MÉTRO-PÉRITONITE. ÉPIDÉMIE DE JANVIER
Aussi il est bien certain que si le régime alimentaire était meilleur à la Maternité, que si les salles étaient mieux chauffées, que si le nombre des malades était moins considérable, la mortalité serait moins grande qu'à la Clinique, par suite de la différence immense entre la situation hygiénique des bâtiments. De même^ si les deux hôpitaux étaient dans les mêmes conditions topographiques, il est hors de doute aussi que la Clinique, à cause de ses distributions intérieures du régime, et du nombre plus restreint de malades, du personnel sédentaire dont les soins sont si importants dans une maladie qui débute si brusquement et qui peut prendre un accroissement si rapide, personnel qui se compose d'une sage-femme en chef, la plus habile sans contredit de celles que possèdent les hôpitaux, madame €alle, et de sa sœur, donnerait les résultats les plus avantageux.
En 1729, à la Maternité, lors de cette épidémie si désastreuse qui moissonnait la plus grande partie des femmes, M. P. Dubois fît en dehors de la maison un petit établissement où l'on transportait toutes les nouvelles accouchées : deux seulement moururent sur soixante, quoique l'épidémie continuât àexercer ses ravages dans le reste de l'établissement.
Cet heureux effet obtenu dépend-il seulement de ce que les nouvelles conditions dans lesquelles les malades se trouvaient placées étaient plus favorables, et de ce qu'elles étaient soustraites au foyer d'infection dont Thôpital était le centre ? Gela ne paraît pas faire doute ; mais peut-on admettre que cet heureux résultat fut obtenu parce qu'elles furent ainsi soustraites à la contagion même déterminée par le contact des malades entre elles, et par le voisinage de celles qui avaient succombé ?
L'expérience que je rapporte viendrait infirmer l'opinion des médecins contagionistes. En effet, les mômes gardes, les mêmes sagesifemmes, les mêmes médecins firent le service du grand établissement et de celui qu'on y avait annexé.
Cependant quelques auteurs persistent à croire que la maladie peut être transmise par les vêtements, les objets de literie, les gardes et les médecins eux-mêmes. J'avoue que si l'action de la contagion n'est pas prouvée, elle est au moins douteuse : aussi je crois qu'il est, dans le doute, extrêmement sage de chercher à la prévenir. Telle est, au reste, la conduite suivie à l'hôpital des Cliniques, d'après l'ordre de M. P. Dubois : dès qu'une femme est gravement malade, elle est isolée, autant que possible, des autres ; si elle vient à succomber, tous les objets de literie sont épurés convenablement, les -rideaux changés, la salle aérée, ventilée pendant quelques jours, lavée avec soin avant d'y replacer d'autres femmes.
Ceux qui ont pu étudier des épidémies de fièvres puerpérales seront convaincus qu'il s'en faut que ces précautions soient inutiles. Que de fois n'ai-je pas vu, avant que ces soins minutieux soient pris, le môme lit être fatal à plusieurs femmes de suite, pendant que les trois autres femmes couchées dans la même salle n'éprouvaient aucun accident ! Doit-on voir là simplement l'effet d'une coïncidence? Que doit-on penser aussi des faits suivants rapportés par M. P. Dubois, et consignés dans l'excellent mémoire de M. Voillemier *.
Une jeune sage-femme de la Maternité, qui n'était pas enceinte, mourut au milieu d'une épidémie désastreuse, présentant tous les symptômes et tous les caractères anatomiques de la fièvre puerpérale ; et l'élève qui remplissait les fonctions d'interne à la même époque, appelé en ville auprès d'une femme en travail au moment où il venait de terminer l'autopsie d'une femme morte à la Maternité, vit la nouvelle accouchée prise des symptômes de la fièvre puerpérale à laquelle elle succomba rapidement.
M. Moreau lui-même, chargé des soins à donner aux femmes après qu'elles sont accouchées, d'après les opinions que je lui ai entendu professer, est aussi dans une espèce d'incertitude, et il ne serait pas éloigné de penser que les accidents qui se manifestent dans la ville en même temps qu'à l'hôpital ne puissent reconnaître aussi bien pour cause la contagion transmise au dehors par les médecins que l'influence épidémique.
