LES BACTÉRIES DANS L'ORGANISME NORMAL
L'intérieur même de l'organisme, à l’état normal, paraît être un milieu absolument fermé pour les germes de nature diverse. C’est ce qui ressort de très anciennes expériences de Pasteur, qui démontrent que divers liquides de l’économie, recueillis avec toutes les précautions nécessaires pour ne pas y introduire de Bactéries pendant les manipulations ou avec les appareils employés, donnent des milieux de culture tout à fait purs. Dans ces conditions, le sang ne se putréfie jamais, même placé longtemps à l’étuve ; son odeur reste: celle du sang frais, ses qualités subsistent identiques; il s’oxyde simplement un peu, lorsque le vase de conserve renferme de l'air. Il en est de même du lait, de l’urine, qui ne subissent que des changements tout à fait secondaires, dus à de légères modifications chimiques de quelques-uns de leurs principes constituants.
Duclaux (1) conclut de même de nombreux ensemencements de fragments de tissus dans des liquides nutritifs très divers. En se servant de portions de glandes annexes du tube digestif, glandes salivaires, pancréas, foie, pris suffisamment loin de l entrée dans la glande du canal excréteur, il n’a obtenu qu'en faibles proportions un dév eloppement dans ses SRE ce qui doit en loute certitude, selon lui, être mis sur le compte des contaminations par l'air, impossibles à être évitées complètement dans de telles expériences. Les premières portions du canal excréteur glandulaire et les tissus immédiatement environnants donnaient au contraire des résultats positifs; ces canaux sont en effet en contact direct avec l'intestin qui, communiquant avec l'extérieur, renferme de nombreuses Bactéries.
Les recherches de Hauser (2) l'ont conduit à des conclusions 1dentiques. Dans les tissus vivants et dans le suc exprimé de ces tissus, chez les animauxsains, on ne trouve aucune espèce de Bactéries, en particulier aucune Bactérie de putréfaction. Le tissu vivant, séparé de l’organisme et conservé à l'abri de toute Bactérie, dans l'air, l’oxygène, l'acide carbonique, dans l’eau ou tout autre milieu nutritf, ne se putréfie pas, mais subit une métamorphose régressive, une sorte de nécrose, analogue à celle des tissus qui sont privés de nutrition dans l'organisme
(1) Duczaux, Chimie biologique, p. 85.
(2) Hauser, Ueber das Vorkommen von Mikroorganismen im lebendenden Gewebe gesunder Thiere (Arch. für exper. Path., XX, 1885, p. 162).
même, à l'abri des Bactéries. Enfin, fait imporlant, les produits qui - à proviennent de ces modifications n’ont aucune action pathogène.
Il est cependant des conditions dans lesquelles, chez l'animal normal, des microbes peuvent passer du contenu intestinal dans les organes où ils restent vivants pendant un certain temps. Nocard a montré que, pendant la digestion, des microbes pouvaient passer dans le sang. Opitz (1) l’a nié ; les expériences de Ford (2) et de Wrzosek (3) tendent au contraire à le prouver. Des recherches de Conradi (4), portant sur 162 échantillons d'organes, prélevés sur 150 animaux, ont montré que 72 de ces échantillons seulement ne contenaient pas de microbes; les autres ont donné des germes divers, surtout du Colibacille, du Pneumocoque, des Streplocoques, des anaérobies, tous paraissant bien de provenance intestinale.
La chute du revêtement épithélial qui s'opère pendant l’acte de la digestion semble être la cause qui rend possible cette pénétration microbienne.
La question n’est plus la même pour les parties du corps en communication avec l'extérieur. Là, les Bactéries se rencontrent le plus souvent el en grand nombre, apportées par l'air ou les ingesta, ou progressant lentement depuis les orifices libres jusqu'en des points plus profonds. La pénétration de ces organismes dans l'épaisseur même des organes et, de là, dans le sang, trouve heureusement une barrière puissante dans l'intégrité des couches épithéliales qui revêtent ces parties. Mais l’obstruction ne semble pas absolue, car, dans certains cas, il paraît prouvé que l'infection peut se faire directement, par pénétration | d'espèces nuisibles à travers les épithéliums, sans lésion aucune du revétement; il est vrai que souvent on se trouve en présence de conditions spéciales de l’épithélium intestinal, en rapport avec l'acte de la digestion, comme il a été dit plus haut. Babès assure que les Bacilles de la mor ve peuvent traverser la peau intacte pour infester l'organisme.
