire. La Théorie, à ce que l’on croit, diffère donc de sa Pratique, non-seulement pour toutes les sciences qui sont en usage, mais principalement pour la Politique, et il n’y a pas d’hommes que l’on estime moins propres à gouverner une République, que les Théoriciens, ou les Philosophes.
§ IL Mais les Politkpies, d’un autre côté, passent pour tendre des embûches aux hommes plus que jK)ur s’occuper de leurs intérêts, et on les regarde comme habiles, plutôt que comme sages. L’exj>érience leur a appris, sans doute, qu’il y aura des
> Voir la Préface île la IIP Partie de V Éthique.
* Kthica, dugrec’nOticn, Traité de Morale.
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vices, aussi longtemps que des hommes. Mais, tandis qu’ils s’étudient à prévenir la malice humaine, et ceci, à l’aide des artifices que l’expérience d’un long usage leur a enseignés, et dont se servent, d’ordinaire, les hommes conduits par la crainte plus que par la raison, voici (pi’ils paraissent être les adversaires de la Religion, et particulièrement des Théologiens, les(|uels s’imaginent que les souverains pouvoirs doivent traiter les affaires publiques d’après les mêmes règles de Piété, auxquelles un simple particulier est tenu. L’on ne peut douter, toutefois, que oes Politiques n’aient écrit, sur les sujets Politiques, avec beaucoup plus de bonheur que les Philosophes. Car, puisqu’ils ont eu une expérience magistrale, ils n’auront rien enseigné qui s’écartât de la pratique.
§ 111. Et certes, pour moi, je me persuade parfaitement que l’expérience a montré tous les genres de Gouvernement que l’on peut concevoir, pour que les hommes vivent en bon accord, et, en même temps, les moyens, par lesquels la multitude doit être dirigée, ou par lesquels elle doit être contenue dans de certaines limites : de telle sorte que je ne crois pas qu’il nous soit possible, par nos méditations sur cette matière, d’atteindre quelque chose qui s’éloigne de l’expérience ou de la pratique , et qui n’ait pas encore été découvert et éprouvé. Car
les hommes sont ainsi faits, qu’ils ne peuvent vivre en dehors d’un certain droit commun ; or, les droits communs et les affaires publiques ont été traités et institués par des hommes très-pénétrants, ou rusés, ou habiles ; et, par conséquent, il est à peine croyable que nous puissions concevoit quelque chose d’utile à une Société commune, que l’occasion ou les événements n’aient pas présenté, et que n’aient pas vu les hommes attentifs aux affaires communes, et veillant à leur propre sécurité.
§ IV. En appliquant mon esprit à la Politique, je n’ai donc pas pris à tâche de faire voir rien da nouveau, ou dont on n’ait pas entendu parler ; mais seulement de démontrer, par des raisons certaines et indubitables, ou de déduire, de la condition même de la nature humaine, les principes qui s’accordent le mieux avec la pratique. Et, afin de rechercher ce qui concerne cette science, avec la meme liberté d’esprit que nous avons coutume d’employer dans l’étude des problèmes Mathématiques, j’ai pris le plus grand soin de ne me pas moquer des actions des hommes, de ne pas en gémir, de ne pas les prendre en horreur, mais de les comprendre. Et, par conséquent, les passions humaines, telles que l’amour, la haine, la colère, l’envie, le désir de la gloire, la miséricorde ' ,
’ Voir la Uéiinition de la Miséricorde, Éthique^ P»t. III, I)éfln. XXIV, des Passions.