SECT. HE
SUPPURATIONS OCULAIRES.
Effets locaux du traitement.
Il est bon de savoir le genre d’influence que nous attribuons aux douches connue puissance médicatrice spéciale. Comme dans le traitement de la vaginite, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, ces lavages ne constituentpas simplement un moyen hygiénique. Pratiqués comme nous l'avons déjà dit, ils enlèvent aussi complètement que possible cet abondant écoulement qui est un des caractères de l’ophthalmie purulente.
Ce premier mode d’aclion est incontestable, mais ce n’est pas le seul ; on voit, en effet, la fausse membrane devenir plus apparente, plus facile à détacher. Or, l’extraction de ce produit morbide, qui constitue véritablement un corps étranger, rend la terminaison de la maladie plus prompte et plus sûre à la fois. Ajoutons enfin que l’action de l’eau froide, si puissante dans certaines aflections chirurgicales, ne doit pas être oubliée, et que sans doute elle contribue pour une certaine part au succès du traitement.
Enfin, si l’on examine l’œil immédiatement après l’administration de la douche, on le trouve complètement débarrassé des productions morbides qui recouvraient la muqueuse : la surface du globe oculaire, les culs-de-sac, les replis boursouflés de la conjonctive, sont parfaitement intacts ; les cils sont décapés des concrétions purulentes. En un mot, la détersion est complète. Il n’est guère que la pseudo-membrane de l’ophthalmie. des nouveau-nés que ne parvient pas à détacher le jet de la douche ; et encore le lavage présente-t-il du moins ici cet avantage de rendre plus opaque et plus épaisse cette toile membraneuse, primitivement fine et demi-transparente, et de permettre au chirurgien d’en opérer plus facilement l’extraction.
Il est une autre circonstance sur laquelle nous devons appeler l’attention. Nous avions été plus d’une fois frappé de l’innocuité de certaines cautérisations très-énergiques portées sur la conjonctive enflammée. Nous avons aujourd’hui le secret de cette innocuité. Le caustique, en effet, ne portait pas son action aussi loin qu’on serait disposé à le croire. La fausse-membrane seule était atteinte et sur elle s’épuisait, pour ainsi dire, la puissance désorganisatrice du médicament. Si quelquefois des ! accidents survenaient à la suite de ces cautérisations, c’est que probablement le crayon de nitrate d’argent ou la solution concentrée de ce ,• sel portaient sur des parties non protégées par la pseudo -membrane. La S pseudo-membrane une fois enlevée, on conçoit qu’un collyre d’une énergie médiocre, comme celui que nous employons, suffise à modifier | avantageusement une surface que les caustiques les plus puissante n’au- I raient pu améliorer avant cette extraction.
I Les ophtalmologistes regardent habituellement les injections comme |i avantageuses; mais l’agent principal pour eux est le caustique ou le collyre
porté le plus ordinairement à des doses élevées ; ils oublient rarement aussi les sangsues, les vésicatoires, les sétons, etc. L’inverse a lieu dans notre manière de voir. Le principe de notre médication est l’usage incessamment répété de l’eau froide tombant d’une certaine hauteur sur 1 œil entr’ouvert; puis, comme adjuvants, nous avons recours à des solutions très-faibles de nitrate d’argent : c’est donc la réunion de ces deux moyens qui constitue notre méthode. Nous n’avons jamais eu l’intention de nier la participation des collyres à la guérison ; mais, je le répète, ces derniers n’agissent plus que secondairement.
Effets préventifs du traitement par les douches.
Les douches oculaires non-seulement améliorent les altérations anatomiques primitives ou consécutives de l’ophthalmie pscudo-membraneuse, mais encore elles les préviennent, en s’opposant à l’action incessante des causes qui les produisent.
Recherchons donc comment des affusions fréquentes peuvent conserver sa transparence à la cornée au milieu d’un foyer d’inflammation; il s’agit, pour cela, d’analyser leur mode d’action dans les divers états pathologiques de l’organe de la vision.
