LEPRA VULGARIS
fait connaitre comme forme composée du psoriasis. Aussi Alibert Jui a-t-il donné le nom d’herpés furfureux circiné. Dans toutes ces descriptions il nous semble qu'il y a des erreurs graves commises ; nous allons donc donner les caractères distinctifs de ce que l'on doit entendre par lepra vulgaris. Nous ajouterons seulement que quoique exigeant à peu près le même traitement que le psoriasis, l'affection en diffère et par la forme et par l'époque de la vie à laquelle elle se développe, et par la facilité avec laquelle elle se guérit.
Le lepra vulgaris se montre de préférence sur le tronc et notamment dans sa région antérieure, première différence essentielle. Il peut apparaître dans les premiers temps de la vie, aussi l’observe-t-on quelquefois dans l’âge le plus tendre; on le voit presque toujours se développer dans les vingt premières années. Quand, au conträire, il constitue une complication du psoriasis et qu'il coïncide avec lui, ce n’est que plus tard qu'il se déve. loppe beaucoup.
Comme le psoriasis, il naît par une petite rougeur squameuse qui s’élargit assez rapidement et se dispose en fer à cheval, c’est-à-dire que, comme Willan l'avait fait observer, il a une forme ovoïde, il représente une anse ovale dont un segment manque, ce segment étant formé par la peau saine. En cet état il s’élargit peu et n'a que la dimension de 2 à 3 centimètres de diamètre au plus. Nous avons dessiné dans nos planches un exemple de cette forme. M. Cazenave s’est donc trompé quand il a décrit le lepra vulgaris comme représentant des cercles qui peuvent prendre une étendue très considérable et se confondre entre eux, c’est là le caractère du psoriasis her. pétiforme.
L'affection n'amène aucune démangeaison. Arrivée à cet état de développement, elle se multiplie mais ne s’accroit pas dans ses plaques. Elle ressemble donc, sauf la forme, le siége et l’époque de la vie à laquelle elle s'est développée, au psoriasis.
Ainsi, on peut dire qu'il existe quatre affections squameuses à forme orbiculaire : le psoriasis nummulaire ou en plaques
arrondies, mais sans bourrelet à la circonférence ; l’herpès psoriasiforme en plaques nummulaires sans dégagement de peau saine au centre, mais ferminée à la circonférence par un bourrelet ; l'herpès psoriasiforme en plaques arrondies terminées par un bourrelet, mais avec /a peau saine au centre ; et enfin le lepra vulgaris à plaques ovales, dégagées à leur centre, où la peau est saine; mais ayant un segment de leur circonférence qui manque, de manière à figurer un fer à cheval.
La marche de l'affection est la même que celle du psoriasis. Sa durée est moins longue; il n'est pas rare de voir le lepra vulgaris guérir seul, et les agents modificateurs du psoriasis en font justice avec beaucoup plus de facilité. Nous n'avons donc rien à dire sous le rapport thérapeutique ; ce sont les mêmes moyens à conseiller, mais il faut donner aux parents beaucoup plus d’espoir de guérison, cette affection étant plus facilement curable et moins sujette à récidives.
Elle n'est d’ailleurs pas très commune, et c’est à cette cause qu'il faut attribuer les variations dans les opinions des dermatologistes à son sujet.
ICHTAYOSE.
Blanche. Brune.
Farineuse. . Porc-épic.
Ecailleuse. | Nacrée serpentine. | Nacrée cyprine. |
Cette dénomination a été employée par les anciens pour désigner une maladie squameuse qui, à un degré très avancé, peut donner à la peau une physionomie toute particulière et plus ou moins analogue à la peau des poissons.
L'affection, essentiellement héréditaire, est généralement incurable, pour ne pas dire absolument incurable. Certain: auteurs ont rapporté quelques faits de guérison d'ichthyose Jocale ou même d’ichthyose générale. Mais d’abord, dans l'état actuel de la science, on ne saurait admettre l’existence
ICHTHYOSE. 523
d'ichthyoses locales; ensuite il est très probable, et c’est aussi l'opinion des dermatologistes modernes, que les cas d’ichthvyose générale qui ont été guéris n'étaient pas des ichthyoses.
Alibert, qui s'est beaucoup occupé de cette maladie, a admis des variétés sans aucun intérêt, car elles sont fondées sur une ressemblance plus ou moins éloignée avec tel poisson, telle ou telle espèce d’écorce d'arbres. Rien de plus inutile que ces distinctions, à moins qu'elle ne rappellent une ressemblance très frappante avec un objet connu, de manière à faciliter le diagnostic de la maladie. Mais il n’en saurait être ainsi qu'à l'égard de l’ichthyose porc-épic dont la dénomination fondée, indique tout de suite le genre d’altération qui existe à la peau. Le mot ichthyose exprime d’ailleurs suffisamment les autres variétés de cette maladie pour lesquelles il n’est pas nécessaire d'établir des divisions.
Pour nous, nous en distinguons trois espèces principales : l'ichthyose blanche, l’ichthyose brune et l’ichthyose porc-épic. — L'ichthyose blanche se présente sous trois formes distinctes : dans la première, qui n’est pas appréciable à première vue, la peau est seulement farineuse ; frottée en divers sens, il s’en détache une poussière beaucoup plus appréciable quand on promène du drap foncé sur ce tissu. Il faut graisser la peau pour qu'elle devienne lisse. Dans une seconde espèce d'ichthyose blanche la peau est recouverte d'écailles ou lames épidermiques nacrées tellement larges et rapprochées que cette peau a quelque analogie avec celle des poissons : mais il faut bien le dire, il est extrêmement rare qu’elle présente cet aspect sur toute la surface du corps; on ne la trouve ainsi que sur les avant-bras, les jambes et quelquefois les bras et les cuisses. Cependant il existe dans le musée anatomique de Berlin un fœtus monstrueux dont toute la surface du corps est recouverte d’une couche épaisse d'épiderme. La troisième espèce tient le milieu entre les deux précédentes, en ce sens qu'il existe des nuances intermédiaires très variées. De là les dénominations d'ichthyose nacrée serpentine, nacrée cyprine. Le cachet de ces trois états a des de-
grés différents ; c'est l'aspect incolore des productions épidermiques. Ajoutons enfin que, dans ces diverses sortes d'ichthyoses, toute la surface de la peau est plus ou moins habituellement atteinte, voire même la figure. Je n’admets pas l'existence de ce que les auteurs ont appelé ichthyose locale. L'ichthyose est toujours une maladie générale de la peau ; elle ne se montre jamais par plaques limitées, circonscrites comme le psoriasis ou la lèpre vulgaire ; elle est toujours diffuse, et quand un membre ou une étendue plus ou moins considérable d'un membre en est affectée, les trois autres membres le sont à peu près au même degré. On serait porté à croire, d'après la description qui a été faite de cette ichthyose locale, que l’on pourra trouver une plaque d’ichthyose sur un point donné de la surface du corps comme on trouve une plaque de psoriasis; c'est là une erreur qu’il fallait détruire. |
L'ichthyose brune n'a aucune ressemblance avec l'ichthyose blanche. Elle représente une production épidermique de cou- Jeur gris brun qu'au premier abord on pourrait prendre pour de la ma propreté; mais en passant la main sur cette surface, on sent qu'il s’y est produit un épiderme dur comme de la corne, cassé, fendillé régulièrement, ce qui tient à des conditions particulières que nous signalerons tout à l'heure.
Cette affection, contrairement à l’ichthyose blanche, ne siége en général qu’autour des genoux, au creux des jarrets, au pli de flexion de la jambe avec le pied, aux coudes et aux poignets ; mais ce sont surtout les genoux et les jarrets qui sont atteints. Elle peut, comme l’ichthyose blanche, remonter aux premiers mois de la vie, mais en général elle se développe un peu plus tard. |
Voici donc ce que l’on observe à cet égard, en supposant que l'enfant soit arrivé à douze ou quinze ans, c’est-à-dire où la forme morbide a acquis tout son développement; toute la peau de la partie antérieure du genou, la rotule comprise, jusqu'au quart inférieur de la cuisse en haut, et au quart supérieur de la jambe en bas, est tapissée de cette matière cornée
ICUTAYOSE. 525
gris brunâtre que nous avons indiquée. Elle est divisée en un nombre plus ou moins considérable de petites lamelles quadrilatères placées les unes à côté des autres et disposées symétriquement sous des zones plus ou moins courbeset concentriques à la rotule. Ces lamelles juxtaposées ont de 4 à 3 millimètres au plus de diamètre. Elles vont en diminuant d'épaisseur vers la cuisse et la jambe ; même disposition au creux du jarret et là où elles se perdent avec la peau saine, celle-ci devient rugueuse comme dans l’ichthyose farineuse.
