DURILLON FROISSÉ
L’une des affections chirurgicales qui s’observent le plus souvent à la consultation des hôpitaux est cette variété de phlegmon de la paume de la main que les malades eux-mômes, et les plus incultes, savent très-bien reconnaître et qu’ils désignent dans leur langage sous le nom de durillon forcé ou froissé.
Or ce mot de durillon froissé, qui au premier abord paraît peu rationnel et qu’on est tenté de ranger parmi ces dénominations qu’inspire au vulgaire l’idée souvent absurde qu’il se fait de l’origine et de la nature de ses maladies, ce mot renferme un précieux renseignement étiologique. Il désigne non-seulement le siège originaire, la cause anatomique du mal, mais encore le point sur lequel doit précisément porter l’action chirurgicale que certaines circonstances pourraient appeler autre part d’une manière intempestive et au grand préjudice du malade.
Il ne faut donc pas négliger les dénominations populaires des maladies. Souvent elles indiquent au praticien un point d’une grande importance et dont il a intérêt à faire son profit.
Le maniement habituel des instruments à manche destinés à de gros ouvrages, comme la pelle, le hoyau, le marteau pesant, etc., détermine à la paume de la main des callosités qu’on remarque surtout dans cette partie de la région palmaire qui répond à la tète des métacarpiens, et par conséquent à l’articulation métacarpo-phalangienne. Car il faut bien noter que l’articulation ne répond pas au pli cutané transversal digitopalmaire. Le pli cutané digito-palmaire chez un adulte est reporté de un à deux centimètres par delà l’articulation métacarpo-phalangienne. II y a donc une portion notable de la région palmaire qui couvre la ligne
articulaire. — C’est sur cette portion cutanée que se produisent des callosités dont la présence est h la fois une protection et dans certains cas un danger. Une protection : car sans l’interposition de cette carapace, l’homme qui exerce certaines professions, le forgeron, le mécanicien, le jardinier, serait dans l’impossibilité de saisir impunément certains objets qu’il doit tenu avec force et qui molesteraient, un tégument à épiderme souple et lin. — Un danger : car si l’inflammation vient à s’emparer du tissu cellulaire subjacentà ces callosités, la peau ne prête pas, elle résiste à l’égal d’un tissu albuginé, et l’étranglement survient avec ses conséquences. Les accidents qui se manifestent dans le cas particulier ressemblent beaucoup et pour plusieurs raisons à l’affection désignée sous le nom de panaris et consistent soit en des infiltrations, soit en des collections purulentes qui se propagent les unes sur les parties latérales de la racine des doigts, les autres à la face dorsale de la main, les plus redoutables à la face palmaire jusqu’à la hauteur du carpe et au delà.
Supposons donc que par excès de travail ou par altération de l’état général du sujet, la pression sur les durillons ait déterminé une sub-inflammation du tissu cellulaire de la région sous-jacente, le travail continue et avec lui la cause provocatrice de l’inflammation. Le durillon est alors ce qu’on appelle forcé ou froissé. Ce qui veut dire que, de simplement congestive qu’elle était, la phlegmasie est devenue suppurative, et si les choses sont abandonnées à elles-mêmes, la suppuration devient diffuse. — Intervient alors l’étranglement qui élève le mal primitif à des proportions tellement graves que la main elle-même peut être perdue et que des accidents généraux compliquant le désordre primitif peuvent amener la mort.
L’importance des phlegmasies suppuratives auxquelles donne lieu le durillon froissé étant bien comprise, nous allons indiquer d’après le relevé de nos observations quelles sont les professions dans lesquelles se rencontre le plus communément le durillon froissé.
