LA MORSURE. - GÉNÉRALITÉS
Avant de faire mordre une planche, voyons théoriquement ce qu’est la morsure en général. Bien qu’une part de réussite soit laissée à l’imprévu, le graveur doit connaître la qualité de ses cuivres et celle de l'acide nitrique qu’il emploie. Un pèse-acide lui est, à notre avis, indispensable pour partir, avec l’acide, d’un degré de force qui lui soit connu. L’eauforte, achetée généralement à 40 degrés, sera, pour une première morsure, baissée à 20 degrés par une addition d’eau ; cette opération ne peut se faire convenablement que dans l’éprouvette à l'aide du pèse-acide. Au jugé, il faut une grande expérience. Bien des graveurs vous diront que l’eaulorte réduite à 20 degrés est insuffisante et qu’ils l’emploient à 25, 30, 35 degrés ; le commençant doit s’en tenir à 20° lors de ses premières morsures : l’action plus lente de l’acide lui permet de suivre avec plus de précision le travail de la morsure, et si sa main, encore inexpérimentée, a parfois poussé
la pointe trop vivement, entamé le métal plus qu’il ne convient, il peut arrêter la morsure avant les accidents.
En été, l’action de l’eau-forte est plus puissante qu’en hiver, surtout par les temps humides ; mais l’artiste peut, en ne faisant ses morsures que dans une pièce suffisamment chauffée, établir une égalité de température entre les différentes saisons qui lui permette d’opérer toujours de la même manière. La morsure se fait soit par couverture, soit par immersion. Aujourd’hui, les grandes planches seules sont mordues par couverture ; autrement, l’emploi de la cuvette en guttaq^ercha ou en porcelaine est préférable et d'un emploi plus propre et, par conséquent, plus agréable surtout pour l’amateur, s’il n’a point d’atelier spécial.
Donc, après avoir recouvert de vernis les marges et l’envers d’une planche, on la place dans la cuvette et l’on verse l’eau-forte en quantité suffisante pour bien recouvrir la planche, sans trop d’épaisseur toutefois; puis, à l aide d’un crayon placé sous le milieu de la cuvette, on agite celle-ci afin que l’acide ne dorme point sur le cuivre et que la morsure se produise sous l’action du va-et-vient de l’eau-forte ; si l’on négligeait ce soin, la morsure serait inégale et le bouillonnement qui se produit engendrerait des crevés ou l’élargissement des tailles. D’ailleurs, pour éviter cet accident toujours possible, même lorsqu’on agite constamment la cuvette, il faut avoir soin d’enlever les bouillons avec un vieux pinceau ad lioc ou une barbe de plume. D’autre part, lorsque, après avoir creusé le métal, les bouillons s’agglomèrent, ils empêchent l’action de l’acide qui ne fonctionne plus régulièrement, laissant derrière lui des taches et des traits interrompus et irréguliers.
La durée de la morsure dépend absolument de la nature du travail de l’artiste; cependant, en règle générale, une
L'ACIDE NITRIQUE
première morsure doit être courte, on doit l’arrêter sitôt que, malgré l’ébarbage, on voit les bouillons se rapprocher par groupes, les traits fins doivent alors être suffisamment mordus, et si l’on ne s’en rend pas compte, on sort la planche qu’on presse au papier buvard après un abondant lavage à l’eau pure; puis, avec un peu d’essence de térébenthine prise à l’aide d’un chiffon placé au bout de l’index, on enlève une petite partie du vernis : on voit alors comment le cuivre est attaqué. Pour les travaux d’une grande finesse, l’œil ne suffit pas, le graveur doit s’exercer à reconnaître la qualité et la morsure au toucher.
Telle est la première morsure qui, généralement, ne dure que quelques minutes, les plans les plus éloignés, si c’est un paysage, ou les gris clairs du ciel, ou les parties lumineuses et demi-teintes légères, si c’est une figure, n’ayant besoin que d’être très légèrement creusés par l’acide. On recouvre alors ces parties avec le petit vernis appliqué au pinceau et l’on procède à une nouvelle morsure, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on ait obtenu la gradation complète des valeurs du plus clair au plus foncé.
Pour les planches d’une très grande dimension, c’est le cuivre lui-même qui sert de cuvette ; pour cela, on borde la planche de cire à modeler, en ayant soin , lorsque les boudins de cire ont été appliqués sur les côtés, de chauffer légèrement le bord pour que l’adhérence soit parfaite. A l’un des angles, on pratique un petit évasement, de façon à faciliter la sortie de l’eau-forte lorsque la planche est suffisamment mordue. Les soins à donner sont les mêmes, il faut aussi agiter constamment l’acide durant la morsure.
Si le travail de la pointe et du burin est le sexe mâle de la gravure à beau-forte, la morsure en est le sexe féminin ; l’un donne la force et le dessin, l’autre le charme et la couleur.
Le calque, le tracé, le dessin à la pointe n’ont pas de secret pour l’artiste; il connaît sa force, sait exactement où il tend et ce qu’il rendra. Mais la morsure est bien réellement la partie passionnante de son art. A chaque coup, c’est l’inattendu, insuccès ou réussite, aussi les reprises, les tours de mains, les ficelles du métier, les trucs tout personnels abondent-ils, et peu de graveurs à l’eau-forte consentent à laisser pénétrer dans leur atelier, chacun tenant à garder pour lui ses procédés et sa manière de faire. Cherchez donc vous même, étudiez l’action de l’eau-forte et prenez des notes à chaque opération, c’est le plus sûr moyen d’arriver un jour à guider l’imprévu de la morsure et l’obliger à rendre ce que vous voudrez qu’elle rende.
Ch. DAUBIGNY
Le Bac
Reproduction d’une eau-forte originale du Maître.