CHAPITRE DEUXIÈME LES BACTÉRIES DE L'EAU
En thèse générale, les eaux sont beaucoup plus riches en Bactéries que l'air. On le comprend facilement en remarquant que ce milieu liquide offre aux êtres inférieurs des conditions de vie bien meilleures ; ils y évitent surtout la dessiccation qui leur est si souvent nuisible, et y trouvent des proportions beaucoup plus grandes de substances nutrilives utilisables par eux.
Les eaux, aussi bien celles qui sont à la superficie, stagnantes ou courantes, que celles qui sont dans la profondeur du sol, sont loin d'être absolument pures. Elles contiennent des substances dissoutes et des corps en suspension.
Les substances dissoutes proviennent du sol ou de l'atmosphère. Ce sont des matières minérales, des matières organiques, des gaz.
Les matières minérales sont d'ordinaire des sels de soude, chaux, potasse, ammoniaque, magnésie, fer, sous forme de carbonates ou bicarbonates, sulfates, chlorures, nitrates, nitrites, crénates, rarement phosphates ou sulfures.
Les matières organiques doivent être extrêmement variées. Elles proviennent des déchets de la décomposition des êtres qui y vivent el
(1) Canéac et Mazer, Recherches expérimentales sur la transmission de la tuberculose par les voies respiratoires (C. R. de l'Acad. des sc., C, 12 décembre 1887).
qui y meurent, du sol, des poussières de l'air, de toutes les matières végétales ou animales, débris où immondices, qui peuvent y parvenir. La chimie est, dans presque tous les cas, absolument impuissante à les déterminer et à les doser. Elle les indique en bloc, réunissant les produits d'origine banale et inoffensive à ceux qui proviennent de pollutions graves ou dangereuses. La pratique a conduit à considérer comme suspecte une eau dont la matière organique, évaluée en oxygène, dépasse 2 milligrammes par litre, en admettant que la matière organique d’origine végétale prend d'ordinaire plus d'oxygène au permanganate en solution acide qu'en solution alcaline et que le contraire se présente pour la matière organique d'origine animale. Tout au plus, dans des eaux fortement contaminées par les
matières fécales et les urines, a-t-on pu reconnaître la présence!
d'urée et de cystine.
Les gaz sont d'habitude l'azote, l'oxygène el l'acide carbonique.
Les corps en suspension sont {rès divers. On peul les ranger en
deux grandes catégories, les êtres vivants et les substances inertes. On en rencontre surtout dans les eaux exposées à l’air et à des contaminations spéciales ; peu ou pas dans les eaux profondes, à moins de conditions Loutes particulières, exemple les Sulfuraires des eaux thermales sulfureuses.
Hensen, en 1887, avait appliqué la dénomination de plankton à tout ce qui se trouvait flottant dans l’eau. Le mot a été repris récemment par les hydrologistes allemands qui ont alors distingué le plankton vrai, constitué par les formes vivantes, et le pseudo-planklon composé des substances minérales ou des parties inertes (1). L'importance de ces divers produits varie beaucoup.
Les formes vivantes ont des rapports intimes avec la constitution de l’eau. Il leur faut en effet pour vivre des aliments et des conditions de vie déterminées, aliments et conditions qui sont des conséquences de pollutions et de modifications des eaux. Leur présence, de certaines au moins, est un indice de ces pollutions ou modifications.
Le pseudo-plankton est formé en très grande partie de déchets ou de détritus qui peuvent parvenir dans l’eau.
On peut déterminer le plankton et le pseudo-plankton par certains procédés d'analyse, surtout l'examen microscopique et une série de recherches biologiques au premier rang desquelles se trouvent les cultures en milieux appropriés.
Plankton vrai. — Le plankton vrai peut se composer d'êtres de nature très variée, appartenant à des groupes très divers du règne végélal ou du règne animal. A la rigueur, il doit comprendre tous les êtres vivants se trouvant dans l’eau, non seulement ceux qui y nagent ou flottent, mais même ceux fixés au fond ou aux rives, ou rampant de divers côtés. À cette catégorie d'organismes fixés ou rampant, les hydrologistes allemands cités réservent le nom de benthos. On voit qu'une telle détermination peut devenir très complexe ; mais, en pratique, on se limite à la reconnaissance des organismes qui peuvent
(1) Korxwrrz et Manssow, Grundsätze für die biologische Beurtheilung des Wassers nach seiner Flora und Fauna (Mitth. a. d. kônigl. Prüfungsanshalt für Wasser versengung und Abwässerbereitiqung, HeftI,p. 33, 1902). — Korxkwi1Tz, Die Beziehungen des Kleinplanktons zum Chemismus der Gewässer (Zbid., Heft 14, p. 145, 1911).
mn ET SO
donner une indication pour l'appréciation de ce que l’on cherche, la valeur de l’eau et la nature de ses souillures.
