Max. Lalanne donne un dessin de Claude Lorrain
L’ACIDE NITRIQUE
Sitôt que votre tracé présente l’ensemble du modèle, que toutes les formes y sont indiquées ainsi que les masses principales et les valeurs, vous devez passer à sa morsure afin de vous rendre compte de ses effets le plus vite possible. Plus tard, vous pousserez plus loin les premiers travaux pour ne faire mordre que lorsque votre gravure semblera presque terminée, mais n’anticipons pas sur les enseignements de l’acide nitrique.
Morsure. — Nous plaçons la planche dans la cuvette qui contient l’acide nitrique réduit à 20 degrés et nous en suivons les effets tout en agitant la cuvette et combattant les bouillons comme il a été dit au chapitre précédent. Rappelons ici que l’acide neuf, même étendu d’eau, ne doit jamais être employé sans y avoir préalablement fait dissoudre quelques parcelles de cuivre. Il présente alors une couleur verte qui tourne au bleu à mesure qu’il s’affaiblit.
En règle générale, l’acide doit être employé fort lorsque la planche est peu garnie de travaux et plus faible lorsqu’elle est très couverte et qu’il y a de nombreux croisés de tailles, afin d’éviter les crevés non voulus. Toutefois il faut observer que les bouillons rapides et rapprochés , qu’il faut combattre pour que la morsure s’engage bien sur toute la planche, sont la condition absolue des accents. Quand nous jugeons le ciel suffisamment mordu, nous sortons la planche et la couvrons au pinceau à l’aide du petit vernis; « c’est surtout ici qu’il est important de joindre au petit vernis du noir de fumée, qui l’épaissit : car, s’il restait dans son état liquide, en effleurant les traits que vous devez réserver, il pourrait y pénétrer par l’effet de la capillarité, et en les obstruant, laisser une lacune dans les morsures qu’il s’agit de continuer. Attendez que le vernis soit bien sec, il demeurera mat sous votre souffle. »
Nous remettons la planche dans l’acide pour faire mordre
successivement les valeurs jusqu’au noir le plus intense. De temps à autre nous découvrons le vernis avec l’ongle ou un très petit pinceau imprégné d’essence pour voir l’effet de la morsure et nous recouvrons de petit vernis pour continuer. C’est ici que le commençant se rend compte de la nécessité d’un travail plus resserré tout en étant plus fin pour les plans éloignés, comme aussi des tailles plus larges et plus écartées pour les premiers plans et les vigueurs : en effet , « les fonds mordant très peu vous donneront un trait mince, tandis que pour les autres plans, la taille s’élargira sous l’action des morsures successives; plus tard, à l’impression, une somme de noir y pénétrera proportionnellement aux valeurs que vous aurez voulu obtenir et vous aurez sur l’épreuve des tons variés, clairs et puissants, la gradation des plans, enfin. Il découle de cela que si vous étiez trop sobre de travaux dans les plans qui doivent mordre peu , vous n’atteindriez pas la valeur du ton que vous cherchez, et si vous serriez outre mesure les travaux des plans qui doivent mordre longtemps, vous auriez un ton noir et indécis, parce que les traits s’élargissant sous l’acide et par conséquent se rapprochant les uns des autres, finiraient par se confondre, et pour peu que la morsure se prolongeât, vous auriez ce qu’on appelle des crevés.
Il faut dans une eau forte faire la part de l’espace compris entre les tailles, car le papier blanc que l’on aperçoit entre les traits donne de la finesse, de la légèreté, delà transparence au ton, c’est le principal facteur de la lumière.
Accident produit par les bouillonnements de la morsure, le crevé est cependant un moyen d’effet et nombre de graveurs en tirent parti, principalement dans l’eau forte originale, celle qui nous préoccupe le plus : pour les feuillés, les masses sombres, les murs accidentés, les roches couvertes de
L’ACIDE NITRIQUE
mousses, la fonction des tailles par le crevé donne des intensités de noir et un imprévu de velouté souvent fort heureux. Mais il ne faut pas abuser de ce procédé ni laisser le crevé s’élargir, autrement le rouleau de l’imprimeur, ne pénétrant plus sur la surface aplatie et large du fond de ces tailles ainsi réunies, n’y dépose plus l’encre nécessaire ou si d’aventure l’encre prend en cet endroit des crevés, elle produit une large tache noire opaque, qui laisse sur l’épreuve une large tache blanche ? Si vous avez dépassé la mesure, il n’y a pas à hésiter, il faut repolir l’endroit où l’accident s’est produit, rétablir le dessin par de nouvelles tailles et raccorder ce nouveau travail avec tout ce qui l’entoure par de légers frottis de pointe.