J'ai pu par moi-même constater aussi le même fait. Il était rare, quand une épidémie sévissait à la Clinique, que je n'aie pas eu en ville quelques malades. Depuis que j'ai cessé mes fonctions, je n'ai rencontré, dans ma clientèle, que deux cas de métro-péritonite sporadique qui se sont terminés favorablement, et dont la cause déterminante, étrangère à l'influence épidémique, a pu être facilement appréciée, du moins pour l'un des deux.
Ce qu'il y a de certain, c'est que des accoucheurs étrangers aux hôpitaux, qui depuis longues années ont fait un très-grand nombre d'accouchements, n'ont jamais rencontré la fièvre puerpérale.
On a signalé à TAcadémie de médecine de Paris un fait qui viendrait confirmer cette opinion. M. le docteur Semmeliveis, accoucheur en second de la première Clinique obstétricale de Vienne, est parvenu à faire diminuer, d'une manière surprenante la mortalité qui régnait dans son service, en fiiisant laver avec de l'eau chlorurée
1 Histoire de la fièvre imerpérale qui a régné épidémiquement à l'hôpital des Cliniques pendant l'année \%'i^ (Journal des conn. 7'nédico-chirurg. Vavis, 1840).
METRO-PERITONITE. EPIDEMIE DE JANVIER 18 36. 973
les mains des élèves qui venaient de toucher une femme malade, avant cfu'ils en approchassent une autre i.
Depuis que cette observation a été faite, je n'ai jamais manqué d'user de cette précaution pour moi-môme, dans les cas où je suis appelé en consultation pour des cas de ce genre, et je m'en suis toujours bien trouvé.
Certes, de tous ces faits, on ne peut tirer comme conclusion rigoureuse que la maladie est contagieuse, et cependant ils n'autorisent pas à rejeter tout à fait la contagion.
Marche. — La maladie débuta le plus ordinairement entre la .vingt-quatrième, la quarante-huitième ou la soixante-douzième heure.
Elle fut presque toujours signalée par un frisson d'invasion; la douleur commençait par les fosses iliaques ou dans l'hypogastre, et cette douleur s'étendait rapidement à tout le ventre; la toux, la pression, le vomissement, la respiration même, augmentaient excessivement cette douleur; quelquefois la douleur cessait un jour avant la mort, plutôt parce que la faculté de percevoir était perdue, que parce que le mal avait disparu : ce phénomène annonçait une mort prochaine. Toutes les malades n'étaient pas tourmentées par des douleurs de reins; mais celles chez les'quelles ce phénomène se manifesta moururent plus rapidement.
Le pouls était très-fréquent, dépressible, s'éteignant presque complètement sous le doigt; rarement il était au-dessus de cent vingt, et il monta jusqu'à cent cinquante : une seule malade en donna cent soixante.
La face était profondément altérée.
La sécrétion des lochies se supprima chez quelques femmes, continua chez d'autres, quelquefois ne fit que diminuer.
Souvent l'invasion de la fièvre de lait coïncida avec celle de la fièvre puerpérale, quelquefois elle se continua ou se supprima; le plus souvent elle manqua dès le principe.
La langue était dans le début blanche, humide, rouge sur les bords.
La diarrhée a été un phénomène constant observé un des premiers, qui au début a toujours été grave, mais favorable au déclin de la maladie.
Les urines se tarissaient chez quelques-unes ; chez d'autres elles se coloraient fortement.
Les malades n'eurent pas, en général, de délire; les facultés intel-
' Annales d'hygiène publique, 1851, t. XLV, p. 281.
lecluelles se sont conservées jusqu'au dernier moment. Une seule a eu un délire furieux ; deux ont présenté un délire fugace.
Avant le deuxième jour, le développement du ventre n'était dû qu'à du méléorisme ; dès celte époque l'épanchement commençait à se former ; souvent il l'était déjà dès les premières vingt-quatre heures.
La dyspnée était extrême; ni la fréquence du pouls, ni la douleur produite par les inspirations, ni l'épanchement du liquide, ne suffisaient pour expliquer la gêne excessive de la respiration. M. P. Dubois l'attribua à un état nerveux particulier. En effet, on voit chaque jour des épanchements énormes ne pas déterminer une suffocation aussi prononcée.
Presque toutes les malades eurent des vomissements d'abord jaunes, puis verdâtres, quelquefois noirs.
Presque toutes aussi succombèrent après un refroidissement com- ■ plet : sur seize malades, quinze périrent.
