II. MATIÈRES TANNANTES. ÉCORCES
Gomme nous l'avons dit, nul principe n'est aussi répandu dans le règne végétal que le tannin, et toutes les parties du monde sont peuplées d'espèces végétales tannifères spécialement propres aux cuirs et aux genres de travail auxquels on les soumet.
Les matières tannantes par excellence sont les écorces de chênes par lesquelles nous allons commencer notre étude.
1. — Chênes (Quercus). — Arbres de la famille des cupulifères. On compte plus de 280 variétés de chênes. Les 11 variétés qui croissent en France et en Algérie se divisent en deux groupes : le premier comprend les chênes à feuilles caduques et le second les chênes à feuilles alternées.
Le chêne rouvre est le plus connu et le plus important; on en connaît deux variétés : 1° le chêne à glands sessiles(Q. sessiliflora), appelé vulgairement chêne à grappes, chêne rouge, chêne mâle ; 2° le chêne pédonculé (Q. peduncalata), appelé aussi chêne femelle, chêne gravelin, chêne blanc. Il existe des différences sensibles entre ces deux chênes; le chêne sessile donne 2,52d'écorce p. 100 de bois, tandis que le chêne pédonculé n'en donne que 1,90 p. 100; le premier est plus riche en tannin que le second.
Le chêne yeuse (Q. ilex) , le chêne tauzin (Q. tauzza), le chêne (Q. cerris), le chêne fontanes (Q. fontanesiï), le chêne afarez cerris (Q. castanœfolia), le chêne ballote (Q. ballota)\\e chêne liège (Q. sube?*), le chêne kermès (Q. coccifera), le chêne velani (Q. œgilops), le chêne quercitron (Q. tinctoria), etc., sont les principales variétés exploitées en France.
Ces chênes sont traités par la méthode du taillis simple; les bois en taillis donnent des écorces plus estimées que les bois en futaies ou massifs. Suivant que les chênes sont en forêts serrées ou à jour, le titre en tannin varie. Tandis que dans les bois serrés les écorces titrent 14,50 de tannin, dans les bois à jour elles titrent 15,80 et plus. Dans les marchés, 3 bottes d'écorces de futaie ne valent que 2 bottes d'écorce fine ou de taillis. Si 100 bottes de fines écorces pèsent 1700 kilos, 100 bottes de grosses écorces
de futaie pèseront près de 3000 kilos ; il en résulte donc que, donnant à prix égal 3 bottes pour 2, il faut en réalité 4500 kilos de grosse écorce pour produire à l'exploitant la même somme que produiraient 1700 kilos d'écorce de taillis. Le transport coûtera le double plus cher. •
Dans tous pays, la meilleure écorce est celle récoltée sur des taillis de vingt à trente ans.
Nous rappellerons ici que les coupes se font tous les vingt ans en moyenne et se divisent en cinq catégories : la souille, le taillis, le baliveau, les modernes et les anciens. La souille n'a pas d'âge, elle naît, elle meurt. Le taillis est coupé à partir de vingt ans. Plus jeune, le taillis donne moins de volume, de poids et de qualité; plus vieux, il donne une écorce trop rugueuse, à la base surtout, déjà recouverte d'une enveloppe sans valeur, nuisible même puisqu'elle absorbe le tannin contenu dans la souche intérieure. Malgré tous les avantages de Fécorçage des taillis, on n'en exploite que le tiers; le reste est emprunté aux modernes et aux anciens.
Un sol humide donne une écorce mince et légère ne renfermant que peu de tannin. Les sols siliceux sont plus favorables à l'écorce que les sols calcaires et argileux.
Les terrains secs, en pente, exposés au midi, donnent une écorce épaisse et pesante d'une nuance argentée claire, ayant un fort degré en tannin, et très estimée dans le commerce.
