SAIGNÉE
I que c’est un moyen infaillible. M.. Louis a dit à peu près la même ; chose ; il a reconnu également « que les émissions sanguines avaient une heureuse influence sur la marche de la pneumonie, qu’elles en abrégeaient la durée, que cependant cette influence est beaucoup moindre qu’on se l’imagine commiinéiment (i). » Cependant , malgré cette déclaration , beaucoup de I personnes répètent encore que M. Louis conteste tout à fait I l’utilité des saignées dans la pneumonie. C’est là, comme on voit, une de ces nombreuses calomnies, qu’un homme distrait ou peuttêtre de mauvaise foi ayant le premier acccréditée , se trouve ensuite colportée par cette foule moutonnière qui ne répète que ce qu’elle entend dire, mais sans jamais se donner la peine d’en vérifier l’exactitude.
M. Louis, en s’exprimant comme il l’a fait, n’a-t-il pas été plus conséquent avec les faits de chaque jour que ces médecins qui, dans leur enthousiasme, viennent nous comparer les effets de la saignée dans ia pneumonie à celui du quinquina dans la fièvre intermittente. Peut- on assimiler deux choses si différentes ? on ne devrait jamais se permettre de pareilles exagérations, car beaucoup de personnes, les prenant pour des réalités, conçoivent des espérances qui sont déçues dans un grand nombre de cas, et à supposer que les malades n’en soient point victimes, l’amour-propre et souvent même la tonsidération du médecin peuvent en soufl’rir, en voulant prédire des effets qui ne sont point calculables.
Pour me conformer à l’usage, je viens d’employer quelquefois dans cette discussion le mot juguler-, c’est bien à regret si je l’ai fait, car c’est une expression barbare et indigne du langage scientifique ; mais les partisans des saignées coup sur coup s’en servent habituellement aujourd’hui, pour nous donner une idée des eflets merveilleux produits par leur méthode. Juguler une maladie, ce serait la dompter de suite; ce serait la guérir brusquement, et nous venons de voir que les saignées ne produisent pas un pareil effet; aussi M. liouillaud consent à ranger au nombre des pneumonies jugulées , toutes celles qui cèdent avant le septième jour, à compter du traitement. Pour inodamer un résuliat aussi vulgaire, il n’est certes
(l) Ilech, sur les ejfefs de lu saignée, Paris, p. 62.
TiiAiTiMrN'r iir i./>. pÿFUMONir,
pn>î iio^oni (le sr. servir (rune ex])rr^sion aussi préien lieuse; les luots metapliorifjues ou hyperboliques sont toujours déplacés dans le lanjîage de la science, car ils ne sauraient jamais exprimer des idées parfaitement justes, et l’on trouve malheureusement beaucoup de gens crédules qui les prennent à la lettre.
ARTICLE III
Traitement de la’ pneumonie par les préparations antimoniales. — Historique. — Appréciation des travail v anterieurs.
Dés que les préparations antimoniales furent introduites dans la thérapeutique, on vit les médecins en essayer l’emploi dans les différentes affections de poitrine, et en particulier <lans la pneumonie et dans la pleurésie; des succès incontestables furent obtenus ; mais quelques revers que la malveillance et la passion exagérèrent, restreignirent bientôt l’usage de ce médicament héroïque. Cependant, même à l’époque où les parlemens et les facultés de médecine se liguèrent pour le proscrire, il ne cessa pas d’être employé par un grand nombre de médecins dans le iraitement des inflammations pulmonaires; le tartre slibié, le kermès, l’antimoine diapliorétique étaient les trois préparations qui étaient le plus fréquemment conseillées dans les maladies de poitrine. L’émétique était généralement administré à litre d’évacuant du tube digestif; c’était surtout la pratique de Rivière, et plus celle tard deSioll et de plusieurs autres;niais l’émétique, le kermès et l’antimoine diapliorétique étaient aussi donnés à haute dose, ou d’une manière fractionnée et comme altérant. C’est ainsi qu’on trouve dans l’ancien Formulaire des hôpitaux de Pa ris, imprimé en 176T, là formule d’une potion dite in pleitritide et ui peripneumonia, composée de 16 grammes d’antimoine diapliorétique (oxyde blanc, antimoniate de potasse) suspendus dans 125 grammes de suc de bourrache. Vers cette même époque , Richter préconisait aussi comme un spécifique dans la pleurésie el la pneumonie, une potion contenant 15 centigrammes d’émétique dans 375 grammes de véhicule; on la donnait par cuillerée à bouche toutes les deux heures, et en cas de vomissement, toutes les heures; ainsi le malade pmnit un peu plus d’nn centigramme iTémétiopie par benre.
ihiKTintir A HAUTE nnsr. 615
Huft laml (1) a Invoqué ccUe i cceue pour reveiuliquer en faveur , de 1 ecole de GœUingue la méthode italienne des contre-stimu- I listes dont je parlerai bientôt ; mais il.est inutile Je faire observer I ici que ces prétentions ne sont nullement fondées. L’on peut donc I dire d’une manière {générale qu’avant la fin du xviii® siècle, le j tartre slibié qu’on employait fréquemment contre les pneumo nies, avait moins pour effet de s’opposer à la pblegmasie ellemême, que de combattre une complication bilieuse ou de rem- ])lir tout autre indication inspirée par les théories humorales de l’époque.
Il y a déjà plus de quarante ans , Rasori, guidé par des idées spéculatives, et ayant prouvé expérimentalement qu’il existait contrairement à l’assertion de Brown, des remèdes débilitans absolus, fut conduit par une série de raisonnemens, à employer l’émétique d’une jnanière tout à fait inusitée et contraire aux opinions généralement reçues. Le célèbre professeur de Milan démontra en eftét : 1“ que la pneumonie pouvait être traitée par l’émétique depuis son début jusqu’à sa terminaison *, 2® que ce médicament formait le principal et quelquefois même le seul moyen curatif de cette maladie ; 3“ qu’on pouvait diminuer ]>ar son seul usage le nombre des saignées et qu’on pouvait mêtue quelquefois se dispenser d’en faire; 4“ que l’émétique pouvait être administré à des doses que les praticiens les plus hardis n’avaient jamais songé à atteindre , puisejue Rasori donnait douze décigrainmes (24 giains), quatre, huit et douze grammes (1,2, 3 grains) dans les 24 heures; 5° que la quantité d’émétique qu’on employait pendant le cours de la maladie s’élevait assez souvent à plus de soixante-deux grammes (2 onces) ; 6° enfin Rasori démontra que des doses d’émétique aussi énormes ne produisaient ni vomissemens , ni évacuations alvincs abondantes, ni aucune grave altération dans les organes digestifs (2). C’est sur cette manière aussi nouvelle que hardie d’administrer l’émétique , et quelques autres médica.
