BACTÉRIES DU TUBE DIGESTIF
Le {ube digestif, dans ses différentes portions, renferme des Bactéries très nombreuses et très variées, qui y sont introduites avec les ingesta où proviennent de l'air, qui les dépose dans les voies antérieures, “d où elles sont entraînées par la déglutition. Certaines espèces paraissent même propres à ce milieu ; elles n’ont, jusqu'ici du moins, Jamais été signalées à l’état libre, dans la nature.
La nature des espèces que l’on isole varie suivant la portion du tube intestinal à laquelle on s'adresse. La raison de ce fait est uniquement dans les conditions de milieu, qui peuvent considérablement’ changer. La bouche offre un milieu favorable à la vie de ces êtres ; les aliments y abondent, la réaction de la salive est alcaline ; aussi en trouve-t-on de très nombreux, qui se développent surtout dans les interstices dentaires, où ils sont moins sujets aux frottements et aux diverses actions mécaniques qui peuvent les entraîner. L’estomac et son contenu très acide sont moins propices à la pullulation des Bactéries. Peu d'espèces semblent s’y plaire, dans les conditions physiologiques. Beaucoup y meurent, tuées par l'acidité du suc gastrique; d’autres passent, plus résistantes, surtout à l'état de spores ou entourées de matières alimentaires qui les préservent de l'action nocive du milieu. Il n'en est plus de même de l'intestin, dont la plupart des liquides de sécrétion ont une réaction alcaline; aussi les Bactéries y pullulent, intervenant certainement pour une bonne partie dans les modifications du contenu.
Bactéries de la bouche. — L'étude des Bactéries de la bouche a attiré plusieurs observateurs, qui en ont fait l’objet d’études fort intéressantes, sans que la question paraisse cependant épuisée. Rappin (1) a été un des premiers à mettre en évidence le grand nombre de Bactéries qui s'y trouvent et à signaler le rôle qu'elles peuvent jouer dans l'étiologie de certains processus pathologiques. Miller (2) en a obtenu vingt-cinq espèces, douze Microcoques, treize Bacilles dont cinq espèces principales qu'il désigne par les lettres grecques «, B, y, 0,e. Rasmussen (3) a trouvé plusieurs espèces de Moisissures et une Levure, à côté de quelques Bactéries. Le travail le plus complet est celui de Vignal (4), qui a isolé de la salive, du tartre dentaire ou de l’enduit lingual, dix-neuf espèces différentes, qu'il a pu rapporter en partie à des types connus.
Le procédé employé était celui des cultures sur plaques. Une parcelle de matière à examiner était délayée avec soin dans un petit volume de bouillon stérilisé, qu'on ajoutait ensuite à la quantité habi-
(1) Rarri, Des Bactéries de la bouche à l’état normal et dans la fièvre typhoïde. Thèse de Paris, 1881.
(2) Murer, Der Einfluss der Microorganismen auf die Caries der menschlichen Zähne (Arch. für exper. Path., XVI, 1882). — In., Die Mikroorganismen der Mundhôühle. Leipzig, Thieme, 1892.
(3) Rasmussex, Om Drykning af Mikroorganismen fra spyt af sunde Menneskr. Copenhague, 1883.
(4) Vicwaz, Recherches sur les microorganismes de la bouche (Arch. de physiol., 1886).
tuelle de gélatine. Il a pu reconnaitre ainsi plusieurs espèces saprophytes, entre autres les Leptlothrix buccalis, Bacillus mesentericus vulgatus, Bacillus termo, Bacillus subtilis, Bacillus ulna, Spirillum rugula. Accompagnant ces dernières, il a rencontré des Bactéries pathogènes, les Micrococcus pyogenes aureus et Micrococcus pyogenes albus, le Pneumocoque dont Netter (1) a signalé aussi la fréquence dans la salive à l'état normal, Malheureusement, il n’est donné en aucun cas de détails sur l’action virulente de ces cultures, qui ne paraît pas avoir été recherchée.
Cest dans la salive également que Kreibohm a rencontré le Bacillus crassus spuligenus, à identifier avec le Micrococcus Pasteuri, et Biondi trois espèces de Micrococcus (I, p. 566 et 567) et un Bacillus dont la véritable spécificité n’est pas rigoureusement établie. :
Des recherches postérieures de Vignal (2) montrent que beaucoup des espèces de la bouche ont une action digestive évidente sur différentes substances alimentaires ; il est très probable qu'il faut leur rapporter une partie des effets déterminés par la salive sur ces mêmes substances.
