‹ Traité pratique de la constructionChapitre 6 sur 234 · PREMIÈRE STATION. — JÉSUS EST CONDAMNÉ A MORT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE STATION. — JÉSUS EST CONDAMNÉ A MORT

La Sacrée Congrégation des Indulgences^ par son décret du 16 février 1839, a précisé d*une manière rigoureuse, fixe^ invariable, le sujet de la première station. Elle a même fait plus encore en donnant dans la Raccolta^ publiée sous ses auspices par son substitut, le titre de la station, d*où il suit logiquement que toute représentation iconographique qui reproduira une autre scène que la condamnation à mort sera fautive, erronée, répréhensible et par conséquent inacceptable pour nos églises. Ceci posé, que signifieront aux yeux des fidèles, quelle valeur auront pour les âmes pieuses, ces tableaux trop nombreux, où la première station présente tantôt la Cène, tantôt l'arrestation de Jésus, parfois encore la flagellation? Evidemment, adopter des sujets aussi différents des prescriptions romaines, aussi contraires à la règle, c'est manquer à la fois et à l'esprit et à la lettre des décrets.

D'où il suit encore que Rome ayant déterminé le titre de la station, il ne faut pas aller chercher ailleurs l'explication qui sera apposée au bas du tableau. Dans quelque langue que l'on écrive, à quelque peuple que l'on s'adresse, il n'y a pas d'autre formule à employer que celle-ci, puisque c'est pour ainsi dire la formule canonique : « Jésus est condamné à mort. »

L'éciira-t-on en latin? Je le désirerais, je le préférerais, parce que le latin est la langue do l'Église. Mais Rome, si to-

lérante, récrivant en italien, de plus la dévotion du chemin de la croix étant extra- liturgique et éminemment populaire, ces raisons m'inclinent à ne pas réjeter le langage vulgaire.

J'entends déjà quelques voix s*élever et me dire : « A quoi bon désigner la station par un titre? Le sujet ne s'expliquet-il pas suffisamment de lui-même ?» A cela je répondrai : Non, le sujet ne perdra pas à être complété, élucidé par une courte inscription. En France, nous avons été toujours et nous sommes encore trop muets ; nos monuments ne parlent pas ou parlent peu. Il semble que l'épigraphie monumentale, ce luxe de l'ancienne et de la nouvelle Rome, n'ait jamais eu d'attraits pour notre patrie. Je le regrette. Pourquoi donc le peuple, qui sait lire et qui n'a pas toujours son livre à la main pour prier, ne trouverait-il pas, gravé sur la pierre ou peint sur la toile, le titre de la station sur laquelle il va méditer? Ce titre vaut une rubrique et, comme toute rubrique d'autrefois, — car le bon marché d'aujourd'hui nous les teint en noir, — elle demande à être passée au minium et à se détacher vivement, en caractères nets et éclatants, sur le fond de la muraille.

Toute condamnation à mort se fait par jugement rendu, arrêt signifié, sentence prononcée. Aussi Rome, pénétrant profondément dans l'esprit de cette première station, n'y voitelle autre chose qu'une sentence de mort souscrite par Pilate, et, quand elle rédige une formule pour le fidèle qu'elle veut aider dans la contemplation de ce premier pas de la voie douloureuse, voici, simple et touchante, mais pleine de vérité et d'à-propos, la prière qu'elle lui met sur les lèvres : « Ah! mon Jésus, par cette injuste sentence de mort, souscrite tant de fois par mes fautes, relevez-moi de la sentence de mort éternelle que j'ai tant de fois méritée \ »

Il n'est pas sans intérêt ni hors de propos, puisque l'objet de la première station roule tout entier sur la condamnation

» Recueil da prières..., 2o édit., p. Oa

de Jésus par une sentence de Pilate, de constater l'existence, réelle ou supposée, d*un si curieux document.

Que Pilate ait prononcé une sentence, la loi l'exigeait ; qu'il ait apposé sa signature ou son nom à cette même sentence, l'Écriture l'insinue, lorsqu'elle affirme que Pilate refusa énergiquement de rétracter ce qu'il avait écrit : « Quod scripsi, scripsi*. »

Dans un remarquable article sur la sentence rendue contre Jésus-Christ, M. ïsambert n'hésitait pas à nier, non pas le fait même de la condamnation par sentence^ mais l'existence d'une copie quelconque de cette sentence : « Dans ce que Tantiquité nous rapporte des actes de Pilate, écrit ce jurisconsulte, il n'a jamais été question de cette sentence, qui serait Facte le plus important de tous. M. Thilo, savant professeur de Tubingue, qui a poussé ses recherches plus loin que le célèbre Fabricius, n'en a trouvé de traces ni dans les manuscrits ni dans les livres publiés depuis trois siècles... L'Allemagne savante n'en a pas plus de connaissance que la France, et nous en sommes à nous demander si aucun écrivain ecclésiastique moderne, italien ou autre, l'a soupçonnée ^ »

Ce n'est pas un soupçon, mais une publication italienne, puis française qui a révélé, en 1580 et 1581 , le document tant désiré. Est-il authentique? Je ne m'en porte pas garant. Apocryphe ou non, il va trop bien à ma thèse pour que je le néglige et ne lui donne pas les honneurs de la réimpression.