Parmi ces êtres vivants, une bonne partie appartient aux Algues ; soit aux Protococcacées; soit aux Algues filamenteuses vertes, Conferves, Conjuguées; soit aux Schizophycées, Oscillaires, Crenothrix, 3eggiatoacées, ne vivant que dans des eaux souillées; soit aux Desmidiées ; soit aux Diatomacées, les Diatomées, à carapace siliceuse bivalve, abondant dans les eaux, partout et en toute saison. Des Algues on doit peut-être rapprocher les Flagellés verts, les Euglènes.
On trouve aussi des êtres du groupe des Champignons. En tout premier rang, d'abord, des Bactéries. Puis d'autres Schizomycètes, ou supposés tels, dont la véritable nature est bien douteuse, qui seront certainement à classer ailleurs lorsque leur développement sera bien connu, comme les êtres désignés sous les noms vagues de Sphærolilus natans, Zooglæa ramigera, Leplomilus lacleus, où à fusionner avec d’autres types dont ils représentent une phase d’évolution et à disparaîitre comme genre et comme espèce, tels le Cladothrix dicholoma de Zopf, des formes de Chlamydothrix. On trouve en outre des Levures, des Torula, des Oidium, des Monilia, des Mucor, Aspergillus, Pentcillium, Saprolegnia.
On doit forcément faire rentrer ici des plantes supérieures, sans pouvoir rer de résullats bien importants de leur présence.
Le règne animal fournit des organismes de nature tout aussi variée.
Des Protozoaires sont souvent très nombreux. Ce sont des Flagellés incolores, des Amibes ou autres Rhizopodes voisins, des Radiolaires, des Infusoires surtout ciliés, parfois des Rotifères.
On peut rencontrer de petits Crustacés, des Cyclops, surtout des Daphnies qui pullulent dans les eaux stagnantes, polluées de produits fécaloïdes, des Asellus, Gammarus (crevettes d’eau douce); des Mollusques, Planorbes, Lymnées, Paludines.
Le groupe des Vers est très bien représenté et a une haute imporlance.
A côté des Annélides libres qui ne peuvent guère fournir d'indications pratiques, on peut trouver dans les eaux des Helminthes, parasites intestinaux, le plus souvent à l’état d'œufs, comme c'est le cas pour divers Ténias, Bothriocéphales, Ascarides, Oxyures; ou de larves, pour l'Ankylostome, des Anguillules, des Filaires, des Douves, des Bilharzies. L'eau peut apporter à l'homme de tels parasites.
On peut rencontrer aussi des larves de Moustiques et d’autres
Insectes. Puis des animaux supérieurs, divers Poissons ou Batraciens, dont la présence n'est qu'un simple accident. ‘ Pseudo-plankton.— Dans cette catégorie, on peut trouver bien des choses, particules minérales ou organiques, arrivées dans l’eau ou enlevées par elle au sol ou aux corps divers avec lesquels elle a eu contact.
Comme particules minérales, il y a du sable, de l'argile, de l’oxyde de fer, du calcaire, etc.
Les particules organiques peuvent être très variées, apportées par le hasard, ou, ce qui intéresse alors beaucoup plus, par des pollutions provenant d'industries, de rejet d’immondices de toute sorte, de la vie
humaine ou animale. C’est, par exemple, des particules de charbon, des amidons, des pollens, des débris cellulaires végétaux; c’est des fibres textiles: c'est des débris animaux, même fibres musculaires provenant de matières fécales ; c'est des graisses, des particules organiques colorées très diverses : c'est des débris d'insectes, etc.
La nalure de ces corps divers peut donner des indications profitables sur l’origine de souillures que l’eau a pu recevoir.
Le rôle et l'importance de tous ces corps en suspension, êtres vivants et matières inertes, doivent être considérés comme de grande valeur au point de vue de l'action que l’eau peut exercer sur l’homme. D'un autre côté, leur étude et leur détermination peuvent rendre de très grands services au point de vue d'une apprécialion qu'il est nécessaire de préciser.
Parmi les êtres vivants que l'on est exposé à rencontrer, 1l en est qui sont directement nuisibles à l'homme, les parasites, les agents d'infection. |
D'autres, sans être dangereux ou au moins bien à craindre, indiquent par leur présence une pollution par mélange d'eaux putrides ou industrielles.
Il en est qui, par leur pullulation lorsque le milieu leur est favorable et aussi leur mort et décomposition ultérieure, altèrent l'eau, et lui donnent un mauvais goût, parfois très prononcé. Tels, parmi les Flagellés, les Uroglena volvox qui donnent à l'eau une odeur d'huile de foie de morue; les Synura uvella, qui communiquent une saveur cruciférée. Parmi les Algues, les As{erionella formosa qui, suivant le cas, développent une odeur éthérée ou putride; l'Anabæna flos aquæ, une odeur d'herbes pourries; les Pandorina morum, Endorina elegans, Volvox globator, une odeur de poisson.
