DE L'INÉGALITÉ DU POUVOIR RÉFRINGENT DES DEUX YEUX
L'œil humain est un appareil d'optique relativement imparfait, rarement identique à lui-même; aussi Em. Javal a-t-il fait valoir de bonnes raisons pour établir qu'il est extrêmement rare que les deux yeux d'une même personne -soient absolument pareils. Le fait peut être souvent constaté : il le sera de plus en plus à mesure que nos procédés d'observation recevront de nouveaux perfectionnements.
Mais si, quittant ce point de vue abstrait, on juge de l'état de l'organe par l'état de la fonction à laquelle il est préposé, on peut admettre que les deux yeux ont le même pouvoir réfringent dans la grande majorité des cas. Dans les chapitres précédents, nous avons toujours pris pour base cette proposition fondamentale. Cependant cette règle n'est pas sans exception ; on rencontre des sujets chez lesquels il existe des différences notables soit congénitales, soit acquises. Ces différences peuvent affecter toutes les formes ; un œil étant emmétrope , l'autre peut être myope ou hypermétrope ; l'hypermétropie et la myopie peuvent exister a des degrés différents des deux côtés; enfin, l'un des yeux peut être myope, et l'autre hypermétrope.
L'inégalité dans la réfraction des yeux crée des conditions nouvelles qui ont pour conséquence tantôt de restreindre l'exercice de la vision binoculaire, tantôt de lui substituer la vision alternante, tantôt enfin de supprimer l'un des yeux.
La vision binoculaire a été autrefois révoquée en doute, môme lorsque les yeux étaient d'égale force ; on prétendait qu'un seul voit à la fois et qu'ils alternent dans leur fonction. L'écho de cette opinion survit encore dans les traditions populaires, bien qu'elle ait été réfutée depuis longtemps. Il est vrai, toutefois,
Dl' L'INÉGALITÉ DU POUVOIR RÉFHINGIÎNT DES DEUX YEUX. 443
qu'il est en général possible de l'aire plus facilement abstraction d'un œil que de l'autre. S'il existe une différence dans la réfraction, on se sert de préférence de l'œil qui, pour une distance donnée, voit le plus nettement avec la moindre tension accommodalive. Dans ces conditions, lorsqu'il s'agit de voir avec plus d'attention, la vision binoculaire est encore possible dans les limites d'une convergence modérée.
L'expérience prouve que les images des deux rétines peuvent concourir à la vision, se compléter l'une l'autre, bien qu'elles soient de grandeur et de netteté différentes. Les contours vagues de l'image diffuse disparaissent lorsque l'image nette fournie par le meilleur œil s'y combine. En thèse générale, un œil mauvais par l'état de sa réfraction ou par un défaut de transparence de ses milieux, ne trouble que rarement la vue. Il faut pour cela qu'il occasionne une grande diffusion.
Lorsque, malgré l'inégalité de la réfraction dans des yeux inégaux, l'acuité visuelle est bonne, l'amplitude d'accommodation est généralement égale de part et d'autre. S'il n'en est pas ainsi et s'il existe une différence plus grande dans l'amplitude d'accommodation que dans l'état de la réfraction fixe, l'accord peut encore s'établir, sur la partie du parcours de l'accommodation qui est coninmne aux deux yeux, c'est-à-dire qui sépare X^punctum proxhnum de l'œil le moins réfringent du punctum remotum de l'œil le plus réfringent.
T 11 arrive parfois que l'inégalité du pouvoir réfringent conduit à la vision alternante; l'un des yeux sert pourvoir de près, et l'autre pour voir de loin. Il en est ainsi surtout dans la myopie monoculaire : le sujet éprouve une véritable satisfaction a hre et a écrire avec son œil myope, l'autre servant pour la vision éloignée. Dans les cas de ce genre, qui sont loin d'être rares, la vision binoculaire ne peut avoir lieu, et il existe le plus souvent un certain
degré de déviation. ,
1- Enn„ coite inégalité peat avoir pour effet et pour eorolla .e l'annihilation par inaetivilé habituelle de l'un des yeux 1 en est ainsi dans les cas de strabisme compliquant 1 amelrop.e La d ™tion peut exister soit en dedans, soit en dcl,ors, Ave 'a -'l'». en dehors, le champ .isuel s élargit ^' -"'"'î'^ ,f ^ , td ^s 1 lœil non dévié ne peut pas voir; avec f f " '
champ visuel est rétréci et la vision de l'œd dcv.e co, ,d m eux avec celle de Tœil non dévié, ce qui pourrait amené, de la confu
OPTOMÉTRIE.
sioli. Pour y échapper ainsi qu'a la diplopic, les images de l'œil dévié sont neutralisées, l'organe resté inactif devient par cela même amblyope dans toute l'étendue du champ visuel binoculaire. Lorsque la déviation a lieu en dehors, il n'y a qu'une petite portion du champ visuel qui soit commune aux deux yeux ; la neutralisation d'une image n'est plus aussi nécessaire, attendu que l'œil dévié, ordinairement très-myope, ne reçoit que des images fort diffuses et partant peu gênantes. Il en résulte que la faculté visuelle se conserve en assez bon état même sans exercices.
