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POINTE SÈCHE

La pointe sèche, avons-nous dit, est d’un grand usage parmi les graveurs, pour toutes les retouches en finesse, une fois la planche terminée, comme le burin pour les retouches de fermeté, mais plus encore que celui-ci, parce que la pointe sèche lie les travaux des premiers états et répand sur l’eauforte une harmonie générale. Quelques artistes modernes ont eu l’idée de se servir de la pointe seule et d’exécuter tout le travail sans le secours de l’acide, et cela particulièrement pour des pièces de très petites dimensions, ce qui a fait dire que la pointe sèche est la miniature de l’eau-forte. Toutefois, depuis quelques années, un de nos camarades d’atelier, Camille Fonce, a exposé des pièces importantes, exécutées entièrement à la pointe sèche, qui font de ce procédé un art véritablement nouveau empreint d’un charme extrême, et nous sommes heureux que M. Fonce ait bien voulu mettre à la disposition de nos lecteurs son expérience professionnelle, nous lui laissons la parole :

« La pointe sèche, nous dit-il, s’exécute sur le cuivre à nu : on fait un calque sur papier glace que l’on reporte en

PROCÉDÉS DIVERS

mettant de la fleur de soufre dans le tracé du papier glace. On peut aussi procéder comme à l'eau-forte, alors il faut vernir son cuivre. Ayant ainsi sa mise en place générale ou silhouette extérieure, on nettoie la planche et on prend une pointe très coupante, puis l’on commence par les parties Anes, ciel et plans éloignés, si c’est un paysage; on doit attaquer très peu le cuivre et faire un travail très léger pour l’azur des ciels clairs ; on appuiera fortement, au contraire, pour un ciel chargé, un effet de nuit.

« Puis, prenant une pointe plus forte, on dispose sur le ciel ainsi préparé tout son sujet, en appuyant plus ou moins, selon les plans, absolument comme dans l’eau-forte, seulement c’est la barbe du cuivre soulevée par la pointe qui donne les intensités de ton. Ces barbes sont si fragiles que la simple pression du bras sur la planche suffit parfois à les aplatir ou à les rentrer dans les tailles en les bouchant. Il faut donc travailler à main levée avec grande sûreté : le travail au chevalet sera parfait si l’artiste y peut conduire sa pointe aussi sûrement qu’à plat. »

Autant que possible il ne faut se servir, dans une pointe sèche, ni du grattoir, ni de l’ébarboir, parce que le résultat parfait ne s’obtient véritablement qu’avec un travail de premier jet. Pour voir la progression des travaux, il suffit de passer au chiffon un peu de noir gras de temps à autre, car on ne peut recourir aux épreuves d’essai, la planche ne pouvant donner que deux ou trois de ces épreuves, sous peine d’aplatir les barbes, de boucher les tailles, si l’on en tirait d avantage avant l’aciérage.

11 ne faut jamais laisser une pointe sèche inachevée, afin d’éviter l’oxydation du cuivre, et durant toute l’exécution maintenir la planche légèrement huilée.

Mais ce qu’il faut surtout, c’est un bon imprimeur, tant la

planche est délicate, car si l’imprimeur n’est pas très habile, alors même que le cuivre est aciéré, la barbe risque d’être enlevée. Adieu les vigueurs, adieu l’effet, et les retouches sont presque impossibles.

On ne doit pas se le dissimuler, la pointe sèche pure, surtout lorsqu’elle atteint certaines dimensions, est d’une extrême difficulté. Il faut y déployer, outre la précision du trait, une hardiesse de pointe, un coup de poignet très ferme, car à l’impression, la pointe sèche a une tendance à donner moins de ton que la morsure; cela se conçoit : l’acide ronge le cuivre perpendiculairement à angle droit, tandis que le creux de la pointe sans morsure n’offre que des angles aigus et reçoit par conséquent moins de noir sous une apparence égale de largeur.