La pullulation excessive de certaines espèces peut amener des troubles prononcés.
Miller (3) fait jouer un très grand rôle, dans la carie des dents, à des Bactéries qui pénètrent dans l’intérieur des canalieules dentaires. Pour Galippe (4), ces êtres occasionnent fréquemment des irritations de la muqueuse buccale, pouvant: causer la chute des dents ; il a décrit ces affections sous le nom de géngivile arthro-dentaire infeclieuse.
Les Bactéries filamenteuses de la bouche jouent un grand rôle dans la formation du tartre dentaire ; en croissant en touffes sur les dents, elles déterminent autour d'elles, peut-être par le dégagement d'acide carbonique, la précipitation des sels de chaux de la salive; il se forme ainsi une croûte plus ou moins dure, qui peut acquérir une épaisseur assez grande.
Des recherches ultérieures, surtout celles de Podbielsky (5), de Sanarelli (6), de Freund (7), démontrent combien sont nombreuses et variées les espèces que l'on peut rencontrer dans la bouche. Sur 14 examens, Rosenthal (8) a isolé 28 espèces différentes dont il donne cinq comme nouvelles. Presque toute la flore des saprophytes finira par y passer, sans que l’on puisse cependant jusqu'ici signaler quelque
(1) Nerrer, Du microbe de la pneumonie dans la salive (Soc. de Biol., 1888). — In., Le Pneumocoque, revue critique (Arch. de méd. expér., 1890). /
(2) Vicxar, Recherches sur l’action des microorganismes de la bouche sur quelques substances alimentaires (Arch. de physiol., 1887).
(3) Mixer Loc. cit. Et : Bakteriopathologie der Zahnpulpa (Centralbl. für Bakt.. XVI, 1894, p. 447).
(4) GazrrrE, Journ. des connaissances méd., 1887.
(5) PODBEL SRI, Dissertation inaugurale, Len 1890. Analysé in Centralbl. für Bakt., IX, 1891, p. 617.
(6) Saxarezur, Der menschliche Speichel und die pathogenen Mikroorganismen der Mundhôhle (Centralbl. für Bakt., X, 1891, p. S17).
(7) Freux», Beitr ag Zur Kenntniss chromop “ener Spaltpilze und ihres Vorkommens in der Mundhôlhe. Inaug. Dissertation, Ernie en, 1893.
(8) RosexrHar, Beitrag zur Kenntniss der Bakterienflora der Mundhôhle. Thèse d’Erlangen, 1893.
chose de bien spécial. C'est encore le fameux Leplothrir buccalis de. Robin, encore si mal défini, qui paraît toujours le plus particulier, sans être, toutefois, exclusif à ce milieu. Nous avons vu que les Cladothrix, voisins comme organisation, s'y rencontrent souvent. Des espèces anaérobies sont fréquentes (1). Les formes courbes sont très communes et signalées depuis longtemps; le Spirillum buccale, le Spirillum sputigenum, le Spirillum dentium sont des hôtes habituels de la cavité buccale.
Pour les espèces pathogènes, avec les Slaphylocoques pyogènes et le Pneumocoque, cités plus haut, on a vu combien était fréquent le Streplocoque pyogène; qu'on pouvait trouver dans la bouche d'individus sains le Bacille de la diphtérie, dépourvu de virulence ou nettement virulent. Le Pneumobacille n'y est pas rare. Enfin, le Colibacille y est fréquent, Grimbert et Choquet (2) en ont constaté la présence 27 fois sur 60 sujets examinés, de préférence au niveau des amygdales, Le Micrococcus tetragenus a aussi été isolé souvent dans ces conditions: l’'Entérocoque également, le Bacille fusiforme de Vincent.
Les Bactéries de la salive et des crachats, à l'état normal, ne présentent rien de spécial à signaler. On y peut rencontrer la même variété d'espèces dont il vient d'être parlé.
