IV, C. IV
La nudité de Jésus ne fut que momentanée. Nous n'aurions pas de documents pour le prouver, que les monuments euxmêmes Taffirmeraient. Je sais bien qu'on peut m'opposer que le « linge dont Jésus- Christ fut couvert sur la croix » existe à Rome et à Aix-la-Chapelle en même temps. Mais, outre que ce linge a pu être partagé, je vois précisément dans cette dou-* ble relique le point de départ d'une tradition véritable et la préexistence certaine d'une relique authentique.
Tous les ans, le jour de Pâques, avant et après vêpres, un chanoine de Tordre des évéques fait au peuple, massé dans le transept et la nef, au pied de Fautel papal, l'ostension solennelle des reliques de Tarchi-basilique de Latran. Or, pendant Fosfension, au fur et à mesure que les reliques sont dirigées vers les quatre points cardinaux, pour être vues de tous, un chantre nomme et désigne à haute voix les trésors que renferment les reliquaires et les châsses.
Voici indication donnée au n® 29 :
« Yelum, quod proprio dotractum capiti beatissima Yirgo, ad tegendam nuditatem unigeniti Filii sui D. N. J. C. in cruce pendentis, vix impetravit ut adhiberetur, sanguineis guttis conspersum. »
tt Yoile encore taché de sang, dont la sainte Vierge couvrit la nudité de Notre-Seigneur sur la croix '.
La tradition de TEglise romaine concorde donc parfaitement avec le sentiment de saint Bonaventure, sauf sur un point de détail. Le saint docteur veut qu'aussitôt dépouillé de ses vêtements Jésus ait été couvert par sa pieuse mère. Rome, aucon-
. 1 AhdrA Bocquillot, prêtre licencié ès-lois et chanoine d'Avallon, Traité hù^ torique de la liturgie sacrée ou de la messe. Paris, 1701.
< V Armée liturgique à Rome^ p. 201. — Ce voile, qui parait en toile, est d« couleur blanche; on y remarque quelques taches rouss&^es. Malheureusement n «i pUé et roulé dans une cassette assez étroits; on aimerait à le Tcir développé^ pour savoir exactement ses dimensions.
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traire, retarde jusqa'à la station suivante, peut-être mèilift Jusqu'à la douzième, cet acte de pudeur compatissante, tel c'est une question de temps, mais de peu de durée, qui eA agitée ; car le Christ, selon Rome, au même moment où on le dépouillait, était abreuvé d'amertume, puis étendu snr la croix, deux circonstances qu'omet saint Bonaventure, qui insinue que la présentation da breuvage suivit le dépouillement.
Sans me prononcer sur le fond du débat, en théorie j'admettrais, comme plus vraisemblable, la tradition romaine ; mais, en pratique, je suis forcé de repousser toute nudité^ comme inconvenante dans nos églises et impossible à réaliser. Nous ne pouvons pas, en effet, sans révolter le sens profondément moral des populations chrétiennes, figurer le Christ sans vêtements, entièrement nu, pendant ces deux phases des xi*etxn* stations, où il est forcé de boire le vin des criminels et cloué sur la croix.
C'était Tusage d'offrir aux suppliciés, lorsqu'ils allaient être mis à mort, un breuvage destiné à paralyser dans leurs membres toute sensibilité et à leur faire supporter patiemment d'intolérables souffrances*. Mais Jésus, qui voulait vider jusqu'à la lie le calice de sa passion, se contenta de goûter la potion amère que lui présentaient les soldats et refusa de boire, malgré la soif qui le dévorait.
« Et dederunt ei vinum bibere cum felle mistum. Et quum gustasset, noluit bibere. » (S. Matth., xxvii, 34.) — «Et dabant ei bibere myrrhatum vinum ; et non accepit. » (S. Marc, XV, 23.)
En dehors des tableaux, assez récents partout du chemin de la croix, je ne connais pas de monument ancien qui repré*
1 « Ut parum vel saltem mnito minus eentiret hoirendos illos flxionis cm* ciatus. Quippe vel medicorum filiis notum est, hujusmodi Tinam myrrta commigtum nonnihil largius epotum, sensum obtundere, adeo ut tormentft atrociora minus aut fère nihil sentiret quicumque iilo potatus est, ut refenml at non improbant ylii eruditissimi. » — (D« Ataia, Pictor ehriHiatnu Êrudihm, p. 159.)
LE CHEMIIV BË LA CROIX. Sè
«ente, groupées enfeiemble, les deux circonstances ezipriméës ^r le titre de la dixième station, ce qui démontrerait qu'oti les considérait autrefois comme parfaitement distinctes et sue*, cessivement, non simultanément, accomplies.
Au XIV* siècle, un vitrail de Téglise de Saverne, au diocèse de Strasbourg, représente seulement Jésus- Christ dépouillé de sto vêtements.
La même scène^ mais d'un dessin fort grossier, décore un plat de faïence, fabriqué à Schaffousse, daté do 1695 et signé Gbn- BiT EvERs. On le voit à Paris, au musée de Cluny. Une inscription détermine le siget et précise la station à laquelle il correspond : « 10 Statio. » Peut-être existait-il un sei*vice complet où figuraient les autres stations. Dans ce cas^ l'idée serait au moins singulière, pour ne pas dire irrévérencieuse. Au fond do ce plat, qui, je l'espère, n*a jamais servi même aux repas d'une abbaye ou d'un chapitre, Jésus-Christ, demîuu, est tenu par deux soldats, tandis que deux autres tirent sa tunique par les manches. La croix, sur laquelle il sera bientôt cloué, est étendue à ses pieds.
De toutes les stations, la dixième est, ce me semble, la plus difficile à traiter, d'abord parce que son sujet est complexe, puis parce que la vérité historique est pou faite pour s'accommoder aux exigences de nos mœurs. Elle réclame donc, de la part de l'artiste qui y mettra la main, une grande réserve unie à beaucoup de délicatesse et de rhabileté'non moins que de Tin* telligeuce, pour sauvegarder à la fois les droits de la pudeu)r et de l'histoire.