La disposition en ligne courbe est une conséquence des mou- . vements d'extension et de flexion que l'articulation éprouve et qu'elle fait subir à la peau, en sorte que, si l’on vient à faire tomber par des corps gras toute la production épidermique, on trouve la surface de la peau sillonnée de plicatures correspondant à la disposition linéaire des écailles. Cet état dure toute la vie etil ne peut devenir que plus prononcé avec l’âge.
Quelques dermatologistes, M. Rayer notamment, voient dans ces ichthyoses une maladie des papilles de la peau et un développement exagéré de ces papilles. Nous ne saurions partager cette opinion, et nous croyons queles organes sécréteurs de l’épiderme sont seuls malades.
Quant à l'ichthyose porc-épic, les faits suivants en fournissent le type le plus prononcé. En 1710 naquit dans le comté de Suflolk , en Angleterre, un homme auquel on donna le nom d'homme porc-épic. Toute la surface de son corps était chargée d’excroissances en forme de piquants, le visage, la paume des mains et la plante des pieds étaient les seules parties qui en fussent exemptes. Ces appendices, d'un brun rougeûtre, étaient durs et élastiques, au point de faire du bruit lorsqu'on promenait la main à leur surface. Ces piquants, développés deux mois après la naissance, tombaient chaque hiver pour reparaître au printemps. Cet homme, au reste, se portait très bien ; il a eu six enfants qui ont tous été couverts des mêmes excroissances. — Deux frères d’une famille du nom de Lambert ont été observés par Geoffroy Saint-Hilaire; lun était âgé
de vingt-deux ans, l’autre de quatorze. L’'ainé avait le corps entièrement épineux, si l’on en exceptait la tête et le dedans des mains et des pieds. Le cadet était nu dans quelques endroits, particulièrement à la poitrine ; mais des taches brunes indiquaient assez qu’il deviendrait avec l'âge aussi couvert d’épines que son frère. Les épines sur le dessus de la main étaient très larges et pouvaient être comparées pour leur diamètre aux tuyaux des porces-épics; celles qui entouraient les mamelles ressemblaient davantage à des écailles. C'étaient de petites lames longues, très nombreuses, extrêmement rapprochées, et qui étaient verticalement implantées dans la peau. Cet épaississement de l’épiderme était l'effet d’une maladie qui s'était transmise par voie d'hérédité, mais seulement de mâle en mâle. On comptait déjà cinq générations atteintes de ce vice de conformation (Bulletin des sciences de la Société philomathique, n° 67, p. 146, an 11 de la république).
Tels sont les caractères des diverses espèces d'’ichthyose qui ne pourraient être confondues qu'avec les variétés de psoriasis ou avec le lepra vulgaris. Mais il est deux signes distincts qui servent toujours à les distinguer : {° l’ichthyose est toujours diffuse; elle ne se présente jamais par plaques isolées ; la maladie n'a pas de limite arrêtée, elle se perd avec la peau saine par une décroissance insensible ; 2° faites tomber la production épidermique quelle qu’elle soit et vous trouverez au-dessous la peau saine. Dans les autres affections squameuses, au contraire, la peau est toujours malade et plus ou moins rouge. C'est pour cela que nous avons reproduit dans nos planches deux exemples de psoriasis, l’un avec son épiderme, l’autre avec sa peau rouge dépourvue d’épiderme. L'absence de toute inflammation de la peau est donc un caractère distinctif très puissant pour éviter de confondre l'ichthyose avec une maladie du même genre.
Nous avons dit que cette affection était essentiellement héréditaire et transmissible de génération en génération, sautant quelquefois par-dessus une génération pour se repro-
ICHTHYOSÉ. 527
duire dans la suivante. Nous ajouterons que l'ichthyose est généralement une maladie incurable. Les exemples de curabilité de cette maladie rapportés par les auteurs ne présentent rien de certain, surtout à l'aide des moyens externes ou internes de fort peu d'énergie qui ont été employés.
Cette circonstance, admise et reconnue par tous les dermatologistes de nos jours, doit conduire le médecin à édifier les parents à cet égard. L'avenir des enfants y est attaché. Il faut qu'une famille sache qu’une jeune personne est vouée à une infirmité; qu’en la mariant il y a tout lieu de craindre qu'elle ne transmette à ses enfants la maladie dont elle est atteinte ; qu'il en est de même d’un enfant du sexe masculin ; qu’à l’égard de celui-ci comme de celle-là, il y a peut-être lieu de diriger leur éducation en vue d'un avenir tout spécial qui leur est naturellement réservé. C’est donc là une question de moralité pour le médecin; nous n'avons jamais manqué de remplir ce pénible devoir toutes les fois que nous avons été consulté pour des cas de ce genre.
Cependant divers praticiens ont préconisé des traitements tant internes qu'externes, tous puisés dans l’usage des pommades de tout genre, qui peuvent être employées contre les affections de la peau. On a notamment insisté sur le goudron à l'intérieur et à l'extérieur, sur les préparations mercurielles, alcalines, etc. Il faut bien le dire, on s’est fait illusion. Si quelque chose pouvait réussir, ce serait l’arsenic, or l’arsenic échoue dans la presque totalité des cas.
Mais il est des palliatifs à ces affections qui en font disparaître les inconvénients, à la condition de les employer toujours. Il faut excepter l'ichthyose porc-épic de ce que nous allons conseiller Il suffit de graisser la peau ichthyosée avec une pommade alcaline (voy. Formulaire) et de faire prendre quelques bains alcalins, pour voir disparaitre toute écaille et obtenir une peau lisse, qui, à l’aide d'onctions simplement graisseuses répétées tous les deux jours, conserve sa souplesse et sa douceur ; du moment où l’on cesse l’usage de ces moyens, que l’on rend
moins incommodes en ne faisant l'application graisseuse que tous les six ou huit jours, on perd le bénéfice des soins primitivement donnés à la peau. Ces agents doivent être mis en usage dès l’enfance, car si on laisse s’accumuler les années, les écailles d’ichthyose blanche ou brune laissent leurs empreintes sur la peau et il n’est plus possible de les faire disparaître. Dans plusieurs circonstances je me suis très bien trouvé, pour les enfants, de l'usage d’une lotion froide de tout le corps tous les matins, notamment dans l'ichthyose farineuse, celle qui est la plus légère ; ce moyen a suffi pour faire disparaître, tant qu'il a été employé, toute trace de maladie. Ce sont là les seuls conseils que je donne en général. J'ai quelquefois employé la solution de Fowler avec succès, m'a-t-on dit; mais j'ai perdu de vue ces enfants et je ne saurais dire si la guérison a été durable.
LÊPRES. 529
Ce groupe comprend cinq maladies dont les noms seuls justifient le rapprochement que nous en avons fait. Ce sont les lèpres, le frambæsia, le molluscum, la kéloïde et le pian d’Amérique. Ce n’est pas à cause des analogies de caractères morbides que nous les avons réunies, mais parce que ce sont ordinairement des affections étrangères à nos climats, ou tellement rares, que beaucoup de praticiens n'ont jamais occasion de les observer durant le cours de leur pratique médicale. Cette seule considération nous paraît péremptoire ; mais nous devions faire connaître les motifs qui nous avaient déterminé dans ce classement.
Lèpres avec hypertrophie : Lèpres avec atrophie :
Éléphantiasis des Grecs. j Lèpre anesthésique de l'Inde.
Éléphantiasis des Arabes. | Lèpre de Holstein.
Mal rouge de Cayenne. | Radesvge.
Jambe des Barbades. Mal de Crimée.
Andrum de Malabar. Lèpre des Hébreux.
