V. — MISE EX SUIF
1. — Etuve. — Le passage en suif se fait dans une étuve, pièce de 2m,o0 de hauteur, 4 mètres de longueur et 3 mètres de largeur, ayant des ouvertures bien closes pour que la chaleur ne se dissipe pas. Une chaudière en fonte placée sur un fourneau en maçonnerie ayant 0m,50 de diamètre sur 08 de profondeur sert pour la fonte du suif. On en met ordinairement 80 kilos à la fois. L'étuve est chauffée par un poêle ordinaire de corroyeur ou par un calorifère disposés pour être chauffés à la houille. Le poêle Aurusse est un perfectionnement avantageux des poêles ordinaires, pour l'économie du combustible. Il se compose du foyer de forme ovale, de 1 mètre de long sur 0m,63 de hauteur, surmonté d'un tuyau à fumée de 0m,63 de long sur 13 de diamètre, qui aboutit dans une colonne verticale de 1 mètre de hauteur sur 0m,2o de diamètre.
LE H 0 N G R 0 Y A G E 347 De cette colonne partent deux buses ou petits tuyaux qui conduisent le calorique et la fumée dans deux autres colonnes verticales de 0m,8o de haut sur 25 de diamètre placées aux deux côtés de la première colonne. Ces deux colonnes communiquent avec un tuyau horizontal qui communique avec le tuyau de dégagement de la fumée au dehors.
Au milieu de l'étuve ou sur l'un des côtés se trouve un massif en briques supportant une grille de 1 mètre carré.
Enfin, deux grandes tables, sur lesquelles on travaille les cuirs et des perches pour les suspendre, complètent le matériel de 1 etuve.
2. — Chauffage des bandes. — On allume sur la grille une corbeille de charbon de bois ; cette corbeille a 0m,55 de haut et de diamètre. Lorsque le charbon est bien allumé, on dispose les perches en forme de pyramide au-dessus de la grille et on y étend une venue de cuirs, c'est-à-dire 24 à 38 bandes. Pour étendre les peaux, on plie la tête sur la culée, en les pendant sur les perches; elles sont doublées et par conséquent pliées en 4 ; on met les pattes et la tète du côté du feu ; les bandes sont disposées de manière que les plus fortes soient les plus rapprochées du foyer, et les plus faibles les plus éloignées. Quand tous les cuirs sont placés sur les perches, les ouvriers sortent de l'étuve en refermant bien la porte ; ils laissent les cuirs s'échauffer un certain temps.
Pendant cette échauffe, les cuirs perdent leur humidité sous forme de vapeur épaisse et infecte. On ouvre la porte un quart d'heure après pour chasser la fumée. Lorsqu'il rentre trop de sel dans l'alunage, les peaux conservent beaucoup d'humidité, qui les fait pleurer ; il se produit plus de vapeur et la chauffe est plus longue.
On reconnaît qu'une bande est assez chauffée, lorsqu'on distingue une pointe de blanc qui s'étend sur le cuir en commençant par les pattes.
Lorsque les cuirs sont suffisamment chauffés, les ouvriers pénètrent dans l'étuve, n'ayant pour tout vêtement qu'un tablier court ; ils tirent les cuirs de dessus les perches et les étendent sur la table placée près de la chaudière. On met d'abord les cuirs
faibles qui se trouvent dessus les autres, et on place les cuirs les uns sur les autres ; on en forme une pile, les faibles dessous, les forts dessus, la chair en l'air et la culée du coté de la chaudière.
3. — Mise en suif. — La pile étant formée, on prend la première bande, on la plie en deux en ramenant la culée vers la tête, la chair en dehors, on la redouble en arrière. On trempe le gipon, formé par des morceaux de couverture de laine de 30 centimètres de longueur fortement liés à un manche de bois de 0ra,15 de long, dans la chaudière renfermant le suif à la température de 50 à GO degrés, et on le porte sur le cuir du côté de la chair jusqu'à ce que la quantité suffisante de suif pour nourrir la peau soit sur le cuir. Un demi-cuir consomme lk,500 de suif. On donne le suif d'abord sur la tète, puis on étend la peau dans toute sa longueur et on donne sur la culée en l'étendant avec soin. Quand on a donné le suif sur chair, on retourne la bande et on donne une couche sur lleur, sans tremper le gipon dans la chaudière, mais en se servant du suif resté après. Cette opération se fait par deux ouvriers qui s'aident mutuellement.
On porte la bande ainsi graissée sur une autre table, la chair en l'air, et où l'on empile toutes les peaux que l'on passe en suif comme il vient d'être dit. On les dispose de manière que la seconde ait le dos sur le ventre de la première ; la troisième aura le dos sur le ventre de la seconde et ainsi de suite.
On met une heure pour mettre en suif 30 bandes.
4. — Mise en suif au foulon. — La mise en suif des cuirs de Hongrie est des plus pénibles et menace souvent la santé des ouvriers. Ceux-ci respirent un air vicié renfermant beaucoup de vapeur d'eau de matières organiques diverses provenant des peaux, d'acide carbonique et d'oxyde de carbone provenant de la combustion de la grille, des fumées acres provenant de la fonte du suif, et une chaleur excessive. Ils sont obligés de prendre de grandes précautions, de sortir toutes les six minutes de l'étuve, c'est-à-dire après le passage de deux bandes en suif. Avant d'y entrer, ils ne doivent pas avoir mangé depuis deux heures, sans
LE H 0 N G R 0 Y A G E 349 quoi ils seraient exposés à des vomissements violents. Enfin ils sont exposés à une incommodité grave qu'ils nomment être pris d'étuve, et qui consiste à des tintements d'oreille et à une surdité qui dure tant qu'ils restent dans l'étuve.