Les professions de jardinier, d’ébéniste et de blanchisseuse sont celles qui nous ont fourni le plus de malades. — En second lieu nous devons placer celles d’imprimeur en papiers peints, de tourneur, de charron, de menuisier, d’armurier, de chaudronnier, de scieur de pierre, de maréchal. Dans toutes ces professions c’est l’emploi d’instruments trèslourds ou dont le maniement exigeait le déploiement d’un certain effort, ce sont des pressions répétées de la paume de la main par des corps durs et d une manière continue qui ont donné lieu aux accidents inflammatoiies que nous décrirons bientôt comme appartenant au durillon froissé. Ainsi chez les blanchisseuses, ce sera l’usage du battoir, chez les repasseuses ce sera la pression exercée avec plus ou moins de force contre la paume de la main par la poignée du fer à repasser, chez le jardinier 1 emploi des instruments aratoires, la bêche, le boyau, le
bGG PART. III. — DE LA SUPPURATION DANS LES OROANES»
râteau, etc. Chez le menuisier, le charron, l’armurier, le chaudronnier, ce sera le marteau, la lime, la scie, etc. , qui, en froissant les durillons palmaires, amèneront consécutivement des inflammations suppuratives.
Mais il est une circonstance très-importante dont il faut tenir compte dans la pathogënie de ces suppurations, c’est le plus ou moins d’habitude de la main aux instruments employés.. Nous rappellerons à cet égard que plusieurs de nos malades étaient récemment sortis du service militaire, lorsqu’ils embrassèrent l’un la profession de tourneur, l’autre celle d’ébéniste, un troisième celle de maréchal et qu’une des femmes que nous avons observées venait de quitter l’état de frangière pour celui de blanchisseuse. — D’une autre part nous ferons remarquer que parmi les ouvriers atteints de phlegmon de la main à la suite de durillon froissé, ceux qui étaient depuis longtemps endurcis aux travaux de leur profession signalèrent presque toujours entre autres commémoratifs un excès de travail, en sorte que le fait de l’inaccoutumance, en tant que cause de la maladie, est encore vrai de ces derniers, puisque, s’ils avaient l’habitude de leur genre de travail dans de certaines limites, ils ne l’avaient plus au delà de ces mômes limites.
Il est probable qu’au début de beaucoup de professions autres que celles notées par nous, de professions surtout qui comportent l’emploi des instruments grossiers tenus à pleine main pendant plusieurs heures, des cordiers, des matelots, des rameurs, par exemple, les phlegmons consécutifs au durillon froissé doivent s’observer assez fréquemment. Mais je soupçonne que beaucoup d’autres causes peuvent intervenir dans la production de ce genre de phlegmon. — Je crois, par exemple, que l’action du calorique quand on saisit des corps chauds, que l’introduction de corps étrangers piquants à travers l’écaille épidermique, soitqu ils s’éloignent aussitôt, soit qu’ils demeurent, que le contact de matières infectieuses, que certaines gerçures à la racine des doigts ou a la paume delà main, etc., etc., viennent s’ajouter aux causes qui agissent par simple pression.
Quel est le siège le plus fréquent des callosités épidermiques ?
Les callosités qui donnent le plus habituellement lieu aux phlegmons palmaires ne sont pas celles qui répondent au doigt indicateur et au petit doigt, mais bien celles qui se trouvent correspondre à la direction prolongée des doigts médius et annulaire. C’est spécialement le durillon du médius qui est le siège de prédilection de l’accident. toutefois il peut arriver que les pressions produites par les instruments mis en usage dans certaines professions portent sur d’autres points de la face palmaire de la main et y déterminent les accidents du durillon froissé. Ainsi chez un imprimeur en papiers peints (observation 646) et chez un jardinier (observation 643) le durillon occupait le talon de la main. Chez un dérouleur (observation 644) c’était entre l’éminence thénar et l’émi-
SlüCT. XI. — SUPPURATIONS DES MEMBRES SUPÉRIEURS.
nonce hypothénar que siégeait le durillon froissé. Chez un ébéniste (observation 629) le durillon s’était formé sur l’éminence tlienar ; chez un scieur de pierre (observation 647) sur l’éminence hypothénar. — Dans trois cas, à savoir, chez deux blanchisseuses (observation 634) et chez un marqueteur (observation 638) le durillon développé sur la face palmaire du médius avait été le point de départ des accidents inflammatoires. — Enfin chez un charron (observation 641) il y avait un durillon épidermique dans l’intervalle qui sépare le pouce et l’index de chaque main.