(t) Joiirn. de Jfujeland, t82A.
(2) DcIIk peripneu. intiain.c dcl curarlc prlucîpal. col tartaro slibiato. {Opuscnli di viedcina clinica, Wi\nno, t830, t, 2, p. t29),trad. dans li* l. A (les Arcli. Gcii. de Med. pag. 500 et 415, — et dans la Bihliolh, de tliénifieiilirittc do Tlnylc. Paris, t 828, t.t , p, 4 98.
TRAITF.MENT DF. LA PNEUMONIE
mens que Rasori fonda toute une méthode thérapeutique, dite méthode contre-stimulanle ou du contre-siiinulisme. Il supposa que la vie éiait le résultat de deux forces également actives , mais opposées , qui sc contre-balançaient dans l’état de santé , tandis que la prédominance de l’une d’elles entraînait nécessairement un état de maladie; ces deux forces sont désignées par les mots de stimulus et de contre-stimulus ; la stimulation et la contre-stimulation étant l’elFet de ces forces mises en jeu. Lorsque l’une d’elles est en excès, elle produit un état morbide que l’école italienne nomme diathèse, et donne à l’économie l’aptitude de supporter impunément des doses considérables de médicamens très actifs destinés à rétablir l’équilibre. Les contre-stimulans tels que l’éméticjue, l’acide cyanhydrique, la digitale, etc., sont donc des agens ou des puissances qui produisent sur l’organisme des modifications opposées à celles qui résultent de l’action du stimulus; ces résultats s’opèrent souvent sans qu’il y ait aucune évacuation, tel est l’émétique qui, donné à haute dose dans le cours d’une pneumonie, ne provoque souvent ni vomissements ni selles. Les contre-stiinulistes disent alors qu’il y a tolérance.
J’ai exposé le plus succinelement possible les principes de la doctrine italienne , afin de familiariser de suite le lecteur avec des expressions dont elle a consacré l’usage. 11 est facile de se convaincre que la théorie du contre-stiinulisme ne s’appuie que sur des idées purement spéculatives ; mais les faits qui l’ont inspirée sont vrais, et leur connaissance a opéré dans la thérapeutique une véritable révolution. Toutefois on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’un grand nombre d’observations rapportées par Rasori, ne peuvent être invoquées comme prouvant 1 efficacité de l’émétique à haute dose ; car ce remède était généralement employé concurremment avec des émissions sanguines copieuses , puisqu’il n’était pas rare de voir Rasori retirer à ses malades, durant tout le couz’s d’une pneumonie, quatre, six et sept kilogrammes de sang (8, 12, 14 livres) pendant qu’il leur administrait plus de soixante-deux grammes d’émétique. On concevra qu’enpareil cas, ilestimpossible de faire la part qui revient à chacun des agens thérapeutiques. Cependant Rasori a cité un relevé de soixante-seize cas de pneumonie dans lesquels il a donné
des doses considérables de remèdes contre-slimulans sans employer concuremment les saignées générales ou locales ; sur ce nombre, il n’a perdu que neuf malades. Ces faits prouvent d’une manière incontestable l’action avantageuse qu’on peut retirer de l’émétique employé suivant la méthode italienne ; mais Rasori observe que celle-ci ne réussit que dans les pneumonies qui ne sont pas fort graves , tandis que dans celles qui sont plus intenses, les saignées plus ou moins copieuses sont nécessaires pour abattre l’excès du stimulus. Nous verrons dans la suite que cette opinion de Rasori comporte quelques exceptions. Quant aux pneumonies qui ont été traitées concurremment par l’émétique et les saignées copieuses, Rasori a publié à ce sujet plusieurs documens comprenant la statistique des deux cliniques militaire et civile dont il était chargé. Il résulte de son dernier rapport qu’ayant soigné pendant trois années 048 pneumonies à l’hôpital civil, et l80à Fliopital militaire, la mortalité fut de vingt-deux pour cent dans le premier et de quatorze et demi dans le second (1) ; résultats qui ne semblent pas très favorables ; mais il faut peut-être rattribuor à ce que Rasori employait sa méthode avec une énergie qui heureusement aujourd’hui ne compte guère d’imitateurs.
Comme on le pense bien, celte pratique si hardie de Rasori fît une grande sensation en Italie, et quoiqu’elle rencontrât dès sa naissance un grand nombre d’adversaires ou d’incrédules , les praticiens du plus grand mérite, et en particulier Tommasiui (2) et Ambri (3), à Parme, se livrèrent à quelques expériences, et vinrent bientôt confirmer publiquement l’efficacité de la méthode nouvelle qui compte toujours de nombreux prosélytes en Italie , parmi lesquels se distingue aujourd’hui le savant Giacomini, professeur de clinicjue à Padoue (4).
La pratique de Rasori n’était pas encore connue dans le reste»
(4) Qiiadro delle peripneumonie , {Opitscoli di medicinâ clinica, Milano, 4 830, t. 2, p. 205).
(2) AitZ l’azione deprimenle e contro stimulente di aleujii rirnadi. mem. 4 4, Litla il Maggio, 4 8 09. F'. Giorn. delltt societa. M. C, d Parnta,, vol. VII.
(3) Opéra, med, prat. et anal, patol. faite nello spedale civile di Panna letle in nov, \ 809.
(A) Traité phys, et e.rpét\ de matière méd. et de ihér.
TRAlTk.MKN'l nr. I.A P3>F.IJM0MF,.