Traitement. — Le caractère inflammatoire que semblait affecter la maladie fît espérer que le traitement antiphlogistique énergique donnerait des résultats avantageux. Aussi M. P. Dubois prescrivaitil dès le début une saignée du bras, d'une livre, pratiquée par une large ouverture; puis immédiatement il faisait appliquer de trente à quarante sangsues dans les fosses iliaques et à l'hypogastre ; des injections vaginales chaudes étaient prescrites ; des cataplasmes renouvelés souvent, et la malade prenait 15 grammes d'huile de ricin, et le soir 30 grammes de sirop diacode dans une potion.
Tous ces moyens étaient employés dans la première période, c'est-à-dire dans les premières vingt-quatre heures.
Si après ce temps la maladie n'était que suspendue, M. P. Dubois, si le pouls le permettait, si la douleur était vive, revenait aux sangsues, rarement à la saignée, qui encore devait être très-petite; mais surtout il cherchait à s'opposer à l'effusion abdominale en augmentant la sécrétion intestinale, et il administrait dans ce but le calomel par prises de 25 centigrammes, continué jusqu'à salivation légère.
Enfin, quand, ces moyens ayant été sans effet, le méléorisme était considérable, la fluctuation manifeste, le pouls petit, fréquent, dépressible, la face profondément altérée, la malade tourmentée par des vomissements fréquents, le camphre était administré en lavements, associé au sulfate de quinine (1 gramme de chaque). On employait les rubéfiants aux jambes et aux cuisses, et à l'intérieur la décoction de quinquina, le bouillon, l'eau vineuse, l'eau de Sellz.
METRO-PERITONITE. EPIDEMIE DE JANVIER 1838. 975
L'examen cadavérique fut loin de jeter quelque jour sur la nature etje traitement de cette terrible affection ; on a cherché en vain à constater, sur le môme organe, une lésion toujours la même ; celles du péritoine étaient cependant les plus constantes. Ainsi, cette cavité était toujours distendue par une quantité considérable de liquide trouble, blanc jaunâtre, dans lequel nageaient quelques flocons de matière concrète de même couleur. On n'eut pas une seule fois l'occasion de constater la présence du pus dans les vaisseaux, quoiqu^on en trouvât souvent une assez grande quantité épanchée dans le péritoine, dans les ligaments larges, et réuni en petits foyers dans le tissu même de l'utérus.
Cette absence de pus dans les lymphatiques et dans les veines ne vient pas infirmer les beaux travaux de Dance et de Tonnelle sur la phlébite utérine, mais elle montre combien sont variables les altérations que l'on trouve dans les diverses épidémies de la fièvre puerpérale ; car M. Tonnelle, au contraire, rencontra presque toujours ces altérations dans l'épidémie dont il nous a donné la relation. Et, en 1839, dans deux épidémies qui se manifestèrent pendant mon séjour à la Clinique, j'ai pu observer, avec M. Landouzy, un cas qui se rattachait évidemment à ceux observés par M. Dance et M. Tonnelle : du pus fut trouvé dans le canal thoracique et dans les veines utérines. Quelquefois aussi nous avons rencontré ce ramollissement de l'utérus appelé putrescence; mais le plus ordinairement l'utérus était consistant, ses parois étaient à l'état sain, et du sang coulait encore des vaisseaux incisés.
Enfin, chez une femme qui avait présenté, pendant la maladie, tous les symptômes de la fièvre puerpérale la plus intense et la plus rapide, à l'autopsie, faite avec le plus grand soin par M. Landouzy, on ne trouva aucune lésion qui pût expliquer la mort. Tous les organes avaient été examinés, les muscles incisés, les articulations ouvertes, et l'on n'avait rencontré ni épanchement, ni abcès métastatiques, enfin, aucune des altérations que l'autopsie révèle en pareil cas. Cette femme s'appelait Boncelot, elle était accouchée le 27 juin 1839. A diverses phases de c.es épidémies de 1839, la constitution saburrale parut prédominer; aussi M. P. Dubois fit-il usage de ripécaQuanha(l gramme en deux verres d'eau tiède), mais sans succès, et les frictions mercurielles, employées dans la troisième période, échouèrent aussi complètement.
Épidémie de janvier 1838.
