DIFFÉRENCIATION DU BACILLE TYPHIQUE ET DU COLIBACILLE
Cette question a fait l'objet d'un très grand nombre de travaux; bien des méthodes ont été préconisées. Aussi n'est-il pas possible ici de tout passer en revue; un travail de Gautié (Toulouse, 1899) donne tous les détails désirables. Du reste, la plupart de ces méthodes ne fournissent des renseignements positifs el ne sont, par conséquent, utiles, qu'au point de vue de la constatation du Colibacille. La seule méthode qui puisse permettre d'isoler actuellement les deux microbes existant en mélange et de s'assurer de leur présence est la méthode des cultures sur plaques avec l'étude ultérieure des divers caractères. Le Colibacille présente, en effet, ceci d'assez particulier, d’avoirles caractères de différenciation positifs ; le Bacille d'Eberth les a négatifs. De telle sorte que, dans un mélange de deux espèces, ou dans un produit où se trouve le Colibacille seul, il devient très difficile de saisir un caractère différentiel qui puisse renseigner sur la présence ou l'absence du Bacille typhique. L'isolement en cultures sur plaques peut seul conduire au résultat voulu. Et même, nous avons vu que certains expérimentateurs concluent à l'impossibilité d'isoler le Bacille typhique en présence du Colibacille; les résultats obtenus par beaucoup d’autres montrent tout au moins que la chose n'est pas impossible, bien que difficile assurément. Il faut, dans ce cas, pour la confection des plaques, pousser assez loin la dilution pour que les colonies soient suffisamment espacées et puissent bien se développer et être isolées. Les colonies du Colibacille sont toujours plus abondantes, plus développées, d'ordinaire moins transparentes; pour avoir plus de chance de trouver le Bacille typhique, il faudra donc choisir les colonies les moins avancées, les plus transparentes. Il faudra surtout ne pas craindre d’ensemencer un grand nombre iles colonies développées; parmi beaucoup de colonies, on aura alors peut-être la chance d'en trouver une appartenant au Pacille typhique.
Les caractères morphologiques ne permettent pas à eux seuls de différencier facilement les deux espèces. L'aspect et les dimensions des éléments, les variations suivant les milieux, sont à peu près identiques. Tous deux se décolorent semblablement par la méthode de Gram. La motilité du Colibacille serait moindre que celle du Bacille lyphique ; les mouvements du premier sont plus restreints, plus obtus, moins vifs; ce sont là des caractères assez difficiles à apprécier justement et d’ailleurs pouvant varier. Les cils du Colibacille paraissent être moins nombreux, de 4 à 8 au lieu de 8, 12 et plus, plus fragiles et moins faciles à colorer. La culture sur pomme de terre du Bacille typhique peut êlre très peu apparente; elle est d'habitude moins abondante et moins colorée que celle du Colibacille; nous avons vu cependant que ce n'est pas un caractère absolu (p. 66).
Lorsqu'on a affaire à un Bacille typhique et à un Colibacille 1ypiques, ilest en général facile de décider. Mais il y a des deux côtés, surtout du côté du Colibacille, des types aberrants sur lesquels il devient difficile de se prononcer. Il est des Bacilles lyphiques très peu mobiles, à peu de cils, d’autres qui donnent sur pomme de terre une culiure épaisse et colorée, d'autres qui ont un pouvoir agglutinatif
d 414 BACTÉRIACÉES.
bien variable. Par contre, on trouve des Colibacilles très mobiles, ou qui ne donnent ni odeur ni indol, d’autres dont le pouvoir fermentatif est difficile à apprécier, ou qui agglutinent nettement par le sérum typhique. Dans ces cas, la distinction peut être difficile à élablir.
Méthode d'Elsner. — Pour parvenir à différencier le Bacille Lyphique et le Colibacille, Elsner (1) a essayé l’action d’un très grand nombre de substances ajoutées à des milieux de cultures variés. Il s'est arrêté àune gélatine au suc de pommes de terre additionnée d’iodure de potassium, qui lui a paru présenter des avantages réels. La préparation de cette gélatine d'Elsner a élé indiquée Lome I, page 214. On ensemence comme pour les cultures sur plaques ordinaires et l’on répartit sur plaques ou,
mieux, dans des boîtes de
& ee . Petri. Très peu d'espèces peu- ) e2 vent pousser sur un tel milieu.
Le Bacille typhique et le Colibacille y végètent bien. Il est
D — ST pr :
7 A possible de les différencier VRESY EN CURE .
LS ) aisément à l'aspect des colo- SD nies. Les colonies du Coliba-
\ . £ x @ ctlle poussent plus vite; après 4 : C : rimot- r res à D] ° a & Fig. 34. — Colonies de acille typhique et de Vel quatre heures à . a elles Colibacille sur milieu d'Elsner modifié par On leur aspect habituel; à Grimbert. un faible grossissement, elles
présentent une teinte brunâtre assez prononcée et sont nettement granuleuses. Les colonies du Bacille typhique sont plus lentes à se développer; après quarante-huit heures, ce sont encore de petits points; notablement moins grosses que les précédentes, elles sont bien moins granuleuses, transparentes, semblables à des gouttelettes d'eau et à peu près incolores ou seulement bleutées. ;
Il est possible, à l'aide de ce procédé, d'isoler le Bacille typhique de milieux comme les eaux, les matières fécales, la terre, qui contiennent d'ordinaire de nombreux autres microbes, et surtout le Colibacille dont le développement surabondant et les réactions spéciales masquent le plus souvent la première espèce.
Grimbert et Rémy ont donné la composilion de milieux artificiels paraissant donner les mêmes résultats que la technique un peu compliquée d’Elsner (Voy. 1, p. 215 et 216).