Sécrétion purulente. — Selon quelques médecins, l’écoulement purulent peut endommager la surface de la cornée. Ainsi AVeller et Mackenzie, redoutant l’action corrosive du pus, recommandent bien de ne pas laisser séjourner ce liquide entre les paupières. D’un autre côté, MM. Sichel et Dequevauviller ne croient pas aux conséquences funestes du contact direct de la matière purulente sur la cornée. L’expérience nous a démontré que le pus de bonne nature, c’est-à-dire considéré dans les temps primitifs de sa formation, peut ne pas être nuisible; mais qu’à une époque plus reculée, il éprouve au contact de l’air une espèce de décomposition, et devient irritant. Par le système irrigatoire que nous proposons, la production purulente est supprimée le deuxième ou le troisième jour. MM. A. Bérard et Roberty ont prouvé, en effet, que la suppuration était renfermée dans les plus étroites limites par 1 emploi suivi de l’eau froide. Quelles que soient, du reste, la nature et 1 abondance delà sécrétion, l’œil, étant continuellement détergé, ne se trouve plus dans des conditions aussi fâcheuses.
Pseudo-membranes. — La présence d’une couche pseudo-membraneuse sur la muqueuse palpébrale, privée de son épiderme, est une source réelle d’inilammation. On doit d’autant plus chercher à enlever ce corps étranger, que, parfois, il n’est aperçu qu’après une macération prolongée dans l’eau ; or, les douches seules le mettent en relief, et favorisent son ablation.
Étranglement de la cornée par compression. — Mackenzie attribue la
SECT ni. — SUPPURATIONS OCULAIRES.
destruction de la cornée, dans les ophthalmies, non entièrement à une action vitale, mais en partie à une cause mécanique. Pour lui, la mortification de celte membrane par infiltration du pus et par sphacele, est due à la compression exercée par la conjonctive à l’état de chémosis et à l’affaiblissement mécanique de la vitalité de la cornée, qui en est la conséquence. « En effet, dit-il, on voit souvent une ulcération qui forme ime gouttière circulaire autour de la cornée dans l’endroit qui est comprimé par la conjonctive boursouflée. » Scarpa semble, par la phrase suivante, rejeter ce mode d’altération : « Nous connaissons la grande résistance de la cornée dans les cas de violente ophthalmie aiguë, de chémosis surtout, qui, dans un nombre assez considérable de faits, nous prouvent que la cornée conserve sa transparence malgré l’élévation en masse au-dessus d’elle des troncs veineux de la conjonctive extrêmement engorgés et agglomérés ensemble sur le blanc de l’œil. » L’opinion de l’auteur anglais compte cependant des partisans, lesquels, pour empê-
Îcher la gangrène par étranglement, excisent le chémosis ou font une cautérisation péricornéale.
Nous n’avons nullement besoin de recourir à des moyens aussi énergiques, puisque les symptômes inflammatoires sont jugulés par l’action des douches.
Granulations. — On a avancé avec beaucoup de raison que, quand une ophthalmie tendait à la chronicité, elle était perpétuée par des granulations ayant ordinairement leur siège sur la muqueuse palpébrale. Ces petites éminences, dues à l’hypertrophie de la couche papillaire de la conjonctive, sont de différentes grosseurs et de formes variables, suivant l’intensité et l’ancienneté de la maladie. Plus elles sont volumineuses et nombreuses, plus l’ophthalmie est virulente et contagieuse. Cela s’explique par la stase du pus entre ces mamelons qui forment autant de petits foyers d’infection. Il importe beaucoup, si l’on ne veut voir survenir dans les fonctions visuelles des troubles profonds consécutifs, de netf loyer, â l’aide de fortes douches, la conjonctive palpébrale, pour arrêter ' ensuite avec plus de certitude le développement de ces corps au moyen des collyres astringents ou des cautérisations avec le sulfate de cuivre. Position vicieuse des cils. — L’état des cils est un point sur lequel on * ne saurait trop insister, car ils peuvent entretenir et aggraver la maladie. En effet, presque toujours ils sont enduits d’une matière mucosopurulente, qui, en se desséchant, les agglutine et les réunit en pinceaux triangulaires. Pour peu qu’ils soient déviés de leur situation normale, et. ■ îenversés en dedans par les contractions spasmodiques des paupières, t ds agissent sur la muqueuse oculaire, à la manière de corps rugueux. Ce trichiasis accidentel amène habituellement l’ophllialmie variqueuse, o scui cissement nébuleux, l’ulcération de la cornée, etc. Nous avons i acquis la conviction que le jet des seringues est tout à fait impuissant en
,0t PART. III. — DU LA SUPPURATION DANS LES ORGANES.
