III. — PEAUX DIVERSES EMPLOYÉES AU TANNAGE ET LEURS USAGES
1 . — Peaux de mammifères. — Les peaux employées en tannerie sont généralement empruntées aux mammifères. Les peaux de bœuf et de buffle sont destinées pour la fabrication des cuirs forts employés pour semelles. Pour cet usage, la peau du buffle est inférieure à celle du bœuf. Les buffles préparés à l'huile servent pour les équipements militaires et comme cuirs à rasoir.
Les peaux de vache et de veau donnent des cuirs mous, désignés dans le commerce sous le nom de cuirs à œuvre ou molleterie. On en confectionne des bottes et des empeignes pour les chaussures d'hommes. Les peaux de jeunes veaux servent pour les chaussures de femmes.
Les vachettes des Indes s'emploient pour la fabrication des ceinturons et comme cuir à baudrier.
Les peaux de taureaux, très épaisses et spongieuses, sont géné
LES PEAUX ET LEUR ORGANISATION 2o
raieraient refendues en deux à la scie ; la Heur est réservée pour les capotes de voitures et la chair pour semelles premières.
Les peaux de chevaux sont utilisées pour harnais, tabliers, couvertures, etc. Les cuirs de cheval et de mulet donnent de mauvaises semelles; on ne les destine guère que pour les empeignes.
Les cuirs de bison et de bœuf illinois servent à confectionner des tapis à pieds et les sacs fourrés destinés à tenir les pieds chauds et que Ton nomme chancelières.
Les peaux d'éléphants, de rhinocéros et d'hippopotames donnent un cuir roide et résistant que l'on emploie principalement dans les ouvrages de mécanique : tabliers de machines, supports pour tourillons peu chargés, roues à polir pour la coutellerie, pousse-navettes, machines à laver et à battre la laine, etc., etc.
Les peaux de mouton reçoivent des applications nombreuses et variées partout où l'on exige beaucoup de souplesse comme dans les chaussures pour daines, les soufflets, la reliure, coussins, doublures, fouets, guêtres, etc. Elles nous viennent principalement du centre et du midi de la France, de l'Espagne et de l'Italie. Les peaux d'agneaux, employées pour la chaussure fine concurremment avec le chevreau, arrivent de la Crimée, de la Perse et de l'Ukraine.
Les peaux de chèvres s'emploient pour la fabrication du maroquin, des chaussures fines et dans le Midi à faire des outres pour transporter le vin et l'huile. Les pays de production sont: le nord de l'Afrique, Maroc et Algérie, la Turquie, le Cap, le Mexique, la Chine et les Indes orientales. Les peaux de bouc servent à faire des outres en Espagne et en Afrique,
Les peaux de chevreaux, de brebis, de béliers servent pour la chaussure fine et la maroquinerie.
La peau d'àne sert pour la sellerie et le chagrin ; celle du cochon pour la sellerie, les sacs, les malles et les chaussures. La peau capivora ou porc sauvage ressemble au cuir de cerf; on la destine aux mêmes usages que les précédentes. La peau du wabrus est employée en Angleterre pour la fabrication des courroies.
Les peaux de chiens servent à la fabrication des chaussures et du cuir écossais ; bien corroyées, on les emploie pour confectionner des chaussettes de pansement.
2o L'INDUSTRIE DES CUIRS ET DES PEAUX
Les peaux de sanglier, (Fours, de loup, de truie, de lièvre, de lapin, de chai, de rat et de cerf, servent à des usages variés et surtout comme ornements.
Les peaux de chamois, de chevreuil et de daim, de quaggas, de lama, etc., sont préparées par les ehamoiseurs et servent à faire des culottes, des gants, des touches de piano et des peaux à netloyer l'argenterie.
L'élan qui donne un cuir très fort et très épais tend de plus en plus à disparaître. On le rencontre encore en Sibérie, Norvège et Suède, Livonie et Amérique du Nord, où les Indiens en font le commerce par voie d'échange.