Pedarthrocace. Mal-mort.
Senki du Japon.
Labri-sulcium d'Irlande, ou chéilocace.
Lèpre de France.
Jusqu'alors on à décrit isolément chaque espèce de lèpre sans chercher à les rattacher directement entre elles par des caractères spéciaux communs à certaines variétés. M. Rayer a cependant commencé ce rapprochement en décrivant les unes à côté des autres les variétés qui ont entre elles de l'analogie et en formant ainsi plusieurs groupes. Je crois qu'on peut aller plus loin et dire que la lèpre est une maladie cé nérale de l'économie, plus spéciale à certains pays, à certaines contrées qu'à d'autres, mais qui peut naître sous tous les climats. Je relaterai ici plusieurs exemples de lèpre française, qui a toujours une marche lente, chronique, menaçante pour la vie, et qui est caractérisée par les prinripaux phénomènes d'hypertrophie ou d'atrophie des
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parties malades ; et dans lesquelles on observe l'existence de tubercules plus ou moins nombreux et plus ou moins volumineux ; celle de taches ou décoloration de la peau avec insensibilité de la partie affectée, cette dernière condition se remarquant surtout dans la lèpre avec atrophie. Quant aux secrétions, aux ulcérations et à la gangrène, elles ne se voient qu'accidentellement, et ne constituent pas un phénomène commun comme ceux que je viens de signaler.
Quoi de plus propre à jeter de la confusion que ces dénominations de lèpres par le pays où on les rencontre; elles ne laissent rien à l'esprit, elles n'apprennent rien. Certes la lèpre des Grecs, qui affecte principalement la figure, de manière à lui donner la ressemblance avec le facies du lion, se distingue de la lèpre des Arabes qui alteint spécialement les jambes; mais ces deux sortes de lèpres ne se relient-elles pas entre elles par les variétés qui amènent l'hypertrophie de la figure, des bourses, des seins, du ventre ou des membres; de même pour les lèpres avec atrophie, qui, au lieu d'augmenter le volume des parties, ne font que le diminuer progressivement au point d'amener l'émaciation, la maigreur générale. Nous croyons donc être plus logique en groupant sous ces deux chefs toutes les lèpres, et en établissant ensuite les différences qu'elles peuvent présenter entre elles.
Un autre inconvénient de la dénomination employée par les dermatologistes, c'est celui do faire croire que telle lèpre propre à un pays nc peut se montrer que dans ce pays-là seulement. C'est là une erreur quil faut détruire, et puisqu'on observe assez fréquemment encore des lépres en France, il est bien probable qu'il peut s'en rencontrer dans tout pays, sauf à réserver à certaines contrées le berceau de telle ou telle variété do lèpre.
Caractères des deux catégories de lèpres. — Hypertrophie des parties molles. — Ce phénomène est commun à toutes les lèpres de la première catégorie, mais l'augmentation de volume ne s'opère pas de la même manière dans chacune d'elles. Ainsi, dans l'éléphantiasis des Grecs, c'est par des taches brunes et par des tubercules sous-cutanés qui se montrent principalement au front, aux sourcils, que la maladie débute; c'est par la multiplicité et l'augmentation de volume de ces tubercules, qu'il s opère une prédominance des sourcils, en même temps que les joues, le nez et les lèvres prennent aussi dé l'accroissement; mais c'est surtout le volume du front et celui des sourcils qui augmentent en ème lemps que la forme de ces parties est conservée ainsi que les
rides ou plications naturelles qui s'y trouvent ; de là l'enfoncement des yeux qui conservent leur volume, et la physionomie léonine que prend la Égure. La peau, d'ailleurs tout en devenant plus ferme, plus consiatante, conserve une grande partie de sa souplesse. Le tissu cellulaire, lout en prenant de l'accroissement, ne s'engorge pas comme dans la lèpre des Arabes.
Dans celle-ci, ce sont principalement les membres abdominaux qui sont affectés. Ce ne sont plus des tubercules qui amènent l'accroissement de volume des parties, mais bien l'hypertrophie de la peau et du tissu cella= laire sous-cutané. En effet, les descriptions qui en ont été données par les observateurs français semblent empreintes de la pensée de la prés existence d'une phlébite à l'engorgement des jambes; mais, si cela so passe ainsi pour l'éléphantiasis des Arabes, que l'on peut observer sur des sujets d'origine française, il n'en saurait être de même pour la maladie prise dans la localité où elle est endémique. Le même antécédent ne saurait plus être invoqué pour la même affection qui se montrera aux seins, aux bourses ou au ventre. Il est vrai de dire que d'après les observations de Hendÿ, qui a décrit cette maladie, sous le nom de jambe des Barbades, le début de l'affection peut prendre une forme aiguë; la peau devenir érythémateuse: des chapelets de ganglions sous-cutanés se dessiner le long de la partie interne du membre abdominal affecté, en méme temps que le tissu cellulaire se prend, et qu'il se manifeste un ensemble de phénomènes généraux, comme frissons, soif, malaise, efforts de vomissements, délire parfois et chaleur intense accompagnée de fréquence du pouls, bientôt suivie de sueurs prolongées, générales ou partielles ; que ces phénomènes paraissent sous forme d'accès, à retours assez éloignés, qui peuvent varier de 3 à 44 par an, ou se renouveler seulement au bout de sept ans. A cette seconde période, les ganglions lymphatiques de l'aine et du jarret, devenus plus volumineux, sont quelquefois sains et indolents: mais ce qui caractérise cette espèce d'éléphantiasis, c'est surtout le développement du tissu cellulaire et celui de la peau. Le tissu cellulaire distend la peau outre mesure en augmentant de volume dans des points très variables, et cependant en conservant au membre des formes sphériques, douces, moulées, qui donnent à la totalité des muscles une conformation bizarre, et qui au toucher ne produit pas du tout la sensation de tubercules, comme dans l'éléphantiasis des Grecs; d'une autre part, la peau, qui, dans les pre= miers temps, pouvait être lisse, se recouvre bientôt de lames épider-
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miques et d'écailles grisâtres, alors que la peau s'épaissit de plus en plus. Ces phénomènes se produisent d'une manière plus ou moins marquée dans l'andrum du Malabar ou éléphantiasis des bourses Dans ces diverses maladies, c'est aussi sous forme d'accès qu'elle se montre, ordinairement tous les mois; il se fait une iurgescence des bourses ou du pied, parties qui restent successivement de plus en plus engorgées. Dans l'affection du Japon, désignée sous le nom de senki, maladie d'ailleurs très commune, qui attaque un adulte sur dix, après des phénomènes généraux, fébricitants et nerveux, il se montre sur la surface du corps une série de tumeurs, avec un engorgement prodigieux des sourcils chez l'homme, et avec un développement plus ou moins considérable de tubercules dans les grandes lèvres chez la femme.
Dans toutes ces affections il arrive une époque où, soit que la peau reste saine, soit qu'elle ait été malade, il se manifeste des points ou des espaces plus ou moins étendus, où ce tissu perd sa sensibilité quand on vient à la toucher: circonstance qui semble établir une corrélation très directe avec la seconde variété de lèpre que nous appelons tuberculeuse ou anesthésique.
Atrophie des parties et anesthésie. — Toutes les lèpres comprises dans la deuxième catégorie ont ces deux caractères communs très nettement dessinés. Toutes se manifestent à la surface du corps et en dehors des phénomènes généraux qui constituent une maladie d'ensemble, par le développement de taches ou de décoloration de la peau, en général très limitées, avec insensibilité tellement prononcée, que l'on peul piquer ces laches avec une épingle sans que le malade en ait la conscience. Dans la lèpre désignée sous le nom de radesyge, elles débutent à la face et elles s'étendent ensuite à la surface du corps; c'est le contraire dans la lèpre de Crimée [lèpre taurique ou lèpre des Cosaques); toute la surface du corps est couverte de ces taches qui dé- ” butent aux poignets, et sur le côté radial des avant-bras, pour s'étendre ensuite de bas en haut, les mains seules exceptées. Il est vrai qu'elles sont accompagnées d'ulcères mous, plats, indolents: qu'elles prennent une teinte sombre et brunâtre. Ces tubercules et tumeurs augmentent légèrement d'année en année, de manière à se transformer en ulcères, qui eux-mêmes finissent par amener la chute de toutes les phalanges des doigts, ces ulcères existent aussi bien aux joues, au palais, à la langue. qu'à la surface des membres: ils s'étendent à l'intérieur des
fosses nasales et dans la trachée. C'est ordinairement dans une période de six ans que s'accomplissent ces faits, et la mort arrive avec les désordres concomilants qui se manifestent du côté du tube intestinal.