6lrf
de l’Europe, ou du nioius elle l’élail à neine lorsque Pcstliicr de Genève, pendant cinq années consécutives qu’il a exercé la médecine dans le canton de Vaud, où les pneumonies, dit-il, sont frequentes, et dans le cours de deux épidémies praves, aflirnie que pendant que ses confrères perdaient un grand nombre de malades en suivant les méthodes ordinaires de traitement , il eut la satisfaction de guérir tous ceux qui se confièrent à lui , et la guérison s’opéra promptement sans rechutes et sans aucun accident. Ces résultats furent obtenus par l’administration du tartre stibié à haute dose, sans employer préalablement ou «oncurremment les émissions sanguines. Peschier fut conduit à ce traitement par des idées spéculatives qu’il est inutile d’indiquer et de combattre. Il a donné une relation de sa méthode dans la Bibliothèque de Genève (l), et postérieurement à celte première publication , il recueillit de nouveaux faits qui lui étaient favorables; il finit enfin par proscrire tout à fait la saignée du traitement de la pneumonie, et affirma de nouveau que, par le tartre stibié donné à haute dose (c’est-à-dire de trois à huit décigrammes dans les vingt-quatre heures), il avait guéri tous ses malades, à l’exception d’un seul, qui prit trop tard ce médicament héroïque (2).
Les faits rapportés par Peschier n’ont pas toute la valeur qu on leur attribue généralement. Je crois bien que , par l’émétique seul , le médecin génevois a dû guérir plusieurs pneumonies ; mais ces guérisons sont beaucoup moins nombreuses qu’on le suppose. Peschier confondait, en effet, non-seulement les pleurésies et les pneumonies ; mais il rangeait sous le titre d’inflammation de poitrine, toutes les maladies avec ou sans fièvre^ accompagnés d’une toux et d’une douleur de côte fixe ou vague, et il leur opposait un même mode de traitement. Il est donc certain qu’un grand nombre des individus dont Peschier parle, n’avaient que des pleurodynies, des bronchites ou des pleurésies ; c’est ce qui explique les succès de sa méthode , succès qui, sans cette circonstance, auraient pu paraître presque miraculeux ; car personne n’en a encore obtenu de pareils par aucune méthode.
(t) liibliot. univ>. de Genève^ sciences et arts, t. XX, p. <43.
(i) Ccr.ette de santé, S et ts septembre, t825.
KMÉTK^UIF. A fl AUtF DOS». C)l9
! Laënnec fut le premier inëdccin qui expérimenta sérieuse- ; ment en France la méthode Rasorienne (1) ; ses reciierclies,
1 commencées en 1817, furent poursuivies jusque vers la moitié ' Jde 1826, époque de sa mort. Quoique Laënnec ait guéri pluÿsieurs fois et rapidement des pnéumoriies intenses par l’émé- I : tique seul et sans avoir recours à la saignée , il conseille 1 rnéanmoins , pour peu que les malades soient en étal de la supiporter, de leur tirer 500 grammes de sang (1 livre), rarement
I lil faisait réitérer l'émission sanguine. Laënnec regardait celle-ci iL'Commeun moyen d’enrayermomentanément l’orgasme inflain-
nnaaloire et de donner le temps au tartre stibié d’agir. Immédia- ; itement après la saignéeLaënnec,donnaitune première dose d’émé- ! iiquede cinq centigrammes(! grain)dans soixante-dix grammes (ou iian demi verre) d’infusion de feuilles d’oranger légère et froide,
, ( édulcorée avec seize grammes de sirop de guimauve ou de fleurs : ûi’oranger : la même dose était répétée de deux en deux heures, ijijusqu’à ce que le malade en eût pris six; il le laissait ensuite
I I reposer pendant sept à huit heures si les accidens u’élaient pas i rnrgens, et s’il éprouvait quelque penchant au sommeil ; mais si 1 1 la pneumonie était déjà avancée ou si elle était double , si l’op- ! ] pression était forte, si la tête se prenait , Laënnec faisait conlii imuer le tartre stibié sans interruption, de deux heures en deux lHieures, jusqu’à ce qu’il y eût un amendement dans les symp-
uômes, et que l’amélioration fût indiquée par les signes stéthosccopiques. Quelquefois même, si la plupart des circonstances ag- (qravantes que je viens d’indiquer se trouvaient réunies , Laëninec portait chaque dose d’éinétiquc à sept centigrammes eC deiini, ou à un décigramme,ct mêmeà douze centigrammes et demi, t toujours dans la même quantité de véhicule. On voit que Laëninec ne prescrivait jamais plus de quinze décigrammes d’éméttique par jour (30 grains). Sa pratique difterait donc nolableunent de celle de Rasori ; mais elle se rapprochait de celle ; adoptée par Tommasini qui, comme Laënnec, débutait en géinéral par donner trois ou quatre décigrammes (6 à 8 grains) (d’émétique et dépassait rarement sept (14 grains); la seule (différence, c’est que le médecin italien employait un exci- Ipient moins abondant, puisqu’il suspendait la close d’éméti-
^t) uscuUntion, A* (.'dit., t. 1, p. 6|0.
TB AISEMENT DE I^A PNEUMONIE
que indiquée, clans 125 grammes seulement (4 onces) de licjuide (1). Laënnec avait pour habitude , lorsque l’émétique provoquait des évacuations le deuxième jour de son administration f d'ajouter aux six doses, qui devaient être prises dans les vingt-quatre heures, trente-un, ou soixante-deux grammes (1 à 2 onces) de sirop diacode.