Les peaux du kanguroo sont très estimées en Australie. Elles furent introduites en 1870 en Amérique et en 1875 en France. Elles donnent un cuir excellent à texture serrée, d'une grande ténacité et très flexible. Les principaux ports d'expédition de ces peaux sont : Melbourne, Newcastle et Sydney en Australie, et Masterton dans la Nouvelle-Zélande. Les peaux les plus lourdes sont employées avec avantage pour les belles chaussures d'hommes et les plus légères sont un substitut du chevreau.
La peau du wallaby et autres marsupiaux semblables fournit de bons cuirs réservés aux mêmes usages que le précédent. *
2. — Peaux d'oiseaux — Les oiseaux fournissent peu de choses au tanneur. La peau de cygne est employée par les éventaillistes. Il y a quelques années seulement qu'on a eu l'idée de tanner les peaux d'agami. Cet oiseau est originaire de l'Amérique méridionale, il appartient à la tribu des grues; on en connaît plusieurs espèces. L'agami-trompette de GO à 70 centimètres de hauteur, au plumage noir, et l'agami à ailes blanches en sont les principales. (Ici oiseau, qui vit à l'état sauvage au Brésil et au Paraguay, a été rendu domestique depuis longtemps et il est recherché par les habitants de ces pays à raison de ses instincts particuliers, semblables au chien de garde. Le cuir qu'il donne est très doux et flexible ; on l'utilise pour l'ornement.
Les peaux d'autruche servent aux éventaillistes et à la tabletterie fine.
Les peaux de serpent, surtout celles du boa constrictor, que l'on apporte du fin fond des forets de l'Asie et de l'Afrique, sont traitées de manière à ce qu'elles deviennent parfaitement souples et qu'elles conservent leur aspect et leur couleur naturelle. A New-York dans les montres des grandes maisons de mode, le cuir de serpent se trouve exposé dans son application aux articles pour dames ; on en fait des ceintures, des boîtes à cartes et à cigarettes, des porte-monnaie et des sacs.
Les peaux des leffa et des cobra capcllo, serpents vivant principalement dans le nord de l'Afrique (Maroc) sont utilisées de même.
Les vipères et les couleuvres laissent également leur peau chez le tanneur.
3. — Peaux de poissons. — Les peaux d'amphibie et de poissons offrent de nombreuses ressources.
En première ligne nous devons mentionner les peaux alligator, espèce de caïman qui abonde dans l'Amérique méridionale et dans le sud des Etats-Unis. Le grand saurien qui fournit les peaux à l'industrie des Etats-Unis et à l'Europe, principalement l'Angleterre qui en importe plusieurs milliers par an, salées ou tannées, est Y alligator mississipiensis, qui, ainsi que l'indique son nom, habite les eaux du Mississipi. Les premiers essais de tannage qu'on ait faits sur la peau de cet animal remontent à l'année 4855 et ont eu lieu à la Nouvelle-Orléans. On croit que c'est un vieux Canadien qui révéla au chef d'une importante fabrique de chaussures de Boston, le secret d'un procédé spécialement propre au tannage des peaux d'alligator. Ces essais ne réussirent pas et furent repris en 1870 dans le Massachusetts et on acquit la certitude que le nouveau produit pouvait donner lieu à une industrie florissante.
Au début les alligators provenaient en majeure partie de la Louisiane, et c'est à la Nouvelle-Orléans que se trouvait le centre du commerce de leurs peaux. Mais par suite du carnage imprévoyant qu'on a fait de ces malheureux reptiles, ils ont disparu complètement de cette contrée et ne donnent plus lieu qu'à de rares affaires. On les chasse aujourd'hui dans les vastes marais de
la Floride et Jacksonvillc et Brooklyn sont devenus les grands dépôts de leurs dépouilles.
Les alligators sont tués en grand nombre par les passagers à bord des bateaux à vapeur qui fonl le service des rivières du pays et par des chasseurs équipés pour ce genre de capture. Dès qu'ils sont pris et tués, on les dépouille de leur peau, dont on ne conserve que les parties utilisables comme cuirs, c'est-à-dire le ventre et les flancs, qu'on met en tonneau dans une forte saumure pour les conserver et les expédier aux tanneurs du nord .