L'épidémie qui se manifesta à la Clinique en 1838, et qui fut si
bien observée et décrite par M. Voillemier ^, alors interne du service d'accouchement, permet aussi de constater à peu près les mêmes altérations. Une analyse, malheureusement trop succincte, du mémoire remarquable publié par M. Voillemier, servira de complément au faible aperçu que je viens de donner sur cette maladie si digne d'intérêt, et dont la nature et le traitement sont malheureusement si obscurs.
L'épidémie que M. Voillemier put observer en 4838 affecta deux formes bien tranchées : la forme inflammatoire et la forme typhïode. Dans la première, frisson intense et de durée variable, mais moins prolongé que dans la seconde ; quelques instants après, douleur vive, mais limitée dans la région hypogastrique ; tantôt elle existait dans une fosse iliaque, tantôt dans l'autre.
Réaction générale, le pouls petit pendant le frisson, battait à cent dix, cent vingt, cent trente pulsations par minute ; la peau, d'abord pâle, se colorait et devenait brûlante ; puis survenait une céphalalgie frontale, souvent très-intense, accompagnée d'une accélération notable dans la respiration. Cette première période se terminait par un abattement extrême des forces : il n'y avait encore ni diarrhée, ni raétéorisme, ni vomissements. Une saignée, trente sangsues sur l'abdomen, une potion purgative suffisaient, dans les cas les moins graves, à enrayer les accidents. Cette nature inflammatoire ne se révélait pas toujours d'une manière aussi tranchée ; il fallait épier avec soin chaque symptôme, faire la part de la constitution du sujet, de l'influence épidémique, et la rechercher là où elle aurait sem- -blé, au premier coup d'oeil, ne pouvoir exister. Ainsi, chez certaines femmes qui, après un frisson de plus d'une demi-heure, avaient l'air profondément abattu, avec le visage pâle, le pouls rapide et concentré, on voyait, sous l'influence d'une première saignée, le pouls se relever, la peau se couvrir d'une sueur abondante, une céphalalgie très-forte survenir, et l'on était obligé de recourir aux émissions sanguines, que l'on n'avait employées une première fois qu'en tremblant. Cette forme cédait ordinairement assez vite au traitement antiphlogistique ; elle eut quelquefois une terminaison funeste, mais elle était loin de présenter la même gravité que la forme suivante :
Forme typhoïde, — Cette forme, rapide dans son développement comme dans son invasion, effrayante par le nombre et l'intensité de ses symptômes, résistant à tout moyen thérapeutique, et marchant le plus souvent vers une terminaison funeste, débutait par un fris-
1 Jlisloire de la fièvre puerpérale [Journal des conn. rnédico-chirurg . Paris, 1840).
METRO-PEllITONlTE. EPIDEMIE DE JANVIER 18 38. 977
son plus ou moins rapproché de l'accouchement; presque toujours ce frisson se prolongeait longtemps, malgré tous les moyens eni- . ployés pour réchauffer les femmes. La douleur s'éveillait en même temps que le frisson, et s'étendait à tout l'abdomen et aux reins ; elle était si vive que les malades ne pouvaient supporter les cataplasmes et le poids des couvertures. Le météorisme se manifestait en même temps ; le pouls battait quelquefois 440 pulsations par minute, souvent il était impossible de les compter : la respiration était accélérée, l'anxiété extrême, les yeux sans expression ; la face pâlie, profondément altérée, était couverte d'une sueur' visqueuse abondante; puis survenaient une diarrhée fétide abondante, qui épuisait rapidement la constitution, des vomissements de matière verte que rien ne pouvait arrêter, et les malades succombaient dans l'espace de quelques jours, de quelques heures même, conservant malheureusement toute leur intelligence.
Sur vingt-quatre autopsies, la présence du pus dans les vaisseaux lymphatiques et l'inflammation des veines ne se rencontrèrent que deux fois, encore la lymphite était-elle peu étendue. Dans tous les autres cas, on a trouvé du pus infiltré dans le tissu cellulaire souspéritonéal et dans celui du bassin.
L'utérus a été trouvé le plus souvent exempt de toute lésion, seulement son volume était plus considérable que celui qu'il devait avoir, et sa surface interne recouverte d'un enduit sanieux rougeâtre, souvent extrêmement fétide; mais rarement son tissu était ramolli. Quelquefois il contenait du pus, réuni par petits foyers, de la grosseur d'un pois, et qui paraissaient contenus dans une espèce de petit kyste fermé de toutes parts.