Parmi les Champignons, les Saprolegnia et les Achlya ne se développent que sur des corps morts, ou débris de corps; le Leplomitus lacteus ne se trouve que dans les liquides putrides ou les eaux industrielles très chargées de matières organiques: les Levures ne se rencontrent que dans les déchets riches en matières sucrées.
Certaines, les Crenothrix polyspora surtout, pullulent au point d'obstruer les tuyaux de conduite, les réservoirs, les filtres, et en outre, par leur décomposition, donnent une odeur putride à l'eau.
Tous ces êtres vivent et se développent aux dépens des matières organiques qui se trouvent dans l’eau. Pour les désigner d’un terme général, Kolkwitz et Marsson ont proposé le terme saprobies, qui a en somme exactement la même signification que l'expression antérieure de saprophytes, ayant peut-être le défaut d’avoir été habituellement employée d'une façon trop banale avec signification peu spécialisée.
Parmi ces saprobies, ils distinguent les catégories suivantes :
Les polysaprobies, organismes qui vivent de préférence dans les milieux contenant des eaux usées renfermant des peptones ou des substances similaires. Ce sont surtout des agents de putréfaction avec les orgarismes du groupe suivant.
Les :-mésosaprobies, organismes qui se trouvent surtout dans les milieux d'auto-épuration, vivant surtout d'acides amidés et des combinaisons d'ammoniaque et d'acides gras.
Les B-mésosaprobies, organismes vivant dans les eaux dont la composition est celle des eaux de drainage, où les produits de décomposition s’approchent de plus en plus de la forme minérale.
Les oligosaprobies, organismes vivant dans les eaux pures.
La détermination de tous les organismes de ces catégories est un problème très long et très ardu à résoudre. La plupart, du reste, ne peuvent donner d'indication à utiliser. [1 faut se borner à rechercher ceux qui peuvent directement servir.
Il est un certain nombre de ces organismes appartenant aux deux premières catégories dont la constatation dans les eaux est l'indice de souillures graves. On comprend combien peuvent être importantes leur constatation, la détermination de leur nombre pour se faire idée de la qualité d’une eau étudiée.
C'est avant tout les Bactéries; puis les Beggialoa diverses, avec les formes qui s'y rattachent directement, surtout Lamprocyslis roseopersicina, Chromatium Okeni. Les Leplomilus lacteus et Zooglœa ramigera; Sphaerotilus nalans et Euglena viridis. Les Bodo saltans, Polystoma uvella, Colpidium colpoda, ‘Carchesium Lachmanni, Paramæcium caudalum, Paramæcium aurelia, Paramœæctum putrinum, Vorlicella microsloma. Tous organismes que l'on peut considérer comme de véritables polysaprobies, qui indiquent l'influence des conditions de putridité spéciale nécessaires à leur vie.
La recherche el la détermination de cesêtres constituent une véritable méthode d'analyse biologique de l’eau. Pour beaucoup d’entre eux, les plus gros surtout, Infusoires, Flagellés, Algues, l'examen microscopique est le moyen d'investigation employé. Pour les plus petits, Bactéries principalement, il faut recourir à l'emploi des procédés de cultures en milieux variés.
L'examen microscopique, pour le premier cas, conduit à la détermination spécifique, et en outre sert à estimer la fréquence, le nombre des organismes intéressants reconnus, en calculant la quantité d'individus qui se rencontrent dans un volume d'eau pris comme unité, le centimètre cube. Le nombre des individus d’une espèce à signification bien nette est certainement en rapport avec les conditions favorables au développement de l'espèce.
Il faut cependant remarquer que, pour les eaux, une telle analyse biologique s'applique surtout aux eaux de surface, où l’on a plus de chances de rencontrer les organismes en question, et a beaucoup moins d'utilité, sauf quelques rares cas spéciaux, pour les eaux souterraines, qui sont généralement très pauvres en ces organismes, n’en renferment même souvent pas de la plupart des catégories énoncées, ne contenan. que des Bactéries comme êtres intéressants à ce point de vue. D'un autre côté, dans les eaux de surface polluées, les Bactéries pullutent aussi, à côlé des organismes des autres classes. Il suit de là que l'étude et la recherche des Bactéries constituent certainement la partie la plus importante de ces recherches biologiques, et que les indications qu'elles peuvent fournir doivent être mises en tout premier rang pour parvenir à se renseigner sur la pureté ou la souillure de l’eau, sur la nature et l’origine des souillures, sur le danger qu'elles peuvent présenter pour l'homme.