C’est en suivant cette méthode que Laënnec est parvenu à obtenir des succès qu’il n’avait jamais eus , ni par les saignées, ni par aucun autre mode de traitement ; il n’a tenu aucune note exacte sur les malades avant l’année 1824, mais il affinne qu’il ne se rappelle pas avoir perdu un seul de ses pneumonic|ucsqui aurait pris le tartre stibié assez long-temps pour en éprouver les effets. Ayant traité, en 1824, à la clinique de la faculté, vingt-huit pneumonies simples ou complicjuées d’un léger épanchement pleurétique , mais graves pour la plupart, il vit tous les malades guérir, à l’exception d’un septuagénaire cachectique. Dans le cours de 1825, Laënnec traita trente-quatre pneumonies, dont cinq succombèrent; mais il est juste de défalquer de ce nombre deux femmes apportées agonisantes à l’hôpital, et qui ne prirent que deux ou trois doses d’émétique; deux autres malades étaient atteints, l’un d’une maladie organique du cœur, l’autre d’une pleurésie chronique , et succombèrent à ces affections dans la convalescence de la pneumonie. Reste un vieillard de soixante-onze ans qui succomba au dixième jour du traitement par l’émétique. Laënnec en conclut que sur cinquante-sept pneumonies qu’il a traitées par le tartre stibié à haute dose, il n’a perdu que deux septuagénaires , ce qui donne un peu moins d’un mort sur vingt-huit.
Ces résultats ne sont peut-être pas aussi favorables à l’administration de l’émétique que le pensait Laënnec. Je crois d’abord qu’il faut considérer à peu près comme non avenus les résultats qu’il aurait obtenus avant l’année 1824, époque avant laquelle l’administration de l’émétique aurait toujours été couronnée de succès : il est imjiossible en effet d’attacher la moindre confiance à des faits thérapeutiques qui ne reposent, que sur des souvenirs plus ou moins confus ; d’ailleurs, je crois
(1) lievue med,, mai, 1 825,
ÉMÉTIQUE A haute HOSE.
que Laënnec a e'té mal servi par sa mémoire, puisqu’un de ses élèves, le docteur Delagarde, a précisément publié plusieurs ob» servations de pneumonies recueillies dans le service de ce professeur en 1822, et 1823; maladies qui eurent une issue fu- I neste , malgré radminislration du tartre stibié (1).
Les résultats obtenus en 1824- et 1825 ont une tout autre valeur, puisque Laënnec les a appuyés par des chiffres; cependant ils manquent de renseignemens suffisans pour leur donner le degré de certitude qu’ils devraient avoir. Gomme M. Louis a déjà eu soin de le faire remarquer (2), Laënnec ne donne aucun détail sur l’âge des sujets, sur le nombre des saignées qui leur furent faites, sur l’époque à laquelle on les fit, sur celle à lacjuelle le tartre stibié fut administré, sur la durée moyenne de la maladie dans ces cas. Une autre remar-’ que encore plus importante faite aussi par M. Louis, c’est que dans un certain nombre de cas, Laënnec s’en remettait à l’auscultation exclusivement, pour lui indiquer l’existence des pneumonies; la crépitation, indépendamment de tout autre symptôme local, lui paraissait suffire pour arriver d’une r manière sûre au diagnostic de cette affection , en sorte qu’il a dû admettre des cas de pneumonie chez des individus qui n’ofli aient que de la crépitation sans crachats rouillés, sans une altération plus ou moins profonde du bruit respiratoire , san^ un degré quelconque d’obscurité du son du thorax dans un point de son étendue; peut-être aussi dans un certain nombre de cas Laënnec a-t-il pris pour une pneumonie un simple catarrhe pulmonaire aigu , qui atteignait les dernières ramifications des bronches et s’accompagnait de râle sous-crépi tant.
Ces objections de M, Louis sont parfaitement justes, et l’on peut dire qu’elles ont été depuis justifiées par l’aveu d’un élève et d’un parent de Laënnec lui-même. M. le docteur Mériadec, Laënnec dit, en effet, qu’en consultant ses notes, il avait reconnu que le quart au moins des cinquante-sept pneumonies observées par son cousin , et surtout des trente-quatre traitées en 1825 , étaient tellement légères c[ue la diète, le séjour au lit et quelques sangsues ou une petite saignée, auraient
(l) Archives^ l. IV, p. 481.
(2^ Iteckarc. sur les ej(fets, dt la sai^néc^ p. 64.
lRAH£(Mt,M DE LA l'MX'MOML.
suffi pour les guérir. 11 croit qu’eu ne tenant compte que des pneumonies bien pTonoucécs, et dans lesquelles le traitement a eu le temps d’agir, la mortalité aurait dû etre fixée à un sur vingt ou mèiïie dix-huit (1). Ce cliiftre est encore, comme ou voit, très favorable à l’cmétique j mais il est probable que si nous possédions plus de renseignemens sur tous ces faits , nous retrouverions également quelque autre civconstancc pour expliquer des succès qu’il est, en effet, fort rare d’obtenir, et qui ne peuvent se rencontrer que moinentanéinent sous l’influence de certaines constitutions médicales.
M. Bouillaud a aussicontssté récemment l’exactitude des résultats de Laënnec; il a publié, dans deux de ses ouvrages (2), un tableau qu’il donne comme exact, des guérisons et des déc^s, parmi les pneumoniques reçus dans le service de Laënnec, pendant les années 1825 et 25. Il résulterait de ce document, qui a été livré à M. Bouillaud par un ancien externe de la Charité, attaché au service de Laënnec, que celui-ci aurait perdu par sa méthode, les deux cinquièmes de ses malades, M. Bouillaud n’ose pas en conclure que Laënnec ait voulu tromper, mais il pense qu’il a fait ses relevés sur des notes peu exactes. Pour moi, si j’avais la conviction qu’a M. Bouillaud, que le document qu’on lui a fourni est exact, je n’hésiterais pas à dire que Laënnec a donné sciemment des résultats menteurs. Comment supposer, en effet, que Laënnec, exposant, à la fin de 1825, les résultats qu’il avait obtenus durant l’année par l’émétique, dans le traitement de la pneumonie, ait pu indiquer une mortalité de un sur trente, tandis que, d’après l’ami de M. Bouillaud, elle aurait été de plus de moitié, ou de neuf sur dix-sepi? A supposer que les notes de Laënnec eussent été inexactes, ses souvenirs étaient assez récens pour l’empêcher de commettre une erreur qui était impossible, si elle n’était volontaire. INon, Laënnec n’a point menti; mais M. Bouillaud, ayant à choisir entre deux témoignages, l’un, d’un homme aussi éminent que l’auteur de l’auscultation, et qui mérite bien d’être cru sur parole , l’culre d'un médecin honorable sans doute, mais dont le nom est tout à fait incounu,a opté cependant pour ce dernier, par
(t) yfuscull., l. II, p. Cl J, noie.