Prise sur des brins droits, lisses, élancés, elle vaut mieux que sur des brins tors et noueux, sur le tronc que sur les branches; sa qualité A arie de tige à tige, et pour une même tige suivant la hauteur. La quantité de tannin augmente delà périphérie au centre de l'arbre; le cœur du bois renferme beaucoup plus de tannin que les couches extérieures. Il en est de même de l'écorce. WolfT a trouvé :
Tannin p. 100
Age
Ecorce rugueuse et grossière avec la couche
53 ans.
Couche du liber de la vieille écorce
Couche interne
Couche externe et interne
DU TANNIN ET DES MATIÈRES T A N NANTES Si
Le développement de l'écorce suit une progression régulière et croissante jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, après lequel il se ralentit, pour reprendre ensuite d'une manière ir régulière.
La croissance de l'écorce est plus active à l'exposition sud qu'à l'exposition nord, où elle s'accroît annuellement de un dixième en épaisseur.
Les variétés d'une même espèce de chêne amènent des différences sensibles dans la richesse en tannin de l'écorce.
Les écorces sont plus riches au printemps qu'en hiver. Ainsi, deux jets de la même souche ont été écorcés en hiver, et deux autres au printemps suivant; l'écorce d'hiver titrait: tannin, 8,575 et acide gallique 1,425; l'écorce de printemps titrait : 8,690 de tannin et 1,89 d'acide gallique.
2. — Écorçage. — L'écorçage naturel a lieu au printemps, du 15 avril au 15 juin, c'est-à-dire au moment où la sève entre en circulation en cheminant entre le bois et l'écorce ; elle dissout les éléments en contact pour se livrer passage et élaborer, pendant le surplus de la belle saison, les deux nouvelles couches ligneuse et corticale, qui adhéreront complètement l'une à l'autre au retour de l'hiver.
C'est le temps de la cessation de cette adhérence que l'on choisit, lorsque le cambium (tissu qui sépare l'écorce du bois) est encore peu résistant, et que ses cellules nouvellement développées peuvent être facilement brisées.
Cette méthode d'écorçage dépend entièrement du mouvement de la sève que différentes circonstances peuvent ralentir, arrêter ou accélérer. Ainsi, il est impossible d'écorcer au brouillard^ après la gelée, après un changement brusque de température ; la grêle, les chenilles, les hannetons et tout ce qui peut détruire les feuilles ou supprimer leurs fonctions sont autant de causes qui nuisent au détachement de l'écorce.
On reconnaît qu'il est temps de procéder à l'écorcement quand on voit que les boutons commencent à gonfler, à s'ouvrir et à laisser apparaître les premières feuilles. On peut, à la rigueur, continuer jusqu'à l'épanouissement des feuilles, mais l'écorce est plus difficile à détacher, et la quantité de tannin qu'elle contient
est moins grande : elle perd par conséquent de sa valeur. Ce qui n'a pu être écorce jusque-là estécorcé à la seconde sève, qui a lieu vers le mois d'août, en même temps que la coupe des bois de charbonnage; mais, malgré la bonté de l'écorce que l'on obtient ainsi, on le pratique peu, parce que les rejets ne pouvant mûrir suffisamment leur bois avant l'hiver, il en résulte une perte pour l'avenir.
On procède à l'écorçagc par un temps doux et humide et en l'absence de vents du nord et de l'est. Le matin est plus favorable que la soirée : l'écorce se détache mieux.
L'écorçage des bois s'effectue sur pied ou après abatage.
3. — Écorçage sur pied. — On pratique deux incisions circulaires, l'une au pied de l'arbre et l'autre à lm,50 ou 2 mètres audessus. Puis, au moyen de l'écorceur, sorte de spatule en bois, en fer ou en os, on fend l'écorce verticalement d'une incision à l'autre de façon à former un certain nombre de lanières. On glisse l'écorceur entre le bois et l'écorce, pour en détacher une extrémité, puis, en la tirant à soi, l'écorce se détache d'elle-même.
L'arbre est ensuite abattu, et sa partie supérieure, ainsi que les branchages, s'écorcent comme les bois abattus au préalable. On doit veiller à ce que les souches ne soient ni écuissées, ni éclatées. On dit qu'un arbre est écuissé lorsqu'il s'est rompu ou qu'il a éclaté pendant l'abatage. Le plus souvent, les souches sont écuissées lorsqu'on veut faire tomber un arbre avant de l'avoir assez coupé à la coignée.