lace d’un pareil état. Ce n’esl qu’après un lavage d’une longue durée que les cils peuvent être débarrassés des écailles qui sont emprisonnées dansleursinterstices. 11 m’estarrivé, dans ma pratique civile, défaire passer 30 litres d’eau par jour sur un œil gravement affecté.
Extension de la phlegmasie conjonctivale. — L’opinion la plus répandue consiste à croire que la cause première de tout désordre de la cornée est la marche progressive de l’inflammation. Les autres causes citées, comme la présence du pus, l’existence des granulations, la position vicieuse des cils encroûtés, etc., ne sont que les moyens par lesquels l’inflammation augmente d’intensité et se propage de la conjonctive à la cornée. Celle-ci, une fois atteinte, est plus ou moins attaquée dans sa texture, selon les prédispositions idiosyncrasiques des malades. Si l’on accepte cette explication, fondée sur l’analyse et le raisonnement, on doit comprendre toute la valeur des affusions froides et de leur propriété sédative...
De ce qui précède, il suit que le traitement dont nous nous servons offre de grands avantages, puisque, employé au début de la maladie, il en détruit le principe.
Résultats généraux du traitement.
L’amélioration qui s’est manifestée chez nos petits malades, sousTinfluence du traitement, a eu lieu, pour plus de la moitié des cas, dans les deux ou trois premiers jours qui ont suivi son emploi. Un tiers environ des sujets n’a offert d’amélioration notable qu’au bout de 6, 8, 10 jours. Ce n’est que par exception et en raison de la gravité extrême de l’affection qu’on n’a vu survenir chez quelques enfants de modification avantageuse dans leur état qu’au bout de 15 à 20 jours.
Le plus habituellement c’est au bout de deux ou trois jours qu’on voit s’opérer des changements favorables. Dès cette époque la sécrétion mucoso-purulente ou purulente a diminué considérablement, quand clic n’a pas tout à fait disparu. La modification ne porte pas seulement sur la quantité, elle porte encore sur les qualités de la sécrétion anormale. Si le produit morbide était du pus, par exemple, il fait place à un suintement mucoso-purulent ou muqueux ; s’agit-il de l’écoulement d’une sérosité citrine, celle-ci perd sa coloration jaunâtre, sa limpidité et se transforme en un liquide trouble, plus épais, avant de se tarir entièrement.
Les modifications qui surviennent par l’effet du traitement employé dans la sécrétion pseudo-membraneuse ne sont pas moins dignes d’intérêt. Le plus habituellement celle-ci a cessé complètement après uîi, deux ou trois jours. Après cette époque, l’investigation la plus minutieuse ne fait plus découvrir sur la muqueuse conjonctivale que des détritus de pseudo-membranes qui n’ont point été entraînés par la douche
SECT. III. — SUPPURATIONS OCULAIRES. 105
ou qui sc sont produits dans des points dont les conditions pathologiques n’ont pas encore été suffisamment modifiées.
L’injection des paupières, qu’elle consiste en de simples arborisations, ou bien en une rougeur uniforme et diffuse, disparaît avec les diverses sécrétions anormales. L’état granuleux de la conjonclive, pour offrir plus de résistance, n’en est pas moins susceptible de subir des changements avantageux dans le môme espace de temps, et l’on est surpris de voir quelquefois les épaississements considérables qui accompagnent cet état céder avec une rapidité dont on n’a pas d’exemple quand on se borne à l’emploi des moyens ordinaires.
