Des plaques isochromatiques ou orthochromatiques
JLa photographie ordinaire, nous l'avons vu, est impuissante à fournir une image où les valeurs des diverses couleurs soient exactement rendues.
Le gélatinobromure d'argent, très sensible à l'action des rajons violets et bleus, est insuffisamment impressionné par les rayons jaunes et reste indifférent aux rayons rouges.
C'est pourquoi le jaune et l'orangé, couleurs lumineuses, sont rendus par des tons très sombres, tandis que le bleu et le violet, couleurs foncées, viennent en très clair.
On cherche depuis longtemps à remédier à ce grave défaut et à
produire des plaques permettant d'obtenir la reproduction des objets colofés dans leur valeur réelle, telle que notre œil la perçoit el telle que la rend une gravure artistique.
Partant de cette constatation que seuls les rayons absorbés par un corps peuvent agir chimiquement sur lui, divers opérateurs, parmi lesquels il convient de citer M. A. Atlout-Tailfer el M. Vogel, ont trouvé que certaines matières colorantes, incorporées à Témulsion, ont la propriété de rendre les sels d'argent beaucoup plus sensibles aux rayons qu'elles absorbent.
En principe, cette augmentation de sensibilité par les rayons absorbés a pour corrélation une diminution de sensibilité pour les autres rayons ; de là la possibilité de rendre les plaques plus impressionnables aux couleurs peu actiniques, tout en atténuant leur sensibilité pour les couleurs trop actives.
Résultat : une image beaucoup plus harmonieuse. Nombre de substances colorantes sont susceptibles de produire cet effet sur le gélatinobromure, à la double condition : i" d'être capables de se combiner au brome; a'' d'absorber les rayons de la région du spectre à laquelle il s'agit de sensibiliser la plaque.
C'est ainsi que le gélatinobromure d'argent est rendu sensible :
Au vert et au jaune, par l'éosine ; A l'orangé, par l'éry throsine ; Au rouge, par la cyanine, etc.
Les plaques dont la sensibilité a été de la sorte égalisée ou rectifiée, du moins en partie, sont dites isochromatiques ou orthochromatiques.
Sans donner encore des résultais absolument parfaits, elles constituent un grand progrès sur les plaques ordinaires; certaines reproductions, celle des tableaux notamment, seraient impossibles «ans elles.
En France, leur fabrication industrielle est l'objet d'un brevet pris par M. Attout-Tailfer. La marque Attout est donc la seule qui se trouve dans le commerce ; mais il est loisible à l'amateur de préparer pour son usage personnel, et en utilisant les diverses formules données par les Traités spéciaux, des plaques orthochromatiques.
7i CHAPITRE V.
L'emploi des plaques iso- ou orthochromaliques nécessite certaines modifications dans le temps de pose.
Ces modifications dépendent de la sensibilité spéciale de chaque émulsion ; il est évident que, pour un sujet ou un éclairage donné, la durée d'exposition utile ne sera pas la même si Ton emploie une glace sensibilisée pour l'orangé, par exemple, au lieu d'une glace sensibilisée pour le vert seulement.
Il est donc impossible de donner des chiflTres a priori.
Une seule règle générale peut être formulée : avec les plaques iso- ou orthocliromatiques, il y a lieu de poser en tenant compte de l'intensité lumineuse de l'éclairage, au lieu de se préoccuper exclusivement de l'intensité chimique, comme on doit le faire avec les plaques ordinaires.
Pour le surplus, c'est à l'opérateur à déterminer, par des essais, la sensibilité spéciale de l'émulsion dont il fait usage, et à modifier, suivant le résultat de ses expériences, les coefficients applicables aux plaques ordinaires.
Avec certaines plaques orthochromatiques, et notamment avec les glaces Attout-Tailfer, il est utile d'interposer, sur le trajet de la lumière, un verre jaune orangé fixé au parasoleil de l'objectif; cet écran, tout en laissant passer librement les rayons jaunes et rouges, arrête en partie les rayons violets et bleus, dont l'action serait un peu trop vive. Et les clichés obtenus gagnent en harmonie.
Si Ton a recours au verre jaune, la pose doit êlrc environ dix fois plus longue, toutes proportions gardées, que si la lumière pénétrait librement dans l'appareil.
Dans le même ordre d'idées, M. Lippmann a récemment fait connaître un procédé qui, corrigeant les imperfections des plaques orthochromatiques actuelles, permettrait d'obtenir des images à valeurs absolument justes.