Ce procédé permet à l'ouvrier de choisir les jours et heures favorables au mouvement de la sève, mais il ruine la souche de l'arbre du brin ou du rejet qu'on vient de dépouiller, en sorte que la production des rejets en souche est rendue impossible : aussi l'administration des forêts interdit-elle généralement ce système. L'article 36 et l'article 40 du code forestier renferment les peines imposées.
4. — Écorçage après abatage. — Dans ce système, l'abatage les arbres se fait préalablement, et pour être bien compris et ne pas avoir d'encombrements, on divise la coupe en chantiers.
Chaque chantier est desservi par quatre bûcherons qui n'abattent à la fois que le nombre d'arbres qui pourront être écorcés dans la journée.
Pour abattre les taillis, les bûcherons commencent par couper les brins rez terre, les uns après les autres. Ceux qui ont plus de 10 centimètres de diamètre sont abattus à la hache ; les menus branchages le sont avec la serpette. On coupe le plus près possible de terre en donnant à la souche une forme telle que les eaux pluviales ne puissent trouver des cavités pour s'y loger ; on doit obliquer la section à l'horizon. Si, le taillis provient de souches déjà vieilles ou si l'essence ne bourgeonne pas facilement, on doit couper au-dessus du premier nœud de l'exploitation antérieure ; dans le cas contraire, on coupe entre deux terres. Un perfectionnement a été introduit dans le système d'abatage et de tronçonnage en 1883 par M. Arbey ; nous voulons parler de la scie à action directe de la vapeur.
Elle consiste en un cylindre à vapeur de petit diamètre et à longue course, attaché à un bâti léger en fer forgé sur lequel il est disposé de manière à pivoter sur un centre ; le mouvement de pivotage est imprimé au moyen d'une roue à main, tournant un filet de vis qui s'engrène dans un quart de cercle fondu à l'arrière du cylindre.
La lame est fixée immédiatement au bout de la tige du piston, que l'on fait marcher droit au moyen de guides, et les dents de cette lame sont couchées de manière qu'elles ne coupent que pendant la course de rentrée. La scie travaille donc par traction. Au moyen de cette disposition fort simple, on peut se servir de scies de longueur de 2m,50 à 3 mètres, sans appareil de tension parce que sa propre coupe est suffisante pour guider la scie en droite ligne. La vapeur est produite par une locomobile ou une chaudière portative légère et conduite à la scie par un tuyau flexible. On peut abattre 40 arbres de 1 mètre de diamètre en une journée de 10 heures.
On débite le bois abattu en billes d'une longueur de 1 à 2 mètres.
On place ensuite chacune de ces billes sur un chevalet formé de deux barres parallèles, dont chacune porte à sa partie supé-
rieure un cran formé de deux chevilles pour maintenir la tige au repos pendant l'écorccment.
On incise la circonférence de lm,25 en lm,25, puis longitudinalenient de 30 en 30 centimètres au moyen de l'écorceur.
Cei instrument varie de forme suivant les localités. Quelques , bûcherons emploient un tibia de cheval, aminci
J| à l'une de ses extrémités et portant à l'autre
Jil une lame tranchante avec laquelle on fait les
I I I incisions. D'autres fois on emploie une lame en
nP^ fer montée sur un manche, en forme de losange,
ayant 0m,40 de long sur 3 centimètres de lar- [J geur (fig. 11).
Pig u Kcorceur. ^es incisions étant faites, on introduit sous l'écorce l'extrémité de l'instrument pour en détacher une portion, puis en tirant à soi on la détache sur toute la longueur. Par suite de l'élasticité de l'écorce fraîche, elle se roule sur elle-même et forme un cylindre creux.
Quant aux bois noueux et de forme irrégulière, ou aux brins très minces, on arrive à les dépouiller en les frappant à l'aide d'un maillet ; les écorces ainsi obtenues, appelées taquettes, sont de qualité inférieure.