L'inégalité accidentelle de réfraction résulte soit de l'aphakic, soit de la perte de la fa:culté d'accommodation d'un seul côté. La question de savoir s'il est avantageux d'extraire une cataracte d'un côté, l'autre œil étant intact, se pose fréquemment dans la prati-. que. De Grœfe et Donders s'accordent pour établir que, tout bien considéré, l'aphalàe unilatérale présente de nombreux avantages sans inconvénient sérieux. Il est donc indiqué de pratiquer l'opération lorsqu'on possède de bonnes chances de succès, surtout chez les sujets jeunes. La suppression de la cataracte élargit le champ visuel, fait disparaître une difformité et peut enfin donner naissance à certains actes binoculaires qui rendent plus sûre l'appréciation des corps solides, l'évaluation des distances. Ce dernier avantage observé par de Grœfe et Donders doit être exceptionnel ; il ne nous est pas arrivé encore de le rencontrer. La diplopie, au contraire, même dans les cas où il n'existait pas de déviation avant l'opération, nous a paru beaucoup plus fréquente et beaucoup plus durable qu'à ces éminents observateurs.
Lorsque la faculté d'accommodation de l'un des yeux est perdue ou diminuée; la vision h distance n'est pas modifiée, mais il n'en est plus de même pour la vision rapprochée pendant laquelle il se produit un vacillement fatigant devant les yeux.
Du choix des verres dans les cas d'inégalité de réfraction. — Lorsque la vision binoculaire existe, ce dont il faut tout d'abord s'assurer, il importe de la conserver et d'en étendre le champ autant que possible.
Le choix des verres sera réglé d'après Tétat de la réfraction de l'œil qui voit le plus nettement ; l'autre doit en quelque sorte lui être subordonné. Si l'acuité visuelle est à peu près égale de part et d'autre, on devra prendre pour guide l'œil qui a besoin du verre le plus faible.
On admet généralement, et les opticiens accréditent fréquem-
DE L'INÉGALITÉ DU POUVOIR RÉFRIiNGENT DES DEUX YEUX. 445 ment cette opinion, qu'à des yeux inégaux il faut des verres inégaux, destinés à placer le pimctum proximum eiXejmnctum remoluma la même distance des deux côtés. Cette pratique séduisante en théorie donne peu de satisfaction dans la pratique , parce qu'elle tend à troubler une habitude acquise et à produire sur la rétine des images de grandeur inégale qui se fusionnent péniblement et gênent la \ision binoculaire. Pour ces raisons, Donders a adopté pour règle de donner des verres égaux aux deux yeux, lorsque, malgré une réfraction inégale, la vision binoculaire est nette et facile à une distance quelconque sans le secours des verres. On peut s'écarter de cette règle dans les cas où la différence de réfraction est faible et ne dépasse pas ou ^.
Il est fréquemment utile aussi, lorsque l'inégalité est plus grande, delà faire disparaître partiellement. On peut, par exemple, chez un malade atteint de ~ (M) d'un côté, et de ^ (M) de l'autre, donner (s'il est indiqué de neutraliser la myopie), un verre n° 12 et un verre n° 10, mais en pareil cas la différence des verres ne doit guère dépasser ^ ou ^. Lorsque l'acuité visuelle est défectueuse, il peut aussi y avoir de l'avantage à obtenir, au moyen de verres différents, des images un peu plus nettes, dont le concours contribue à améliorer sensiblement la faculté de distinguer les objets. Il en est ainsi surtout chez un certain nombre d'hypermétropes.
Le traitement optique des différences de réfraction est beaucoup plus facile lorsqu'un des yeux est dévié que lorsqu'il y a vision binoculaire. Donders conseille dans le premier cas de faire servir l'œil le meilleur pour les usages ordinaires, et d'améliorer l'autre autant que possible, à l'aide d'exercices réguliers. Quelquefois, surtout chez les myopes qui ont un œil dévié en dehors, l'un des yeux, le moins myope, sert exclusivement à voir de loin, et l'autre, le plus myope, à voir de près. L'indication la plus simple et la meilleure, consiste à traiter chacun d'eux isolément et d'après les règles ordi- •
naires.
La déviation, soit en dehors, soit surtout en dedans, entraîne une incapacité fonctionnelle, qui résulte le plus souvent d'une longue inactivité. Tant que le pouvoir de fixation est conserve, il y a lieu d'espérer une grande amélioration par les exercices; tout espoir au contraire est perdu si, pendant que l'on cache l'autre œil, l'œil dévié ne se redresse pas pour fixer le point de
mire.