L'étude bactériologique des eaux est devenue une opération de grande importance depuis qu'on a reconnu qu'il pouvait exister des. rapports étroits-entre la teneur des êaux en Bactéries et diverses souillures, et surtout depuis qu'on a signalé la présence, dans les eaux de boisson, de Bactéries pathogènes pour l'homme, et qu'il a été démontré que telle était la voie de transmission plus ou moins fréquente de certaines affections épidémiques d'un caractère de haute gravité, la fièvre typhoïde, les maladies paratyphiques, le choléra, les affections dysentériques, principalement.
De là, ressort la nécessité de s'assurer si une eau livrée à la consommation ne renferme pas de Bactéries nuisibles, et la possibilité de rechercher le point de départ et le mode d'extension de certaines épidémies. L'analyse chimique ne fournira sur ces points que peu d’indications, souvent même pas du tout. Il n'y a en effet que des rapports tout à fait indirects entre la contenance en Bactéries d’une eau et là proportion de matières organiques ou d’autres principes qu'on y trouve. Certainement, lorsqu'une eau renferme beaucoup de matières azotées, elle offre un meilleur terrain de développement aux êtres. inférieurs qui y vivent; ces derniers, toutes autres conditions étant égales, y pulluleront plus abondamment que dans une autre, moins nutritive pour eux. Mais si la condition essentielle, la contamination par des microbes vivants, fait défaut, l'eau, toute chargée qu'elle puisse ètre de déchets organiques, ne renfermera que des Bactéries banales, pourra n'être en aucune façon nuisible.
On peut être amené à rencontrer dans les eaux de très nombreuses espèces de Bactéries, appartenant à tous les groupes cités.
Ces Bactéries proviennent d'origines différentes. De l'atmosphère où elles sont en suspension sous forme de fines particules. Du sol, où elles se trouvent en très grand nombre. Puis des déchets très divers, principalement de la vie humaine ou animale, de lactivité humaine sous toutes ses formes, surtout déchets industriels ou ménagers.
D'où, une très grande variété d'espèces qu'il est possible d'observer, variété qui dépend surtout des apports faits dans les conditions qui viennent d'être énumérées. D’ordinaire, une eau est d'autant plus riche en Bactéries qu'elle est plus exposée à recevoir des apports qui en contiennent.
En général, il y en a plus dans les eaux de superficie, plus exposées, que dans les eaux de profondeur. Cependant, il est des conditions qui agissent sur les eaux profondes, et peuvent les souiller, leur faire des apports riches en Bactéries.
L'étude et la détermination de toutes les espèces de Bactéries que peut contenir une eau constitueraient, dans bien des cas, un travail très long et très difficile, d'autant plus qu’on a affaire à une eau plus riche en ces microbes, travail qui serait, d’ailleurs, sans véritable intérêt pratique, puisque le rôle de la très grande partie de ces espèces est inconnu ou banal. Une telle manière de faire n'est à utiliser que dans un but de pure recherche scientifique. Dans la pratique courante, il est absolument nécessaire de simplifier. Il scrait d’ailleurs impossible, même avec des services à personnel nombreux et expérimenté, d'arriver à opérer en même temps un petit nombre d'analyses; or les nécessités. en imposent souvent un grand nombre.
LES BACTÉRIES DE L'EAU. virirl
Le degré de pollution d'une eau est en rapport assez nel avec le nombre de Bactéries qu’elle contient, en tenant compte de certaines conditions, surtout la stagnation et la température.
D'un autre côté, ce degré de pollution est également en rapport avec la présence d'espèces qui ne peuvent pas être considérées comme se trouvant dans les eaux pures, ou même dans les eaux simplement à l'abri des contaminations par des causes spéciales, surtout immondices, eaux superficielles, eaux-vannes, produits organiques en décomposition putride.
Dans ces milieux ou conditions de milieu énoncés, 1l se rencontre des espèces microbiennes qui ne vivent que dans les produits apportés ou qui occasionnent directement les modifications qui s'y passent, qui en somme peuvent être considérées comme spéciales à ces milieux ou à ces conditions.
On est conduit à admettre qu'il existe une flore bactériologique normale de l’eau, renfermant des espèces sans signification péjorative, et des flores bactériologiques anormales, dont les espèces varient suivant la nature des apports étrangers faits à l’eau et qui, pour certaines, sont à tenir comme caractéristiques ou tout au moins comme bonne
indication, des apports de produits où elles se rencontrent. C'est là une
très précieuse particularité, qui, dans la pratique, est à regarder comme le point de vue essentiel de l'étude bactériologique de Peau.
La vie des Bactéries dans l’eau.
Une eau est d'autant plus propice à la vie des Bactéries qu'elle présente pour elles des conditions favorables de développement.