Les peaux d'alligator atteignent 5 à 6 mètres de long ; on ne se sert, autant que possible, que de cuirs provenant de jeunes animaux parce qu'ils sont plus souples et plus faciles à tanner. Les hommes les plus compétents déclarent que la provision des peaux d'alligators est inépuisable, quelle que soit la consommation de cette matière. Gela résulte de la fécondité extraordinaire de l'animal.
L'alligator donne un bon cuir ferme et llexible à la fois ; on l'emploie pour la confection des mules pour dames pour lesquelles ce cuir est un article unique, des souliers et des bottes, bottines pour dames, pantoufles, sacs de ville, sachets, portefeuilles, porte-monnaie, porte-cigares et toute espèce d'articles de maroquinerie, de bimbeloterie et de gainerie.
Les phoques ou veaux marins, les morses ou vaches marines qui viennent des terres arctiques, de Terre-Neuve et du territoire d'Alaska, servent à la cordonnerie et aux malliers pour fabriquer des sacs de voyage. La peau de requin (ange) et marsouin est employée par les ébénistes et les tourneurs en bois pour adoucir et polir le bois; on en fabrique des couvercles de boites et des articles de gainerie.
Les peaux de raie et de squale servent à faire le galuchat. La squale roussette ou chien de mer, ou encore chat de mer (squalus catulus), est principalement employée dans la gainerie et pour faire le chagrin en Turquie, en Syrie, à Tunis et à Tripoli. Lorsque cette peau est teinte en vert, elle donne le galuchat pour courroies, pour étuis, pour pistons de pompe à air, pour le polissage de l'acier, etc.
Le lamantin ou éléphant de mer donne du cuir pour courroies.
On remarquait à l'exposition maritime de Westminster, qui eut lieu en 1877, des peaux de poissons et de cétacés tannées d'après diverses méthodes suivant l'objet auquel on les destinait. Un Norvégien, tanneur à Christiana, avait exposé des bandes de peau de baleine de 18 mètres de longueur destinées à faire des courroies de transmission pour force motrice ; des peaux d'anguilles préparées pour faire des harnais et des bretelles ; des peaux de requin de plus de 3 mètres de longueur sur 1 mètre de largeur, donnant un cuir excellent pour l'usage de la cordonnerie et de la sellerie; des cuirs de poissons plats (soles) pour gants et bourses.
On y remarquait aussi des peaux de raies bouclées remplaçant le papier émeri dans le ponçage des bois d'ébénisterie. Les peaux de raies les plus employées pour cet usage et la clarification des moûts en brasserie sont celles d'une espèce de raie, Yhypolophus sephen, que l'on capture sur la côte de Malabar. Une maison de Paris (Giraudon) s'est faite une spécialité pour l'application du cuir de raie à la tabletterie et à la bimbeloterie.
La peau de lotte [Iota maculatd) est employée en Sibérie pour orner les habits ; pour le même usage on utilise celle d'une espèce de morue ; en Egypte on confectionne des semelles avec la peau d'un poisson de la mer Rouge ; au Canada on confectionne des gants avec la peau des silures.
Enfin on a signalé dans certaines localités l'emploi des peaux de poisson pour différents usages. L'anarrhique, le congre, le pastenague, l'égreffin, le dorsh, la lingue ou morue longue, la merluche, etc.
4. — Peau humaine. — Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans parler de la peau humaine, qui est susceptible d'être tannée et aussi bien que celle des autres animaux. La peau humaine est tantôt rude et sèche, tantôt douce et lisse ; sa coloration varie du blond tendre au brun le plus foncé ; son épaisseur varie d'un tiers de millimètre à 4 millimètres. Sa plus grande épaisseur se trouve au ventre. Tannée, elle augmente en épaisseur et donne un cuir très résistant, bien grainé et très doux.