La flore bactérienne du mucus nasal est tout aussi variée (3). Hasslauer (4) dit y avoir rencontré les espèces suivantes dans l’ordre de fréquence : le Slaphylocoque blanc, le Pneumocoque, le Streptocoque pyogène, le Bacille pseudo-diphtérique, le Bacillus subtilis, le Staphylocoque doré, le Pneumobacille, des Sarcines, le Spirillum concentricum. On y trouve parfois de nombreuses formes spirillaires (p. 701). Straus a rencontré le Bacille de la tuberculose dans le mucus nasal de sujets sains (I, p. 736). On y a signalé le Méningocoque (I, p. 503), des Pseudoméningocoques (I, p. 511), le Micrococcus catarrhalis, le Bacille de Pfeiffer (p. 323). à
Bactéries de l'estomac. — On observe dans l'estomac bien des Bactéries de la bouche qui ont été entraînées avec les aliments ou la salive A l’état normal, ces êtres n’y pullulent guère à cause de l'acidité du suc gastrique, sous l'influence duquel beaucoup succombent. Dans certains états pathologiques, les conditions changent; la réaction du suc gastrique devient souvent presque neutre, il peut se produire des stagnations qui favorisent le développement de Bactéries et la fermentation du contenu qui en est laconséquence. Les Bactéries sont alors abondantes ; c'est ainsi quela Sarcine de l'estomacse rencontre parfoisen quantité considérable, le Bacille filiforme de Boas également. En raison des mauvaises conditions qui leur sont offertes et du court séjour qu'elles font dans l’estomac, à l'état normal, ces espèces ne paraissent pas avoir une grande influence sur le contenu stomacal.
(1) Ropezza, Ueber anaerobie Mundbakterien und ihre Bedeutung (Arch. für Hygiene, LIIT, 1905, p. 329). — Münrens, Ueber Züchtung von anaëroben Mikroorganismen der Mundhôhle (Centralbl. für Bakt., 1te Abth., Orig., XLVIII, 1908, p. 523).
(2) GrimserT et Caoquer, Sur la présence du Colibacille dans la bouche de l’homme sain (Soc. de thérap., 23 octobre 1895).
(3) Ferur et Brerscaneiner, L’etiologia e la profilassi della corizza (Centralbl. für Bakt., XX, 1896, p. 4).
(4) Hasszauer, Die Bakterienflora des gesunden und kranken Nasenschleimhaut (Centralbl. für Bakt., 1 Abth., Orig., XXXIHII, 1903, p. 47).
Abelous(1) a rencontré, dans son estomac, seize espèces bactériennes différentes, parmi lesquelles des ferments butlyriques, le Bacille pyocyanique, que d’autres observateurs ne signalent pas. Des Sarcines sont presque toujours présentes; Oppler (2) en décrit cinq espèces, dont la Sarcina ventriculi. Coyon (3) y signale un assez grand nombre d'espèces, dont la plupart ne sont pas déterminées; pour lui, l'Entérocoque se rencontrerait fréquemment, la Sarcina ventriculi aussi, ainsi que des Levures variées.
La nature des espèces qui peuvent se trouver dans l'estomac doit beaucoup dépendre du régime alimentaire. D’après Coyon, la richesse du suc gastrique en acide chlorhydrique serait surtout la condition déterminante de la flore microbienne stomacale.
Une partie de ces microbes introduits disparaissent au contact du suc gastrique acide, dont l’action bactéricide est réelle. Cependant, des espèces relativement peu résistantes même peuvent ne pas être détruites, comme Metschnikoff et Sanarelli l'ont démontré pour des’ Vibrions cholérigènes, et ceci surtout dès que l'acidité du suc gastrique est diminuée. Abelous a, du reste, constaté que tous les microbes qu'il avait isolés supportaient très bien le contact, même prolongé, d'une solution d'acide chlorhydrique à 1,7 p. 1000, représentant le titre normal du suc gastrique,
Gilbert et Dominici (4), chez le chien, trouvent l'estomac très au. en microbes; trois heures après l’ingestion des aliments, alors que l’action microbicide du suc gastrique aurait dû s'exercer, le contenu peut renfermer environ 50 000 Bactéries par milligramme.
Bizzozero (5) signale, comme normale chez le chien, la présence, à la surface de lestomac et dans les glandes stomacales, voire même dans l'intérieur de leurs cellules épithéliales, de longs Spirilles de 3 à 8 & de long, se colorant très bien aux couleurs d’aniline et se décolorant par la méthode de Gram.
