LE PERCHLORURE DE FER
Des ouvrages enseignent à l’amateur, s’il ne les connaît déjà, les phénomènes tant physiques que chimiques de la photographie en ce qui concerne la formation et la reproduction de l’image naturelle. Nous n’avons à parler ici que de l’application de la photographie à la gravure, application que nous désignerons ici sous le nom générique de photo ou héliogravure, soit que l’estampe s’obtienne par un tirage de taille douce et par conséquent sur une planche de cuivre gravée en creux, soit qu’elle résulte d’un tirage typographique, c’est-à-dire sur un cliché en relief, quelle que soit d’ailleurs la matière de ce cliché, cuivre, zinc ou autre. Voici comment opère, en principe, le photograveur : Sur une planche de cuivre préalablement dégraissée à la potasse d’Amérique, il étend, loin du jour, éclairé seulement par la lumière rouge du laboratoire, une couche légère de
LÀ GRAVURE A L’EAU-FORTE
gélatine bichromatée1 (environ 10 °/0 de bichromate, le tout fondu dans un litre d’eau). A l’aide d’un instrument nommé tournette, il fait passer rapidement au dessus d’un réchaud à gaz cette couche de gélatine de façon à l’aplanir pour qu’elle forme sur le cuivre une pellicule gélatineuse aussi égale que possible; l’eau s’évaporant à la chaleur du gaz, la pellicule devient sèche au bout de quelques minutes ; on place alors la planche de cuivre sur un cliché positif \ la gélatine posée contre la face du cliché, et on l’expose à la lumière : au bout de cinq minutes environ, l’image apparaît légèrement, peu perceptible toutefois pour un œil non exercé, mais suffisamment pour qu’on voie qu elle y existe. On recouvre les marges de bitume de Judée dissout dans la benzine, et l’on pose un grain général en passant la planche dans la boîte à grainer, opération que nous avons décrite.
Quand le grain est posé et cuit au brillant, on laisse refroidir, puis on borde la planche et l’on fait mordre au perchlorure de fer à 45°. Quand on juge la planche suffisamment mordue, on enlève la couche de gélatine à l’aide de lavages successifs à la potasse d’Amérique, on procède aux retouches toujours très nombreuses en héliogravure en creux, on acière et l’on tire les épreuves.
On s’est souvent demandé pourquoi la photogravure fait toujours appel à l’aquateinte donnée par le grain ici obligatoire et ne se comporte pas, selon les sujets à rendre, comme l’eau-forte; d’abord, l’emploi de l’acide nitrique ne pouvait donner des morsures suffisamment précises pour les travaux
1. La gélatine bichromatée, soumise à l’action de la lumière, a la propriété de ne plus se gonfler dans l’eau, en ses parties insolées ; de plus, immergée dans la benzine, ses parties non insolées se gonflent et forment de légers reliefs : cette découverte, due à Poitevin, permet à l’héliograveur d’augmenter les creux par la morsure au perchlorurc de fer, après avoir préservé les reliefs par un encrage et dissout la gélatine des creux.
L’EAU-FORTE INDUSTRIELLE
d’industrie, creusant le métal en élargissant les tailles, tandis que le perchlorure de fer le creuse en profondeur et pour ainsi dire avec une précision mathématique selon la durée du bain; mais n’élargissant pas les tailles, il ne donne à la main de l’imprimeur aucune ressource ; il est donc absolument nécessaire de recouvrir la planche d’une valeur générale, qui est obtenue par le grain, valeur que le brunissoir ou le grattoir viendront enlever dans les parties blanches, trop petites pour avoir pu être ménagées dans l’opération du grainage.
A l’origine, la photogravure causa parmi les artistes une émotion profonde ; on crut que l’art du graveur allait sombrer devant les progrès de l’industrie. Il n’en fut rien heureusement, car jamais peut-être l’eau-forte n’a été aussi en faveur que de nos jours où les industriels, qui eux-mêmes ont fondé des ateliers d’héliogravure, paient aux aqua-fortistes des planches vingt-cinq, trente et jusqu’à cent mille francs; sans doute, la gravure industrielle a privé quelques mains médiocres de travaux courants, elle n’a jamais atteint et n’atteindra jamais les véritables artistes. Il y a plus, répandant à profusion le goût de l’estampe, l’industrie monte peu à peu les connaissances du public qui se reporte à nouveau vers sa gravure originale. Aussi bien, la photogravure ne donne en réalité que dés reproductions sèches et froides, d’une égalité de travaux désespérante, malgré les nombreux appels faits à la retouche.
La retouche. — Je l’ai dit, le soleil et le perchlorure agissent brutalement sur la planche de cuivre, et l’épreuve qu’on obtient au sortir du bain est toujours pâteuse et lourde, souvent informe. Le graveur qui n’a pu se créer une petite place dans les arts, peut donc utiliser ses connaissances dans la retouche de l’héliogravure. Pour cela, il devra préalable-
ment refaire pour son propre compte quelques travaux d’aqua-teinte, y employer le grattoir et le brunissoir, la pointe, cela va de soi, mais aussi et beaucoup la roulette, enfin le burin. N’ayant rien à créer, mais seulement à ajouter ou retirer des travaux, à creuser le métal là où l’acide aurait été insuffisant, il doit connaître à fond l’emploi de ces outils et s’exercer à reconnaître facilement dans les épreuves d’états successifs où il fait monter la planche, ce qui est suffisant de ce qu’il faut encore retoucher. On dit qu’une main habile aux retouches est rare; ce n’est point à notre avis l’insuffisance des artistes qui en est cause, mais, disons le mot, la répulsion qu’éprouve tout artiste à mettre ses qualités à la disposition des travaux de l’industrie, ce qui, selon nous, est fort regrettable à tous les points de vue.