Dans la lèpre anesthésique de l'Inde, au contraire, ces décolorations très bien circonscrites de la peau, se montrent aux mains et aux pieds, quelquefois le long des membres, et çà et là sur le tronc, mais beaucoup plus rarement. Elles sont insensibles ; accompagnées seulement de quelques ganglions engorgés, très rarement disséminés sur le trajet des vaisseaux, aux aisselles et aux aines. Elles sont bientôt accompagnées d'un amaigrissement qui donne aux doigts un aspect effilé. Plus tard ces parties deviennent comme engourdies par le froid ; puis des gerçures dures et sèches se forment à la paume des mains et à la plante des pieds ; une matière squameuse et furfuracée est disposée sous les ongles, les soulève, les décolle, les ronge, les atrophie, et détermine même leur ulcération. Cet état des ongles dans les lèpres très discrètes peut même exister uni avec faiblesse d'un membre, au début de la maladie. Plus tard la peau devient plus malade, se gerce sur les avant-bras et y reste écailleuse, elle finit par se détacher en lambeaux sans tuméfaction ni douleurs, et dans cet état, les individus qui sont atteints deviennent un sujet d'horreur pour tous ceux qui les entourent. C'est par la diarrhée et la dyssenterie que périssent ces individus.
La lèpre des Hébreux (saraut), présente des phénomènes assez analogues. Moïse, dans ses lois sur le discernement de la lèpre (chap. XIII et XIV du Lévitique), indique les signes auxquels les prêtres hébreux peuvent les reconnaître. Ces signes sont : taches blanches, allant en s’accroissant à ce point que, lorsque l'individu était tout à fait décoloré, on le considérait comme atteint de lèpre pure ; tumeurs blanchâtres sur diverses parties du corps, ces taches et tumeurs entraînant la décoloration ou la chute des cheveux. Quant au mal-mort {malum mortuum), observé au moyen âge, il consistait, d'après Jean de Vigo, en des ulcérations des jambes et des bras, allant en s'accroissant; eten de l'insensibilité la plus complète, au point de pouvoir les inciser sans que le malade s'en aperçût.
À ces divers caractères locaux des lèpres, il faut cute dans tous ces cas un ensemble morbide qui est tantôt sous forme aiguë dès le début, le plus souvent sous forme chronique, qui laisse dans l'économie une empreinte de faiblesse de plus en plus marquée, et qui finit par amener une
53h PATHOLOGIE SPÉCIALE.
mort plus ou moins lente. Chose remarquable, toutes les lèpres qui portent une certaine atteinte à la figure exercent une influence assez niarquée sur la voix ; elle la rend rauque, profonde, et le type de cette altération se fait principalement observer dans l'éléphantiasis des Grecs. Il faudrait détailler chaque espèce de lèpre, pour décrire leur mode d'être et suivre leur marche et leur terminaison ; nous ne saurions entrer dans ces détails que ne comporte pas notre ouvrage et que M. Rayer a reproduit avec tant de soins dans le sien.
Mais il est un fait sur lequel nous devons spécialement appeler l'attention, c'est que les deux espèces de lèpres, celle avec hypertrophie, celle avec anesthésie et atrophie, peuvent naître dans nos climats, et les cas n'en sont pas très rares ; nous avons pu en observer quelques exemples. MM. Andral, Larrey, Rayer, etc., en ont rapporté plusieurs. M. Bergeron a fait de l'éléphantiasis du scrotum le sujet de sa thèse inaugurale. Du 1x° au xvi* siècle, on comptait en France, comme en Europe, un grand nombre d'hospices destinés aux lépreux. À une époque beaucoup plus rapprochée de nous, Vidal, Valentin et Fodéré, l'ont vue aux Martigues et à Vitrolles. Delpech cite la maladie comme étant commune dans le Roussillon ; il en est de même des plaines de l'Aragon; mais M. Rayer so pose la question de savoir où la maladie a pris primitivement naissance.
Pour moi, je suis convaincu qu’elle peut naître sans avoir été importée ou transmise par des parents à leurs enfants et petits-enfants. Voici au surplus quelques exemples de lèpres, parmi ceux que nous avons observés, et dont le cachet ne saurait être douteux, sauf le fait suivant, qui m'a paru être un éléphantiasis partiel du cuir chevelu.
Eléphuntiasis du cuir chevelu. — Mademoiselle ***, âgée de dix-huit ans, habitant une ferme dans le département de Seine-et-Oise (Franxeville), lieu sain, d'ailleurs sans humidité, me fut adressée par le docteur Chavaudet, le 13 avril 1850. Il me demandait mon avis sur une maladie du cuir chevelu avec invitation d'en établir le diagnostic et le traitement.
Cette jeune fille, très grande, très forte, bien constituée, avait les apparences de la santé ; seulement elle offrait, quoique colorée, les caractères du tempérament lymphatique, peau blanche, cheveux blonds, assez d'embonpoint ; étant plus jeune elle avait eu des glandes au cou et des poux s'étaient montrés dans ses cheveux. Réglée à | âge de quatorze ans, la menstruation a été parfaite depuis cette époque ; les fonctions digestives s'exécutent bien, rien d'anormal dans | état des organes.
I v a trois ans ses cheveux étaient longs et bien venus. lorsqu'elle
crut sentir que la peau de la partie postérieure de la tête s'épaississait, elle y faisait peu d'attention; mais par une gradation insensible, elle devint de plus en plus pâteuse, épaisse, sans douleurs, sans démangeaison, peu à peu quelques plicatures légères se dessinèrent ; elles devinrent de plus en plus profondes en même temps que le cuir chevelu formait bourrelet à leur voisinage. Ces plicatures sont aujourd'hui au nombre de cinq, trois du côté droit et doux du côté gauche ; elles sont disposées de haut en bas parallèlement, semi-ciliptiques ; deux d'entre elles, les plus déclives, tendent à prendre la forme d'un S. La peau qui les sépare offro une sailiie très notable, produite par une sorto d'empâlement qui occupe le tissu cellulaire ct la peau : cet empâtement est assez souple au toucher, quoique plus dense que le tissu graisseux. Dans les plis se trouvent des cheveux poussés très serrés les uns contre les autres, de manière à dessiner des mèches qui ont le trajet dos sillons. Ces cheveux sont parfaitement sains et paraissent plutôt plus forts que moins forts quo les autres; la peau n'est pas adhérento au périosto ; on déplace ces plicatures avec assez de facilité.
Il y a quelques mois cette jeune fille ayant consulté le docteur Charaudet, il prescrivit diverses pommades ct notamment une dans laquelle entrait le deutonitrate de mercure. Cette pommade amena de la douleur, ce fut la seule que la malade ressentit depuis l'origine de sa maladie.
La peau elle-même paraît tout à fait saine; lo tissu cellulaire souscutané paraissait hypertrophié comme dans l'éléphantiasis.
Lèpre luberculeuse d’origine française. — Marchand (Henri), âgé de quarante-trois ans, laboureur, né à Vorly (Cher), admis à l'hôpital Saint-Louis, le 46 septembre 184% et couché salle Saint-Louis n° 18, service de M. Devergie.
Ce malade arrive de son village qu'il a quitté pour la première fois, afin de venir se faire traiter à Paris. Son père vit encore et se porte bien; Sa mère était chétive, souvent malade; elle est morte fort jeune, emportée par une maladie rapide. 11 à un frère et une sœur quil n'a jamais vus malades ; il est marié et père de trois enfants b'en portants dont le plus jeune a sept ans. Personne dans sa famille n'est sujet aux maladies do la peau, jusqu'à ces dernières années il jouissait lui-nême d'une fort bonne santé, et passait, dit-il, pour un bon ouvricr ; il ne sait pas ce que c'est que la vérole.