5. — Séchage des écorces en sève. — On étale l'écorce ainsi obtenue sur le sol à la surface duquel on a préalablement mis des brindilles, des bourrées appelées catins, pour éviter l'humidité de la terre. La surface intérieure doit être préservée de la pluie, on la tourne du côté de la terre, et les catins en pente de façon qu'elle glisse dessus l'écorce.
On doit mettre le garni, c'est-à-dire l'écorce provenant des branches, les catins, c'est-à-dire les petits morceaux d'écorce, dans les fourreaux ou parements, c'est ainsi qu'on appelle les écorces coupées de longueur, lesquels doivent être placés sur des morceaux de bois écorcés, un gros et un petit, afin qu'il y ait de la pente et de l'air ; le tout recouvert par deux ou trois rangs de gros fourreaux qui, formant comme une espèce de gouttière, protégeraient l'ime du tas d'écorce.
Depuis quelques années, on a adopté le système de séchage
sur des grilles, c'est-à-dire qu'on empile les écorces vertes sur des rayons. Ces rayons ne sont que des perches supportées par des piquets fichés en terre. Ces perches forment un plan incliné sur lequel on dépose les écorces à la main, la partie convexe tournée en dessus, de sorte que la pluie, si pluie il y a, ne fait que glisser sur cette surface lisse et ne peut nullement endommager l'écorce. On laisse un certain espace entre les lits consécutifs d'écorces, ce qui permet à l'air de circuler dans l'intérieur et de commencer la dessication des rangées. Dès qu'il fait soleil, on transporte les deux perches qui forment un rayon dans un emplacement convenable, généralement contre un chêne ; on retourne l'écorce, la partie concave en dessus. Dans cette position, et avec l'avance qu'elle avait déjà prise en grilles, en quelques heures de chaleur, la sève se coagule et emprisonne le tannin à l'intérieur de l'écorce. Si l'on est surpris par le mauvais temps avant que l'écorce ne soit entièrement sèche, on replace l'écorce dans sa position primitive sur les rayons et on remet le tout en grille.
La sèche est terminée en deux ou trois jours ; lorsque le temps est favorable, vingt-quatre heures suffisent. On ne doit pas laisser séjourner l'écorce 8 à 10 jours, comme cela se pratique assez souvent, parce qu'alors elle noircit ou se tache, ce qui lui fait perdre sa qualité.
6. — Meulage des écorces. — Le meulage des écorces se pratique en Espagne, en Afrique, et dans les Pyrénées. Les écorces étant sèches, on choisit un emplacement à l'abri des courants d'eau et des vents violents, on dispose sur la terre une couche de branches d'arbres sèches de 15 à 20 centimètres d'épaisseur, puis on entasse l'écorce dessus de manière à former une meule ronde analogue à celles que l'on fait pour la paille. On superpose les écorces les unes sur les autres en les écrasant avec les pieds au fur et à mesure que la meule monte. On garde à part les écorces les plus fortes, les plus longues et les plus larges qu'on a eu soin de maintenir plates en y mettant un poids dessus dès qu'elles sont levées de l'arbre. On couvre avec ces écorces plates la meule terminée et mise en pointe, à la manière d'une toiture en ardoise. On passe dessus cette, toiture des cordes aux extrémités
desquelles on attache des pierres, pour la maintenir et la consolider. Enfin, on recouvre cette toiture avec des branches d'arbres.
Pour la vente, on choisit autant que possible un temps sec, on concasse l'écorce avec des bâtons ou un maillet et on la met en sacs pour la transporter.
Ce mode de façonnage des écorces présente les avantages suivants : 1° sèche rapide ; 2° écorces levées vite au moment de la sève ; 3° bonne conservation ; pas d'emplacement à fournir.
7. — Bottelage des écorces. — Les écorces sèches, ce que I on reconnaît à leur friabilité et à leur cassure, sont raclées pour enlever les substances étrangères, mousses, lichens, etc., puis liées en bottes de lm,17 de tour sur lm,17 de long et pesant 15 à 18 kilos. On empile les bottes en forêt sous des arbres touffus et pour plus de précautions, on les recouvre avec de grandes bâches, pour les mettre à l'abri des intempéries de la saison.