Bactéries de l'intestin. — Les Bactéries trouvent dans l'intestin des conditions meilleures que celles que présente l'estomac en raison surtout de l’absence d'acidité; aussi s’y rencontrent-elles en plus grand nombre ; elles ont été surtout étudiées dans les matières fécales. Bienstock (6) en a isolé cinq espèces de Bacilles, dont deux sont surtout intéressantes, le Bacillus Bienstockit, déterminant chez les souris une sorte de septicémie, et le Bacillus albuminis, un des agents les plus énergiques de la décomposition des matières albuminoïdes. C’est aussi des selles que Brieger a obtenu le Bacillus cavicida, qui donne de l'acide propionique aux dépens des sucres. Escherisch (7) a étudié
(1) Asezrous, Les Microbes de l'estomac. Thèse de Montpellier, 1888.
(2) Orpzer, Arch. für exper. Path., X, 1886, p. 243.
(3) Coxox, Flore microbienne de l'estomac; fermentations gastriques. Thèse de Paris, 18 juillet 1900.
(4) Gixserr et Dommicr, Recherches sur le nombre des microbes du tube digestif (Soc. de Biol., 10 février 1894).
(5) Bizzozero, Sulla presenza di Batteri nelle ghiandole rettali e nelle ghiandole gastriche del cane (Afti della reale Academia delle Scienze di Torino, XXVIIL, 1893).
(6) Brexsrock, Ueber die Bacterien der Fœces (Zeitschr. für klin. Med., VIN, 1e pe}; :
(7) Escneriscn, Die Darmbacterien des Neugeborenen und Säuglings (Fortschr. der Med., 1885).
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spécialement à ce point de vue es matières fécales des nouveau-nés et des nourrissons; il en a isolé surtout deux espèces intéressantes, qui ont élé retrouvées depuis dans le contenu intestinal de l’homme, le Bacillus coli communis et le Bacillus lactis aerogenes, tous deux pathogènes pour les animaux d'expérience. Gesner (1) retrouve à peu près les mêmes espèces. Vignal (2) a isolé dix espèces, dont deux seulement se rapportent à des types sûrement déterminés, le Bacillus coli communis et le Bacillus mesentericus vulqgalus ; il n’a recherché l’action physiologique d'aucune d'elles, mais s’est occupé exclusivement de leur action sur les matières alimentaires. Les recherches ultérieures ont montré l’excessive variété des espèces du contenu intestinal et ont surtout confirmé l'importance considérable qui doit être attribuée à certaines espèces, tout particulièrement le Colibacille et ses similaires, l'£ntérocoque; leur histoire domine certainement la pathologie intestinale.
Chez l'enfant, aussitôt après la naissance, le contenu intestinal, le méconium, est stérile. Dès que l'enfant prend de la nourriture, les Bactéries apparaissent. On rencontrerait alors, presque exclusivement, d’après Escherisch, du Bacillus subtilis et un Bacille long et fin à grosse spore ronde terminale. Dans de très intéressantes recherches, Tissier (3) a observé que, chez les nourrissons alimentés au sein, les selles ne renfermaient guère qu'une seule espèce microbienne, le Bacillus bifidus, qui s’y trouve en proportion de 90 p. 100 environ, avec un peu de Colibacille et d'Entérocoque, même, d’après Jacobson (4), du Bacillus acidophilus. Ce même Bacille se rencontre également dans les matières fécales des nourrissons prenant du lait de vache, mais en bien moins grande abondance ; on trouve en même temps de très nombreux microbes autres, surtout le Colibacrille, le Bacillus acidophilus de Moro, des Streptocoques, des Staphylocoques, des Sarcines. De telle sorte qu'au seul examen microscopique des selles il est possible de reconnaître si un enfant est alimenté seulement au lait de femme ou si l’on a recours à l’alimentation artificielle, à cause de la présence presque exclusive du Bacillus bifidus et l'absence ou la grande rareté des autres formes bactériennes dans le premier cas. Ce Bacillus bifidus paraît donc être l'hôte microbien principal de l'intestin des enfants, hôte presque exclusif chez les enfants nourris au sein, encore prédominant chez ceux qui reçoivent une alimentation mixte.