Il a toujours habité les champs ; sa maison était assez saino, maïs située dans une contrée peu fertile, marécageuse. Comine tous les paysans du Berry, il vivait de pain d'orge et de seigle, auxquels on mélait un peu de froment pendant les bonnes années, il ne mangeait de viande que fort rarement, et c'était ordinairement du porc salé. La famille, du reste, ne souffrait pas de la misère et il n'était pas plus pauvre que ses VOISINS.
1l y a environ cinq ans, il ressentit pour la première fvis de la démangeaison au Cou, puis aux bras, puis aux jambes. Des boutons se mon-
trérent sur ces parties, puis disparurent, laissant quelques écailles à leur place, mais rien de cette disposition noire et sèche qu'on observe aujourd'hui ; le visage restait sain.
Il y a trois ans une tumeur se forma à l'aine droite et acquit en deux ou trois mois le volume d'un œuf de pigeon ; il n'y avait pas de rougeur, pas de douleur vive , mais le mulade ressentait dans son membre une lourdeur insolite. Bientôt de nouvelles grosseurs se formèrent dans les deux aines ; elles ne suppurèrent pas, ne rougirent pas la peau, mais apportèrent une certaine gêne dans la marche; après six ou huit mois de durée elles finirent par diminuer de volume, mais ne disparurent jamais complétement.
En même temps que ces tumeurs suivaient leur cours, le malade aperçut sur ses bras el sur ses cuisses d'autres tumeurs de nature tout à fait différente. Celles-ci, au nombre de cinq ou six, avaient déjà le volume d'un haricot, lorsqu'il y fit attention; elles élaient rouges, assez dures, ne causaient ni gêne ni douleur ; leur nombre s'accrut en peu de mois jusqu'à douze ou quinze, dont quatre ou cinq sur le visage.
Pendant environ deux ans ces tumeurs persistèrent ainsi; les unes grossissant jusqu’au volume d'une noix, les autres disparaissant et étant remplacées par de nouvelles. Cependant la santé restait bonne, l'appétit persistait, lorsqu'il y a à peu près dix-huit mois il survint de l'amaigrissement, du trouble dans les digestions et bientôt un affaiblissement tel que le travail devint tout à fait impossible.
Pendant ces quinze ou dix-huit derniers mois le malade est reste dans sa chaumière, à la charge de la famille, comme il dit, et faisant le travail d'un enfant de dix ans ; ne souffrant pas du reste, mangeant un peu sans en être incommodé, mais ayant de temps à autre une diarrhée qui durait cinq ou six jourset augmentait rapidement son état de faiblesse. À la peau l'éruption et la disparition des tumeurs continua, leur volume était surtout énorme pendant l'hiver ; elles laissaient en guérissant un état écailleux, mais aucune ne suppura, aucune ne se creva.
Le malade s'était habitué peu à peu à cet état et attendait sans demander aucun secours. Mais pendant le dernier mois la faiblesse et la maigreur ayant beaucoup augmenté, il se décida à consulter un médecin, lequel, sans prescrire aucun traitement, lui conseilla de venir à Paris se présenter à l'hôpital Saint-Louis.
A son entrée il est dans l'état suivant:
La maigreur est extrême, les yeux sont caves, le regard éteint, les pommettes saillantes et recouvertes d'une peau jaune-serin, unie, fortement appliquée sur les os. Le sujet est faible, fatigué au moindre effort, ne serre la main qu'avec une force très médiocre ; il est très inquiet de n'avoir pas pu venir à pied du chemin de fer d'Orléans, car il marche encore d'un pas assez ferme et se tient assez droit.
Il n'éprouve jamais d'oppression, jamais de battement de cœur, n'est pas enrhumé, ne crache pas. Le bruit respiraloire s'entend parfaitement normal dans toute l'étendue des deux poumons: il n'y a pas eu de diar-
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rhée depuis quelques jours ; le malade se sent assez d'appétit n'éprouve pas de soif vive, urine naturellement.
Depuis plus de six mois, il n’a pas eu d'érection et n'a pas désiré approcher sa femme; il était cependant avant sa maladie fort porté au coït.
Son intelligence est saine, il s'exprime même fort nettement et demande avec insistance combien il faudra de temps pour le guérir ; mais sa voix est rauque , d'un timbre dur et pénible à entendre; quoiqu'il n'éprouve ni gêne, ni douleur, soit en parlant, soit en avalant; l'inspection de l'arrière-gorge ne montre, au reste, aucune lésion appréciable.
Les paupières sont rouges et à peu près complétement dépourvues de cils. Dans toute l'étendue de la tête les cheveux sont rares, courts, lanugineux ; le front et les tempes sont complétement chauves ; des écailles blanches, sèches, dures, couvrent le cuir chevelu et les sourcils.
Sur le visage les mêmes écailles dures, sèches, adhérentes, sont disposées sans ordre ; elles abondent surtout dans les favoris, qui sont restés assez bien fournis. Sur le front on voit quatre tubercules rosés, ee ayant chacun environ & à 5 lignes de diamètre et 1 ligne 1/2 de
ie.
Sur les bras la peau est uniformément écailleuse et noirâtre; les mains, qui offrent un élat analogue, mais porté à l'extrême, ont assez l'aspect du dos d'une écrevisse crue. Cet état s'est développé peu à peu, sans éruption vive; cette disposition est interrompue de temps en temps par des espaces de peau blancs, non écailleux, se terminant par fusion avec les parties voisines ; et l'on se demande si c'est là de la peau encore saine ou bien une altération particulière. La sensibilité est, du reste, parfaitement conservée sur ces points. Les bras et les avant-bras sont en outre le siége de tubercules de divers volumes, rosés et recouverts d'un épiderme léger et lisse. Le plus gros de tout le corps existe sur l'avantbras gauche, vers le milieu de sa face palmaire; il a environ 45 lignes de diamètre et 6 lignes de saillie ; il est très régulièrement demi-sphérique, il est comme les autres rosé, ferme, solide, sans fluctuation. Sur la paroi antérieure de l'aisselle du même côté, se voient plusieurs autres tubercules dont un a 40 lignes et deux autres de 7 à 8 lignes de diamètre.
Sur les cuisses, sur les jambes, sur le dos des pieds, sur la poitrine, sur les épaules, on remarque pareillement: 1° cet état rude, squameux et brunâtre de la peau; 2° ces espaces arrondis, mal limités où la peau est d'un blanc de cire, lisse et sans aucune altération de sensibilité; 3° des tubercules peu saillants, répandus çà et là, ayant le volume de pois, de haricots, etc.
La peau du ventre est très brune, très dure, très écailleuse, son épiderme semble fendillé et est hérissé de rugosités comme au dos des mains, mais jamais il n’y a eu de tubercules sur cette partie non plus que sur les fesses, sur la plante des pieds, ni sur la paume des mains. On sent dans les deux aines des engorgements volumineux, durs, sans
trace de fluctuation, qui existent depuis plusieurs années, dit le malade; il n'y a aucune cicatrice à leur niveau.
Prescription. — Bain, deux portions.
13 septembre. — Le malade a pris trois bains prolongés qui n'ont rien chargé à l’état de la peau ; il mange ses deux portions, se lève dès le matin et est descendu quelques moments dans la cour ; mais presque toujours il reste assis dans la ruelle de son lit.
22. — Diarrhéc depuis deux jours; on cesse les bains; riz gommé pour boisson, crème de riz; lavement amidonné.
26. — La diarrhée continue, il y a eu hier huit selles liquides exha- Jant une odeur extrêmement fétide, putride. Les urines sont rendues naturellement, sont claires, sans odeur; la faiblesse est grande, le malade ne peut plus quitter son lit; lavement avec dix gouttes de laudanum.
29. — Hier dix selles toujours très fétides ; le malade peut à peine répondre, mais il est plein d'espérance et assure ne pas souffrir.
Mort le premier octobre à cinq heures du malin.