J’ai observé un cas très-curieux de durillon froissé de la face dorsale de la main chez un imprimeur en papiers peints. Ce durillon avait donné lieu à un phlegmon par diffusion de la face dorsale. Cn large débridement en fit justice.
Il existe une très-grande différence entre les durillons froissés de la face dorsale et ceux de la face palmaire. Cette différence consiste en ce que dans les durillons de la face dorsale il existe constamment une bourse sous-cutanée, tandis qu’il n’y en a jamais dans ceux de la face palmaire. Qui dit durillon froissé de la face dorsale de la main dit hygroma suppuré.
Obs. G27. — Durillon froissé phlegmoneux de la face dorsale de la main. — Matteau ..François), 35 ans, boulanger, entre, le 12 juillet 1855, à l’hôpital Lariboisière.
Depuis que le malade exerce la profession de boulanger, il est très-sujet aux durillons île la face dorsale des mains. A l’en croire, ce serait chose assez fréquente chez les boulangers que l’existence de ces durillons. Chez Malteau ils occupent la face dorsale des articulations métacarpo-phalangiennes.
Le durillon qui correspond à l’index gauche s’étant trouvé froissé, non-seulement l’index, mais la main et l’avant-bras se sont tuméfiés et sont devenus douloureux; en sorte que la main toute entière présente un véritable phlegmon avec empâtement léger. On ouvre l’abcès qui s’est formé sous le durillon correspondant à la face dorsale de l’extrémité digitale du 2e métacarpien. Il s’en écoule un pus mêlé de sang. Huit coups de scarificateur sont appliqués près de l’aisselle. L’index et la main sont enveloppés de cataplasmes.
Le lendemain, le malade éprouve un grand' soulagement.
14 juillet. — Les traces d’angioleucite qui existaient les jours précédents sur le membre supérieur correspondant ont disparu en grande partie. Le doigt, la main et l’avant-bras sont considérablement désenflés. Il y a encore un peu de suppuration ; on enlève les lambeaux du durillon et on continue les cataplasmes.
15. — La tuméfaction de l’index a complètement disparu, le phlegmon de la main s'est dissipé. Cataplasmes.
12. — La plaie du durillon s’est cicatrisée ; il n’y a plus ni gonllement, ni douleurs dans la main. La guérison paraissant aussi complète que possible, on laisse sortir le malade.
Quel est le point initial de lit formation du pus dans le cas de durillon Iroissé? Quelles sont les lois anatomiques, physiologiques et pathologiques de la migration du pus une fois formé? De quel côté la diffusion du pus s’opèrc-l-elle? Telles sont les questions que nous nous proposons de résoudre avant d’indiquer les diverses formes sous lesquelles se présente la maladie.
Le point initial de la formation do pus peut se trouver dans les divers éléments anatomiques constitutifs de la région palmaire, et ce siège anatomique ne doit pas rester sans influence sur la symptomatologie, la marche et la gravité des accidents. A cet égard on devrait prendre l’aponévrose palmaire pour base de toute distinction et diviser les suppurations de la paume de la main consécutives au durillon froissé en intéro-aponévrotiques et extéro-aponévroliques. Une chose diminue toutefois l’importance de celle distinction, c’est que dans tous les cas il y a étranglement. En effet la callosité joue à l’égard du pus sous-épidermique ou sous-cutané le môme rôle que l’aponévrose par rapport aux collections sous-aponévrotiques. Dans les deux cas le produit morbide est enfermé par une membrane résistante, inextensible. Dans les deux cas il y a étranglement. Seulement, et c’est ce qui justifie la division que nous avons établie, tandis que l’abcès extéro-aponévrotique a une seule cause d’étranglement, la callosité, l’abcès sous-aponévrotique en a deux, la callosité et l’aponévrose. De plus les infiltrations purulentes diffuses ont beaucoup plus de chances de se produire dans le deuxième cas que dans le premier.