Voici comment s'exprime l'auteur dans une Note communiquée à l'Académie des Sciences (séance du 29 avril 1889) :
« En attendant que l'on ait réussi à créer des couches phologra-
phiqiies dont la sensibilité soit semblable à celle de la rétine, j'ai constaté que l'on pouvait se servir des plaques actuelles de manière à obtenir des images à valeurs justes; il suffit de faire un usage rationnel et sj^stématique d'un système de verres colorés.
» Je mets dans la chambre noire une plaque Attout-Tailfer. Devant l'objectif, je place une glace bleue et je fais poser le peu de temps nécessaire pour que les rayons bleus de l'image impressionnent la plaque. Ensuite, sans toucher d'ailleurs à l'appareil et en ayant soin de ne pas le déplacer, je substitue à la glace bleue une glace verte, et je continue la pose pendant un temps suffisant pour que le vert, à son tour, impressionne la plaque fortement.
» La glace verte a été choisie avec le plus grand soin, de façon qu'elle ne laisse pas passer la moindre trace de bleu- Dans ces conditions, on peut donner aux rayons verts le temps de pose qui leur est nécessaire, sans avoir à craindre que le bleu, cette fois totalement éliminé, vienne perdre l'épreuve par son action indûment prolongée. Enfin, c'est au tour des rayons rouges; on les fait agir en substituant devant l'objectif une glace rouge à la glace verte. Cette glace doit être choisie avec soin, de manière à ne pas laisser passer la moindre trace de rayons verts ou bleus.
» Le résultat final de cette triple pose est de donner des photographies claires, sans taches brunes, et dans lesquelles les feuillages verts, les draperies jaunes ou rouges, etc., au lieu de donner des nuances brunes, sont rendus par un dessin finement modelé, comme dans une gravure bien faite. »
La durée de l'exposition avec le verre bleu étant prise pour unité, les coefficients de pose sont : 4o avec le verre vert et looo avec le verre rouge.
3" De l'intervalle qui sépare l'exposition du développement,
La plupart des surfaces sensibles, et notamment le gélatinobromure, après leur exposition dans la chambre noire, conservent un certain temps l'impression lumineuse, ce qui permet de différer leur développement.
Un cerlain temps, disoos-nous, car, en Tétat des observations acquises, la question n'est pas bien nette.
D'une part, il est des plaques susceptibles de garder, sinon indéfiniment, du moins pendant fort longtemps, et sans afiaiblissement appréciable, l'impression lumineuse. On en a développé après deux années d'attente; nous-même avons bien des fois traité par le même révélateur, sans constater aucune différence, des glaces dont la pose remontait à un ou deux mois et des glaces exposées de la veille.
D'autres plaques, au contraire, voient l'impression s'atténuer par degrés et finalement disparaître. Les partisans de la théorie qui attribue la formation de l'image latente, non à une décomposition chimique, mais à un simple bouleversement moléculaire de la substance sensible, invoquent cette décroissance à l'appui de leur thèse et l'expliquent en disant qu'il est de la nature d'une modification physique d'être fugitive, tandis que l'on ne saurait comprendre qu'il en fût ainsi d'une modification chimique. L'atténuation s'effectuerait même, d'après eux, suivant une progression géométrique, c'est-à-dire que si, au bout d'un mois, l'image a perdu la moitié de son intensité, au bout de deux mois, elle en aura perdu les trois quarts, et ainsi de suite. Mais ce dernier fait n'est pas encore bien établi.
Que conclure de ces constatations contradictoires?
Il nous paraît probable que, sur toutes les surfaces sensibles, l'image latente tend à s'effacer, mais que la marche de ce phénomène varie beaucoup suivant la nature des préparations.
L'amateur doit donc se renseigner par quelques essais sur l'aptitude spéciale de la couche dont il fait usage. Et s'il constate, en cas de retard dans le développement, une notable décroissance de l'impression lumineuse (chose rare avec les bonnes marques), ii modifiera, suivant les circonstances, la durée de la pose en prévision de l'intervalle qui la séparera du moment où la plaque sera soumise à l'action du révélateur.
Dans le doute et à défaut d'expériences préalables, l'opérateur aura soin de surexposer ses clichés, c'est-à-dire d'augmenter la durée ordinaire de la pose de un quart ou un tiers, toutes les fois que le développement devra être ajourné. Aucun inconvénient
grave ne peut résulter de ce procédé, même si i*intensité de l'image n'a pas faibli, car rien n'est plus facile qire de mener à bien une plaque surexposée.
Enfin, il est toujours bon de révéler le plus lot possible les clichés instantanés.