OPTOMÉÏRIE.
Chez les opérés de cataracte d'un seul côté, il est utile, alors que l'nruité visuelle de l'autre œil est intacte, de prescrire, surtout s il existe une déviation, des exercices avec le verre correcteur pour conserver l'acuité de la vision.
CHÀPITRE X.
DE L'INFLUlîNCE DES LUNETTES A SURFACE SPHÉRIQUE SUR LA VISION
Les verres de lunettes placés devant les yeux doivent être considérés comme s'ils faisaient partie de l'appareil dioptrique de l'or-
gane.
En admettant que ces verres, convexes ou concaves, soient bomocentriques, c'est-à-dire que leur centre de courbure corresponde au centre de courbure des yeux, ils entraînent des conséquences dont il a été fréquemment question dans les cbapitres précédents, et qui peuvent être résumées de la façon suivante :
1° Le punctum proximum et le punctum remotum subissent des modifications.
2° Le pouvoir d'accommodation est changé : il augmente avec les verres concaves, puisque ceux-ci reculent le punctum remotum sans changer notablement le punctum proximum; pour une raison contraire il diminue avec les verres convexes.
3° Le parcours d'accommodation change considérablement de position et d'étendue ; toutes les fois que les verres rapprochent le point r de l'infini, comme le font les verres négatifs, ils augmentent ce parcours ; ils le diminuent, au contraire, s'ils l'en éloignent, comme le font les verres convexes.
4" La grandeur de l'image formée sur la rétine, et par conséquent la grandeur apparente des objets, ne reste pas la même. En effet, quand on réunit deux lentilles convergentes, le centre optique du système dioptrique se trouve entre les deux lentilles. Quand, au contraire, on combine une lentille convexe avec une lentille concave, le centre optique n'est plus entre les deux, mais bien en arrière du centre optique du verre convexe. Le verre convexe représente, avec l'appareil réfrigérant oculaire, un système de verres convergents qui a pour effet d'éloigner le centre optique de la rétine et par conséquent d'augmenter l'angle visuel et de grandir l'imago des objets. Avec un verre concave, au contraire, le centre
DE L'INFLUENCE DES LUNETTES SUR LA VISION. 447 optique est rapproché de la rétine, et par conséquent l'angle visuel diminue et riniage des objets est plus petite.
5° Enfin la détermination de la distance et de la forme des objets subit un changement.
Il est rare que les lunettes soient bien centrées ; leurs verres sont trop écartés ou trop rapprochés, ils sont fréquemment dérangés, ils subissent des déplacements par les changements d'attitude, les mouvements des yeux, etc. Il en résulte des déplacements correspondants des objets. On peut s'en convaincre en faisant mouvoir devant l'œil un verre convexe ou concave, de façon h. regarder toujours parallèlement à l'axe de la lentille, mais tantôt par son centre, et tantôt par son bord. . Si c'est une lentille convexe, le déplacement se fait dans une direction opposée; si c'est une lentille concave, il se produit dans le même sens. Il suffit, pour se rendre compte de ces déplacements et de leur direction, de se rappeler qu'une lentille peut être comparée à deux prismes adossés soit par leur sommet (lentille concave), soit par leur base (lentille convexe).
Il suit de là que, si les deux verres convexes d'une paire de lunettes sont trop rapprochés l'un de l'autre, les objets sont pour les deux yeux déplacés en dehors, et par conséquent nécessitent moins de convergence ; l'effet inverse se produit, si l'écartement des verres est trop considérable.
Le contraire a lieu nécessairement, s'il s'agit de verres concaves. Le changement dans le degré de convergence nécessaire à la vision, est en rapport avec la courbure des verres et l'étendue de la décentration.
L'effet prismatique des verres sphériques est fréquemment utilisé soit seul, soit combiné avec des prismes faibles dans les cas d'insuffisance. Il est indispensable de ne pas dépasser les limites auxquelles la netteté des images peut être sensiblement troublée.
La décentration des verres de lunettes qui peut être parfois utilisée, ainsi que nous venons de le voir, et qui, dans tous les cas, est rarement nuisible dans le sens horizontal, doit être soigneusement évitée dans le sens vertical, parce qu'il en résulte une déviation •correspondante de lignes visuelles que les yeux n'ont pas de tendance à corriger, ce qui nuirait considérablement à la vision.
Lorsque les axes visuels passent en dehors des axes des verres convexes, et en dedans des verres concaves, il en résulte, par le lait de la diminution corrélative dans la convergence des axes, un point
OPTOMÉTRIE.
d'intet-section plus éloigné qu'à l'œil nu : par la même raison, ce ITnt serait plus rapproché, si une action prismatique inverse se produisait. La ficj. 55 rend compte de ces effets. Dans la première Lpothèse, le point d'intersection des axes étant plus éloigne et rangle visuel restant le même, l'objet parait plus grand. Dans la seconde, il paraît plus petit.