L’abcès extéro-aponévrotique peut siéger soit dans le tissu cellulaire sous-cutané, soit sous l’épiderme lui-môme. — L’abcès intéro-aponévrotique peut siéger soit dans le tissu cellulaire sous-aponévrotique soit dans la gaine môme des tendons fléchisseurs.
Il n’est pas nécessaire que le pus soit formé depuis longtemps ou qu’il soit réuni en quantité notable pour qu’il ait tendance à s’infiltrer hors de son foyer initial. Cette tendance existe dès le moment de la première apparition par suite de l’inflexibilité de la carapace épidermique qui s’oppose à toute migration extérieure directe. Le pus se propage donc forcément, si le chirurgien tâtonne et n’a pas immédiatement recours à une incision préventive. — U faut , dire que très-souvent le malade oppose d’abord de la résistance et fait perdre Lun temps précieux. Il ne comprend pas l’opportunité d’une incision faite suivant lui avant que l’abcès ne soit formé, avant qu’il ne soit mûr. — Sur ce point le chirurgien doit donc ne prendre conseil que de sa propre expérience.
Autant qu’il nous a été donné d’apprécier le trajet de la propagation purulente, il nous a semblé que la voie d’infiltration pour la propagation vers le doigt et pour la propagation à la face dorsale de la main est la partie latérale de la racine des doigts. Il est probable que la division en lanières de l’aponévrose palmaire à son extrémité digitale favorise la migration des produits phlegmasiques. Ce qu’il y a de certain, c’est que la plupart du temps le sujet, trompé par les apparences, présente en quelqu e sorte sa maladie à l’envers en appelant tout d’abord l’attention du chirurgien sur l’étal de la face dorsale de la main, tandis que l’origine e l en quelque sorte le corps de la maladie siègent à la région opposée.
Si l’on examine avec attention la rougeur de cette face dorsale, on voit qu’elle se continue avec redoublement d’intensité sur le côté de l’un des doigts (médius ou annulaire) et qu’arrivée à la paume de la main elle disparaît sous l’épiderme épaissi qui recouvre cette région. Mais si l’on presse du bout du doigt sur le point qui a été l’origine du mal, une vive et insupportable douleur révèle à l’instant môme au chirurgien la nature, le siège primitif du mal et l’indication qui en ressort. — Il nous est arrivé plus d’une fois, dans le début de nos recherches, de perdre un temps précieux à pratiquer de grandes incisions dorsales de fort peu d’utilité; puis, lorsqu’il nous a été donné de mieux comprendre le génie de la maladie, nous avons constamment réussi par l’incision palmaire.
La migration du pus à la partie latérale des doigts et de là à la face dorsale de la main est la conséquence forcée, le résultat facile à prévoir de la disposition anatomique des parties. En effet, examinez par comparaison chez tout le monde, mais surtout chez l’ouvrier des professions mécaniques, la constitution du derme, 1° à la paume de la main, 2° à la partie latérale des doigts. — Vous voyez un contraste frappant dans l’état anatomique de la peau sur ces deux points.
A la région palmaire derme épais et résistant, chorion ou partie fibreuse très-solide, épiderme dur et formant une sorte de carapace.
A la partie latérale des doigts peau très-mince, souple, facile àplisser, épiderme tendre, toujours un peu humide, extrêmement fin.
Cette comparaison ne suffit-elle pas pour tracer à priori la marche que suivra le pus? En effet, comme toute espèce de liquide, il tend sans cesse à se réfugier dans les lieux où il éprouve le moins de compression. Placé sous le derme épais et comme cuirassé qui correspond au durillon, le pus se porte sous le tégument souple, fin, extensible de la partie latérale des doigts.