Or, je le trouve dans une petite et rarissime platjiiette, intitulée : « Thresor admirable de la sentence prononcée par Ponce-Pilate contre nostre Sauveur Jesus-Christ, trouvée miraculeusement escripte sur parchemin en lettres hébraïques dans un vase de marbre, enclos de deux autres vases de fer et de pierre, en la ville d'Aquilaau royaume de Naples, sur la fin de l'année 1580. Traduit d'italien en françois tant pour l'utilité publicque et l'exaltation de nostre saincte foy,que ponr louange de ladicte ville. Paris, par Guillaume Julien, à l'ensei-

* s. Joan., XIX, 22.

* Moniteur du 11 mai 1839.

gne de rAmitié, près le collège de Cambray. m.d.lxxxi*. » Je reproduis textiiellemeut la réimpression de 1839 : « L'an dix-septième de l'empire de Tibère, Empereur de tout le monde, monarque invincible, et de l'olympiade 12 j ; de la clie de l'année 84 ; de la création du monde, suivant le millésime et la partition des Juifs^ quatre fois 1174; de la propagation et accroissement de l'Empire Romain, l'an 78 ; de la délivrance de la servitude des Babyloniens, l'an quatre cens huictante ; de la restitution du sacré Empire, 497 ; du consulat du peuple Romain de Lucius Piso ; du proconsulat de Marins Isauricus ; du commencement du public gouvernement de la Judée par Valérius Palestina ; du temps que Quintus Flavius gouvernoit en la ville et cité de Hiérusalem, dans laquelle estoit Président très-agréable Ponce-Pilate, Régent et Gouverneur de la Basse-Galilée ; du temps d'Hérode Antipater ; du temps des souverains sacrificateurs du sainct Temple, Anne, Caïphe, Alismaël ; du temps des Chefs du sainct Temple, Rabaham, Chichabel, Joachim ; des Centeniers, Comtes Romains et de la cité de Hiérusalem, Quintus Cornélius Sublima et Sextus Pompilius Rufus, le vingt cinquiesme jour de Mars ; Je, Ponce-Pilate, Président pour l'Empire Romain, entré ail Palais et Juge principal, juge et condamne par sentence de mort jésus^ nommé des Juifs christ, nazaréen, du pays de Galilée, comme un homme séditieux en la loy Mosaïque, et contraire à la loy de l'Empereur Tibère ; Nous le condamnons à estre mis et attaché avec des doux en l'arbre de la Croix^ à la manière des criminels et malfaiteurs ; et estant ici, en assemblée de plusieurs riches et pauvres, comme ainsi soit qu'il n'ait cessé de mettre trouble et dissention par toute la Judée, soy disant Fils de Dieu^ Roy d'Israël, avec menace de la ruine de ceste Cité Hiérusalem et du sainct Temple. Et en outre, con;ime ainsi soit qu'il ait refusé de payer le tribut à Cœsar, ayant pris la hardiesse d'entrer en ladicte Cité et au sainct Temple, avec palmes et magnificence comme Roy, menant

1 Cet opuscule a été réimprimé en 18o9 par Téchener, sous le titre : Facêimile d'un rarissime petit live de la fin du xvi^ siècle.

après soy une grande partie du peuple. Nous commandons à nostre premier Centenier Quintus Cornélius de mener publicquemeut par ceste Cité ledict Jésus-Christ, lié, flagellé, vestu de pourpre et couronné d'espines, portant sa croix sur ses espaules, afin de servir d'exemple à tous malfaicteurs. Nous voulons avec Iceluy soient menés deux voleurs meurtriers, et qu'il sorte puis après, par la porte de la ville Giagarolle, nommée Antonienne, pour estre mené au lieu public de la Montagne dicte du Calvaire pour y estre crucifié ; et, quand il sera mort. Nous voulons que le corps demeure pendu sur la croix pour un commun spectacle de tous malfaicteurs ; et que sur la croix soit mise cette superscription en trois langues :

« En hébrieu

: Jehudim Melech

Nosrj Jeschua.

« En grec :

Jisos Nazoraïos

ô Vasilefton Jodaion.

« En latin :

Jésus Nazareuus

Rex Judaeorum.

« Nous recommandons en outre que personne,

de quelque qualité et condition qu'elle

soit, n'entreprenne et soit si téméraire

d'empescher telle justice par nous faicte,

administrée et exécutée , selon la

rigueur des décretz et les lois des

Romains sur les Juifs, sur

peine d'estre rebelle

à 1 Empire

Romain

«Témoins de nostre sentence des douze tribus d'Israël par les Pharisiens :

« Rabbani.

Insabec.

« Daniel.

Paricuha.

« Rabbani deuxiesme.

Rabbani.

a Joanni.

Siméon.

« Bonicat.

Bonet.

a Rabbani.

« Par les souverains prestres,

« Rabbani, Zados, Bonicasalbo.

u Notaire du présent acte public criminel « Notan Berta.

« De la part de l'Empire et Président des Romains, z

« Une autre tradition conserve à Jérusalem la sentence prononcée par Pilate contre le Sauveur sous cette forme :

« Jesum Nazarenum, subversorem gentis, contemptorem Caesaris, et falsum Messiam, ut majorum suae gentis testimonio probatum est, ducite ad com- Diunis supplicii locuin, et cum ludibriis regise majestatis in medio duoruin latronum cruci affîgite. I, lictor, expedi cruces i. »

J*ai déterminé d'une manière rigoureuse et absolue, à l'aide des textes que Rome a fournis, le sujet de la première station du chemin de la croix, qui est la Condamnation a mort de jésus

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