Parmi ces conditions, se trouvent certainement au premier rang les aliments. Plus une eau renferme de substances pouvant servir de nourriture aux Bactéries, plus elle est favorable à leur pullulation, toutes autres conditions étant égales. Ces aliments sont surtout (I, p. 52) les substances organiques, animales ou végétales, matières azotées d’abord, hydrocarbonées ensuite ; les SE ammoniacaux, même n'existant qu'en proportion infinitésimale; les nitrates, carbo-
nates, phosphates alcalins ou terreux; plus rarement des composés du
soufre, du chlore, du fer. En outre, interviennent des conditions d'un autre ordre, température propice, stagnation, absence d’insolation. Huy a cependant pas de rapport nécessaire entre le nombre de Bactéries d’une eau et la quantité de matière organique qu'elle contient ; ces deux facteurs peuvent au contraire s’observer en ordre inversement proportionnel. Beaucoup de Bactéries, même des espèces à c ‘raindre,
‘ sont bien loin d’être exigeantes en matières organiques. Il en est qui
pullulent dans les Solutions purement minérales, prenant leur azote aux sels ammoniacaux, même assimilant l'azote gazeux; Meade Bolton a signalé depuis longtemps (I, p. 56) que le Micrococcus aquatilis et le Bacillus erythrosporus végétaient abondamment dans l'eau distillée, utilisant ainsi des quantités d'aliments si faibles que les réactifs chimiques habituels sont impuissants à les signaler ; des eaux naturelles chimiquement très pures, ne renfermant que des traces de matière organique, peuvent cependant se montrer très peuplées de Bactéries.
D'une facon générale, le développement des Bactéries dans l'eau dépend de divers facteurs. D'abord, la composition chimique de l’eau, principalement sa richesse en matières organiques; de plus, la nature de ces matières organiques, dont certaines sont très propices à la vie microbienne, d'autres inactives ou même nuisibles. C'est ensuite la température del eau, l’action des conditions de milieu, particulièrement l’aération, la lumière, le mouvement, qui peuvent être alors favorables ou contraires.
I faut tenir compte aussi de la concurrence vitale, de l’action empéchante que certaines espèces peuvent exercer vis-à-vis d’autres.
Puis aussi de la présence d’autres organismes inférieurs dont certains dévorent beaucoup de Bactéries, les ‘Amibes, beaucoup de Flagellés, des Infusoires, comme il sera dit plus loin.
A côté du développement des individualités, il faut envisager aussi celui des espèces. Leur nombre peut être très réduit ou au contraire plus ou moins élevé, suivant la nature des apports qui les ont introduites. Un grand nombre d’ espèces saprophytes peuvent se développer dans les eaux ; une série d' espèces pathogènes peuvent y vivre, plus ou moins bien selon leurs exigences.
Le Bacille du charbon pullule même dans l'eau non stérilisée, soutenant ainsi la lulte avec les saprophytes qui font au contraire disparaître rapidement le Spirille du choléra.
Vie des Bactéries pathogènes dans l'eau. — Il serait intéressant d'avoir des renseignements précis sur la facon dont les Bactéries pathogènes se comportent dans les eaux. Les résultats obtenus par divers savants qui se sont occupés de la question sont malheureusement assez peu comparables et souvent tout à fait divergents, ce qui s’explique par la très grande variabilité des conditions d'expérience.
Il est des espèces pathogènes qui se comportent comme il a été dit ci-dessus, vivant facilement dans des eaux ordinaires. Il en est même qui peuvent vivre plus ou moins longtemps dans des eaux très peu riches en matières organiques, même données comme très pures à l'analyse chimique. Chantemesse et Widal (1) ont trouvé du Bacille typhique en grand nombre, lors de l'épidémie de Pierrefonds, dans une eau de puits ne renfermant que des proportions très faibles de matières azotées: j'ai isolé cette même espèce, très abondante, d'eaux données comme très pures à l'analyse chimique.
Les mêmes conditions agissent done d'abord que pour les espèces saprophytes; il est toutefois des espèces pathogènes plus exigeantes, pour lesquelles les conditions ordinaires réussissent peu ou mal, voire même ne conviennent pas du tout.
Ces conditions qui interviennent ici sont diverses et variables. Beaucoup sont nettement défavorables à la vie ou au développement des Bactéries pathogènes; c’est la quantité minime d'aliments, une température relativement basse, l'oxydation plus facile, la lumière plus abondante, mais surtout la présence ou l'absence d'autres Bactéries, tout particulièrement des saprophytes, qui peuvent, plus fortes, prendre le dessus dans cette lutte pour la vie, faire même disparaître complètement l'espèce que l'on a mise en expérience. Enfin, il est
(1) Caaxreuesse et Winar, Ann. d'hyg. publ. el de méd. légale, t. XVII, 1887, p. 117.
encore des conditions qui dépendent des microbes eux-mêmes : la vitalité, la résistance du microbe employé doivent aussi avoir une influence notable sur les résultats observés.