La tuméfaction et l’œdème des paupières ne présentent pas une amélioration moins remarquable. L’aspect effrayant et difforme que donne aux petits malades le boursouflement palpébral disparaît plus ou moins complètement, en môme temps que les autres symptômes déjà mentionnés, et les enfants que cette circonstance pathologique avait défigurés reprennent rapidement leur apparence normale. Nous en dirons autant des ehémosis les plus volumineux, que nous avons vus plus d’une fois aussi s’amender notablement du jour au lendemain.
Les cornées qui perdent si rapidement leur éclat et leur transparence sous l’influence de la maladie reprennent non moins vite leurs propriétés normales, quand toutefois l’épanchement inter-lamellaire n’a pas été trop considérable. Nous avons vu cependant des opacités très-prononcées diminuer assez promptement pour que dans un intervalle de quinze, vingt ou (rente jours elles fussent réduites à des taches d’une étendue très-médiocre et parfaitement compatibles avec l’exercice de la vision. Les ulcères que présentent souvent les sujets atteints d’ophthalmie pseudo-membraneuse diminuent également de jour en jour, ainsi que le trouble ou la teinte blanchâtre qui les accompagne presque toujours.
Il résulte de nos relevés que, sur -106 enfants atteints d’ophthalmie pseudo-membraneuse, il en est 70 pour lesquels nous pûmes obtenir la guérison complète dans les limites de temps dont voici l’énoncé, savoir :
Pour 3 sujets, au bout de 2 jours.
Pour
54 report.
1 sujet ,
au bout de
15 jours.
54 ù reporter.
total. 70
11 ressort de ce tableau que pour les deux tiers environ des malades soumis à notre traitement la guérison complète a pu être obtenue en moins de quinze jours, et pour les plus rebelles en moins de soixante jours.
Nous avons dû exclure de ces calculs les malades, au nombre de 25, qui ont été emportés par des maladies complètement étrangères k l’ophthalmie pseudo-membraneuse, telles que des affections congénitales du cœur, l’entérite, la diarrhée cholériforme, les convulsions, etc., et ceux, au nombre de 16, qui, apportés à l’infirmerie, avec des cornées ramollies ou déjà perforées, en un mot avec des yeux complètement ou presque complètement perdus, n’ont pu retirer du traitement qu’un avantage relatif, la guérison complète étant devenue impossible dans ces cas désespérés.
Pour mieux faire apprécier la différence entre les résultats fournis par le traitement que nous avons institué et ceux que donne le traitement ordinaire, nous comparerons six mois de notre exercice à l’hospice des Enfants-Trouvés avec une période quelconque de six mois dans les années précédentes.
Résultats généraux fournis par le traitement ordinaire pendant les six
mois écoulés du 1er octobre 1836 au 1er avril
Enfants reçus.
Morts.
Guéris.
1836. Octobre
— Novembre
— Décembre
1837. Janvier
— Février
— Mars
Totaux . .
Résultats fournis par la méthode des douches pendant six mois de mon exercice du 1er octobre 1847 au 1er avril 1848.
Enfant* reçu?.
Morts.
Guéris.
1 847 . Octobre
— Novembre
— Décembre
1848. Janvier
— Février
— Mars
Totaux.
SECT. III. — SUPPURATIONS OCULAIRES
Ar( |4 0|>lill>uln>i(‘ purulente l»Iennorrlmgï«iue.
Les développements dans lesquels nous sommes entré au sujet de l’ophthalmie des nouveau-nés nous permettront d’être bref en ce qui concerne l’ophthalmie blennorrhagique.
L’ophthalmie blennorrhagique suppose habituellement chez l’individu qui en est atteint l’existence d’une blennorrhagie ; cependant il peut arriver que celle ophthalmie se déclare chez des sujets dont les yeux ont été mis en contact avec le muco-pus blennorrhagique d’un autre individu.
Les observations recueillies depuis un certain nombre d’années par les auteurs les plus compétents ont mis hors de doute la fréquence plus grande de cette terrible affection chez les hommes que chez les femmes. On a expliqué cette différence en disant que les hommes, mettant plus facilement que les femmes leurs doigts en rapport avec les organes génitaux, les mains plus souvent souillées peuvent aussi plus souvent contagionner la muqueuse conjonctivale.