Un fait important que nous ne devons pas négliger de mentionner ici, c’est la fréquence de l’angioleucite et de l’engorgement des ganglions axillaires dans le durillon froissé. Mais dans quelle forme de la maladie cetle fréquence est-elle la plus grande? C’est ce que nous n’avons pu encore déterminer jusqu’ici.
De» formes diverses du durillon Froissé.
En nous plaçant à un point de vue pratique et en nous fondant sur 1 analyse de 27 observations recueillies avec soin, nous avons été conduit a admettre dans notre première division d’abcès extéro-aponévrotiques trois formes de durillon froissé, 1" la forme ampullaire ; 2° la forme phlegmoncuse simple; 3° la forme sphacélique pblegmoneuse.
| 1° Durillon froissé ampullaire. — La forme ampullaire du durillon
p fr°issé est celle dans laquelle il y a soulèvement de l'épiderme par un
amas de pus ou de sérosité purulente avec altération du corps muqueux ou plutôt de la couche papillaire du derme sans que celui-ci soit inléressé dans son épaisseur. — Si l’on présentait à un observateur qui ne serait pas averti la portion de tégument qui est le siège de celle lésion superficielle, nul doute qu’il ne prononçât que c’est d’une brûlure qu’il s’agit, tant il y a d’analogie entre l’aspect de la brûlure qui atteint ies couches superficielles de la peau et l’aspect de l’altération dont nous avons constaté l’existence après l’enlèvement de l’épiderme. Nous devons à cette occasion prémunir contre une erreur dans laquelle nous étions nous-même tombé et qui consiste à croire qu’on a affaire à une phlegmasie sous-cutanée alors que la maladie siège seulement dans la couche sous-épidermique de la peau. — Le seul signe distinctif que nous puissions donner en pareil cas, c’est le soulèvement ampullaire de la carapace épidermique.
Celui qui n’aurait égard qu’à une première impression de la forme que nous signalons pourrait être tenté de porter d’emblée le bistouri jusque dans le tissu cellulaire sous-cutané de la main. Eh bien! dans le cas de durillon simplement ampullaire, ce serait une erreur regrettable pour le chirurgien et pour le malade à la fois.
Afin de ne point exposer le praticien à de pareils mécomptes, il faut donc établir que, dans le cas de soulèvement de l’épiderme, l’usage du bistouri et la ponction à la paume de la main doivent être précédés par l’ébarbement avec les ciseaux de toute la portion d’épiderme faisant ampoule. — C’est là ce que nous avons fait dans le cas qui va être rapporté, et ce qui a préservé le malade d’une incision inopportune.
Obs. G28. — Durillon ampullaire. Ebarbement de la carapace épidermique. Guérison. — Mazière (Antoine), 38 ans, mécanicien, rue de Montreuil, 103, entre à l’hôpital Saint- Antoine, le 16 février 1852, salle Saint-François, 38.
Cet homme, qui présente un gonflement inflammatoire assez considérable de la main droite, nous donne sur la cause de sa maladie les renseignements suivants. Il est mécanicien de son état, mais le manque d'ouvrage l’a conduit à demander du travail dans une forge où, à raison de sa grande vigueur musculaire, on lui a donné le poste de frappeur devant, poste qui l'oblige à battre le fer avec le marteau le plus lourd. C’est après plusieurs jours de cet exercice dont Mazière n’a pas l’habitude que la main est devenue malade.