L'inflammation des veines ne se montra que trois fois et ne s'étendait pas plus loin que l'hypogastrique. Six fois on a constaté que le péritoine était exempt de toute altération.
Quant à la quantité de liquide contenu dans le péritoine, tantôt elle égalait à peine un verre, tantôt elle égalait trois litres. Une fois M. Voillemier trouva le liquide coloré par du sang; dans le plus grand nombre des cas, l'épanchement était de nature purulente.
Enfin, une seule fois on trouva une perforation de Testomac, accident qui avait déjà été observé par Chaussier, M. Tonnelle et M. P. Dubois.
Une fois le pus a été trouvé dans les articulations huméro-cubitale et radio-carpienne, six fois dans la plèvre, et jamais dans les poumons.
Le traitement employé lors de cette épidémie ne diffère pas de celui mis en usage dans les précédentes ; seulement les bains ne
ChAILLY, 4e ÉDIT. 6 2
parurent pas d'une grande efficacité : souvent ils parurent aggraver les symptômes. 11 n'en fut pas de même des injections, qui furent constamment suivies du meilleur effet.
' Quant aux préparations mercurielles, M. P. Dubois ne les employait que dans le courant de la seconde période; et, malgré le petit nombre de femmes chez lesquelles le mercure fut employé, il en est deux qui, cependant, ont paru devoir la vie à ce moyen. Il était administré en friction sur l'abdomen et les cuisses, à la dose de 60 grammes par jour.
La fièvre puerpérale a été depuis souvent observée, en particulier par les internes de la Maternité de Paris : nous citerons les thèses présentées pour le doctorat par MM. Paul Lorain i, Charrier 2, et Steph. Tarnier^ qui était interne du service de M. Béhier, au moment de l'effroyable épidémie de 4856 : placé dans les seules circonstances favorables pour se former une juste idée de la gravité d'une si terrible maladie, il a pu recueillir un grand nombre d'observations qui servent de base à son travail.
§ 11. - Plegiuatla alba dolcns (œdème des nouvelles accouchées).
On a désigné sous ce nom le gonflement aigu et douloureux des membres abdominaux, dont les femmes sont atteintes quelquefois à la suite de couches.
MM. Bouillaud, Velpeau, Robert Lee, etc., regârdentla. phlegmatia alba dolens comme le résultat d'une phlébite.
M. Bouchut, qui a publié sur ce sujet un travail fort curieux*, ne partage pas cette opinion, et attribue cette maladie à l'oblitération spontanée des veines, survenant à l'occasion d'un ralentissement de circulation, sous l'influence d'un excès relatif de la quantité de fibrine, et il regarde le gonflement et la rougeur des ganglions comme symptomatiques de cette affection.
Causes. — La pression exercée sur les parties molles, par l'utérus en état de grossesse, mais surtout l'influence du froid, et du froid humide principalement, doivent être regardées comme les causes premières de cette affection. M. Bouchut explique ainsi comment le
1 La fièvre puerpérale, chez les femmes, le fœtus et lé nouveau-né. Paris, 1865, in-4, de 204 pages.
2 La fièvre puerpérale, épidémie observée en 1864 à la Maternité de Paris. Paris, 1865, in-4.
3 Recherches sur l'état puerpéral et sur les maladies des femmes en couches. Paris, 1867, in-4. — De la fièvre puerpérale observée à l'hospice de la Maternité. Paris, 1858, in-8.
* Mémoire sur la phiegmatia alba dolens (Gazette médicale, Paris, 1844, p. 289).
(EDEME DES NOUVELLES ACCOUCHEES. 9 79
temps des couches est le plus favorable au développement de cette affection. « La quantité de fibrine du sang, dit-il, n'est pas plus considérable qu'elle ne doit l'être, absolument parlant; mais ielle est en excès relativement aux autres matériaux du sang. De là naît une tendance extrême à la formation de la couenne sur le caillot de la saignée, et à la coagulation rapide du sang dans les vaisseaux, si la course est ralentie, entravée par quelques-unes des causes citées plus haut. »
Anatomie pathologique. — Les veines malades sont fortement distendues et remplies par du sang coagulé ; elles forment des cordons durs et noueux, avec des renflements volumineux aux principaux conlluents des veines et au niveau des valvules. M. Bouchut a presque toujours trouvé les parois des veines saines, la tunique interne lisse et ne présentant point de rougeur ni d'injection des capillaires, point d'épaississement, de friabilité et d'ulcération, mais des adhérences avec les caillots renfermés dans son intérieur.