Deux points de vue bien distincts sont à considérer ici. C'est d'abord la manière dont les Bactéries pathogènes se comportent dans l’eau, indépendamment de la présence et de l’action de Bactéries autres. Puis, ce qu'elles deviennent dans l’eau ordinaire renfermant, en plus ou moins grand nombre, d’autres espèces microbiennes.
Eaux stérilisées. — En opérant sur des eaux s/érilisées d'avance, on se débarrasse de l’action nuisible des autres Bactéries. Seulement, on doit observer qu’on ne se trouve plus dans les conditions que l’on rencontre le plus souvent dans la nature. Pour ne pas introduire de matière organique dans l’eau en l’ensemençant, il est nécessaire de délayer une très minime portion de culture dans 5 ou 6 centimètres cubes d’eau distillée et d’ensemencer avec le moins possible du mélange.
De telles eaux peuvent constituer un milieu nutritif suffisant pour des espèces pathogènes. Mais, il y a des différences suivant leur composition.
D'après les recherches de Wolfhügel et Ricdel (1), de Straus.et Dubarry (2), les eaux de boisson riches en matières organiques, filirées el stérilisées, permettent, à des températures favorables, un développement abondant du Bacille du charbon, du Bactile typhique et du Spirille du choléra.
Mais il se présente des conditions assez spéciales. D'ordinaire, on observerait une notable diminution au début, pendant les deux ou trois premiers jours, puis une forte multiplication probablement sous l'influence de l'apport nutritif fait par les microbes morts, enfin une diminution définitive due à l'épuisement du milieu. On peut cependant remarquer une disparilion rapide d'emblée, même après un ensemencement à fortes doses.
Une telle disparition peut toutefois n'être qu'apparente. Les microbes en suspension dans l'eau, ne trouvant pas les conditions nécessaires à leur vie active, donnent des spores qui tombent au fond. Si alors on examine l’eau telle quelle, on n’en trouve plus de trace. Il faut provoquer leur mise en suspension dans l’eau pour les reconnaitre. C’est ce que démontre très bien une expérience de Chantemesse et Widal sur le Bacille lyphique. En ensemençant de ce microbe dans une grande quantité d’eau laissée en repos absolu, l’analyse n’en décèle plus au bout d’un certain temps. Si l'on décante avec précaution la presque totalité du liquide et qu'on remplisse le vase avec de la nouvelle eau préalablement stérilisée, cette dernière montrera du Bacille typhique à l’analyse; les spores qui s’étaient déposées avec les sédiments ont repris la vie active, grâce au nouvel apport de matière organique par l’eau. C’est ce qui peut expliquer comment une eau de puits, longtemps inoffensive, peut devenir nuisible à un moment donné après une forte agitaüon ou même après un nettoyage suivi d’une nouvelle mise en eau.
(1) WorraüGez et Riepez, Die Versuchung der Bacterien im Trinkwasser (Arb. aus dem kaiserl. Gesundheilsamte, 1, 1886, p. 155).
(2) Srraus et Dusarry, La vie des microbes pathogènes dans l’eau (Arch. de méd. expér., I, 1889, p. 5).
Il est particulièrement important de savoir comment se comportent, dans ces conditions, certaines espèces pathogènes pour qui l’eau paraît bien être un milieu de passage réel et une voie de dissémination.
Le Bacille typhique paraît pouvoir vivre très longtemps dans l’eau stérilisée, surtout si elle renferme une notable proportion de matières organiques comme l'eau de rivière. Meade Bolton l’a encore trouvé vivant après un mois, Wolfhügel et Riedel après 28 jours, Straus et Dubarry après 81 jours et toujours un peu moins longtemps dans l'eau distillée, Chantemesse après trois mois, Braun (1) après six mois passés ; Conradi (2) l’a constaté de 420 à 499 jours. D’après Wheeler(3), il vivrait cependant moins longtemps dans les eaux pures que dans celles qui sont riches en matières organiques.
Le Colibacille semble se comporter comme le Bacille typhique, avec une résistance plus marquée.
Vincent (4) a observé avec lui les résultats suivants :
Dans l’eau distillée stérilisée, la diminution est assez rapide et progressive.
Après l’ensemencement.............. 31 200 colonies au centimètre cube. OUR OS EU E ART DEA AR M2165 0 — — = = IMPAJOUTS He AU Mere a 3 200 — — ar OA Vo oon odiiu20 dbon eee RE 1150 — — — RS ANT Er) RO RNA ER S NrE en PAL 931 —- — — NO NE AU RER re LR RE cie 310 — — — = ot = SAM A ARR AR dr 60 == — — — 7 — 0 — 22 ES
Il en est à peu près de même dans les eaux de sources pures. Par contre, dans l'eau de Seine stérilisée, il était encore vivant après 92 Jours.