Les écorces se vendent suivant les pays, aux 100 ou aux 1000 kilos, ou aux 104 bottes pour 100 bottes. On admet comme prix moyen 105 à 110 francs les 1000 kilos, et 150 à 160 francs les 104 bottes.
8. — Rendement en écorces. — Un hectare de taillis de chêne âgé de 20 ans produit :
Dans un mauvais sol 6 stères de bois.
— médiocre 11 —
— excellent 15 —
Yoici maintenant le rendement en écorce d'un stère de différent* bois :
1 stère de bois à charbon donne 45 kilos d'écorce.
— bois de moule. ... 60 —
— bois à échalas. ... 65 —
— bois de perches. ... 70 —
Ceci s'applique aux chênes rouvre et pédonculé qui fournissent les quatre cinquièmes des écorces de France. Le stère de taillis de vingt à vingt-cinq ans pèse vert 350 kilos, il fournit 75 kilos d'écorce verte.
DU TANNIN ET DES MAJIÈRES TANNANTES 57
La dessiccation de l'écorce lui fait perdre la moitié de son poids. Le chêne tauzin fournit 125 kilos d'écorce par stère du poids de 500 kilos.
L'enlèvement de 1 ecorce diminue le volume des bois à proportion de son épaisseur; en moyenne entre un cinquième et un septième du volume du bois ; pour le chêne tauzin elle s'élève à un quart. La diminution de poids des bois écorcés est égale du un vingtième au un vingt-cinquième.
Le coût de l'écorçage de 1000 kilos d'écorces est de 30 francs.
9. — Qualité des écorces. — L'écorce de bonne qualité est blanche, lisse et brillante à l'extérieur ; rougeâtre et rugueuse à sa surface intérieure. La cassure en est blanchâtre. Le liber et l'épiderme doivent être aussi minces que possible.
On classe les écorces en 4 variétés : l'écorce jaune, l'écorce rouge, l'écorce blanche et l'écorce noire, tirées de la teinte de la cassure.
La jaune est la meilleure sous tous les rapports, vient ensuite la rouge, puis la blanche. L'écorce noire provient du collet et du bas du tronc ; elle est toujours supérieure à celle de la tige proprement dite et des branches, et on la mélange souvent avec l'écorce blanche pour renforcer la qualité de celle-ci. Ces qualités sont produites principalement par le chêne yeuse.
Les écorces 'exposées au sud sont les plus denses.
La densité de l'écorce blanche est de 0,970
— — rouge — 0,978
— — jaune — 0,982
— — noire — 0,985
Comme richesse en tannin ces écorces ont donné :
Ecorce blanche 5,50 p. 100 de tannin.
— rouge 6,75 —
— jaune 7,50 —
— noire 8,20 —
10. — Écorçage à la vapeur. — L'écorçage naturel est soumis à tous les caprices du temps et à une foule de circonstances peu favorables ; le temps de l'écorçage est limité et est relativement
court ; les bois noueux, les menus branchages sont difficiles à décortiquer, etc. En face de ces difficultés, on a cherché le moyen de pouvoir écorcer toute l'année et applicable à toutes les parties de l'arbre.
Le premier essai dans ce sens est dû à M. G. Maître, à Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or), en 1864. Il eut l'idée de détruire l'adhérence de l'écorce et du bois au moyen de la vapeur d'eau saturée dans des récipients clos. A l'exposition de 1867, M. Maître démontra publiquement que la décortication artificielle était possible.