La typogravure ou gravure en relief sur cuivre ou sur zinc est assurément une des plus belles découvertes de la seconde moitié de ce siècle; perfectible encore, elle a cependant déjà donné des résultats surprenants, partout utilisés, et qui répandent à profusion l’image même d’une œuvre d’art dans toute sa correction de dessin, puisque aucun intermédiaire, si ce n’est le soleil et l’acide, n’en vient dénaturer la forme, ou amollir les contours. L’idée d’une gravure en relief qui se tirerait comme une gravure sur bois vint aux premiers inventeurs de la photographie ; mais les progrès furent lents, tant les obstacles à surmonter étaient difficiles, et ce n’est réellement qu’après la communication des travaux de Woodburg, l’inventeur de la photoglyptie f dont nous n’avons pas à nous occuper ici, que la gravure en relief ou
1. La photoglyptie est un procédé chimique et mécanique donnant des épreuves identiques à celles de la photographie, tirée sur papier albuminé, avec l’avantage que, tirant mécaniquement sous une presse spéciale, elle donne rapidement un grand nombre d’épreuves.
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zincographie devint réellement pratique et d’exécution courante.
On conçoit que, si, comme pour l’héliogravure en creux, on transporte sur une planche de zinc ou de cuivre un cliché négatif, on obtiendra l’image positive et que si, par un procédé différent de celui qui précède, on arrive à dissoudre les parties non insolées de façon à faire mordre par un acide seulement celles de l’image qui ont été rendues solubles par la lumière, on obtiendra une image en relief qui donnera des épreuves positives. C’est ici le bitume de Judée qui est employé pour obtenir l’image sur le zinc; lorsque, par une série d’opérations destinées à dissoudre le bitume partout où il doit y avoir des blancs, on n’a plus sur la planche qu’un trait noir de bitume qu’il s’agit de mettre en relief en creusant le métal autour de ce trait par des morsures successives. Ici le photograveur n’emploie plus le percblorure qui agirait trop brutalement, mais bien l’acide nitrique, encore cet acide est-il employé plutôt faible que fort et avec grands ménagements. En effet, l’acide ronge non seulement les surfaces blanches, mais il vient creuser peu à peu les parois du trait qui doit rester en relief et serait ainsi bientôt anéanti, trait qu’il faut par conséquent renforcer, par un encrage, à chaque morsure nouvelle.
On obtient également les clichés en relief par la galvanoplastie, le dépôt galvanique venant réformer en épaisseur les traits d’une image obtenue encontre-épreuve et en creux par un moulage.
Nous ne donnons bien entendu qu’une très faible idée de la gravure industrielle, uniquement destinée à appeler l’attention du graveur ou de l’artiste qui veut travailler en vue de ces procédés. Il doit comprendre que moins son travail sera bouché, mieux il viendra en reproduction héliogra-
LA GRAVURE A L’EAU-FORTE
phique. Il est vrai que nos industriels sont arrivés aujourd’hui à rendre par divers moyens, réseaux ou grains, la teinte en gravure typographique, mais il y a ici encore beaucoup de progrès à faire à cause de la grande difficulté de tirage de pareils clichés qui viennent rarement bien dans le corps même du texte. Pour nous, le véritable avenir de la gravure typographique dépend des efforts que feront l’artiste et l’industriel pour combiner leurs travaux de telle sorte que le dessin remis par le premier ait en luimême assez d’effet par l’ensemble des traits employés en hachures et non en teintes, ce qui permettrait au graveur de perfectionner sans cesse un procédé sûr, d’un tirage facile, et d’une résistance à toute épreuve.
On l’a vu, dans les procédés industriels de la gravure, c’est le perchlorure de fer qui est le mordant principal, parce qu’il agit avec une précision mathématique, et mord régulièrement selon le temps de l’immersion, temps toujours mesuré à l’aide du sablier. Il a donc semblé jusqu’à ce jour que le perchlorure de fer qui mord froidement, pénétrant le métal sans bouillonnement ni indice d’aucune sorte, ne pouvait convenir aux travaux de l’artiste graveur. C’est, selon nous, une erreur et nous croyons que les artistes qui voudraient faire usage du perchlorure de fer, en étudiant sérieusement son mode d’emploi, obtiendraient, dans certains travaux, des résultats supérieurs en finesse et en fermeté, sans avoir jamais de déboires à redouter. Sans doute, le perchlorure ne donne jamais le flou ni l’indécision qui fait bien ; mais pour les travaux d’architecture, par exemple, où certains maîtres ont déployé tant de talent, l’acide nitrique a parfois l’inconvénient de rapprocher les tailles et de donner des duretés ou des traits pâteux là où le perchlorure employé eût conservé
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la finesse aux lignes les plus délicates, une valeur intense aux coups de pointes les plus fermes. Il suffit donc de se faire une planche de repères pour déterminer les temps de morsure au perchlorure de fer et de baser le travail de la gravure sur ces repères. C’est là une idée toute personnelle, où la voie est ouverte aux chercheurs et les essais encore à faire pour chacun. En tous cas, nous pouvons assurer à ceux qui voudront entreprendre ces essais que le tirage des planches ainsi mordues est d’une régularité parfaite. Enfin, si une planche ainsi exécutée demande à être enveloppée, on peut toujours y revenir en couvrant les premiers travaux, pour en ajouter à l’aide d’un travail de pointe sèche ou d’une dernière morsure à l’acide nitrique faible ou de vieux bain, sur des travaux de pointe fins et délicats.
Karl Robert. — La Gravure h Veau-forte.