I. TRAVAIL DE RIVIÈRE
Le travail de rivière consiste dans les opérations préparatoires destinées à amener les peaux à être propres à subir le tannage . Les opérations principales sont : le lavage, le décrottage, le trempage, le desseignage, le reverdissage, le gonflement ou échauffe, le dépilage, l'écharnage et la basserie.
1. — Peaux fraîches ou vertes. — On débarrasse ces peaux des parties inutiles, des émouchets, telles que cornes, sabots, onglons, crânes, puis on les met tremper dans de l'eau claire et douce pour détremper le sang, la crotte et autres corps étrangers qui les souillent toujours. Une heure ou deux suffisent pour les peaux ordinaires provenant d'un bon abat; lorsqu'elles sont chargées de crotte il faut quatre ou six heures. Quelques tanneurs les mettent le soir au bassin et les relèvent le lendemain matin pour les décrotter. C'est une louable habitude, car les peaux gonflent considérablement; elles se purgent bien et les chairs sont blanches.
Le bassin est un réservoir en maçonnerie enduite de ciment portland ayant 3 ou 4 mètres de long sur autant de large et 1 mètre de profond ; ce bassin est creusé en terre et ne dépasse que de quelques centimètres le plancher pavé ou cimenté de la pièce où se fait le travail. La disposition carrée des bassins n'est pas très recommandable, à cause des immondices qui se logent constamment dans les angles ; la forme de baignoire est la plus propice ou bien on arrondit les angles par des quarts de cercle
de 80 centimètres de diamètre. L'eau arrive dans ce bassin par la partie supérieure et se décharge par le fond au moyen d'une bonde conique percée dans un morceau de bois cimenté au fond cl à l'angle du bassin; on ferme la bonde par une tige de bois conique.
L'eau de trempage du bassin doit être toujours à la même température autant que possible; les changements de température dilatent et contractent successivement et à de courts intervalles le tissu de la peau qui s'énerve, s'appauvrit et donne un cuir moins solide. C'est pourquoi le travail dans les rivières, c'est-à-dire le trempage des peaux que l'on jette à toute heure dans les courants d'eau plus ou moins boueux, doit être abandonné complètement. L'eau qui arrive dans les bassins peut être froide ou chaude, pourvu que sa température soit régulière : nous donnons préférence à l'eau à 15 ou 20 degrés.
Dans certaines tanneries importantes, trois bassins communiquent entre eux par leur partie inférieure ; l'eau arrive constamment dans le premier bassin et s'écoule de même du dernier. Les peaux sont mises successivement dans le dernier, dans le moyen et dans le premier.
Le décrottage se fait sur le chevalet au moyen du couteau demirond ayant le tranchant de la lame émoussé.
Les peaux sont mises à tremper de nouveau une heure, puis levées et égouttées pendant six heures.
2. — Reverdissage des peaux sèches. — Les peaux sèches ont besoin de rester longtemps dans l'eau pour reprendre leur état primitif et recouvrir le degré de souplesse convenable.
On les fait tremper quelques jours dans les bassins, trois jours en moyenne, on les retire de Feau et on leur donne un bon coup de fer sur le chevalet.
Le coup de fer se donne avec le couteau rond. Pour opérer, l'ouvrier étend sa peau sur le chevalet, le poil en dessous, puis, saisissant le couteau par les deux poignées, il le pousse de haut en bas sur la peau en appuyant plus ou moins fortement sur les parties dures ou molles. C'est l'opération appelée carmittage. On donne une ou plusieurs passes suivant les cas, On plonge les
peaux dans un bassin rempli d'eau maintenue à 20 degrés de température au moyen d'un échappement de vapeur. Tous les deux jours on change Feau du bassin pour éviter toute corruption dangereuse au tissa de la peau. Quinze ou seize jours suffisent pour ramener les peaux de grosseur moyenne et dix-huit ou vingt jours pour les plus grosses. A Givet, les peaux sont lavées chaque jour et reçoivent un coup de fer ou deux pendant la période du trempage. L'inconvénient de ce procédé est que les coups de fer détruisent et creusent le nerf de la peau.
Il en est de même de tous les moyens mécaniques employés pour faire revenir de force les peaux sèches, telles que : le foulon à dames, qui assomme le nerf de la peau, l'écrase, et casse les fibres; le tonneau à chevilles, qui affaiblit le cuir et le creuse; le foulage à la bigorne, qui creuse les flancs, et les rouleaux à dents, qui agissent de même. Le tissu est brisé, il perd de sa force et de son élasticité, et cela est si vrai que les peaux ainsi préparées n'ont pas de corps et une fois tannées, le cuir qui en résulte est étique, plat, sans rapport et supporte peu la nourriture.
On doit rejeter avec conviction le reverdissage par les confits ou ramollissage, consistant à employer pour la trempe une eau croupie datant de plusieurs années, et renouvelée seulement d'une manière presque insensible, c'est-à-dire de la quantité d'eau fraîche égale à celle qui a été absorbée par les peaux.