Aulopsie. — La peau a une coloration un peu moins foncée que pendant la vie, les tumeurs sont un peu affaissées, moins saillantes ; elles ont complétement perdu leur couleur rosée, et offrent la teinte cadavérique ordinaire. Plusieurs tubercules incisés offrent tous la même disposition suivante: la limitation est fort brusque, fort nelte; mais la tumeur adhère à la peau ambiante, et il est impossible de l'en séperer. Sa couleur est grisâtre, uniforme, sans aucune vascularisation; sa texture est résistante, comme lardacée, sans aucune disposition fibreuse: elle ne donne aucun liquide, soit qu'on la presse, soit qu'on la racle avec le tranchant du bistouri; elle ne se laisse déchirer que très diffcilement ; elle est recouverte d'une couche d'épiderme impossible à enlever ; on ne reconnaît en aucun point les autres parties constituantes de la peau. Dans tous les points où il n'y a pas de tubercule, le derme n'a éprouvé aucune altération; le tissu sous-cutané est aussi intact et à peu près complétement dépourvu de graisse.
La mâchoire étant sciée, la bouche, le pharynx, le voile du palais, sont examinés avec soin, le larynx est détaché et ouvert, les poumons sont enlevés et incisés en plusieurs points ; toutes ces parties sont saines et n'offrent rien à noter. Le cœur est petit, mou, flasque: il contient, ainsi que l'aorte, des caillots abondants, fort adhérents, grisâtres, analogues à de la gelée de pommes.
Le foie est foncé en couleur, plutôt petit que gros, résistant et difñcile à déchirer. Incisé, il laisse écouler une quantité de sang fort épais et noir ; la coupe est uniformément brune, sans mélange de jaune, a vésicule est gorgée de bile; la rate est saine. Les reins n'ont de notable qu'une rougeur assez marquée. L'estomac est rétracté, sa cavité est rétrécie ; la muqueuse forme des plis nombreux, couturés, régnant en divers sens. L'inteslin grêle est mince, son calibre est fort étroit, mais Ja muqueuse est saine; la muqueuse du côlon est en tous les points
épaissie, tomenteuse, d'un rouge assez foncé; mais çà et là on voit des plaques plus saillantes, d'un rouge plus fort et comme lie de vin; le . rectum à sa partie supérieure est uniformément rouge violacé et la muqueuse est très épaissie. En outre, il existe à cette partie un grand nombre d ulcérations nettement arrondies, ayant de une à quatre lignes de diamètre, à bords découpés à pic. comme avec un emporte-pièce ; les bords sont adhérents, durs, tandis que le reste de la muqueuse est flasque; les plus larges de ces ulcérations ont environ trois quarts de ligne de profondeur; toutes se posent sur un fond dur, résistant, d'un jaune soufré, qui ne disparaît que difficilement par le grattage, et qu'un filet d'eau même assez fort ne peut enlever ; la partie inférieure du rectum redevient saine
L'encéphale n'offre rien à noter.
La peau des deux aines étant incisée, on tombe sur des ganglions engorgés, disposés en chapelet non adhérents entre eux, envelnppés d'une coque fibreuse dont on les sépare facilement Incisés alors, ils se présentent avec une consislance dure, partout la même. de couleur grisâtre et sillonnés de stries fibreuses, sans arrangement particulier dans J'aino gauche ; un de ces ganglions a environ un pouce de diamètre et plusieurs autres ont de 6 à 10 lignes.
Les deux bras sont détachés, et l'on pousse dans les artères brachiales une injection d'essence de térébenthine mêlée d'un peu de suif fondu, et colorée à l'aide du vermillon. La dissection des parties injectées est faite le lendemain; l'injection n'a pas été suffisamment pénétrante, surtout au bras gauche: même au bras droit, on ne la trouve dans la peau qu'en de rares arcades assez déliées et d'uneétendue assez grande. En aucun point ces arcades ni aucun filet injecté ne pénètrent dans les tumeurs nombreuses examinées pour les rechercher; en certains endroits, ces filets cessent brusquement et les arcades sont interrompues au point où commencent ces tubercules. On ne saurait donc rien conclure d’une manière absolue de l'absence de l'injection dans les parties malades.
Nous avions, il y a peu de temps dans nos salles, un homme du département de l'Eure, qui avait une lèpre tuberculeuse avec hypertrophie affectant le front, le nez et les doigts. Nous joignons à ces faits l'exemple d'une lèpre anesthésique- que nous avons aussi observée, et nous plaçons immédiatement celle d'une lèpre anesthésique du déparlement de l'Indre.
Lèpre tuberculeuse anesthésique. — Paparati, vingt-huit ans {négociant), constitution bonne, tempérament bilioso-nerveux, né à Metelin (Lesbos); il séjourne chaque année six semaines à peu près dans son pays, le reste de l'année il le passe à Constantinople où le retiennent ses affaires. Son père et sa sœur jouissent d'une excellente santé; sa mère est morte à la suite d'une couche; aucun d'eux n'a été touché par
son affection, pas plus que ses aïeux et ses parents éloignés. Le lieu de sa naissance est distant de douze lieues de quatre villages entièrement et exclusivement remplis de lépreux; jamais il n'a eu de communication avec eux. Les premières taches qu'il a offertes à la peau se sont développées il y a six ans et demi, à la partie postérieure de l'avant-bras droit, à la partie postérieure et interne du poignet gauche, et plus tard à la face. Ces taches se sont montrées sans influence de causes à lui appréciables. Toutefois, dans son pays et à Constantinople, les personnes de sa profession font abus de substances alimentaires très stimulantes et alcooliques. Les taches qui parurent les premières prirent un accroissement lent, et leur développement s'accompagna de l'éruption de nouvelles taches, mais moins grandes ; il avait même déjà quelques tubercules, mais fort peu prononcés, quand, il y a deux ans et demi, il fut atteint d'une hémorrhagie qui fut traitée par des bains et des potions dont il ne connaît pas la nature; il ajoute qu'un autre médecin lui prescrivit un peu plus tard, contre cet écoulement qui n'’avait pas complétement disparu, de l'acide arsénieux dont il ne peut préciser la dose : il en a pris pendant treize jours dans du lait. Pendant ce traitement, les taches, qui primitivement se développaient avec assez de lenteur, prirent une marche plus rapide; les légers tubercules déjà existants s'accrurent et se multiplièrent, tout resta alors dans l'état stationnaire. Mais deux mois plus tard il fit, comme traitement de la lèpre, usage d'une préparation mercurielle qu'il ne put définir, qui fut continuée pendant vingt-cinq jours, et suivie d'un accroissement des tubercules et des taches; on cessa alors cette médication qu'on lui conseilla de reprendre plus tard , et les accidents restèrent stationnaires. Il demeura alors quatre mois sans traitement, prit de nouveau le mercure, sur l'indication d'un médecin italien, pendant quinze jours: nouveaux accidents, nouvelle suspension. Il fit alors usage de l'iodure de potassium pendant cinquante jours, il ne sait à quelle dose. Ce traitement avait été précédé de quatre purgations et de quatre saignées dans l'espace d'un mois ; l'iodure de potassium fut porté à des doses de plus en plus élevées, on y joignit l'usage de pilules mercurielles ; la maladie ne fit qu'augmenter, les forces s’amoindrirent, le traitement fut suspendu et repris après trente jours de repos ; il amena de nouveaux accidents qui déterminèrent son médecin à l'envoyer à Paris.
Jamais ce malade, depuis sa blennorrhagie, n'a éprouvé d'accidents du côté de la gorge, ni de douleurs ostéocopes.