La présence de Bactéries dansle tube digestif de l homme et des animaux a même élé considérée par quelques-uns comme un facteur indispensable des processus de digestion de certaines substances, la cellulose en particulier, qui est certainement en partie assimilée chez les herbivores (I, p.60). Sans ces Bactéries, pensait-on, la nutrition et la vie seraient J impossibles. Des expériences très intéressantes de Nuttall et Thierfelder (5) démontrent nettement que l'organisme peut se passer de ces microbes commensaux sans que la nutrition cesse de s s'opérer convenablement. Ces expérimentateurs retirent de l'utérus de femelles de cobaye les fœtus à terme, par une opération césarienne faite avec toutes les précautions asepliques nécessaires. Leur tube digestif, c'est
(1) Or1rz, Beiträge zur Frage der Durchgangigkeit von Darm und Nieren für Bkaterien (Zeiltschr. für Hygiene, XXIX, 1898, p. 505).
(2) For», The bacteriology of healthy organs {Transact. of the Assoc. of American Physicians, XV, 1900, p. 389).
(3) WRz0sEK, Recherches sur les voies de passage des microbes du tube digestif ee les organes internes à l’état normal (Bull. de l'Acad. des sc. de Cracovie, 1905,
n Coxrant, Ueber den Keimgehalt normaler Organe (Münch. med. Wochenschr., = À LVI, 29 juin 1909, p. 1316). |
(5) Nurrarz et Tairrrecver, Tierisches Leben ohne Bakterien im Verdauungskahal (Zeitschr. für phys. Chemie, XXI, 1895, et XXII, 1896).
prouvé depuis longtemps, est absolument dépourvu de microl animaux sont placés dans un milieu tout à fait aseptique et nourt
des aliments, lait et biscuit, sûrement stérilisés. L'expérience a pu
une dizaine de jours ; certains cobayes avaient gagné jusqu'à 28 gre. mes, d’autres une quinzaine seulement. A l’autopsie, leur tube digesti: était amicrobien. Les auteurs se croient tout à fait en droit de conclure que dés animaux peuvent vivre el croître sans Bactéries dans leur tube digestif. Les expériences plus complètes de Cohendy (1) concluent dans le même sens. Toutefois, des recherches de Schottelius (2), faites sur des poussins, et d’autres de Mme Metschnikoff (3), faites sur des têtards, montrent que la suppression de la digestion microbienne dans l'intestin serait défavorable au bon développement et même souvent funeste. D’après ce que l’on sait sur les Bactéries de l'intestin, il est légitime de penser que bien des actions des microbes qui s’y lrouvent normalement vont dans le sens de la digestion physiologique, l’aident bien certainement; la cellulose même paraît bien ne pouvoir être rendue assimiable que par certaines actions microbiennes, aucun ferment digestif ne semblant encore aujourd’hui l’attaquer et la modifier dans le sens voulu. La flore microbienne intestinale peut être utile, elle n'est pas nécessaire.
Ici, l'expression organisme sain n'implique pas seulement un état momentané de parfaite apparence de santé, mais doit s'entendre d’un organisme qui n’a pas été exposé à de ces affections dont les effets peuvent larder à apparaître et ne se produire qu’en rapports tout à fait secondaires, souvent même inaperçus, avec l'infection. Les germes pathogènes, introduits dans un organisme qui ne présente pas les conditions favorables à leur développement, peuvent sommeiller, tout en conservant leur puissance virulente, pendant un temps assez long, jusqu'à ce qu’une modification, souvent insignifiante, leur permette de pulluler et : d’envahir le corps. C’est la théorie du microbisme latent de Verneuil (4), qu'éclairent certaines propriétés biologiques des cullures d'espèces pathogènes.
L'organisme de la plante doit bien certainement se comporter ‘envers les Bactéries comme l'organisme animal; les systèmes anatomiques parfaitement clos n'en doivent pas contenir à l'état normal. Galippe (5), dans quelques expériences, est arrivé à des conclusions opposées et a admis comme démontrée la présence des Bactéries dans l'intérieur des tissus végétaux normaux, Mais il faut remarquer que cet observateur n’a tenu aucun compte de certaines conditions qui pouvaient fausser considérablement ses résultats; aimsi, il n’a pas songé aux stomates, librement ouverts à l'extérieur, faisant passer naturellement, dans les lacunes aérifères de beaucoup de tissus, l’air et les nombreuses Bactéries qu'il contient. C'est certainement pour cette raison que les tissus
(1) Conenpyx, Expériences sur la vie sans microbes (Ann. de l’Inst. Pasteur, XXQVIT: 1912, p. 106).