Chez l'enfant de un à cinq ans, Tissier (5) observe que la flore microbienne intestinale se transforme à mesure que la nourriture devient plus variée. Quand l'enfant s’alimente comme l'adulte, il arrive à distinguer dans l'intestin une flore fondamentale, procédant de la flore du nourrisson, comprenant d’abord le Bacillus bifidus, qui ne se rencontre alors qu’en proportions moindres que chez le nourrisson,
(1) Gesxer, Ueber die Bacterien im Duodenum des Menschen (Arch. für Hygiene, IX, 1889).
(2} ViGvaz, Recherches sur les microorganismes des matières fécales (Arch. de physiol., 1887).
(3) Tissier, Recherches sur la flore intestinale normale et pathologique du nourrisson. Thèse de Paris, 1900.
(4) Jacosson, Contribution à l’étude de la flore normale des selles du nourrisson (Ann. de l'Inst. Pasteur, XXII, 1908. p. 300).
(5) Tissier, Recherches sur la flore intestinale normale des enfants âgés d’un an à cinq ans (Ann. de l'Inst. Pasteur, XXII, 1908, p. 189).
70 p. 100, 50 p. 100, même au-dessus, | ais l'£ntérocoque, le Colibacille, le Bacillus lactis aerogenes et accessoirement le Bacillus acidophilus, le Bacillus exilis; puis une flore surajoutée, de composition très variable, en rapport avec la nature de l'alimentation, comprenant surtout le Bacillus perfringens, le Coccobacillus preacutus, le Staphylococcus parvulus, le Bacillus funduliformis, le Bacillus capillosus, le Bacillus ventriosus, le Diplococcus orbiculus, le Coccobacillus oviformis, des Levures diverses. Plus tard, les différences s'accentuent encore, la multiplicité des espèces devient plus grande, en raison des variations dans l'alimentation.
Chez l'adulte, dans les conditions très variées de l'alimentation, on peut quand même conserver cette même distinction, avec des variantes plus nombreuses pour la flore surajoutée. On y rencontre aussi le Bacillus bifilus, mais avec une prédominance bien moindre. Beaucoup d'autres espèces ont été signalées. C'est d’abord, tout au premier rang comme importance, le Colibacille, le Bacillus laclis aerogenes ; à côté d'eux, l'Entérocoque, puis de nombreux autres. Mannaberg (1) en a décrit 27, dont 14 Bacilles, 9 Microcoques et 4 Blastomycètes, aucune anaérobie; il est donc certainement en dessous de la réalité. Matzuschita (2), en usant d’un milieu particulièrement propice, la gélose au bouillon de foie, a pu en isoler 44. Mile Tsilinski (3) a rencontré, dans l'intestin humain, 20 espèces thermophiles, dont 19 Bacilles et 1 Streptothrix, un certain nombre devant être confondues avec des espèces saprophytes ordinaires. Ces données suffisent pour prouver qu'il peut se rencontrer dans l'intestin un nombre élevé d'espèces microbiennes et que ces espèces doivent varier avec les conditions particulières du sujet, son alimentation principalement.
Commensaux de l'intestin normal et alors inoffensifs, ces microbes peuvent, sous l'influence de processus inflammatoires, acquérir de la virulence et jouer un rôle pathologique important. Certains peuvent, comme l’a bien montré Metschnikoff (4), provoquer des phénomènes de putréfaction sur les albuminoïdes présents, constituant alors une source d'infection et d'intoxication de l’organisme. C’est en particulier le cas du Proteus vulgaris et d'une série d’anaérobies, dont surtout le Bacillus perfringens, les divers types de Bacillus enterilidis sporogenes, le Bacillus putrificus qui pour Bienstock ne se rencontrerait pas dans l'intestin de l'homme sain, comme on l'a cru, prenant pour lui le Bacillus paraputrificus, espèce plutôt antagoniste des putréfactions (p. 474).
Les différentes parties de l'intestin ne sont pas également riches en microbes. L'intestin grêle en renferme beaucoup moins que le gros intestin ; les recherches de Macfadyen, Nencki et Sieber (5) le démontrent et ont été confirmées par Kohlbrugge (6). Le fait serait dû à une
(1) MaxwaserG, Die Bakterien des Darmes (Specielle Pathologie und Therapie von Nothnagel, XVII, 1898).