Etat actuel. — À la face se voient des tubercules disséminés de différentes grosseurs, offrant une coloration fauve et une sensibilité presque nulle dans quelques uus, complètement nulle dans d'autres. Les plus volumineux siégent au-dessus des sourcils, à la joue droite et au menton; ceux de la joue gauche présentent moins de volume et la peau y conserve à peu près sa coloration normale; quelques tubercules même. dans ce point, sont tout à fait sous-cutanés, et ne peuvent être perçus qu'au toucher. Les bras sont lo siége de taches fauves, disséminées
LÉPRES. A
insensibles : lorsqu'on les attaque avec une épingle, le malade n'éprouve aucune douleur, il ressent seulement la pression qui se transmet aux parties sous-jacentes à la peau. Sur Ja face postérieure du bras droit, se voient des cicatrices, traces d'ulcérations qui ont été la suite d'applications de pommades douées d'une grande énergie, mais dont l'action n'a pas été ressentie par le sujet; l'affection de ce côté se termine audessous de l'articulation radio-carpienne, en obliquant vers le petit doigt qui aussi est atteint. À l’avant-bras gauche, les taches sont plus rares, disséminées, et dans leurs intervalles la sensibilité se conserve à l'état normal. A la partie postérieure, inférieure, interne de l'avantbras gauche existe une tache large, fortement colorée, qui se lie à un épaississement de la peau; dans ce point elle est d'une insensibilité absolue. Les cuisses et les jambes sont parsemées de taches analogues insensibles ou moins sensibles qu'à l'état normal; la peau, au-dessous d'un certain nombre, est indurée et tuberculeuse. Des tubercules profonds, sous-cutanés, forment comme des chapelets; à la partie postérieure des jambes ils ont un volume assez considérable; la peau qui les recouvre n'a point subi d'altération de couleur; ils sont doués d’une exquise sensibilité. La pression exercée sur la partie inférieure des jambes du malade y détermine de Ja douleur. Les pieds et les mains se gonflent spontanément, et le gonflement disparaît de même; du reste, l'état général est satisfaisant, l'appétit est bon, les fonctions s’exécutent bien.
Lèpre tuberculeuse. — Gautier, quarante-neuf ans, manouvrier (département de l'Indre). Son père n'a jamais eu d'affection cutanée, est mort à quarante-neuf ans ; sa mère est morte à vingt-quatre ans d'un purpura ; un frère du même lit que lui est faible, mais a la peau saine; un autre frère et une sœur d'un second lit sont faibles aussi, mais sains du côté de l'organe cutané; cinq enfants dont il est le père, et sa femme, jouissent d'une santé parfaite.
Pendant toute sa vie, il a fait un usage à peu près exclusif de l’alimentation végétale et des boissons aqueuses.
Altcint de variole à l'âge de quatorze ans, il était soumis déjà depuis sa plus tendre enfance à des démangeaisons perpétuelles, qui s'exaspéraient lorsqu'il se livrait à quelque exercice violent, ou sous l'influence des variations atmosphériques. Ces démangeaisons et leurs exacerbations offraient leurmaximum d'intensité pendant l'été, à l'époque des fortes chaleurs, et alors elles étaient portées si loin, qu'elles forçaient le malade à exercer des frictions sur les diverses parties du corps, mais principalement sur sa poitrine, toutefois, à cette époque, elles n'existaient ni à la tête, ni à la face, ni aux extrémités: elles s'amoindrirent même sur les autres parties pendant l'accroissement du sujet, sans pourtant disparaître complélement, en sorte qu'elles se perpétuent, quoique avec une moindre intensité, jusqu'à l'époque à laquelle commença à se dessiner d'une manière nette et tranchée l'af. fection qu'il porte aujourd'hui. En mars 1841, apparurent au front,
5h2 PATHOLOGIE SPÉCIALE,
au-dessus de la région sus-orbitaire, de petits lubercules plombés, de la grosseur d'une forte lentille, dont le nombre est évalué à vingt ou vingt-cinq par le malade: le développement de ces tubercules, en tout analogues à ceux qu'il porte aujourd'hui sur la poitrine, fut suivi de l'apparition au front de la démangeaison qui jusque-là avait respecté celle partie. Cette première poussée resta d'abord stationnaire sous le rapport du nombre et du volume. En juin 1842, une nouvelle poussée donna naissance à une série nouvelle de tubercules de même dimension et de même coloration, disséminés dans les intervalles qui séparaient les premiers; ceux-ci prirent alors un développement plus considérable. Par trois ou quatre nouvelles éruptions successives, ils envahirent le front et les sourcils ; dans ce dernier point, ils prirent un développement rapide et devinrent promptement confluents. II y a quinze mois environ, la maladie, toujours successivement envahissante, allaqua les autres parties de la face, d'abord les joues et les oreilles, puis le nez et le menton; le malade fit alors une tentative pour s'en débarrasser, et s'appliqua pendant une demi-heure un masque de chaux éteinte: sous l'influence de ce moyen, dit-il, il vit complétement dis- . paraitre sa maladie : le: tubercules se détachèrent en escarres brunàtres, et il eut pendant quelques jours l'espoir d'une guérison parfaite ; mais le succès fut passager, car, trois sema nes après, nouvelle poussée générale de tubercules là où ils avaient été détruits, avec marche plus rapide celte fois dans leur développement ; enfin, la tuberculisation se propagea bientôt plus loin, gagna le cou, puis la poitrine, le dos, les épaules, les bras; aujourd hui elle atteint le ventre et ne paraît pas devoir s'arrêter là.
Etat actuel. — L'aprétit est bon, les fonctions digestives s'accomplissent résul'èrement, la peau offre une teinte légèrement jaunâtre; Je malade dit que, sans souffrir beaucoup, il a pourtant subi un amaigrissement notable; la musculation est effectivement peu développée, les tissus présentent une mollesse assez prononcée; toutes les parties du corps, sauf les pieds, les mains et le cuir chevelu, sont le siége d'une démangeaison qui est plus prononcée là où existent les tubercules. La poitrine, le dos, les épaules et les bras représentent l'affection à son premier état de développement. C'est un semis de tubercules très rapprochés et quasi contluents sur la poitrine, plus rares et disséminés sur le dos et les autres parties; chaque tubercule otfre une teinte grise comme ardoisée ou plombée, élastique et comme résistant sous la pression du doigt, il égale en volume un petit pois. La où la maladie paraît se limiter, les tubercules sont plus rares et offrent moins de volume. A la face la maladie a grandi, et bien qu'on y retrouve la lésion élémentaire tout à fait caractérisée, les tubercules en général y ont un volume beaucoup plus considérable que sur les autres parties: on en voit au menton, au front, qui ont déjà dépassé le volume du plus gros pois; à mesure qu'ils s accroissent, ils semblent se détacher plus nettement de la peau qui leur sert de base. Très durs au menton, bien
qu'offrant une certaine élasticité, ils sont au contraire assez dépressibles au front, et donnent à la pression la sensation d'un tissu fongueux à mesure qu'ils croissent en volume. Jusqu à la Leinte que nous venons d'indiquer, la teinte grise primitive qu'ils offraient d'abord se transforme en une coloration rouge plus ou moins vive. Le nez, l'extrémité droite de la lèvre supérieure, sont le siége de deux tubercules énormes, qui paraissent dus à la fusion d'un certain nombre et dont la surface lisse et polie, mais un peu brunâtre, est sillonnée de rameaux vasculaires, veineux, multiples. C'est surtout aux sourcils, que la maladie présente son plus complet développement : ils sont le siége de deux demi-arcs tuberculeux faisant une saillie d'un centimètre et demi environ et 8e réunissant vers la racine du nez; ils sont formés par la juxtaposition de gros tubercules devenus confluents à leur base, de maniere à ne former plus qu'une tumeur aplatie de haut en bas, et couchée en travers sur les sourcils. Cette tumeur est parcourue verticalement et transversalement par des sillons profonds qui donnent à sa surface un aspect mamelonné et qui indiquent la limite primitive des tubercules actuellement réunis entre eux; les mamelons, gros, rouges, foncés, bruns, ot même quelques uns presque noirs, sont festonnés au-dessous de l'épiderme aminci qui les revêt par une arborisation veineuse très riche. Cette masse offre une dureté caractéristique et comme squirrheuse.
La sensibilité paraît exagérée dans une partie des tubercules, pris surtout parmi les plus volumineux; pourtant il en est qui semblent frappés d'anesthésie quasi complétée là où règnent les tubercules à leur état primitif; la sensibilité est à peu près normale et même en certains endroits diminuée.
Le malade, pendant le bref séjour qu'il a fait à l'hôpital, a été soumis à l'usage de l'iodure de potassium; mais l'efficacité du traitement n'a pu être convenablement appréciée. Il sort sur sa demande, le 3 juin 4845.