Quoique le tannage de la peau humaine n'ait jamais été une
industrie tolérée dans le monde civilisé, par un préjugé d'ailleurs respectable, il n'existe pas moins un certain nombre de faits historiques qui prouvent que l'on a emprunté la peau à l'espèce humaine, témoin certaines reliures dont on pourrait trouver de nos jours des exemples assez récents. Témoin l'exemple du général bohémien Jean Ziska, qui, en mourant, ordonna à ses soldats de faire de sa peau un tambour, pour qu'il pût encore marcher à leur tôte et les conduire à la victoire.
A la bibliothèque de Malboroug-IIousc, près de Methley, en Yorkshire (Angleterre), il y eut jadis deux livres en cuir provenant de la peau de la sorcière yorkshirienne Mary Bateman, exécutée pour assassinat au commencement de notre siècle. Ces livres ont disparu lorsque les comtes de Malborough vendirent leur bibliothèque. Les alchimistes aimaient à tanner des morceaux de peau humaine avec lesquels ils reliaient leurs livres de secrets ou de prières ; à Paris il y avait une Bible reliée en peau de femme.
Un relieur de Londres, Zaclmsdorf, a relié deux elzévirs en cuir humain et un autre, de la môme ville, a, sur commande, relié la Danse macabre, de llans Holbein, avec la même sorte de cuir.
A la fin du siècle dernier la tannerie de Meudon avait une mauvaise réputation ; tout le monde connaît l'histoire des pantoufles en cuir humain offertes à Louis XV par ladite tannerie. On lit même, dans les Souvenirs de la marquise de Créqui, qu'un encouragement pécunier avait été donné publiquement au citoyen Palaprat, qui faisait tanner des peaux humaines. Valmont de Bomare décrit, dans son Dictionnaire d'histoire naturelle, en 1775, les expériences poursuivies à Meudon, et donne une recette pour tanner ce genre de peaux. « Faites macérer, pendant quelques v jours, dans une lessive chargée d'alun, de vitriol romain et de sel commun ; retirez, faites sécher à l'ombre, puis passez en mégie. » La marquise de Gréqui nous a laissé la description suivante : « On tanne à Meudon la peau humaine, et il en sort de cet atelier qui ne laissent rien à désirer pour la qualité ni la préparation. Il est assez connu que plusieurs personnes portaient des culottes de la même espèce et de la même fabrique, où les cada-
vres des suppliciés de la révolution de 1789 fournissaient la matière première. »
Et elle ajoute pour compléments de renseignements : « La peau qui provient des hommes est d'une consistance et d'un degré de bonté supérieurs à celle des chamois. Celle des sujets féminins est plus douce; mais elle présente moins de solidité à raison de la mollesse de son tissu. »
Georges Duval, dans ses Souvenirs de la 7 'erreur, complète la description de la marquise par la note suivante: «... c'est qu'à Meudon, surtout, personne n'en doutait et que les habitants de ce village montraient avec une mystérieuse terreur les fenêtres de la salle basse du vieux château où se faisaient, suivant eux, ces horribles manipulations ; c'est qu'ils assuraient que, chaque nuit, l'on entendait le roulement lugubre des chariots couverts qui voituraient là les troncs humains que l'échafaud de la place de la Révolution envoyait alimenter la tannerie. »
A ïewkesbury (Etats-Unis) on aurait tanné et transformé en chaussures, il y a quelques années seulement, la peau de pauvres orphelins, ce qui a obligé le député Mellen, pour empêcher le retour de pareils scandales, de présenter à l'assemblée législative de Massachusetts un projet de loi tendant à punir de cinq ans de prison la-vente ou l'emploi de peaux humaines. On a signalé dans le même pays la peau enlevée à des cadavres provenant d'un hôpital de Massachusetts pour les convertir en chaussures.
Enfin, plus récemment, en 1887,1a peau du célèbre criminelPranzinia servi à confectionner deuxporte-cartes offerts par l'inspecteur Rossignol à MM. Taylor et Goron, chef et sous-chef de la Sûreté. Le morceau de peau avait 40 centimètres de côte et a été tanné par M. Destresse de Paris.