(2) Marzuscuira, Untersuchungen über die Mikroorganismen des menschlichen Kothes (Arch. für Hygiene, XLI, 1902, p. 221).
(3) Mie Tsruisxi, Sur la flore microbienne thermophile du canal intestinal de l'homme (Ann. de l’Inst. Pasteur, XVII, 1903, p. 216).
(4) METSCHNIKOFF, Études sur la flore intestinale (Ann. de l'Inst. Pasteur, XXE, 1908, p. 929).
(5) Macraoyenx, Nencxt et Mme Sreser, Arch. für exper. Path., XXVIIT, 1900.
(6) KouLeruGGe, Der Darm undseine Bakterien (Centralbl. für Bakt., XXX, 1901, p.10).
LES BACTÉRIES DU CORPS. 849 véritable action antiseptique du mélange du suc pancréatique et du suc intestinal. En somme, peunombreux dans l'estomac et dans le duodénum, les Bactéries augmentent progressivement dans l'iléon, le cæcum, pour atteindre leur maximum dans le rectum.
L'intestin renferme des espèces anaérobies qui y trouvent de bonnes conditions de vie. Elles se rencontrent surtout dans les parties qui ne contiennent pas d'oxygène. Quelques-unes seulementsont bien connues. Le Vibrion septique, en particulier, doit s’y trouver constamment; c'est en effet une Bactérie des plus communes dans les cadavres, alors même que la putréfaction n'est pas encore avancée; il est probable qu'il peut pénétrer dans le corps aussitôt après la mort et l’envahir rapidement, n'étant plus arrêté par les cellules vivantes de l’épithélium intestinal. Le PBactlle du lélanos y est parfois commun, surtout dans les excréments d’herbivores. Les Ferments butyriques sont aussi des commensaux normaux; de même, le Bacillus bifidus cité plus haut, le Bacillus putrificus, le Bacillus perfringens, le Bacillus funduliformis, d’autres espèces encore. On a vu qu'on trouvait aussi fréquemment des formes de Spirilles dont piusieurs sont anaérobies (p. 702). Il semble que l’on puisse admettre que l'intestin des animaux est le milieu végétatif normal de bien des anaérobies, qui ne se trouvent guère dans le milieu extérieur qu’à l’état de vie latente, sous forme de spores, parce que les conditions de végétabilité qui leur sont nécessaires se produisent plus difficilement (1); ils se trouvent disséminés au dehors par les matièresfécales ; c’est la raison pour laquelle on en rencontre dans les milieux divers, eaux et sols surtout, qui ont reçu de ces immondices. |
Parmi tous ces microbes, les uns sont purement fortuits, apportés là par le hasard des conditions de l'alimentation; les autres sont plus spéciaux, parce qu'ils rencontrent dans l'intestin un bon milieu pour végéter, ou qu’ils exercent sur le contenu des actions réellement particulières, parfois même utiles (2).
Il paraît, en effet, raisonnable de reconnaître que le rôle que jouent ces organismes dansles modifications qui font des aliments les matières fécales, doit être considérable. Les diastases, souvent puissantes, qu'ils sécrètent, ajoutent leur action à celle des ferments digestifs. Bien que nous ayons vu précédemment (p. 838) que la nutrition de l’animal pouvait très bien se faire sans la présence de microbes dans son tube digestif, il existe, comme l’annonçait Duclaux (3) il y a quelques années, une véritable digestion bactérienne, qui agit dans le même sens que la digestion physiologique. Ce serait même à cette digestion opérée par les Bactéries commensales de l'intestin qu’il faudrait rapporter la digestion de certaines substances, la cellulose en particulier, sous sa forme la plus assimilable, qu'aucun des ferments solubles sécrétés par l'organisme ne peut parvenir à transformer.
(1) Ronezra, Ueber anaerobe Bakterien im normalen Saüglingsstuhle (Zeitschr. für Hygiene, XXXIX, 1902, p. 201; XLI, p. 467).
(2) Séverin, Die im Miste vorkommenden Bakterien und deren physiologische Rolle bei der Zersetzung derselben (Centralbl. für Bakt., 2te Abth., I, p. 97, 160 et 799).
(3) Duccaux, Ferments et maladies, 1882. Et : La digestion sans microbes (Ann, de l’Inst. Pasteur, X, 1896, p. 411).