En 1876, une commission pour l'expérimentation de l'écorçage des bois par la chaleur, sous la présidence de.M. Meynier, administrateur des forêts de l'Etat, entreprit de faire des expériences sur l'écorçage par la vapeur ; elle arriva aux conclusions suivantes :
1° On peut écorcer en toute saison du chêne de toutes dimensions dont l'abatage remonte à un, deux ou trois mois ; 2° l'écorçage à la vapeur est d'un prix supérieur à l'écorçage en sève ; 3° les écorces à la vapeur sont moins riches en tannin que les écorces ordinaires
M. de Nomaison perfectionna l'appareil de Maître et le rendit pratique et transportable.
Pour lui, l'action de la vapeur n'a d'autre but que de dilater l'écorce, qui se dilate davantage que le bois, tandis que Maître pensait que la vapeur devait dissoudre quelques principes solubles et c'est pourquoi il employait la vapeur d'eau saturée.
Le premier perfectionnement de M. de Nomaison fut de relever cette erreur et par suite de faire agir la vapeur sèche sur le bois à décortiquer. Il adopta la température de 170° comme étant la plus avantageuse pour l'écorçage et la moins nuisible au tannin et au bois.
L'appareil se compose de deux parties : le générateur de vapeur et le réservoir dans lequel on introduit les bois à traiter.
Le générateur de vapeur est une chaudière tubulaire verticale de lm,30 de hauteur et 0m,70 de diamètre. Il est muni d'une boîte de fumée et d'une cheminée de 1 mètre de long. Un réservoir d'eau entoure la boite à fumée, ce qui permet d'alimenter avec
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de Feau chaude. Le foyer est intérieur ; l'eau descend jusqu'au fond et l'entoure complètement. La partie tabulaire est composée de GO tubes donnant au total une surface de sept mètres ; ces tubes reçoivent l'action directe des flammes du foyer qui viennent lécher toute leur surface, en produisant par là, sous un petit volume, une quantité considérable de vapeur. Ce générateur vaporise 500 à 600 litres d'eau par jour en dépensant t stère de bois comme combustible ; il est très léger, il ne pèse que 250 kilos ce qui le rend facilement transportable au moyen de deux barres tenues par deux hommes ; pour les grandes distances on le suspend par ses tourillons à un chariot à deux roues.
La vapeur produite passe dans un surchauffeur, sorte de boîte en cuivre disposée au-dessus des tubes de chauffe, où elle est surchauffée et d'où elle passe dans les réservoirs.
Les réservoirs sont des cuves dans lesquelles on met le bois à écorcer, elles sont cylindriques, en bois ou en tôle. Leurs dimensions varient avec la longueur du bois à écorcer ; on peut leur donner lm,20 jusqu'à 5 mètres ; si on augmente la longueur, il faut diminuer le diamètre de façon que la capacité de ces cuves reste constante : 1 mètre cube.
Les cuves, au nombre de trois ou de quatre, sont disposées symétriquement autour du générateur sur des chevalets avec une légère inclinaison pour laisser s'écouler, par une petite ouverture les liquides formés par l'action de la chaleur sur le bois. Le tube amenant la vapeur, aboutit à la partie inférieure de chacune d'elles. La pression est de 4 à 5 atmosphères.
On introduit dans chaque cuve 700 décistères de bois qu'on a préalablement incisé longitudinalement au moyen d'une serpette. Chaque opération dure une heure et demie ; la première de chaque jour dure plus longtemps, deux heures, par suite de l'absorption de la vapeur par le bois des cuves. L'opération une fois commencée marche d'une manière continue. Quand la première cuve est vidée, on la remplit de bois nouveau et on passe à la suivante qui se trouve prête, puis à la troisième, et ainsi de suite. •
On reconnaît que le bois est à point, dès qu'il s'écoule du jus et que la vapeur commence à s'échapper par les joints. On enlève les bois des cuves et on procède à Técorçage comme à
l'ordinaire. 3 hommes et 1 femme ou 1 enfant composent une équipe pour le fonctionnement de l'appareil : 1 homme s'occupe du remplissage et de la vidange, les 2 autres et l'aide écorcent les huches sur le chevalet.
Une cuve exige un quart d'heure pour être écorcée. En un jour l'équipe peut écorcer 10 à 12 stères de hois et produire 7 à 800 kilos d'écorce.