Celle-ci, examinée avec soin, présente un empâtement rouge et assez douloureux de toute sa face dorsale, surtout au côté cubital de l’articulation métacarpo-phalangienne de l’annulaire. Au niveau de cette même articulation, mais du côté de la face palmaire, existe une bosselure, de la dimension d’une pièce de cinq francs, bosselure excessivement douloureuse à la pression, et qui cependant n’est l'onnée que par un épiderme épais manifestement soulevé par une accumulation de liquide. Cette ampoule est enlevée avec des ciseaux et laisse apercevoir au côté cubital de la première phalange du quatrième doigt, une petite eschare peu épaisse, un peu allongée dans le sens longitudinal, et qui peut avoir deux centimètres de long sur un centimètre et demi de large. Un examen fait avec soin permet de reconnaître qu'il ne s'agit point ici d’une simple exsudation pseudo-membraneuse à la surface du derme, mais bien d’un sphacèle des couches superficielles de la
peau. C’est précisément dans le point où existe celte eschare, que, si 1 on s en rappoite au dire du malade, l’affection aurait commencé, s’annonçant par une ampoule doulouieuse qui le força de suspendre son travail pendant deux jours, après quoi il le repi it, et c est alors que la face palmaire du quatrième doigt et de la main devint tellement doulouieuse qu’il dut entrera l’hôpital. La surface dénudée par l’ablation très-exacte de toute la portion d épiderme soulevée est touchée avec la solution argentique à 5 grammes pour 30, et recouverte de cataplasmes. Les jours suivants, on voit la petite eschare se détacher d’une manière graduelle, et la guérison est complète le 23 février.
2° Durillon froissé phlegmoneux. — La forme phlegmoneuse simple du durillon froissé est caractérisée par la production d’emblée d’un travail suppuratif dans le tissu cellulaire sous-cutané. Cette forme diffère de la précédente par ce caractère essentiel, à savoir, que le pus, au lieu de s’accumuler sous la carapace épidermique et de produire une ampoule, prend naissance sous la peau et s’y collecte.
Dans le durillon froissé phlegmoneux, les malades commencent par ressentir des douleurs plus ou moins vives au niveau du point affecté. Au bout d’un temps variable, mais d’autant moins long que l’action de la cause a été plus intense, la paume de la main est devenue rouge, chaude, gonflée. — Si l’art chirurgical n’intervient pas en temps opportun, la rougeur et l’empâtement s’étendent de la face palmaire à la face dorsale, en même temps que l’inflammation envahit la racine des doigts et se porte même quelquefois assez avant sur leurs parties latérales. — Ainsi que nous l’avons dit plus haut, ce n’est pas alors à la face dorsale qu’il faut chercher à percevoir la fluctuation, mais bien à la face palmaire, c’est-à-dire, dans la région qui a été le point de départ des accidents.— C’est là qu’on trouvera le foyer purulent ; c’est là par conséquent qu’il faut porter l’instrument soit pour ouvrir une issue à la suppuration, soit pour lever l’étranglement que l’on suppose exister.
La forme phlegmoneuse du durillon froissé peut se compliquer et se complique même fréquemment soit de la forme ampullaire que nous avons décrite, soit de la forme sphacélique que nous décrirons bientôt. — Mais avant d’indiquer ces sous-variétés de la forme phlegmoneuse nous allons rapporter quelques observations qui feront connaître cette dernière dans son état simple et primitif.
Ous. C29 — Durillon froissé phlegmoneux simple. Incision. — Kergodd (Michel), ébéniste, 22 ans, vient à la consultation de l’hôpital Saint-Antoine, le 28 octobre 1852.
11 y a huit jours, ce jeune homme, qui a des durillons très-prononcés, a été employé à un havuil dont il a moins d’habitude que de ceux qui sont journaliers dans sa profession. Il a travaillé pendant deux journées à serrer de lourdes planches. A la suite de ce travail la main estdexenue douloureuse à la hauteur du durillon existant à la base du médius. 11 a pu travailler cependant jusqu’à il y a cinq jours.
11 y a empâtement de toute la face dorsale de la main, rougeur et tuméfaction sur les parties iatéiales du doigt médius. Conformément à notre manière d’étudier le durillon roissé, nous procédons a 1 enlèvement de la masse épidermique qui constitue le durillon.