(1) Dût. (le méd. cl de c/tir. pral.,l.Xill, [uô>dS,Cli>hil. tned., p.23o.
tMÉ'UyLlE A haute DOSE.
cela seul qu’il y li ouvait une nouvelle occasion d’exalter sa méthode et de déprécier celle de Rasori. Quant à moi, je soutiens au contraire que le tableau qu’on a livré à M. Bouillaud ne peut être exact, et il est facile de le prouver. D’abord Laënnec nous parle de trente-quatre malades qu’il aurait traités en 1825, et le tableau officieux n’en indique que dix-sept. Est-ce encore Laënnec qui a enflé son chifire d’admission volontairement ou d’après des noies inexactes? n’esl-ce pas plutôt l’ami de M. Bouillaud qu’il faut accuser de distraction ou de négligence? je n’hésite pas à le croire ; car les résultats de Laënnec pour l’année 1825 ont été contrôlés par un homme honorable et instruit , par M. le docteur Mériadec Laënnec qui paraît avoir recueilli des notes assez exactes sur les malades observés à cette époque, puisque nous avons vu précédemment ce médecin expliquer en partie les succès de son maître, par le grand nombre de pneumonies bénignes qu’il avait traitées. Il est certain que si Laënnec avait dissimulé quelques insuccès, son cousin n’eût pas manqué de les signaler. J’ai cru devoir réfuter un document que M. Bouillaud a eu le très grand tort d’accepter avec trop de confiance ; car, s'il eût pu être authentique , il eût porté certainement une grave atteinte à la véracité de Laënnec. Mais heureusement de pareilles imputations ne sauraient ternir la gloire impérissable d’un des plus grands génies, et disons mieux , d’un des hommes les plus utiles qui honora jamais l’école française.
M. Louis est le médecin qui jusqu’à ce jour a publié les faits les plus concluans en faveur de l’administration de l’émétique à haute dose dans la pneumonie; car il a recherché la valeur de ce mode de traitement, en appliquant à son étude celte méthode rigoureuse dont il a le premier donné les préceptes et rexemple,elsans laquelle les travaux thérapeutiques ne sauraient avoir aucune espèce de certitude. M. Louis rapporte que de vingt malades atteints de pneumonie, auxquels l’émétique fut donné dans des circonstances graves, trois seulement succombèrent, et ces sujets avaient de 60 à 70 ansi Ces résultats sont d’autant plus favorables que les malades se trouvaient dans des conditions très fâcheuses lorsque l’émétique leur fut administré. En eft'el, ils avaient été déjà saignés plusieurs fois , et cependant la maladie avait persisté en prenant plus d’intensité et était déjà
XUAlTIiMliNX UE LA PJNEUMONlE.
arrivée, terme moyen, au huitième jour ; ajoutons enfin que les sujets qui prirent le tartre stibié étaient généralement plus âgés que ceux qui n’en prirent pas, de manière que ces derniers n’avaient, terme moyen, que 31 ans, et les autres 45. Enfin l’heureuse influence de l’émétique a été' encore démontrée par les changements qui suivirent presque immédiatement l’administration du tartre stibié; dès le lendemain, en effet, quinze des dix-sept sujets qui en prirent se trouvèrent un peu mieux ou beaucoup mieux, ayant sensiblement plus de force, la physionomie meilleure, la respiration moins gênée ; en outre treize d’entre eux, dont la poitrine rendait un son plus ou moins complètement mat dans une certaine étendue, lorsque l’émétique fut administré, offraient dès le lendemain, une amélioration notable sous ce rapport, et ces améliorations divejscs persistaient en faisant tous les jours des progrès (1).
D’autres travaux ont encore été publiés en France sur l’efficacité de la méthode Kasorienne dans le traitement de la pneumonie. Indépendamment des observations isolées et très nombreuses qui , depuis 15 ans, ont été insérées dans nos recueils périodiques , la science s’est enrichie de quelques autres travaux intéressants à divers titres; parmi eux, je citerai les recherches de M. le docteur Danvin, aujourd’hui médecin à St-Pol, département du Pas-de-Calais (2); celles de M. Ambroise Laënnec, médecin de riIôtel-Dieu de Nantes (3), qui paraît n’avoir perdu qu’un malade sur treize. M. le doctcurTéalier, dans son ouvrage sur le tartre stibié, dit aussi avoir reconnu, par des observations multipliées, que l’émétique à haute dose était le mode de traitement le plus efficace elle plus expéditif (4) Il est à regretter que M. Tealier se soit contenté de citer quelques faits isolés; il eût été préférable qu’il analysât toutes ses observations , et qu’à l’exemple de M. Louis, il eût précisé le chiffre de ses succès, et quelle avait été la rapidité de la convalescence. M. le docteur Piayer a aussi publié, il y a quelques années, un article fort remarquable sur l’antimoine (5). Ce travail eût été complet si l’au-
(1) Mém,sur les effets de la- saignée, p. 51.
(2) Journ. hehd. de médecine, 1 8 30.
{Z) Journ. de la société de la Loire Injericure, 3«liv., sept. 1825, et Auscult,,i. I, p. G 19.
(4) Du tartre stibié, Paris, 1832, p. 228.
(5) Dict. de méd. et de chir. jn at., l. IJI, p, 5 7.
KMlÎTH^lfK A HAUlIi DOS£.
leur s’ctait étudié davantage à appuyer ses propositions par des résultats numéiiques. Je reviendrai plus tard sur quelques-unes des assertions de l’auteur, qui ne semble pas être d’ailleurs un partisan bien ardent de la méthode Rasorienne; il ne regarde en effet l’émétique que comme un moyen accessoire. En6n je terminerai l’énumération des recliercbes entreprises en France sur l’efficacité de l’émétique dans le traitement de la pneumonie , par un travail très étendu et fort bien fait de M. Trousseau, sur l’antimoine et ses diverses préparations (1).