Quoi qu’il en soit de la cause qui affranchit habituellement la femme de l’ophthalmie blennorrhagique, nous rapporterons l’observation suivante comme exemple de l’existence observée de cette affection chez le sexe féminin.
Obs. 306. — Ophthalmie blennorrhagique chez une femme. Douches oculaires ; collyre au nitrate d’argent. Grémillier (Marguerite), 31 ans, demeurant à la Chapelle-Saint-Denis, Grande-Rue, 51, est entrée le S août 1857 à l’hôpital Lariboisière.
Lors de l’entrée de la malade, l’œil droit était déjà perdu. Il y avait perforation de la cornée et hernie de l’iris. La chambre antérieure n’existait plus. La nature blennorrhagique de l’ophthalmie qui avait amené ces désordres se trouva démontrée par l’existence d’un écoulement vaginal purulent.
Il n’y avait pas lieu de songer à obtenir la guérison d’un œil ainsi désorganisé. Toute la médication consista à combattre les accidents inflammatoires par les douches oculaires, le collyre au nitrate d’argent, et l’emploi de quelques purgatifs. D’une autre part, traitement de la blennonhagie par les douches vaginales. Au bout de quelques jours l’écoulement vaginal avait notablement diminué.
Trois semaines plus tard, les douleurs et l'inflammation suppurative dont l’œil était le siège avaient entièrement cessé.
La contagion paraît être, dans la grande majorité des cas, la cause déterminante de l’ophthalmie blennorrhagique. En faveur de la théorie de la contagion, nous pourrions rappeler les faits très-concluants cités par As truc, Mackenzie, Allan, les expériences dcM. Guillié, etc.
ht peut regarder comme purement hypothétique tout ce qui a été avancé sur les ophlhalroies blennorrhagiques par métastase et par sympa lie. e sont des questions à étudier. Nous sommes loin de dire qu’il
n’y a a de production possible de l’ophthalmie-blennorrhagique que par contagion directe, mais les modes de production autres que celui-là ne sont point encore assez connus pour qu’on puisse formuler à leur égard une doctrine rationnelle et acceptable.
La maladie paraît commencer, dans les cas de contagion, peu de temps après le contact de la matière infectante. Des élancements douloureux, qui se font sentir subitement dans l’œil ou dans le front, sont quelquefois le premier phénomène qui attire l’attention du sujet. D’autres fois, l’ophthalmie suit sa marche jusqu’à ce qu’elle ait déterminé une telle injection de la conjonctive, qu’elle ne puisse manquer d’être aperçue par toute personne qui approche le malade.
Quand les symptômes se succèdent avec moins de rapidité, voici l’ordre de leur apparition : le soir, prurit considérable ou bien sensation d’un corps étranger, logé entre les paupières et le globe de l’œil ; le lendemain matin, agglutination des bords ciliaires par des mucosités concrètes, tuméfaction des voiles palpébraux, injection de leur surface interne, membrane semi-lunaire et caroncules lacrymales beaucoup plus volumineuses et plus rouges qu’à l’ordinaire.
Quelle que soit la manière dont débute l’ophlhalmie blennorrhagique, les phénomènes qu’elle présente à sa période d’état sont les suivants :
La rougeur de la muqueuse acquiert une intensité extrême que l’on n’observe dans aucune autre ophthalmie. C’est une teinte écarlate des plus vives. Le gonflement conjonctival est aussi à son maximum. Le chémosis est excessivement prononcé. La tuméfaction des paupières est telle qu’elle imprime, à la région orbitaire, un aspect caractéristique pour le praticien qui a déjà observé cette ophthalmie. Les deux paupières sont comme imbriquées : la supérieure retombe sur l’inférieure. Le liquide sécrété par la conjonctive palpébrale, d’abord muqueux, puis puriforme, devient rapidement jaunâtre, épais; son abondance est extrême; comme il semble couler du bord libre de la paupière supérieure, on a cru que la face interne de cette paupière en était la source principale. Quoi qu’il en soit , le contact irritant du pus finit par excorier la peau des joues. La douleur est très-vive, tensive, brûlante; gravative quand elle s’étend au front, pulsative quand elle se propage à la région occipitale.