L'écorce ainsi obtenue est blanche et très nette. Le bois est mat, sans filaments, sans gerçures. Les produits sont moins humides et par conséquent plus faciles à sécher que sous l'action de la sève.
On fait sécher l'écorce à l'air libre, sous des hangars, sur des treillages, soit au moyen d'un fourneau à air chaud, soit au moyen d'une étuve chauffée à la vapeur, soit enfin sur des treillis à courants d'air. Le meilleur moyen de sécher l'écorce et le plus économique est de la laisser à l'air libre, sur des grilles formées avec des perches, et d'attendre qu'elle soit sèche. On ne doit pas faire sécher en décembre et en janvier.
Le prix de l'écorçage à la vapeur surchauffée est de 25 francs les 1000 kilos d'écorce.
Le rendement est de 4 bottes par stère.
Yoici le prix de revient de l'opération en comptant le prix du stère de bois à 14 francs :
Frais d'approche du bois coupé à l'appareil, 25 stères à 0 fr. 30
par stère 7,50
Combustible (bois ou charbon) ' ~. 10,00
Eau, chargement et transport 3,75
Main-d'œuvre, écorçage complet 18,13
Séchage et liage (200 harts à 0 fr. 00 le 100) 1,20
25 stères se réduisent à 22, donc perte de 3, à 14 francs 42,00
1 franc de moins value par stère décortiqué 22,00
Total des frais. . . . 104,58 On obtient 100 bottes d'écorce valant 200,00
Différence au profit de l'opération 95.42
Soit 3 fr. 82 par stère.
Des expériences comparatives sur le tannage avec Técorcevapeur ne laissent aucun doute sur l'aptitude réelle de cette
écorce obtenue par le nouveau procédé. Seule la teneur en tannin est un peu inférieure, ainsi qu'il résulte de l'analyse de M. Mùntz :
» Ecorce en sève. Écorce à la vapeur.
Tannin 8,55 7,53
Matière sucrée 1,27 1,49
Pectine, matières extractives et salines. 3,54 6,96
Matières cellulosiques, pectose, etc. . . 86,64 84,22
11. — Conservation des écorces. — Les écorces doivent être emmagasinées dans des magasins au rez-de-chaussée, bien fermés, en ayant soin d'éviter l'humidité du sol en le recouvrant soit de fagots, de perches ou de planches, ou au premier étage, lorsque les dispositions de la tannerie permettent d'avoir des greniers, en ayant la précaution d'éviter le contact de la tuile. On doit à tout prix éviter l'humidité ou l'air humide ; nous avons dit, dans le chapitre relatif aux propriétés du tannin, que ce dernier s'altérait et se détruisait dans ces conditions.
Voici quelques expériences qui démontreront l'utilité d'un bon emmagasinage :
1° Une écorce de chône de la Sologne contenait :
En février 1879, 12 p. 100 de tannin et 5,2 de matières extractives.
En juin 1880, 6,9 de tannin et 5,8 de matières extractives. En seize mois, cette écorce avait perdu 5,1 p. 100 de tanniu. 2° Une écorce de chêne vert d'Afrique titrait :
14,8 p. 100 de tannin en novembre 1878. 10,6 — — en avril 1879.
8,75 — — en janvier 1880.
Perte en quatorze mois, 6,05 de tannin, soit 40 p. 100.
Une écorce contenant 8,44 p. 100 de tannin ayant subi l'action de la pluie, et emmagasinée dans un endroit sec, ne contenait plus au bout de deux mois que 5,3 p. 100 de tannin; des écorces du même titre rentrées humides ne donnaient plus que 3,5 p. 100 ; un lot d'écorces conservé dans un lieu humide ou mal aéré ne contenait plus au bout de trois mois que 2,6 p. 100 de tannin. L'aérage est très utile à la conservation ; ainsi, des écorces récoltées dans de bonnes conditions et conservées dans un grenier sec mais
pas aéré ne renfermaient au bout de trois mois que 5,5 p. 100 de tannin. Nous avons entrepris une série d'expériences que nous résumons dans le tableau suivant :