M. le professeur Trousseau a traité, il y a quelques années , par l’antimoine, cinquante-huit pneumonies aiguës, dont deux seulement eurent une issue funeste; aucun de scs malades n’a été saigné à l’hupital; cinq l’avaient été avant leur admission dans le setvice médical, et chez eux la maladie a cédé avec plus de difficulté que chez les autres. M. Trousseau a nonseulement administré l’émétique, mais il a également donné plusieurs autres pi'éparations antimoniales, telles que l’antimoine métallique, le protoxyde , le deutoxyde et le tritoxyde , l’hypoantimonite, l’antimoniate et l’antimonite de potasse, le kermès; et les eftèis thérapeutiques généraux ont été invariablement les mêmes. Ces faits étaient observés à l’Hôtel-Dieu en 1831 et 32 ; mais depuis l’année 18ô4 il paraît que M. Trousseau a été moins heureux, et tout en reconnaissant que les antimoniaux, ont une grande efficacité dans le traitement des pneumonies, il croit que dans la constitution actuelle où il écrit (1839) ,ils ne peuvent seuls mener à bien les inflammations pulmonaires, et que les pertes de sang sont d’une ncce.ssité évidente.
Un grand nombre de médecins étrangers ont également administré le tartre slibié d’après les préceptes de la méthode italienne; je ne connais pas à beaucoup près tous leurs travaux ; aussi serai-je nécessairement très incomplet dans l’énumération assez rapide que je vais faire ; cependant j’espère citer les principaux résultats. Le professeur Rang, de Copenhague, a traité à rhopital de Frédéric, cinquante-quatre pneumonies par le tartre stibié à haute dose, la plupart après une saignée préalable;
(t) Voir l’article anli/uoinc du Dictionnaire eu 13 vol. lUai. mcd., l. Il, partie.
TRAlTEMliNT DE LA PNEUMONIE.
sept de ces cinquante-quatre malades furent traités aussi par d’autres méthodesj tous guérirent, à l’exception de deux. Parmi les quarante-cinq traités uniquement par le tartre éme'tique, il J avait trente-neuf hommes et six femmesj à l’egard de l’age, neuf étaient entre neuf et dix ans, vingt entre vingt et trente , neuf entre trente et quarante, quatre entre quarante etcinquante, deux entre soixante et soixante-dix. D’après ces premiers expérirnens , l’auteur est porté à regarder la méthode Rasorienne comme étant aus.si sûre que prompte ; mais en homme sage, le professeur Rang désire continuerce traitement pendant plusieurs années consécutives avant de prendre un parti déGnitif (1). J’ignore quel a été le résultat de ses dernières recherches.
M. le docteur WoliF, de Varsovie, a rapporté dix observations de pneumonies qui toutes ont guéri par l’émétique à haute dose, et sans qu'on ait eu besoin de recourir à aucun autre moyen j il paraît que plusieurs membres de la société de médedecine de Varsovie ont également expérimenté le même remède avec succès, et en particulier le docteur Fialkowski , médecin de l’hôpital de l’Enfant-Jésus (2). Enfin, le docteur Ruef, ayant traité par l’émétique à haute dose quatre-vingt-quatorze pneumonies franches, sans- complications, n’a perdu que cinq malades^ les effets de la médication Rasorienne ont été parfois si rapides, que l’amélioration commençait dès la première moitié de la journée. L’auteur combinait aussi les saignées avec l’émétique, et quelquefois même il saignait assez largement (3).
Ne connaissant ces divers travaux des médecins étrangers que par de simples extraits, je n’ai pu en apprécier bien rigoureusement la vahur. Cependant nous pouvons, je pense, conclure des nombreux travaux que je viens d’analyser, que l’émétique employé seul ou concurremment avec les émissions sanguines dans le traitement des pneumonies, a produit les plus heureux résultats. En ne tenant compte en effet que des observations dans
(t) Biblio.for lœger, 1826, cah. 2, p. 115. Analysé doits le Bul. des sciences méd,, t. Il, n° 175, et dans la Biblioth. thérap., t. I, p, 268.
[é) Journ. de Hujeland 182 A. — Bxtrait dans laJYouw bibl. méd., t. VI, p. 227, et clans lu I. I, de la Bibl. ther. de Bayle, p. 275.
(5) Mcdeciniesche. annalen,, 1856. — Ext. dans, la gaz.med., 1856, l. Vf, p. 506.
lesquelles raction de l’émétique ayant été évidente, a pu être séparée de celle des saignées^ nous trouvons vingt-six morts pour trois cent soixante-dix malades, c’est-à-dire que la mortalité n’aurait été que d’un quatorzième environ. Mais quelque intéressans que soient la plupart des travaux que j’ai précédetnment cités, il n’en est aucun^ à l’exception de celui de M Louis, où les faits aient été étudiés suivant les principes de la inédedeci ne exacte ; les auteurs n’ont presque donné aucun résultat numérique^ilsn’ont point cherché à apprécier rigoureusement l’influence que la méthode Rasorienne exerçait sur la marche de la maladie et de ses principaux symptômes, sur la rapidité de la convalescence ; on ne trouve partout que des indications vagues,* peu positivesy ou bien lorsque les résultats sont mieux précisés, ils ne portent que sur l’analyse d’un petit nombre de faits. Je vais donc essayer de combler cette lacune. J’étudierai le traitement delà pneumonie par l’émétique à haute dose én recherchant tour à tour quelle a été son influence sur la marche, la durée et la terminaison de la maladie elle-même et de ses principaux symptômes. Je recliercherai les modifications qu’on doit faire subir à ce traitement suivant l’exigence des cas particuliers : je tâcherai de déterminer,depréciserle plus possible l’opportunité de son emploi; je rechercherai si quelques circonstances individuelles peuvent en contre-indiquer l’usage, enfin, je dirai si la méthode Rasorienne peut être la cause de certains accidens ; et dans l’affirmative , je les décrirai avec soin. Enfin, je discuterai la valeur des raisons qu’on a données, pour expliquer le mode d’action de l’émétique administré à haute dose.
Pour éclairer ces nombreuses questions, je possède 154 observations de pneumonies dans lesquelles le tartre stibié fut donné d’après les principes de l’école italienne. Mais il importe , pour bien fixer quelle est la valeur thérapeutique de la méthode que je vais étudiery de grouper les faits en trois ordres.
