‹ Traité politique de B. De SpinozaChapitre 8 sur 50 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

ou DROIT NATUREL.

g T\ans notre Traité Théologico- Politique JJ nous avons traité du Droit Naturel et ^ Civil*, et, dans notre Éthique*, nous avons expliqué ce que c’est que le péché, que le mérite, que la justice, que l’injustice, et enfin la liberté humaine *. Mais, pour que ceux qui lisent ce présent traité, n’aient pas la peine d’aller chercher, dans nos autres ouvrages, ce qui concerne principalement ce traité même, j’ai résolu d’expliquer ici, une seconde fois, ces principes , et de les démontrer d’une façon péremptoire.

§ H, Toute chose de la nature peut être conçue d’une manière adéquate, soit qu’elle existe, ou qu’elle n’existe pas *. De même donc que le principe

1 Voir Traité Théologico-Polit. , Chivp. XVI.

* Voir Éthique, Part. IV, Prop. xxxvn, Scholie 2.

^\oiT Éthique, Part. II, Prop. xviii et xix, avec leurs Scholies — surtout Part. III, Scholie de la Prop. ii ; Part. IV et V, Préfaces. — Lettres 23-25-32-34, et surtout 62, etc. etc.

* Voir la Note 1 du Chap. II.

r.HAP. II. — DU DROIT NATUREL. 9

d’existence des choses de la nature ne se peut conclure de leur définition de même leur persévérance dans l’existence. Car leur essence idéale est la même* après qu’elles ont commencé d’exister, comme avant qu’elles n’existassent. De même donc que le principe d’existence de ces choses ne peut suivre de leur essence, de même non plus leur persévérance dans l’existence *; mais la même puissance dont elles ont besoin pour commencer d’exister, leur est également nécessaire pour continuer d’exister. D’où il suit que la puissance des choses de la nature, par laquelle elles existent, et conséquemment par laquelle elles agissent, ne peut être nulle autre que la puissance éternelle elle-même de Dieu. Car, si cette puissance était créée par une autre, elle ne pourrait pas se conserver elle-même, ni conséquemment non plus les choses de la nature ; mais la même puissance dont elle aurait besoin elle-même pour être créée, lui serait aussi nécessaire pour persévérer dans l’existence.

§111. Ainsi donc, de ce fait que la puissance des choses de la nature, par laquelle elles existent, et par laquelle elles agissent, est par excellence la puissance même de Dieu, nous comprenons facilement

‘ Voir la Note 2 du Chap. Ih * Voir la Note 3 du Chap. II. , . ■ . ,

s Voir la Note 4 du Chap. Il,

10 TTIAITÊ POLITIQIE.

ce que c’est que le Droit de la nature. En efiet, puisque Dieu a droit sur toutes choses, et que le droit de Dieu n’est rien autre que la puissance même de Dieu, en tant qu’on la considère absolument libre, il suit de là tp^ie chaque chose de la nature a autant de droit, de par la nature, qu’elle a de puissance j)our exister et pour agir : puisque la puissance de chaque chose de la nature, par laquelle elle existe, et par laquelle elle agit, n’est nulle autre que la puissance meme de Dieu, laquelle est absolument libre

§ IV. Par Droit de la nature *, j’entends donc les lois elles-mêmes ou les règles de la nature suivant lesquelles toutes choses arrivent, c’est-à-dire la puissance elle-même de la nature ; et, par conséquent, le Droit naturel de toute la nature, et conséquemment de chaque individu, s’étend jusqu’où s’étend sa puissance ; et conséquemment tout ce que chaque homme fait d’après les lois de sa nature, c’est par le droit suprême de la nature qu’il le fait, et il a autant de droit dans la nature, qu’il vaut par la puissance.

§ V. Si donc la nature humaine était ainsi faite, que les hommes vécussent d’après les seules prescriptions de la raison, et ne fissent pas effort d’une

* Voir Éthiqufi, Part. IV, Prop; iv,’ Traité Thëologico-Polit., Chap. III et IV, etc.

* Voir Traité Théologico-Polit., Chap. XVI.

CHAP. It. DU DROIT NATUREL. 11

autre manière ; alors" le Droit de la nature, en tant que considéré comme étant le propre du genre humain, serait déterminé par la seule puissance de la raison. Mais les hommes sont conduits par l’aveugle désir, plus que par la raison, et, par conséquent, la puissance naturelle des hommes, ou leur Droit, ne doit pas être défini par la raison ; mais en tous lieux par l’appétit, par lequel ils sont déterminés à agir, et par lequel ils s’efforcent de ^e conserver.

Ü’avoue bien, à la vérité, que ces désirs, qui ne naissent pas de la raison, ne sont pas tant des actions humaines que des jiassions. Mais , comme *nous traitons maintenant de la puissance universelle ou du Droÿ de la nature, nous ne pouvons, à présent, reconnaître aucune différence entre les désirs qui proviennent de la raison, et ceux qui sont engendrés en nous par d’autres causes ; puisque, tant ceux-ci que ceux-là sont des effets de la nature, ef expliquent la force naturelle par laquelle l’homme s’efforce de jiersévérer dans son être. L’homme, en effet, qu’il soit sage ou ignorant, est une partie de la nature, et tout ce qui détermine chaque homme à agir doit être rapporté à la puissance de la nature, en tant que celle-ci peut être définie par la nature de tel ou tel homme. Car l’homme, qu’il soit conduit par la raison ou par , la seule passion, ne fait rien que suivant les lois et

les règles de la nature, c’est-à-dire {par l'Art. 4. de ce Chap.) que d’après le droit de la nature,

§ VI. Mais la plupart des Philosophes croient que les ignorants troublent l’ordre de la nature plus qu’ils ne le suivent, et ils conçoivent les hommes dans la nature, comme un empire dans un empire*. Ils déclarent, en effet, que l’Ame humaine n’a été produite par aucunes causes naturelles ; mais qu’elle a été créée immédiatement par Dieu, tellement indépendante des autres choses, qu’elle possède • le pouvoir absolu de se déterminer, et d’user parfaitement de la raison. Mais l’expérience monti-e assez surabondamment qu’il n’est pas plus en notre pouvoir d’avoir une Ame saine qu’un Corps sain. Ensuite puisque chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de conserver son être, nous ne pouvons douter, en aucune façon, que, s’il était aussi bien en notre pouvoir de vivre d’après les prescriptions de la raison, que d’être conduits par l’aveugle désir, tous les hommes seraient conduits par la raison, et régleraient sagement leur vie, ce qui ne se fait nullement. Car chacun est entraîné par son plaisir. Et les Théologiens ne résolvent pas cette difficulté en déclarant que la cause de celte impuissance provient d’un vice de la nature humaine, ou du péché, qui tire son origine de la chute du premier père,

• Voir l'admirable Préface de la 3‘ Partie de l’Éthique.

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