(2) Scnorreuus, Die Bedeutung der Darmbakterien für die Ernährung (Arch. für Hygiene, XXXIV, 1899, p. 210; LXVII, 1908, p. 177).
(3) Me Mserscaxixorr, Note sur l'influence des microbes dans le développement des têtards (Ann. de l'Inst. Pasteur, XV, 1901, p. 631).
(4) Venez, Du parasitisme microbique latent (Bull. de l'Acad. de méd., 1886).
(5) Gazwps, Sur la présence des microorganismes dans les tissus végétaux (Soc. de Biol., 25 juin 1887).
‘ai ont donné des résultats positifs parlants, cent pour cent avec set le chou. Jusqu'à plus ample informé, on n’est pas autorisé à -onner les idées qui ont généralement cours sur ce sujet.
La peau de l’homme est habitée par de nombreuses espèces de Bactéries. Tout d'abord, on doit s'attendre à y rencontrer une bonne partie des espèces de l'air ou des poussières. Bordoni (1) signale cinq espèces de Micrococcus, en particulier celle qui a été regardée par Sehlen comme cause de la pelade (Voy. p. 453), deux Bacilles, l'un croissant en très longs filaments, qui se rapproche d’un Leplothrix epidermidis dont parle Bizzozero, et l'autre dont les cultures dégagent une odeur fétide, qu'ilnomme Baclerium graveolens, etune Sarcine qui est probablement Sarcina lutea. De nombreuses Bactéries saprophytes ont aussiété rencontrées sur la peau (2); l'espèce de beaucoup la plus commune est le Micrococcus epidermidis albus (I, p. 548), qui forme certainement le fond de la flore microbienne cutanée. Parmi les Bactéries pathogènes, on a isolé des espèces de suppuration, et en particulier les Micrococcus pyogenes aureus et Micrococeus pyogenes albus, prêts à pénétrer dans l'organisme à la moindre éraillure produite (3), l'Entérocoque. Des maladies cutanées sont certainement occasionnées par la pullulation excessive de quelques-unes des espèces que l'on rencontre sur la peau. Ces Bactéries ne se trouvent pas seulement à la surface immédiate des couches épidermiques, mais doivent pénétrer assez profondément entre les cellules. Un simple lavage, en effet, même très soigné, un lavage au savon avec une brosse, ne suffit pas pour purifier complètement la peau; en appliquant une partie de la main ainsi savonnée et frottée sur une plaque de gélatine, on voit très souvent des colonies se développer à la place où s’est fait le contact. Il faut recourir à des procédés plus complets et plus sûrs pour stériliser complètement la peau. I faut
brosser soigneusement la peau avec de l’eau de savon, puis la laver:
largement avec une solution forte de sublimé, la liqueur de Van Swieten par exemple ; la place est ensuite lavée à l'alcool d’abord, puis à l’éther, qui s'évapore rapidement; ou bien, on peut user de teinture d'iode.
Mais cette manière de faire peut encore exposer à des mécomptes; les Bactéries, en effet, peuvent pénétrer assez profondément pour être à l'abri de l’action du réactif. Elles peuvent, en particulier, envahir les glandes sudoripares ou les glandes sébacées, en passant par leurs canaux excréteurs. Les espèces pyogènes empruntent souvent bien certainement cetle voie, comme le démontrent les expériences de Garré (I, p.447); des espèces chromogènes, Micrococcus hæmatodes et Bacillus pyocyaneus, peuvent aussi se développer dans les glandes sudoripares et occasionner le phénomène des sueurs colorées (4).
(1) Borponi-Urrrenuzzi, Ueber die biologischen Eigenschaften der normalen Hautmicrophyten (Fortschr. der Med., 1886, n° 5).
(2) MAGGrorA, Contributo allo studio dei microfiti della pelle umana normale e specialmente del piede (Giornale della Società d'igiene, 1889).
(3) Marworr, Dissertation inaugurale, Saint-Pétersbourg, 1894 (en russe). Analysé in Centralbl. für Bakt., XX, 1896, p. 604.
(4) Zucxermanx, Ueber die Ursache der Eiterung (Centralbl. für Bakt., 1, 1887, p. 497).