La reprise des travaux de deuxième état se fait le plus souvent au vernis ordinaire qu’on applique au rouleau, surtout si le travail du premier état est déjà suffisamment poussé en ce qui concerne l’ensemble de la planche. Elle se fait également avec le vernis appliqué au tampon , mais cela surtout lorsque les retouches à faire sont moindres, et seulement par place. Enfin l’on peut aussi employer le vernis blanc appliqué au pinceau, mais ce dernier moyen ne doit être utilisé, selon nous, que lorsque, la planche étant déjà très avancée, il s’agit d’y ajouter des travaux délicats. Enfin, lorsque ainsi partiellement toutes les retouches ont été faites, on dévernit la planche et l’on fait tirer une épreuve. Il est rare qu’en cet état l’eau forte ainsi obtenue ne demande encore une reprise générale en vue d’harmoniser tous les travaux. C’est alors qu’on emploie à nouveau le petit vernis mêlé de noir de fumée, qu’on étend au pinceau sur toute la surface. Beaucoup de graveurs ont remplacé le vernis blanc par ce dernier, propre à tous usages, en somme, aussi bien pour les retouches partielles lors des premières corrections
Karl Robert. — La Gravure à l’eau-forte.
que pour la reprise générale, la planche étant à peu près terminée.
La dernière ressource pour obtenir le fondu dans la finesse des lointains est la pointe sèche qui s’emploie sur le cuivre nu. Dans une eau-forte proprement dite, les travaux de la pointe sèche doivent être d’une grande franchise d’exécution, si fins qu’ils soient; pour cela, la pointe doit pénétrer le cuivre, l’entamer par une taille très nette et d’une profondeur égale à la valeur qu’on veut obtenir. La pointe sèche est d’un grand usage pour les ciels et les lointains. Le cuivre soulevé par la pointe doit être ébarbé au grattoir, autrement il se formerait une sorte de canal qui retiendrait l’encre de l’imprimeur et donnerait une épreuve pâteuse. Nous verrons toutefois que dans une estampe entièrement exécutée par ce moyen et qui se classe parmi les eaux-fortes sous le nom" particulier de Pointe-sèche , l’artiste tire parti des barbes laissées par la pointe et se garde bien de les enlever, surtout dans les plans vigoureux, les barbes devenant alors un de ses principaux moyens d’action dans le procédé spécial qu’il emploie.
En résumé : pour augmenter les noirs de la planche, ou donner des accents, on emploiera le vernis à remordre, au rouleau; sur ce vernis on fera les couvertures nécessaires pour ne laisser mordre que les parties jugées trop faibles.
Pour remettre des travaux de diverses valeurs, on emploiera le vernis noir ou blanc posé en plein , c’est-à-dire de manière à boucher les premiers travaux. Ces travaux de remorsure ou tailles nouvelles superposées aux anciennes doivent conduire la planche jusqu’au moment où elle est franchement établie et présente un parti pris de lumière et d’ombre.
Il ne reste plus alors qu’à fondre et retirer certaines parties, c’est le moment d’employer sur le cuivre nu la pointe sèche
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destinée à produire des gris très fins, à envelopper les travaux de l’eau-forte, et le burin pour continuer -certaines tailles
Tenue du burin dans la main. Tenue du burin employé aux retouches.
mordues, mais il faut user de ce dernier outil avec une grande sobriété.
Enfin le brunissoir bien employé est un excellent moyen de donner à la planche sa fin finale, permettant de fondre dans la lumière les travaux qui s’arrêtent un peu trop durement.
Th. C1IAUVEI
L'Étang de Ville-d’Avray, d’après Corot.