Il faut reconnaitre que l'emploi de cette méthode d’Elsner, simple ou modifiée, a donné des résultats très irréguliers entre les mains des observateurs. Certains disent en avoir retiré profit (2), d’autres n'avoir pas eu plus de facilités pour arriver à différencier le Bacille lyphique et le Colibacille (3). Dans un mélange où le Colibacille est en proportion un tant soil peu grande, les cultures ne montrent souvent que des co-
(1) Ezsxer, Untersuchungen über elective Wachstum der Bacterium-coli Arten und des Typhusbacillus (Zeitschr. für Hygiene, XXI, 1895).
(2) CHanreuesse, Diagnostic précoce de la fièvre typhoïde par l'examen bactériologique des garde-robes (Soc. de Biol., 29 février 189€). — REeuLnGEr et SCHNEIDER, Contribution à l'étude du Bacille typhique (Ann. de l'Inst. Pasleur, XI, 1897, p. 55).
(3) P. Courmoxr, Recherche du Bacille d’Eberth (Soc. de Biol., 27 juin 1896).
BACILLUS TYPHOSUS. 145
lonies lui appartenant, comme l'ont bien montré les expériences de Retout (1) et de Gautié (2). De plus, la différenciation des colonies par le seul aspect n'est pas possible, parce que certaines races de Colibacilles peuvent avoir l'aspect des colonies typhiques et se développer aussi tardivement que ces dernières. Pour bien réussir, il est nécessaire de mettre en culture un grand nombre de colonies de chaque type et rechercher sur chacune des cultures obtenues les caractères de difrérencialion indiqués ; l'emploi du milieu d'Elsner ne sert qu'à faciliter le choix.
Méthode de Piorkowski. — Piorkowski (3) conseille l'emploi de milieux additionnés d'urine, avec lesquels il a constaté une abondante végétation pour le Colibacille el un développement plus lent pour le Bacille typhique. De plus, sur les milieux à la gélatine, l'aspect des colonies en cultures sur plaques est bien différent et permet une différenciation facile des deux microbes. Ces milieux s obtiennent en ajoutant à l'urine ordinaire des peptones, de la gélatine ou de la gélose, aux proportions habituelles, sans modifier la réaction.
Pour les cultures sur plaques de gélatine, les plus importantes pour la différenciation, il recommande la technique suivante (4) : On prend de l'urine normale, de densité 1,020, recueillie depuis ne Jours, qui a, par conséquent, une réaction alcaline ; on y ajoute 0,50 p. 100 de peptone et 3,30 p. 109 de gélatine. On chauffe une heure à 100°, à la vapeur où au bain-marie; on filtre et l'on répartit dans des tubes qu'on stérilise à 100° pendant un quart d'heure. Le lendemain, on stérilise encore pendant dix minutes.
On ensemence le produit à étudier, mélange de Colibacille et de Bacille typhique; comme pour les cultures sur plaques ordinaires, et l'on LE à l'étuve à 22°. Après vingt heures, on trouve développées des colonies des deux espèces, présentant des aspects bien différents (fig. 35. Les colonies du Colibacille (A) sont nettement arrondies, opaques, Jjaunâtres. Celles du Bacille typhique (B) sont opalescentes, nuageuses, ressemblant un peu à des colonies de Moisissures, formées de flaments radiés sinueux, divergeant d'une partie centrale un peu plus épaisse. Dans ce cas, la diférenciation est facile. Malheureusement,
Fig. 35. — Colonies de Colibacille et de Bacille typhique sur gélatine de Piorkowski,
(1) Rerour, Valeur du milieu d'Elsner pour la recherche et la différenciation du B. typhique et du B. du côlon. Thèse de Paris, 1898.
.. (2) Gaumté, Contribution à l'étude sur la différenciation et la recherche du B. typhique
et du Colibacille. Thèse de Toulouse, 1899,
(3) Piorkxowsxr, Ueber die Differenzierung vom Bacterium coli commure und Bacillus typhi abdominalis auf Harnnährsubstraten (Berlin. klin. Wochenschr., 29 juin 1896, et Centralbl. für Bakt., XIX, 1896, p. 686).
(4) Piorkowsxr, Ein einfaches Verfahren zur Sicheraustellung der Typhusdiagnose (Berlin. klin. Wochenschr., 1908, n° 7, p. 145).
Macé. — Bactériologie, 6° édit. II. — 10
146 BACTÉRIACÉES.
d'après Gautié (1), ce caractère n’est pas très constant; la production de ces formes est peut-être en rapport avec la composition, si variable, de l'urine, et aussi surtout en rapport avec le degré de ramollissement de la gelée. Les Bacilles très mobiles envahissent alors plus ou moins facilement le milieu visqueux, d'où ces formes fréquentes de colonies éloilées, ramifiées, donnant des prolongements dans divers sens, ressemblant aux colonies de Moisissures ou de Proteus (2).
Les prolongements radiés font défaut dans des milieux similaires à l'urée de consistance plus forte (3).
Méthode de Thoinot et G.Brouardel.—Thoinot et G. Brouardel (4 ont proposé l'addition d'acide arsénieux aux bouillons de culture.
D'après eux, le Bacille typhique ne se développe pas du tout ou très peu quand on l’ensemence dans du bouillon peptonisé contenant 1 centigramme d'acide arsénieux par litre, et jamais dans un bouillon contenant 2 centigrammes par litre, alors que tous les Colibacilles normaux poussent non seulement très bien dans de tels bouillons, mais se développent encore avec des proportions de 15,50 à 2 grammes d'acide arsénieux par litre. Il est cependant certains échantillons de Colibacille (Paracolibacilles) qui se comporteraient comme le Bacille typhique.