La photophobie manque rarement, mais elle Cesse bientôt; on regarde comme un signe fâcheux sa disparition brusque, parce qu’on suppose qu’un accident quelconque, tel qu’un épanchement, dans l’intérieur du globe de l’œil, a pu modifier la sensibilité de la rétine.
Parmi les symptômes généraux, il faut mentionner une grande agitation, de l’insomnie, quelquefois du délire, de la stupeur, la plénitude et l’accélération du pouls, la langue chargée.
Un caractère distinctif de l’ophthalmie blennorrhagique, c’est la rapi-
SECT. III. — SUPPURATIONS OCULAIRES
dité do sa marche. Six heures ont suffi quelquefois pour amener la des-
truction de l’œil. . ...
Yidai a remarqué que l’ophthalmie blennorrhagique peut débuter
d’une manière bénigne, conserver ce caractère pendant quelques jours; puis, subitement, elle atteint son maximum d’intensité, et l’œil est perdu sansVessources. Parfois aussi l’inflammation se montre avec cette lenteur et celte bénignité sur l’un des yeux, disparaît même sans avoir produit aucun désordre grave; mais elle éclate aussitôt dans l’autre œil qu’elle détruit sans retour.
La fonte purulente de l’œil est la terminaison la plus ordinaire de l’ophthalmie blennorrhagique. Ordinairement il n’y a qu’un œil de sacrifié. Il se vide de plusieurs manières.
Souvent la cornée est détruite par une ulcération qui se forme à son pourtour dans les points où elle est recouverte et comprimée par la conjonctive chémosiée. Cette ulcération circulaire perfore la cornée et l’iris fait hernie en un ou plusieurs points. Après cet accident, la cornée se montre petite et aplatie; sa partie centrale reste encore assez claire pendant quelque temps, mais la vision est perdue. Dans d’autres cas, l’ulcération s’étend sur une grande partie de la surface de la cornée. Celte dernière s’amincit tellement au bout d’un certain temps qu’elle est refoulée en avant; à la fin elle se perfore, les humeurs de l’œil sont évacuées et un staphylôme a lieu.
On a vu encore survenir à la suite de l’ophthalmie blennorrhagique un hypopyon,une amaurose, une cataracte, un ectropion, une chute de l’iris.
L’ophthalmie blennorrhagique est extrêmement grave quand la maladie n’a pas été énergiquement combattue à son début. Sur 14 cas rapportés par Lawrence, la perte de la vision eut lieu dans 9 par mortification, suppuration et opacité de la cornée. Dans 2, un œil fut perdu et l’autre guéri. La vision fut conservée avec opacité partielle de la cornée dans les o autres, dont 3 avaient présenté des adhérences cornéales de l’iris.
Quand on réfléchit à l’excessive opiniâtreté des flux blennorrhagiques en général, soit qu’on les abandonne à eux-mêmes, soit que les moyens employés contre eux restent impuissants, on voit que ces affections ne se comportent, ni comme des inflammations ordinaires, ni comme d’autres affections spécifiques, sui ejeneris, qui, après avoir parcouru des périodes d’incubation, d’accroissement, puis de déclin, arrivent dans un temps donné à une terminaison nécessaire. Tout le monde sait ce que dure une variole. Nul ne peut assigner le terme précis d’une gonorrhée.
Les flux blennorrhagiques se comportent comme si la maladie, se repro- ( visant dle-meme, se perpétuait par la réinoculation incessante de son produit caractéristique.