Cette carapace n’est nullement décollée, il en est de même de l’épiderme fin qui se trouve sur les parties latérales de l’origine du médius. Aucun produit liquide n’est sécrété sous l’épiderme. Nous trouvons le derme rouge, presque violacé. 11 n’est ni troué ni sphacélé dans aucun point. Nous acquérons donc la preuve que la collection, car la fluctuation n’est pas douteuse, est subjacente au derme. Une incision est faite et un pus presque concret s’échappe de l’ouverture en quantité à peu près d’une cuillerée à café. Ce malade doit revenir ù la consultation ; il ne veut pas entrer à l’hôpital.
Obs. 630. — Durillon froissé phlegmoneux. Incision. Cataplasmes. Guérison au bout de dix jours. — Le 6 mai 1842 entre au no 7, salle Sainte -Marthe’, hôpital Cochin, un nommé Doucet, homme robuste, 28 ans, tourneur. Il y a très-peu de temps que cet homme, récemment sorti du service militaire, a repris son état. Aussi attribue-t-il l’inflammation et les douleurs dont sa main est atteinte, à la pression exercée d’une manière soutenue contre la paume de la main, qui a perdu depuis longtemps l’habitude de ce genre de pression. Il y a sept à huit jours que les douleurs commencèrent. Elles augmentèrent avec le gonflement. Au niveau de l’articulation métacarpo-phalangienne on sent une mollesse à fluctuation douteuse. En effet chez cet homme l’épiderme est épais, dur, résistant, et s’oppose à l’ondulation du liquide. Mais la nature des douleurs indique assez l’existence en ce lieu d’une collection purulente. Après avoir enlevé l’épiderme, incision sur le côté interne du 3e métacarpien. On fait dégorger le pus le plus possible. La main est ensuite plongée dans un bain qu’on prolonge une partie de la journée. Le soir, cataplasme.
7. — La tuméfaction s’assouplit. Moins d’inflammation, dedouleuret d’engorgement. Aucune imminence de fusée purulente dans la coulisse tendineuse.
8, 9, 10. — Point d’accidents.
11, 12, 13. — La cicatrice fait de rapides progrès.
14 et 15. — Pansement simple.
16 mai. — Sortie. Guérison complète.
Le fait que nous allons rapporter peut être encore cité comme un exemple de la forme phlegmoneuse pure du durillon froissé, c’est-àdire, de cette forme dans laquelle le pus existe dans le tissu cellulaire, tandis qu’il manque entre l’épiderme et le derme.
Obs. 631. — Durillon froissé phlegmoneux. Incision. Cataplasmes. Guérison. — Lebre- , ton (Jean), 16 ans, chaudronnier, entre le 24 mai 1855, à l’hôpital Lariboisière.
25 mai. — Ce malade présente au niveau de la face palmaire de la phalange métacarpienne de l’annulaire droit un durillon froissé phlegmoneux.
On enlève l’épiderme et l’on ne trouve entre cette membrane et le derme aucune trace de pus. Une incision est faite au derme et le pus sort par 1 ouverture qui lui est offerte.
On prescrit des cataplasmes et chaque jour la plaie est touchée avec la solution de nitrate d’argent.
Au bout de quelques jours de ce traitement, le malade sort guéri le Or juin 1855.
Obs. 632. — Durillon froissé phlegmoneux simple. Incision. Cataplasmes. Guérison. — Block (Mathias), journalier, 30 ans, rue des Blancs-Manteaux, 30, est entré le 29 mars à 1 hôpital Saint-Antoine, salle Saint-François, n° 31 .
30 mars. — Le malade présente à la main droite un gonflement phlegmoneux qui, ajant pour point de départ un durillon froissé de la base de l’annulaire, a gagné la face dorsale de la main.
Le durillon épidermique ayant été enlevé jusqu’au corps papillaire du derme, on n a pu trouver aucune perforation de la peau. La pression n’a du reste déterminé aucune issue
de pus ; ce n'est qu’après avoir incisé le derme que le pus s'est écoulé. 11 est donc Lien évident que, dans ce cas, le pus a été formé dans le tissu cellulaire sous-cutané.