Que dire maintenant du traitement ? On sait que toutes les ressources de l'art sont impuissantes à guérir cette affection, même lorsqu'elle a pris naissance en France; énumérer par conséquent les moyens qui ont élé employés, c est tracer la série des médications les plus énergiques et les plus actives, que l'on préconise ordinairement contre les maladies de la peau, et cela fort inutilement, puisqu'elles sont connues de tout le monde. Soutenir le malade, combattre les symptômes que l'on peut atteindre, sans nuire à la santé, telle doit être la première idée du médecin. Rester cependant spectaleur oisif d'une maladie aussi grave, est bien pénible: aussi faut-il tenter l'effet de quelques agents puissants en raison de l'intensité de Ja lèpre et du tempérament et de la constitution de l'individu; mais ce qu'il”y a lieu de faire surtout dans l'in-
sh PATHOLOGIE SPÉCIALE.
térêt du malade, c'est de prescrire une hygiène bien entendue et un régime alimentaire aussi fortifiant que possible.
BoUTON D’ALEP.
La maladie désignée sous ce nom sévit sur l’universalité des habitants des contrées où elle trouve les conditions de son développement ; elle n'épargne pas certains animaux domestiques, tels que le chien et le chat; sa cause serait, suivant M. Willemin, parfaitement connue et facilement évitable, toutes circonstances fort rares dans l'histoire des endémies.
M. le docteur Willemin s'est trouvé favorablement placé pour étudier et observer cette maladie dont il a tracé la description. Il a passé un mois dans la capitale de la Syrie ; il a trouvé des médecins instruits qui, par suite d'un long séjour dans le pays, ont pu lui fournir des documents nombreux et précieux; il a vu un très grand nombre de malades: il a pu recueillir soixante observations détaillées ; il a dessiné les principales formes de la maladie ; il s'est livré à de nombreuses recherches microscopiques ; il a tenté, sur seize individus, l’inoculation du bouton; il a recueilli de l'eau du fleuve dont l'usage est, selon lui et selon plusieurs autres médecins, la cause de cette étrange affection, et c'est dans ces conditions et avec ces chances heureuses, qu'il a rédigé un mémoire, dont M. le docteur Amédée Latour a fait un extrait très substantiel dans sou journal l'Union médicale, auquel nous empruntons les faits qui suivent.
Le nom de bouton d'Alep est une expression vicieuse, non seulement parce que le mot bouton est un mot vague qui ne peut indiquer le véritable caractère de l'affection de la peau, mais encore parce que cette maladie se rencontre ailleurs qu'à Alep, dans tous les villages des environs baignés par le Coïq, fleuve d'Alep, à Antab, où ce fleuve prend sa source; ailleurs encore, à Orfa, Diarbekir, Mossoul, Bagdad, etc.
À Alep même, le bouton allaque sans exceplion tous les indigènes. C'est principalement dans la première enfance que la maladie apparait. Il est rare qu'un enfant né à Alep, de père et mère alepins, ait atteint sa septième année sans avoir eu Île bouton. Quant aux étrangers, M. Willemin cite des exemples qui prouvent qu'ils peuvent rester indemnes de la maladie, malgré un séjour à Alep de treize et de quatorze ans. Un médecin, M. le docteur ToMhasini. est dans ce cas. D'après un
BOUTON D'ALEP. 5h45
relevé de dix observations, la maladie s'est déclarée chez des étrangers après une durée de séjour qui a varié entre un mois et trois ans.
Mais, fait singulier qui, du reste, n'est pas sans analogue dans la science, M. Willemin cite des cas authentiques qui prouvent que la maladie peut se développer chez des étrangers, plus ou moins de temps après qu'ils ont quitté Alep. L'auteur rapporte six observations dans lesquelles on voit la maladie apparaître un mois et demi, un an, deux ans, trois ans, huit ans et jusque trente-cinq ans après le départ d'Alep.
M. Willemin a voulu rechercher quel est le tempérament qui prédis-. pose le plus les étrangers à contracter la maladie, ou qui la rend plus grave chez les indigènes ; il croit être arrivé à ce résultat, que c’est le tempérament lymphatique.
Abordant l'examen des caractères particuliers du bouton, M. Willemin expose qu'il est difficile d'en donner une idée qui s'applique à tous les cas ; car, ainsi qu'il le fait remarquer plus loin, cette affection peut revêtir, même dans sa première manifestation, des formes très diverses, déterminées, sans doute, le plus souvent par la constitution propre du sujet, ou par la maladie dont il est atteint.
« Cependant on peut dire, ajoute l'auteur, qu’en général le bouton d'Alep est constitué par un ou plusieurs tubercules qui se manifestent le plus communément à la face ou aux extrémités. Le tubercule apparaît d’abord sous la forme d'un bouton de la grosseur d'un pois ou d'une fève, le plus souvent indolent et accompagné de peu de rougeur. Le développement en est lent ; il emploie plusieurs mois à doubler ou à tripler de volume et à passer au ramollissement. Quand cette nouvelle période est arrivée, il se forme, à sa surface, une croûte quelque fois humide et facile à détacher, le plus souvent sèche et fortement adhérente. Celle-ci tombe soit spontanément, soit arrachée par le malade; mais elle ne tarde pas à se reformer, pour se détacher de nouveau, et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’inflammation, ayant diminué, une nouvelle croûte se forme et persiste jusqu'à la guérison.
» Pendant toute cette période, quand la croûte est tombée, ou, ce qui est plus commun, lorsqu'elle s'est crevassée et séparée en plusieurs fragments, on aperçoit au-dessous d'elle un fond en général lisse, uni, tantôt au niveau des téguments voisins, tantôt et généralement plus bas. Ce fond est dépourvu de bourgeons charnus, tels que nous les observons dans les plaies ou les ulcères ordinaires. Le liquide qui en
suinte a rarement le caractère d'un pus bien lié; il est le plus souvent séreux ou séro-purulent, parfois très limpide, et le plus souvent inodore ; dans un ou deux cas seulement, j'ai appris qu'il exhalait une odeur fétide. Cette lymphe est très plastique; aussi, comme je l'ai dit, la croûte ne tarde-t-elle pas à se reformer.
» Lorsque la période de cicatrisation est arrivée, à l'ulcération croûteuse succède un tissu inodulaire, de teinte d'abord rosée, qui pâlit ensuite. Quelquefois, elle doit à un dépôt abondant de pigment une coloration brunâtre ; j'en ai observé deux ou trois cas. Une fois formée, la cicatrice, dont les bords sont plus ou moins irréguliers, ont la surface est généralement au niveau des téguments, quelquefois un peu plus profonde, la cicatrice ressemble assez exactement à celle que laisse une brûlure ; elle est indélébile. Ajoutons, enfin, que la durée moyenne de la maladie est d'une année à peu près. »
Quant au siége, la maladie se développe presque exclusivement à la face et aux extrémités. Elle est aussi plus grave dans le premier cas que dans le second, et celui-ci se rencontre plus fréquemment chez les étrangers que chez les indigènes. A la face, c'est plus particulièrement le milieu de la joue et souvent les deux joues, le côté du nez, la paupière supérieure, le front, qui en sont atteints ; aux avant-bras, c'est l'extrémité inférieure, plus spécialement le poignet, et toujours à la face dorsale ; c'est également à la face externe de l'avant-bras, de même à la jambe ; au pied c'est encore le dos du membre qui est exclusivement le siége de la maladie. M. Willemin ne connaît pas un seul cas de bouton développé sur le tronc.
Quant au tissu anatomique envahi par le bouton, c'estoriginairement, dit M. Willemin, le tissu cellulaire sous-cutané. Après y être longtemps renfermée, l'affection s'étend au tissu même de la peau qu'elle finit par perforer et ulcérer. Sans nier que les cartilages soient quelquefois attaqués, comme le lui ont dit les habitants et les médecins du pays, M. Willemin n'a pas vu de cas semblables, pas plus que la destruction complète des paupières et de l'œil dont on lui a aussi rapporté des exemples.
« Pour le nombre des boutons, il est très variable; les gens du pays nomment le bouton male, quand il est unique ; femelle, s'il est multiple (distinction parfaitement oiseuse); c'est le dernier cas qui est le plus commun. Mais il n'est pas exact de dire qu'un tubercule unique est plus grave que chacun de ceux qui forment une agglomération... On a