Celte idée, qui s’esl toujours présentée à moi toutes les fois que j’ai réfléchi au caractère essentiellement tenace des flux blennorrhagiques, est, je dois l’avouer, le contre-pied des opinions de Hunier; car il semble que, sans savoir si jamais elle serait érigée en principe, il ait pris à tâche de la combattre en quelque sorte avant qu’elle ne fût née :
«Mon opinion, dit-il (t. Il, p. 199 de la traduction française), est que le pus vénérien, qui se forme dans la gonorrhée, ne concourt en rien à
entretenir la maladie, » et plus loin (môme paragraphe) «La surface
de l’urètre n’est point susceptible d’étre irritée par le pus qu’elle a sécrété elle-même, elle ne peut être irritée que pendant un certain temps, de sorte que si l’on continuait à appliquer du pus vénérien nouveau sur la surface de l’urètre d’un homme atteint de gonorrhée, sa gonorrhée se dissiperait tout aussi promptement que si une pareille application n’était point faite et qu’au contraire on prît beaucoup de peine à déterger la surface malade du pus formé par elle. Le même raisonnement s’applique également au chancre. »
C’est une opinion tout à fait opposée à celle de Hunter, qui a servi de point de départ à une méthode que nous avons appliquée déjà avec des résultats avantageux pour le traitement des vaginites, très-remarquables pour celui des ophthalmies purulentes.
L’opinion que nous venons d’exposer n’est, il faut bien l’avouer, qu’une hypothèse, en ce sens que les faits invoqués à l’appui n’ont point encore le caractère décisif qu’on est en droit d’exiger. Toutefois, nous ne pouvons nous empêcher de voir un commencement de démonstration dans le succès qu’un traitement inspiré par celte idée a donné pour l’ophthalmie purulente des nouveau-nés.
Pour rendre bien nette l’expression de ma pensée, je dis : Si l’on pouvait, au moyen d’un lavage continu, tenir quelques heures les surfaces muqueuses complètement privées du contact de toute molécule blennorrhagique, on pourrait guérir sur place et d’un seul coup l’affection spécifique, et s’il restait encore de l’irritation, ce ne serait qu’une inflammation non spécifique et qui se guérirait très-promptement. Voilà le point de départ.
Je me suis livré à des investigations purement expérimentales dans la direction que je viens d’indiquer. Je n’étais, à la vérité, guidé que par une simple hypothèse sans commencement de preuve; mais depuis les recherches que j’ai faites sur la fausse membrane et le traitement de l’ophthalmie purulente, le principe que j’avais formulé sur la reproduction de la maladie par elle-même a perdu de son caractère hypothétique et autorise parfaitement à tenter de nouveaux essais dans cette direction.
Je dis donc que, si l’on veut tenir pour vrai, ne fût-ce qu’un instant, le principe de la 'reproductibilité permanente, du flux blennorrhagique par lui-même, on peut formuler comme il suit l’indication qui dérive
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de l’idée primordiale : Soustrayez les surfaces muqueuses au contact de h moindre parcelle de matière contagieuse, et vous pourrez espérer la guérison, dès qu’on aura atteint l’espace de temps, au bout duquel, la réinoculation du principe contagieux ayant cessé de s’effectuer, les surfaces muqueuses rentrent dans l’état normal ou prennent le degré d’une inflammation bénigne et ordinaire. En résumé, la question se pose ainsi : Combien de temps faut-il pour qu’une muqueuse, qui sécrète un produit blennorrhagique contagieux, ait été privée de tout contact avec ce fluide pour rentrer dans ses conditions normales?
Le désidératum de la thérapeutique à cet égard était donc celui-ci : établir une irrigation vive et continue pour enlever, au fur et à mesure de leur formation, les produits contagieux.
Mon attention, pour être conséquent avec le principe ci-dessus posé, devait donc se porter sur les moyens d’établir un lavage incessant, ou du moins assez souvent répété pour dépouiller les surfaces muqueuses du contagium. On connaît la manière dont ces douches ont été employées à l’hospice des Enfants-Trouvés et les résultats qu’elles ont produits; je n’y reviendrai pas. Je rappellerai seulement que déjà antérieurement j’avais fait établir à l’hôpital de Lourcine, pour le traitement de la vaginite, un système de douches qui eut le succès le plus complet.
Il résulte des considérations qui précèdent que le meilleur traitement de l’ophthalmie blennorrhagique est celui que j’ai institué pour la va- ; ginite et pour l’ophthalmie purulente des nouveau-nés, c’est-à-dire les douches d’eau froide.