Cataplasmes ; deuv portions.
3 avril. — Tout gonflement a disparu; il n’y a plus de douleur.
Le malade sort guéri.
Obs. G33. — Durillon froissé phlegmoneux simple. Extension de la phlegmasie de la face palmaire à la face dorsale de la main. Incision vers l'extrémité antérieure du 4e métacarpien. — Bernard (François), chaudronnier, 19 ans, rue de Lappe, 37, entre à l’hôpital Saint-Antoine, le 11 février 1853.
11 y a huit jours, ce jeune homme ressentit dans la paume de la main droite une chaleur inaccoutumée accompagnée d’une légère douleur. 11 continua son travail ; mais hier la violence des douleurs l’empêcha de finir sa journée.
Aujourd’hui il se présente à la consultation avec deuv durillons froissés qui siègent dans la paume de la main droite, au niveau des articulations métacarpo-phalangiennes du médius et de l’annulaire. La face dorsale comme la face palmaire de la main sont le siège d’une tuméfaction considérable et extrêmement douloureuse.
12 février. — Interrogé sur la cause de son affection, le malade répond qu’il l’attribue à un excès de travail auquel il n’était pas habitué. 11 a frappé pendant une journée entière avec un marteau un peu lourd. Par un examen attentif on constate que l’épiderme n’est pas décollé et qu'il s’est développé un abcès dans le tissu cellulaire sous-cutané. Une incision est faite avec un bistouri vers l’extrémité antérieure du quatrième métacarpien. Il sort un peu de pus qui parait venir de la face interne du doigt annulaire. Cataplasmes.
Le malade sort le IG février, c’ést-à-dire, quatre jours après son entrée, line souffre plus et peut remuer les doigts sans douleur. L'incision n’est pas encore cicatrisée ; elle laisse échapper à la pression un liquide séro-sanguinolent.
Ce malade doit revenir il la consultation.
L’incision prompte des parties malades, aussitôt qu’on a pu constater la présence du pus, constitue le meilleur traitement à opposer aux progrès possibles du durillon froissé phlegmoneux. Nous avons dû souvent à cette méthode de voir cesser rapidement des accidents inflammatoires qui avaient offert une intensité jusque-là toujours croissante et qui, abandonnés à eux-mêmes, auraient pu donner lieu à tous les dangers du phlegmon par diffusion.
L’observation suivante est une preuve de l’amélioration rapide qu’on obtient souvent par les incisions pratiquées en temps opportun.
Obs. G3i. — Durillon froissé phlegmoneux. Extension de la phlegmasie de la face palmaire h la face dorsale de la main. Incision. Amélioration rapide. Guérison au bout de sept jours.— Tavé (Louise), 4G ans, blanchisseuse, demeurant rue de ta Ferronnerie, 108, est entrée le 5 janvier 1854, à l’hôpital Saint-Antoine.
Depuis longtemps cette femme portait des durillons à la face palmaire de la main gauche. 11 y a quinze jours, elle a remarqué que sa main augmentait de volume. En même temps de la rougeur, de la chaleur se sont manifestées. Il y a de plus une douleur assez vive pour engager la malade à entrera l’hôpital.
Le joui d entrée, on constate que la tuméfaction de la face palmaire est considérable et s est même étendue sur la face dorsale. Deux incisions sont pratiquées l’une à la face palmaiie, 1 autre a la face dorsale de la main. Ces incisions ont donné lieu à l’issue d’une assez grande quantité de pus. On recouvre ensuite la main d’un cataplasme émollient.
8 jan\ier. L amélioration produite par les deux incisions s’est manifestée immédiate-
ment. La main s’est promptement dégorgée ; elle est aujourd’hui à peu près revenue à son volume normal et la malade n’accuse presque plus de douleur.