Deux procédés, aujourd’hui presque complètement abandonnés des artistes, malgré les excellents résultats obtenus par l’école anglaise, sont la manière noire et la gravure au lavis ou aqua-teinte ; cela est, croyons-nous, fort regrettable au point de vue du rendu de certaines œuvres originales, les aquarelles, par exemple, que l’eau-forte traduit et ne rend pas. Sans nous y arrêter longuement, nous allons indiquer les procédés qu’on y employait :

La manière noire était exécutée sur un ton de fond passé sur le cuivre, à l’aide d’un outil nommé berceau ; cet outil, qui a la forme d’un large ciseau, sur le biseau duquel on grave au burin des traits droits, fins et serrés et assez profonds ; l’outil présente alors une espèce de dentelure plate qu’on promène avec un mouvement de va et vient sur le cuivre, d’abord verticalement, puis en sens horizontal, en diagonale d’angle en angle, afin d’obtenir un quadrillé très fin donnant le ton de fond. On trace alors le dessin soit à main levée, soit au calque, et l’on modèle sur le cuivre nu,

PROCEDES DIVERS

c’est-à-dire non vernis, à l’aide des racloirs, brunissoirs et grattoirs, prenant le ton de fond pour valeur la plus vigoureuse, et remettant le cuivre à nu pour les grands clairs.

Perrot fait observer que le travail de la manière noire est absolument analogue à celui du dessinateur qui se sert d’un papier teinté pour fond, dont il rehausse les clairs au crayon blanc ; aussi conseille-t-il, avec raison, d’exécuter, de cette façon, le modèle qui doit servir à la gravure.

L’aqua-teinte est un genre de gravure qui s’exécute sur un ton de fond obtenu par un grainage mécanique régulier, identique à celui dont se servent les héliograveurs industriels. Voici comment ils opèrent, à l’aide de l’appareil appelé boîte à grainer. La boîte à grainer est une boîte en bois léger, ou dont le bâtis seul est en bois léger, et les panneaux en zinc très mince, d’environ un mètre cinquante centimètres sur quatre-vingt-dix centimètres de large. Au bas de la boîte est un évent à manivelle. On place à l’intérieur de la boîte une certaine quantité de résine en •e impalpable, on ferme l’appareil et on tourne la manivelle de façon à soulever toute la poudre de résine chassée par l’évent; quand on juge que cette poudre est bien en suspension à l’intérieur de la boîte, on ouvre, et sur le plateau qui ferme l’évent dont on arrête la course à l’aide de deux petits taquets, on place la planche de cuivre, on referme, et la poudre vient se déposer régulière-

Boîtc à grainer.

LA GRAVURE A L’EAU-FORTE

ment sur la planche. On conçoit aisément cpie plus on laissera écouler cle temps entre la mise en mouvement de la résine et celui où l’on place la planche à grainer, plus on obtiendra un grain fin et vice versa , les molécules les plus légères et par conséquent les plus fines restantplus longtemps en suspension à l’intérieur de la boite. On retire la planche recouverte d’une poudre blanchâtre très fugitive et qu’on fixe, en passant dessous soit la flamme d’une lampe à alcool, soit un boudin enflammé de papier journal. Il faut chauffer très peu pour ne pas brûler la résine, puis on laisse refroidir. On couvre alors au petit vernis les parties qui doivent rester blanches et l’on fait mordre ; l’acide pénètre entre les grains et donne le ton de fond. On peut aussi obtenir des grains différents, selon l’aspect qu’on veut avoir dans certaines valeurs : pour cela il suffit d’enlever partiellement le vernis et de donner un nouveau grain. Un autre procédé consiste à couvrir la planche à l’aide d’une couche résineuse obtenue par la dissolution d’une gomme ou d’une résine quelconque dans l’alcool, soit à saturation, soit d’une densité plus faible, si l’on veut un grain plus fin; l’alcool en s’évaporant laisse une pellicule formant collodion, qui se crevasse en tout sens et donne un grain régulier.

Nous donnons ici tous ces procédés pour mémoire, car à vrai dire, il faudrait un véritable volume pour expliquer tout le parti qu’on pourrait tirer de chacun d’eux, étudier tous les maîtres qui les ont employés avec succès. Mais un graveur habile peut, en les combinant ensemble, obtenir grand profit, surtout au point de vue de la rapidité des travaux, comme le fit très heureusement Teyssonnières pour le catalogue de la vente Marmontel, dont les planches préparées furent rapidement enlevées grâce à l’emploi des divers procédés de l’aquateinte et de la gravure au lavis ou en manière de crayon, ou

PROCÉDÉS DIVERS

encore à la manière noire qu’il appliqua selon le modèle à rendre, ce qui fait qu’on ne rencontre pas deux de ces planches qui se ressemblent comme procédé.

En tout ceci, les recherches personnelles priment tout ce qu’on pourrait dire, et la cuisine quasi-chimique de l’aquafortiste n’est pas le côté le moins passionnant de son art.

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