Pendant que ces altérations se constituent, une circulation collatérale s'établit. Ces phénomènes sont très-variables et sont modifiés par le siège anatomique de l'oblitération.
Dans la double phlegmatia des membranes, par exemple, l'oblitération s'élève presque toujours jusqu'à la veine cave ; alors le retour du sang ne peut s'effectuer qu'à l'aide des veines superficielles des membres. Ces vaisseaux dilatés se dégorgent dans les veines superficielles du ventre, du thorax, et par leur communication avec les intercostales, vont se jeter dans la veine azygos. M. Bouchut a vu^, dans un de ces cas, la veine azygos aussi développée que la veine cave.
Quand l'affection a envahi les veines superficielles en même temps que les veines profondes, c'est par les capillaires que s'établit cette circulation collatérale; ces vaisseaux amplifiés se dessinent alors à la surface du membre; la peau est livide, cyanosée ; on voit dans son épaisseur le réseau des capillaires dilaté.
Marche. — Le début de la phlegmatia alba dolens a lieu du cinquième au quinzième jour des couches. Tantôt les symptômes de la maladie sont précédés de symptômes généraux, tantôt les syptômes locaux apparaissent les premiers. Ainsi, les malades sont prises d'une fièvre, sans qu'on puisse s'en expliquer la cause; puis, au bout de quelques jours, le gonflement des extrémités inférieures apparaît. D'autres fois, le gonflement est précédé de frissons violents, qui se reproduisent plusieurs fois. Quelquefois à ces symptômes se joint une métro-péritonite sporadique plus ou moins grave; mais le plus souvent la phlegmatia se manifeste seule et sans autres symptômes précurseurs bien apparents. La maladie apparaît tout à coup sur
l'un des membres. La douleur suit en général une marche ascendante ; d'abord circonscrite au bas de la jambe, elle se propage petit à petit jusqu'à l'aine, à la fesse même.
Quelquefois aussi l'affection ne se manifeste pas à la cuisse, tandis qu'elle se montre aux deux extrémités opposées du membre, le bas de la jambe et le pli de l'aine.
Tantôt la douleur se manifeste comme un simple engourdissement, une sorte de crampe; tantôt ce sont des élancements excessivement douloureux, qui arrachent des cris à la malade. Cette douleur suit exactement le trajet des vaisseaux qui se dessinent sous l'apparence d'un cordon noueux très-douloureux à la pression. La température du membre est augmentée.
La terminaison de cette maladie est ordinairement favorable. Cependant, on l'a vue donner lieu à des accidents mortels.
La résolution de cet engorgement est, en général, accompagnée d'un développement des veines superficielles du membre affecté, qui résulte de l'établissement de la circulation co llatérale, qu'il faut tendre autant que possible à favoriser.
Cette affection peut aussi se terminer favorablement après la formation de foyers purulents apparus sur plusieurs points du membre malade.
La terminaison funeste peut être déterminée par les abcès multiples, par la résorption purulente ou la gangrène.
Traitement. — La saignée générale, d'après les expériences de M. le professeur Trousseau, ne produit pas les bons effets qu'on lui attribue en général; il n'en est pas de même des applications de sangsues aux aines, répétées tant que la douleur existera.
Les applications topiques, surtout les topiques narcotiques dans les cas de douleur excessive, la décoction de jusquiame ou des feuilles de belladone, enfin les cataplasmes émollients, les bains chauds, pour hâter l'établissement de la circulation capillaire. On se gardera bien, surtout à cette époque de la maladie, de se servir du bandage roulé, dont l'usage nuirait à l'établissement de la circulation collatérale. Ce moyen n'aurait quelque utilité qu'à la fin de la maladie, lorsqu'il ne reste plus qu'un peu d'œdème.
Il est indispensable, dans les oblitérations veineuses spontanées qui se déclarent à la suite des couches, d'établir sur le tube digestif une dérivation active, à l'aide de la pulpe de tamarin, et des eaux purgatives naturelles, de l'huile de ricin, du calomel. C'est un moyen de prévenir ces suppurations considérables qui apparaissent souvent dans l'état puerpéral; le traitement dérivatif a pour but de prévenir
ces accidents. Dans tous les cas, la malade devra faire usage de boissons délayantes ou diurétiques.