Macé. — Bactériologie, 6° édit. II, — 54
Lorsqu'il y a pullulation. excessive de ces Bactéries, à la suite de modifications dans l’état de l'intestin, il peut se produire un état de souffrance de l'organe, provoqué peut-être par la présence de produits solubles nuisibles. Il en est de même lorsqu'on met à leur disposition certaines substances de préférence à d'autres. Ainsi Miller (1) a observé que ces Bactéries de l'intestin, prises en masse, développent une forte quantilé de gaz au contact des hydrates de carbone; il ne s’en produit presque pas, au contraire, avec la viande, le poisson, les œufs, le fromage, la laitue, les épinards. On peut tirer de là des données pratiques très précieuses, applicables assurément à certains cas de dyspepsie flatulente, qui sont sous la dépendance immédiate d'une pullulation excessive des Bactéries dans le tube intestinal.
Les recherches de Bienstock (2), celles de Tissier et Martelly (3) ont montré que certains microbes, produisant de l’acide lactique aux dépens des hydrocarbonés, le Colibacille et les espèces voisines surtout, le Bacillus bifidus, le Bacillus paraputrificus, pouvaient, grâce à l'acide produit, empêcher le développement exagéré des véritables microbes des putréfactions, des anaérobies surtout, et jouer alors un véritable rôle de défense à légard de l'organisme. ‘On en a fait la base d'une méthode de Bactér or apte par des ferments lactiques divers (p. 456), permettant de modifier d'une façon avantageuse la flore microbienne de Pintestin, en supprimant les espèces dangereuses à ce point de vue.
C'est en effet à de lels microbes intestinaux, et spécialement à ceux du gros intestin, qui sont beaucoup plus nombreux, qu'est due la production de toute une série de substances qui sont éliminées par l'urine, phénol, indol, scatol, principalement. Dans le gros intestin, lhydrogène sulfuré, le mercaptan sont également des produits d'origine microbienne. Tous ces produits ont une action toxique manifeste, qu'ils peuvent exercer à la suite de leur résorption.
Quant au nombre des microbes que peut renfermer le contenu intestinal, il paraît varier considérablement sous bien des influences, suivant la nature et le régime de l'animal d’abord, ensuite, chez un même animal, suivant la région considérée. L’intestin des herbivores en contiendrait probablement moins que celui des carnivores. D'après de Giaxa (4), l'intestin grêle des cobayes contient environ de 1 000 à 1 300 microbes par décigramme de matière, et le gros intestin de 2 000 à 5 000. Chez le chien, d’après les recherches de Gilbert et Dominici (5), le duodénum est la partie la moins riche en germes; leurs expériences en ont décelé environ 30000 par milligramme, alors qu'ilen existait 50 000 dans l’estomac. Le jéjunum leur en a montré de 60 000 à 70 000 ; l’iléon de 80 000 à 100000 : c’est la partie de l'intestin qui en contient le plus; dans le gros intestin, le chiffre tombe brusquement entre 20 000 et 30000. Les
(1) Mier, Ueber einige gasbildende Spaltpilze des Verdauungstractus (Deutsche med. Wochenschr., 1886, no 5). |
(2) Brensrocx, (TT AT über die Aetiologie der Eiweissfaülniss (Arch. für Hygiene, XXXVI et XXXIX, 1899). — Du rôle des Bactéries de l'intestin (Ann. de l'Inst. Pasteur, XIV, 1900, p. 750).
(3) Tissrer et MARTELLY, Recherches sur la putréfaction de la viande de boucherie (Ann. de l’Inst. Pasteur, XVI, 1902, p. 865).
(4) DE Graxa, Del quantitâtivo di batteri nel contenuto del tubo gastro- -enterico (Giornale internazionale delle Scienze mediche, X, 1888).
(5) GizserT et Dominicr, Loc. cit., p. 844.
mêmes expérimentateurs ne constatent chez le lapin que le nombre, très peu élevé, de 35 à 48 germes par milligramme dans les matières fécales ; chez l’homme, au contraire, le chiffre est entre 67000 et 80000 par milligramme dans les matières fécales émises ; dans les mêmes conditions, chez le chien, il est de 20 000 à 25 000. Ces chiffres sont certainement très difficiles à fixer, et, en plus, sujets à de très grandes variations, aussi bien chez l'homme que chez les animaux. On voit nettement le nombre des microbes baisser sous l'influence des purgations, de la diète, de l'alimentation lactée; l'influence de la médication antiseptique est moins nette.