Dans une première se'rie, je place l’histoire de quarante-quatre malades qui furent traités exclusivement par le tartre stibié sans qu’on ait eu recours préalablement ou concuremraent à l’emploi d’un autre moyen actif.
Dans Un deuxième ordre j’examinerai 80 observations dans
TUAM'EMENT DE LA l’NEUMüNIE.
lesquelles radministratioii de l’émétique fut précédée d’une ou plusieurs saignées générales et locales sans que la maladie eût été modifiée dans sa marche et ses principaux symptômes ; La possibilité de réitérer les émissions sanguines n'était pas encore épuisée ; mais au lieu de tirer du sang , on donna l'émétique, c’est-à-dire qu’on suivit chez ces 80 malades dont je parle, Je traitement conseillé par Laënnec.
Enfin, dans un troisième et dernier groupe, j’ai réuni trente malades qui avaient été abondamment saignés; cependant chez tous, la maladie avait fait des progrès toujours croissans, l’état du pouls et des forces était devenu tel, qu’une nouvelle perte de sang était tout à fait impossible, Je péril était extrême; c’est dans ces conditions que l’émétique fut donné en désespoir de cause et comme pis aller.
§ I. Premier groupe demalades. — Traitement par l' émétique d haute dose , et sans l’emploi de la saignée.
On a vu par l’analyse de quelques-uns des travaux que j’ai cités précédemment , et en particulier de ceux de Rasori , de Laënnec, de Wolffetde M. Trousseau, que l’on pouvait guérir des pneumonies sans le secours des saignées, et en administrant d’emblée l’émétique, suivant la méthode Rasorienne. Connaissant ces résultats, ayant moi-même été témoin en 1832 et 1833 de la pratique heureuse de M. Trousseau, je me suis décidé à employer cette méthode , d’abord dans des cas qui semblaient peu favorables aux émissions sanguines ; mais ayant obtenu quelque avantage , je me hasardai à en user aussi chez quelques autres malades dont l’état général semblait exiger d’abord 1 emploi de la saignée. Les faits dont je parle sont au nombre de quarante-quatre; ils ontété recueillis en 1839 et 1840 àTIIôtel- Dieu (annexe) , dans les salles qui m’y ont été momentanément confiées. Parmi ces 44 malades, nous trouvons 8 femmes et 36 hommes; leur âge variant entre 15 et 71 ans, donnait pour moyenne 37 ans. 20, c’est à dire près de la moitié, avaient une constitution grêle, chetive; elle était d’une force moyenne chez 15 : 9 malades seulement avaient tous les attributs d’une constitution vigoureuse. II est important de faire observer que tous ces individus étaient habituellement bien portants, ou n’avaient
iHiktjqiie a hautf. nnsF. 0^20
que (les incommodités passagères ; les pneumonies que j’ai ohservées chez eux étaient primitives.
Des 44 malades dont je parle, nous trouvons 35, dont la pneumonie était déjà arrivée complètement au degré d’hépatisation rouge, quandle traitement par l’émétique fut commencé; c’est ce que démontraient les phénomènes fournis par la percussion etpar l’auscultation. Chez les 9 malades restant , la maladie ne semblait pas avoir encore dépassé le premier degré, dans sa plus grande étendue ; mais dans quelques points on entendait déjà du souffle pendant l’expiration. D’ailleurs, quelque fût son degré, la pneumonie était grave chez tous , puisque chez plus des trois quarts , la moitié d’un poumon était envahie , deux fois la pneumonie était double (1). La réaction fébrile était considérable , car le pouls s’élevait en moyenne à 103 pulsations, et n’avait jamais été au-dessous de 80 ; le nombre des respirations était de 55 par minute; la chaleur de la peau, l’anxiété, l’oppression , étaient en rapport avec les symptômes précédensj et la douleur de côté , généralement vive et poignante, existait chez 34 sujets. Comme on peut le voir, la pneumonie avait de l’intensité ; et je puis afiirmer que, lorsque le traitement fut commencé , il était impossible de prévoir quelle en serait l’issue.
\oulant apprécier rigoureusement l’influence de la méthode, n’ayant aucune espèce d’intérêt à obtenir un résultat plutôt avantageux que défavorable , n’ayant d’autre but que de m’éclairer, je m'étais abstenu de soumettre au même traitement les individus dont la pneumonie bénigne devait nécessairement guérir, de quelque nature que fussent les moyens thérapeutiques qu’on devait lui opposer. Les pneumonies dont je parle étaient simples ; elles n’avaient aucun caractère particulier ; toutefois il est important de dire que le pouls présentait généralement moins de résistance que de coutume. Jamais l’état du pouls ne fut tel qu’il contre-indiquât formellement l’emploi des émissions sanguines ; mais il me faisait présumer que, si on eût voulu soumettre ces malades à un traites ment antiphlogistique, on n’aurait probablement pu pratiquer qu’une ou deux saignées. Ce fut là une des raisons qui me dé-
(t) J’ai commis précédemment une petite erreur. J’ai dit que je n’avais vu que tfi cas de pneumonie double; il y en a eu, au contrahe, 17,
TRAITEMENT DE LA PNEÜMONIE
terminèrent à appliquer à ces individus une méthode de traitement qui avait été si avantageuse dans des cas analogues.
Le traitement par l’émétique fut commencé du deuxième au neuvième jour de la maladie, et, terme moyen , au quatrième jour, après avoir soigneusement noté l’état général et local du sujet. Le tartre stibié a été presque toujours prescrit, le premier jour du moins , à la dose de 3 décigrammes (6 grains), rarement 4, dans 156 grammes (5 onces) d’infusion de tilleul sucrée ; j e n’ai jamais dépassé 6 d éci grammes dans les vingt-quatre heures. Ce n’était que lorsque les effets primitifs de Fémétique avaient été très intenses le premier jour, que je faisais ajouter les jours suivants 16 ou 32 grammes ( demi once ou une once) de sirop diacode. Cette potion était administrée de demi heure en demi heure, ou d’heure en heure, rarement à de plus longs intervalles j car , voulant être bien certain de l’administration régulière et complète du médicament, et ne pouvant me fier aux infirmiers de veille la nuit, je faisais en sorte que la potion dont on donnait généralement la première cuillerée vers onze heures du matin, fût épuisée entre six et neuf heures du soir; elle était alors administrée par la très excellente religieuse de la salle, qui savait d’ailleurs saisir à propos les petites indications qui se présentaient pour éloigner ou rapprocher les doses du médicament.