Les peaux sont' laissées dans ce bassin en putréfaction jusqu'à ce qu'elles soient complètement ramollies. Cette eau agit plus promptement que l'eau claire à raison de la fermentation putride engendrée comme nous l'avons dit par les microbes septogènes. Les peaux se piquent le plus généralement par l'action même de cette eau corrompue et elles ne peuvent y être laissées le temps nécessaire pour acquérir toute la souplesse voulue sans que la fleur soit profondément altérée. De plus, l'odeur infecte qui se dégage de ces confits est nuisible à la santé des ouvriers. Le foulage dans le tonneau fermé présente les mêmes inconvénients.
La mise en pile des peaux après écraminage, alternativement avec le trempage, est trop longue et demande une surveillance trop active pour être menée à bien.
Le meilleur de tous les moyens consiste à laisser la peau reve-
nir d'elle-même dans une eau claire et renouvelée tous les deux jours, à la température tiède, 20 à 25 degrés. Nous conseillons d'ajouter à cette, eau un antiseptique, du biodure de mercure, à raison de 10 grammes par mètre cube d'eau, pour empêcher toute putréfaction ; quinze ou vingt jours suffisent.
Un autre procédé recommandable que nous avons vu employer consiste à laisser tremper les peaux 'pendant vingt-quatre heures dans l'eau à 30 degrés ; on les retire, on les laisse égoutter quelques heures, puis on les trempe dans l'eau fraîche vingt-quatre heures. Au bout de ce temps on les plonge vingt minutes dans de l'eau tiède à 60 degrés, puis on fait subir une dernière immersion dans l'eau à 30 degrés. Au bout de quatre jours les peaux sont en état de passer à la chaux.
\ï échauffe naturelle est très employée pour faire revenir les gros cuirs. Pour cela, on les laisse tremper vingt-quatre heures dans l'eau froide, on lave les chairs et on rince le poil, on laisse égoutter en pile quatre ou cinq heures en plaçant les peaux pliées en deux, le poil en dehors, dos sur dos. On les porte ensuite dans la pièce de l'échauffé (voir Débourrage à réchauffe) , dans laquelle on les pend, la culée d'un côté et la tête de l'autre, plusieurs les unes sur les autres si on le désire. On laisse les peaux dans cet état jusqu'à l'apparition de l'échauffé. On les arrose d'eau fraîche avec un arrosoir de jardin muni de sa pomme, on les remet à l'échauffé, et ainsi jusqu'à trois arrosages. On les remet dans l'eau fraîche, on leur donne un coup de fer sur les parties les plus dures, si besoin est, et on les remet à l'échauffé pour les dépiler comme nous le décrirons ci-après.
On a proposé différents procédés pour activer le reverdissage, que nous ne signalons que pour mettre en garde les tanneurs contre leurs funestes résultats : 1° la mise en pontée avec la chaux du côté de la chair désorganise le tissu et creuse la peau ; 2° les alcalis caustiques ou carbonates agissent de même; 3° l'emploi du sang, quoique donnant de bons résultats par rapport à la peau, présente les plus grands dangers pour les ouvriers qui le manipulent.
Nous avons recommandé dans plusieurs tanneries l'addition de 3 p. 100 de sulfure de sodium (résidu des fabriques de soude) à l'eau, trempage pour augmenter la rapidité du reverdissage.
3. — Reverdissage des peaux salées. — Les peaux simplement salées sont mises à tremper dans des bassins à la manière des peaux fraîches en renouvelant l'eau de temps en temps pour dissoudre et entraîner le sel : quarante-huit heures suffisent pour les ramener comme les peaux vertes ; on les traite ensuite de la même manière que ces dernières.
Les peaux salées et sèches subissent [des trempages pour enlever le sel, on change d'eau plusieurs fois pour bien extraire tout le sel en prenant la précaution de rincer les peaux avant de les mettre dans une eau nouvelle ; après cela elles subissent les mêmes opérations que les peaux sèches.
C'est à ce moment que le tanneur reconnaîtra le bon ou le mauvais salage des peaux qu'il aura achetées. Ainsi un cuir de bœuf salé de 40 kilos, après la trempe, le reverdissage, l'égraminage et l'égouttage doit augmenter de 6 à 7 kilos. Le cuir reprend l'eau que le sel lui a fait perdre. Lorsque le salage aura été fait en cuve, une même peau, du même poids, n'augmentera que de 2 kilos environ après les mêmes opérations.
Comme règle, un cuir devra augmenter de 3 p. 100 après le reverdissage lorsque le salage aura été rationnel et honnête. Un cuir salé en cuve n'augmentera que de une demie p. 100.
Les cuirs plombés, c'est-à-dire chargés en cuves avec des substances lourdes, perdront jusqu'à 2 p. 100 de leur poids primitif.
Les cuirs en poil, chargés pendant le salage au sulfate de baryte ou à la poudre de schiver spalt, devront être foulés à grande eau dans le bassin, puiségouttés et pesés.