A l’appui de cette manière de voir, je rapporterai, dans tous ses détails, un cas d’ophthalmie blennorrhagique des mieux caractérisés et traité • avec succès par le seul emploi des douches oculaires, aidées des applications de glace. Mais avant de reproduire cette observation, je rappelle un autre exemple non moins remarquable de l’application des douches, c’est l’observation de M. Desages, externe de l’hospice des Enfants-Trouvés, et qui, ayant reçu directement dans l’œil, en ma présence, un jet de pus d’ophthalmie purulente d’un enfant que nous traitions ensemble, fut pris, trente-six heures après, d’une ophthalmie ; purulente des plus graves.
10ns. 307. — Le 10 août 18'i9, je fus appelé près de M. B âgé de 50 ans, joaillier,
pour un mal d’yeux qui lui avait causé toute la nuit de vives douleurs et une grande agitation.
A mon arrivée près du malade je trouve les paupières des deux yeux considérablement tuméfiées et de plus un chémosis au centre duquel la cornée apparaît intacte, brillante et ii comme placée au fond d’une excavation. Une matière blanche évidemment purulente s’obï. serve sut la conjonctive. Les cils en sont imprégnés, il n’y a pas de larmoiement et la photo tophobie est modérée.
Interrogé sui les causes qui avaient pu amener une si forte inflammation en une seule
nuit, le malade raconte qu’étant allé la veille chez son fondeur il est resté près de cinq heures les yeux exposés au feu d’une forge. Pressé de questions, il avoue avoir contracté huit jours auparavant une blennorrhagie. Je prescris ce que j’appelle les douches en arrosoir. Elles sont faites avec beaucoup d’exactitude. Mais le malade préfère à ce mode de traitement l’application d’un linge mouillé parce que la chute d’un liquide sur les yeux lui cause un peu de sensibilité.
Aucune amélioration n’étant survenue le soir, j’ordonne l’application de la glace. Cette application à partir de ce moment, ne subit aucune interruption sauf celles qui sont inévitables pour donner les douches que je regarde ici comme de première nécessité pour le nettoyage des cils et l’expulsion des flocons purulents.
IL — Amélioration marquée, mais aussitôt que l’on suspend l’usage de la glace, la douleur et la tension se reproduisent. La cornée qui était enfoncée dans le chémosis commence à reprendre son niveau. Les paupières sont moins tuméfiées.
12. — L’état de l’œil est stationnaire. Du reste, point de douleur, photophobie modérée, peu de sécrétion. On lave très-fréquemment et avec soin les cils. Chaque jour deux ou trois douches à l’arrosoir.
13. — Nuit bonne. Encore du chémosis. La glace est employée sans interruption; dès qu’elle est fondue depuis quelque temps, la sensibilité se reproduit.
14. — Moins de sommeil que la nuit précédente. Clignement continuel ; l’imprégnation des cils par la matière purulente se reproduit avec opiniâtreté. Continuation des applications de glace au moyen d’un appendice cœcal de mouton.
15. — Mieux très-marqué; toujours du chémosis; clignement incessant et production purulente; sommeil assez bon.
IG. — État stationnaire de l’ophthalmie ; production de flocons purulents moins abondante. 2 bains de pied, glace et douches non interrompues, bouillon de poulet.
19. — Amélioration. Mais il y a toujours une rougeur conjonctivale assez vive vers les angles de l’œil.
20. — Nuit excellente. Le malade peut rester 3 ou 4 heures sans glace et cela sans aucun inconvénient.
21. — Le mieux continue ; cependant, quand le malade est resté quelque temps sans lavage, les cils s’agglutinent et le clignement se reproduit; plus de tuméfaction palpébrale ; moins d’injection de la muqueuse. L’écoulement urétral a reparu.
2G. — Les yeux ne laissent rien à désirer. Douleurs rhumatismales dans l’épaule gauche. Douche de vapeur.
31. — Les yeux ont repris un peu d’injection et de sensibilité. Le malade urine souvent, par petites quantités et avec douleur.
1er septembre. — Il y a eu beaucoup de douleur aux yeux pendant la nuit. On a repris les applications de glace. Une rétention d’urine s’étant manifestée, le malade a dû être sondé.