.l’ai administré l’émétique en suivant les mêmes précautions, et à des doses variairt eirtre 3 et 6 décigrammes, pendant un temps variable, entre un et dix jours; en moyenne, mes malades n’ont eu la potion émétique que pendant trois jours et demi,et l’on peut évaluer à 10 décigrammes (20 grains) la quantité de tartre stibié que la plupart d’entre eux ont prise pendant toute la durée du traitement; je n’ai jamais dépassé la dose de 30 décigrammes ( 60 grains). Tous, sans aucune exception, et quelle (ju’ait été la terminaison de la maladie , ont éprouvé des effets primitifs plus ou moins nombreux ; les selles , en général, prédominaient sur les voinissemens, et sur trente-six individus auxquels je fus obligé de continuer Fémétique pendant plusieurs jours, il y en a dix-sept qui ont présenté une tolérance complète après le troisième ou quatrième jour.
Si nous étudions maintenant les effets thérapeutiques de Fémétique sur la terminaison de la maladie, sur la marche de
ses principaux symptômes, sur la rapidité et la durée de la convalescence , voici ce que j’ai observé.
Parmi ces quarante-quatre pneumonies, six eurent une issue funeste. La mortalité a donc été moins que d’un septième^ résultat qui est beaucoup moins avantageux que ceux qu’avaient obtenus les auteurs qui avaient suivi avant moi le même mode de traitement ; car, en réunissant leurs principaux résultats, on trouve que le chiffre de leur mortalité a été à peine d’un sur douze. Les malades qui ont succombé se trouvaient, d’ailleurs, dans des conditions plus défavorables que les autres; leur moyen âge dépassait en effet cinquante ans ; le traitement fut commencé après le cinquième jour, et l’un d’eux étant atteint d’un délire violent, nous ne pûmes pas explorer complètement le thorax , la pneumonie fut plutôt devinée par nous que diagnostiquée ; aussi la potion stibiée ne fut administrée que pendant deux jours seulement.
La constitution médicale a-t-elle exercé quelque influence sur l’issue de la pneumonie? je n’ose l’affirmer. Je dirai pourtant que du mois de novembre 1839 au mois de mars suivant, sur vingt-deux pneumonies que je traitai sans saignées, par l’émétique à haute dose seulement, je n’observai qu’un seul cas de mort ; c’était chez une femme qui entra au huitième jour d’une pneumonie qui avait envahi le poumon dans toute son étendue, et était arrivée presque partout au degré d’hépatisation. Du mois d’avril jusqu’à la fin d’octobre, sur un nombre égal de malades placés à peu près dans des conditions semblables , cinq succombèrent, la plupart dans le courant d’avril. J’ai dit que les malades étaient dans des conditions à peu près semblables; cependant la vérité me force à déclarer que chez trois des individus qui moururent, le pouls offrait plus d’ampleur et plus de résistance que de coutume. J’ai regretté de n’avoir pas chez eux commencé le traitement par une ou deux saignées copieuses. Cette faute, dont je m’accuse, ne sera pas du moins perdue pour mes lecteurs.
Recheichant maintenant l’influence du traitement sur les principaux symptômes de la pneumonie , voici ce que l’analyse des faits démontre.
1“ Douleur. Le premier signe d’amélioration , celui du moins qui était plus facilement ap])réclable pour les malades , cousis-
THAn'F.MRNT DF I.A PÎST.UMONIR.
mil dans nne cliinlnuüon , et parfois même dans la cessation complète de la douleur de coté, qui souvent avait été excessivement viveetpongitive. Sur trente-quatre malades qui éprouvaient une douleur de poitrine quand le traitement par l’éméiique fut commencé, il y en a vingt-trois qui furent considérablement soulagés dès le premier jour; chez cinq même, la douleur, qui était extrêmement vive et qui empêchait la respiration et la toux, fut complètement enlevée. Cette grande amélioration survenait tantôt après que les premières évacuations produites par rémétique avaient eu lieu ; plus rarement la douleur s’est calmée plusieurs heures après que l’effet du remède avait cessé; les malades fatigués, s’étant livrés à quelques heures de sommeil, s’étaient sentis à leur réveil,soulagés oumême guéris, d’une douleur qui avait été jusqu’alors très pénible pour eux. Chez cinq, la douleur n’a commencé à décroître qu’après la deuxième potion ; chez un , ce phénomène a persisté jusqu’après la troisième; enfin chez six malades , c’est-à-dire sur un peu plus d’un sixième, le point de côté est resté stationnaire, et même chez la moitié , il est devenu plus violent ; il a persisté, bien que la maladie s’améliorât sous tous les autres rapports, et je fus obligé, pour en triompher, d’avoir recours à l’application de quelques sangsues ou de quelques ventouses.
Pouls. La diminution dans la force et la fréquence du pouls est un des phénomènes les plus remarquables et les plus constants. Il me serait impossible de préciser l’instant où il commença à avoir lieu ^ car pour le déterminer, il aurait fallu explorer les malades plusieurs fois par jour. Mais examinés moins de ving-quatre heures après radministralion de la première potion émeiic[ue, j’ai trouvé que sur les trente-huit qui ont guéri, vingt-sept présentaient déjà dans le nombre des pulsations artérielles une diminution qui variait entre dix et quarante par minute; chez six , le pouls n’a diminué de force et de fréquence , et la chaleur ne s’est abaissée qu’après l’administration de la deuxième potion, c’est-à-dire le second jour ; quatre fois le ])Ouls a conservé son degré de fréquence pendant le premier et le deuxième jour, et n’a commencé à décroître qu’après le troisième; enfin, chez un seul malade , j’ai vu le pouls continuer à battre avec la même fréquence pendant que tous les aniies syi'iptômos s’amendaient, et ce phénomène s’est même
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