Le Spirille du choléra est moins résistant ; Straus et Dubarry l'ont retrouvé vivant encore après 39 jours dans l’eau de rivière stérilisée, après 14 jours au plus dans l’eau distillée, tandis que Nicati et Rietsch disent l'y avoir encore constaté après 33 jours; Wolfhügel et Riedel l'auraient encore trouvé après sept mois dans de l’eau de rivière stérilisée.
Le Bacille du charbon se comporte différemment suivant qu'il ne renferme pas de spores ou en a formé. Sans spores, il disparaîtrait après 6 Jours d’après Meade Bolton, serait encore vivant après 15 jours d'après Wolfhügel, ne disparaitrail qu'après 131 jours d’après Straus et Dubarry, même plus de 264jours d'après Conradi. Avec spores, il résisterait bien plus longtemps, plusieurs années, et ce microbe produit facilement des spores dans l’eau. Il en serait de même du Vibrion seplique et du Bacille du télanos.
Le Bacille de la tuberculose est résistant. Chantemesse et Widal l'ont retrouvé vivant et virulent dans l'eau de Seine stérilisée
(1) Braun, Untersuchungen über die Degenerationsercheinungen pathogener Bakterien im distillierten Wasser (Ziegler’s Beitr. zur path. Anat., VII, 1889).
(2) Conranr, Ueber die Lebensdauer pathogener Bakterien im Wasser (Centralbl. für Bakt., 1t Abth., Orig., XXXVI, 1904, p. 203).
(3) Wueerer, Loc. cil., p. 108.
(4) Vincent, Sur la signification du Bacillus coli dans les eaux potables (Ann. de l'Inst. Pasteur, XIX, 1905, p. 233).
2h bee
après 70 jours, Straus et Dubarry après un laps de temps variant de 24 à 115 jours. Ces derniers ont cru remarquer que la virulence du microbe s’atténuait après un long séjour dans l’eau.
Straus et Dubarry ont encore observé les résistances suivantes : le Bacille de la morve, de 19 à 57 Jours ; le Sreplocoque, de 8 à 15 jours; le Staphylocoque doré, de 4 à 21 jours (Meade Bolton, 30 jours; Conradi, de 30 à 511 jours); le Bacille pyocyanique, de 20 à 73 jours : le Pneumobacille, de 4 à 8jours; le Tétragène, 19 jours; le Bacille du choléra des poules, de 2 à 30 jours; le Bacille du rouget du porc, de 17 à 34 jours; le Bacille de la seplicémie de la souris, une vingtaine de j Jours.
Pour eux, la composition chimique n’aurait guère d'influence sur la durée de la vie de tels microbes, qui vivraient en général aussi longtemps dans l’eau distillée stérilisée que dans les eaux de rivières, assez chargées de malières minérales et organiques, également stérilisées. Sauf pour le Bacille de la tuberculose, la virulence ne serait pas modifiée d’une facon appréciable.
Eaux ordinaires, non stérilisées. — Ici, intervient surtout un facteur dont l'importance doit être considérée comme très grande, mais dont l’action ne peut pas être considérée comme constante et régulière; c’est la présence d’autres microbes. A ce point de vue, il n’est pas possible de donner de conclusions générales, parce que les résultats semblent considérablement varier selon la nature des espèces qui vivent en concurrence et le nombre d'individus qui existent. Il y a le plus souvent diminution des microbes pathogènes introduits, peut-être même disparition complète; mais il peut y avoir au contraire augmentation, lorsque les autres microbes périssent et augmentent ainsi la proportion de matière nutritive de Peau. C’est ce que j'ai observé sur une eau fortement contaminée parle Bacille lyphique. Dans léchantillon conservé en flacon bouché, j'ai vu disparaître en grande partie les rares espèces saprophytes après un mois ; le Bacille typhique restait presque seul au bout de deux mois, puis est devenu très rare, mais n’a disparu que vers le sixième mois.
Hueppe, dans une série d'expériences, a obtenu des résultats contraires : le Bacille typhique a cédé le pas aux espèces saprophytes. La numération lui a donné les chiffres suivants :
A l’origine. 1jour. 9 jours. 10jours. 20 jours. 30 jours. Bacilles typhiques.. 1 600 76 95 96 70 70 Bacilles de l’eau... 120 12 000 160000 210 000 700 000 50 000
De telles proportions doivent toutefois considérablement varier selon les espèces de Bactéries que l’eau renferme.