D'après Bienstock (1), il y aurait un véritable antagonisme entre les Bactéries normales de l'intestin et les espèces étrangères apportées par l'alimentation. Des espèces pathogènes disparaïîtraient fréquemment de cette manière, particulièrement, chez l’homme, les anaérobies pathogènes, Vibrion septique et Bacrlle du lélanos.
De l'intestin, les microbes peuvent remonter dans les canaux glandulaires qui y débouchent ; on trouve souvent en effet des microbes aérobies, sur une certaine longueur, dans le canal cholédoque et le canal pancréatique ; des anaérobies, surtout les Bacillus perfringens et Bacillus radiiformis, se rencontrent dans le canal cholédoque tout entier et la vésicule biliaire. A l’état normal, la bile paraît être stérile ; elle s’infecte cependant facilement, soit par la voie dont il vient d'être question, soit par le sang, etc’estalors souvent le Colibacille ou l'Entérocoque, même le Bacille lyphique, qui sont en jeu; d’autres fois, ce sont les anaérobies précités; il se produit une cholécystite, suppurée ou non (2).
On a vu plus haut que certains observateurs admettent que, pendant la vie, chez l’animal sain, la paroi intestinale se laisse facilement traverser par les Bactéries. Pour Nocard même, au moment de la digestion, de nombreuses Bactéries sontamenées dans le canal thoracique par les vaisseaux chylifères. Neisser (3), en mêlant à la nourriture d'animaux diverses Bactéries pathogènes ou des Bactéries de putréfactions, n'a jamais pu en rencontrer dans les chylifères, les ganglions mésentériques ou la veine porte de ces animaux, même en provoquant l’irritation de l'intestin par l'absorption de poussières dures, de verre pilé ou d'huile de croton. D'ailleurs, la muqueuse intestinale d'un animal sain, examinée aussitôt après la mort, ne renferme pas de microbes; leur présence est un signe de trouble dans son fonctionnement (4). On doit admettre qu’à l’état normal l'intestin ne se laisse pas traverser par les
(1) Brexsrock, Du rôle des Bactéries de l'intestin (Ann. de l’Inst. Pasteur, XIV, 1900, p. 750).
(2) Gizserr et Grove, Contribution à l'étude bactériologique des voies biliaires (Sem. méd., 1890, n° 58). — Girsertr et Fournier, Du rôle des microbes dans la genèse des calculs biliaires (/bid., 1896). — Girserr, Arch. gén. de méd., 1898, p. 257. — Micxor, 1bid., p. 129 et 263.— FRrAENKEL et Krause, Bakteriologische und experimen-
telle über die Galle (Zeitschr. für Hygiene, XXXIT, 1899, p. 97). — Grrserr et Lipr- MANx, Le microbisme biliaire normal. — Et : Bactériologie des cholécystites (Soc. de Biol., 1902).
(3) Neisser, Ueber die Durchgängigkeit der Darmwand für Bakterien (Zertschr. für Hygiene, XXII, 1896, p. 12).
(4) Marran et Bernarp, Bactériologie de l'intestin. Absence des microbes dans la muqueuse intestinale normale des animaux ; caractère pathologique de leur présence {Presse méd., 10 mai 1899).
microbes, pathogènes ou non (1) ; à cette règle générale, il y a cependant des exceptions dont la cause ne semble pas encore nettement déterminée(2); l'intestin pourrait être une voie d'élimination microbienne (3).
Il n’en est plus ainsi lorsque l'intestin présente des lésions notables ; les microbes qu'il contient peuvent alors envahir rapidement l'organisme. Il en est de même aussitôt après la mort et souvent dans les quelques heures d’agonie qui peuvent la précéder ; l'arrêt des manifestations de l’activité cellulaire ou la mort des cellules de revêtement qui peut précéder la mort définitive de l’organisme, permet aux microbes de l'intestin de franchir la barrière qui leur était opposée ; certains le font très rapidement, le Colibacille surtout, qui se retrouve quelquefois dans la rate pendant l’agonie, souvent de quelques heures à vingtquatre heures après la mort (4).