Pour remédier à ces graves accidents, il ne manque pas de moyens que la routine seule empêche d'adopter, tels que le chauffage à la vapeur et la mise en suif au foulon.
Le Metteur en suif de M. Lepelley (1849) est trop compliqué pour être adopté d'une manière générale ; il en est de même de celui de Morel (1872). Jusqu'à ce jour dans les usines bien montées on s'est servi du foulon de M. Delpech, que nous avons décrit et dans lequel on met les cuirs sortant de la chauffe sur la grille. Les résultats sont excellents et la santé des ouvriers est protégée. Nous avons écarté tous les inconvénients, tout en ayant pour but la supériorité du cuir par l'emploi de la vapeur. Yoici d'ailleurs le procédé :
5. — Mise en suif à la vapeur. — Les cuirs au sortir du travail de grenier, que nous avons remplacé par un laminoir à plusieurs cylindres, nous les exposons à la température de 50 degrés dans une étuve chauffée à la vapeur disposée comme la tour américaine à sécher déjà décrite.
Les cuirs au sortir de l'étuve sont immédiatement accrochés en travers à des baguettes de bois ou de fer que Ton met en ligne dans une cuve carrée ayant 80 centimètres de hauteur, 3 mètres de longueur et 2 mètres à 2m,50 de largeur. On espace les cuirs de 1 centimètre environ; dans une cuve il peut y aller 90 cuirs. Dans cette cuve, on a préalablement fait fondre le suif au moyen d'un serpentin de vapeur et on le maintient aune température de 50 degrés d'une manière constante par un réglage convenable de l'admission de la vapeur. On laisse les cuirs tremper entièrement, pendant une heure, dans le suif chaud ; celui-ci pénètre au fur et à mesure dans l'intérieur de la peau, et d'autant mieux que la peau aura mieux été desséchée. Ce moyen n'a pas l'inconvénient du foulon, de briser les fibres du cuir, et il permet au suif de rentrer par la force capillaire de la peau, qui n'en prend que le strict nécessaire pour se saturer complètement.
Cette mise en suif est de beaucoup supérieure à l'ancienne ; les produits obtenus sont au moins aussi beaux et le travail n'est plus un supplice pour les ouvriers.
6. — Matières grasses employées. — On ne se sert pas du suif blanc qui est trop cber, on emploie des graisses dures provenant des résidus de la graisse de bœuf, des graisses de tripe, des graisses d'os, etc.
Ces derniers temps on a employé la paraffine, l'ozochérite, la vaseline, seules ou mélangées avec du suif ou des graisses molles. Ces matières dangereuses dans la nourriture des cuirs à œuvre, donnent de bons résultats pour le graissage des cuirs de Hongrie.
La paraffine se présente sous une forme solide, incolore, translucide, sans odeur ; elle fond, suivant sa qualité, entre 45 et 65 degrés.
La paraffine du boghead fond à 45
— de l'ozokérite — 03
— du pétrole — 61
— de la poi^ — 46
Son point d'ébullition est à 300. Sa densité 0,870. Cette substance est inaltérable à l'air et en présence des corps acides ou alcalins.
On mélange cette paraffine dans la proportion de 30 p. 100 avec le suif.
Comme cette substance est un peu raide dans le cuir, voici comment nous la préparons pour la rendre molle comme les corps gras : nous la cbaufïbns à 150 degrés dans une chaudière en fonte ayant 50 centimètres de diamètre sur 1 mètre de hauteur. On y fait passer un courant d'air chaud pendant une heure environ, la paraffine devient jaune brun, nous la mélangeons avec 30 p. 100 de suif et l'appliquons sur le cuir comme nous venons de le dire.
7. — Flambage- — On laisse les cuirs empilés sur la table pendant une heure pour leur faire boire leur suif. Pendant ce temps on jette une corbeille de charbon sur la grille qu'on laisse bien
LE HONGRQYAGE 351 allumer, et on couvre la pile de cuirs avec des toiles pour les protéger contre la trop grande chaleur. Ensuite, on passe les bandes d'un bout à l'autre au-dessus du feu, la fleur en l'air, puis on les remet en pile au fur et à mesure qu'elles sont passées au feu, sur la table qui est vide, la fleur en dessous. On couvre la pile avec des toiles et on laisse en cet état une demi-heure. Cette opération a pour but de mieux faire pénétrer le corps gras dans les fibres du cuir.
8. — Etuvage. — Le flambage est généralement remplacé par une exposition d'une demi-heure à une heure dans une étuve chauffée. Nous recommandons pour cela l'emploi de l'étuve chauffée à la vapeur à 50 degrés. La pénétration est plus régulière, moins dispendieuse et moins fatigante pour les ouvriers.
9. — ■ Mise au refroid. — Les cuirs au sortir de l'étuve ou du flambage sont empilés et restent une demi-heure; après ce temps, on les essuie de fleur et de chair avec un gipon sec, on les met à cheval sur des perches, la fleur en dessous, on les expose à l'air pour les faire sécher. Il faut éviter de les exposer au soleil. On les laisse un jour en cet état.
10. — Mise en pile. — On met les peaux en pile, on les y laisse quatre jours. On les pèse, on marque leur poids en chiffres romains sur la culée. On les met en pile, on les y laisse quatre à cinq jours et les cuirs sont prêts à être livrés au commerce.