Karlinski (1), dans l’eau de marais, très riche en saprophytes, dit n'avoir pas pu retrouver de Bacille lyphique vingt-quatre heures après un ensemencement abondant. Mais ses constatations n’ont été faites qu'au moyen de seules cultures sur plaques de gélatine, moyen trop infidèle dans ces conditions.
(1) Karumsxr, Ueber das Verhalten einiger pathogener Bakterien im Trinkwasser (Arch. für Hygiene, IX, 1889, p. 113 et 432).
Les recherches de Frankland (1) ont été faites dans de meilleures conditions, à l’aide de la méthode de Parietti. Elles démontrent que, selon les conditions présentes, le Bacille typhique disparait, dans l’eau de la Tamise non stérilisée, dans un intervalle de temps variant de deux à cinq semaines. De Giaxa (2) dit que cette espèce peut vivre longtemps et même pulluler dans l’eau de mer peu riche en microbes saprophytes.
D’après Conradi, la durée de la vie de ce microbe dans l’eau de boisson ordinaire serait assez longue; il l'aurait retrouvé pendant 420 à 542 Jours. Sa résistance pourrait donc être assez prolongée.
Le Bacille lyphique, introduit dans les eaux ordinaires, paraît donc assez vite diminuer notablement de nombre, mais ne disparait que lentement. Des données complémentaires ont été citées page 108.
On n’a aucune donnée sûre sur la façon dont se comporte ‘iei la virulence du microbe.
Les autres espèces du même groupe semblent se comporter comme le Bacille typhique. Vincent (3) donne pour le Colibacilie ensemencé dans l’eau de Seine naturelle les chiffres suivants :
Après l'ensemencement............ 44000 colonies par centimètre cube. NON Eee SRE TRS 27 000 ae es M DM OURS EN RS EN TES 18 660 — — = M Em OR a rot 2e 1 950 — — — UE ER PONT M CAC LME OR NOI 1 320 — — — MU On CAEN D ct LA CE AUD 118 — — —
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Frankland a observé une survie de 40 jours dans l’eau de la Tamise, extrêmement souillée.
En conclusion, on peut admettre que le Colibacille ne se multiplie dans les eaux naturelles que dans des conditions spéciales, très grande richesse en matières organiques par exemple; que dans les eaux potables ordinaires, il diminue progressivement de nombre pour disparaitre entièrement après une à deux semaines au maximun.
Pour le Spirille du choléra, les résultats obtenus jusqu'ici sont encore moins concordants. Wolfhügel et Riedel l'ont vu disparaître après deux jours dans certaines expériences; dans d’autres, par contre, ils l'ont retrouvé vivant après sept mois, peut- être même un an; Straus et Dubarry en ont obtenu des cultures après plus d’un mois.
Les dernières recherches montrent que ce microbe peut avoir complètement disparu vingt-quatre heures après l’ensemencement, ou persister des semaines ou des mois, ceci suivant la composition de l'eau, sa teneur en microbes et la nature des espèces présentes.
Ledoux-Lebard (4) et Démétriadès (5) ont observé que le Bacille de
(1) Frawkzanp, Ueber das Verhalten des Typhusbacillus und des Bacillus coli communis im Trinkwasser (Zeitschr. für Hygiene, XIX, 1895).
(2) DE Graxa, Ueber das Verhalten einiger pathogener Mikroorganismen im Meerwasser (Zeitschr. für + Eee VI, 1889).
(3) VincenT, Loc. cit., p. 780.
(4) Lenoux-Lesaro, Arch. de méd. expér., V, 1893.
(5) Démérrianës, Action de l'eau sur le Bacille diphtérique (Arch. de méd. expér., VIL, 1895).
la diphlérie pouvait résister de une à trois semaines dans l'eau soustraite à l'action de la lumière.
Le Bacille de la luberculose semble pouvoir subsister quelque temps dans l’eau avec sa virulence (I, p. 736).
Seiler et Stantz disent avoir rencontré dans une eau de boisson du Bacille diphlérique virulent (I, p. 875).
Le Bacille de la dysenterie, d'après Pfuhlet Vincent (p.242), pourrait vivre quelque temps dans les eaux très pures, mais disparaïlrait vite des eaux chargées de microbes.
Le Bacille du choléra des poules pourrait se conserver un mois environ dans de l'eau ordinaire, ainsi que le Bacille du rougel du porc et le Bacille de la seplicémie de la souris. Le Bacille de la peste vivrait plusieurs mois, même dans des eaux très souillées. Le Bacille, pyocyanique peut y vivre assez longtemps.
Il faut se borner à tirer de ces recherches, avec Duclaux, les sages conclusions suivantes : que si, d’une manière générale, l’eau est un milieu peu favorable aux microbes pathogènes, elle ne l’est pas toujours, et qu’il est toujours prudent de la traiter comme si elle ne l était Jamais.