La malade meurt
Autopsie. — Un vaste foyer rempli de pus sanieux et de caillots sanguins putréfiés occupe toute la partie externe de la cuisse gauche située entre les muscles superficiels (droit antérieur et tenseur du fascialata) et les muscles profonds; il remonte jusqu’au trochanter et s’étend inférieurement jusqu’au genou. Les os non dénudés sont parfaitement sains ; l’articulation de la hanche et le trochanter présentent aussi ta plus parfaite intégrité. Les parois de l’abcès sont exclusivement constituées par le tissu cellulaire intermusculaire, lequel est sphacélé et imprégné des liquides contenus dans le foyer. Les deux incisions pratiquées durant la vie ont bien pénétré dans la poche purulente.
Nulle trace de phlébite au voisinage de l’abcès: intégrité parfaite des vaisseaux cruraux et iliaques.
Les poumons sont criblés dans toute leur étendue d’abcès métastatiques; plusieurs de ceux-ci situésimmédiatement au-dessous du feuillet viscéral delà plèvre ont déterminé un
commencement d’adhérence en plusieurs points entre ce feuillet et le feuillet pariétal. Pas de pus ni de sérosité dans lès plèvres.
On trouve un abcès métastatique à la surface du cœur.
D’autres très-nombreux et de volumes divers occupent le foie et la rate. Le rein gauche présente un petit foyer purulent de la grosseur d’une aveline.
0ns. 729. — Abcès sanguin sous-aponévrotique de la cuisse. Drainage. Infection puru- ' J lente. Mort. Autopsie. — Thirlet (Charles), 32 ans, garçon baigneur, entre l’hôpital Lariboisière le 15 décembre 1857.
Le 29 novembre dernier, cet homme a reçu un coup de pied de cheval à 11 partie 1 moyenne de la cuisse gauche et un peu en dehors. La violence du coup;i’a renversé en l’en- * voyant 5 trois ou quatre pas de là. Transporté chez lui , il garda le lit pendant trois jours, s’appliqua dix sangsues à la cuisse et y entretint xles cataplasmes. Au bout de ces trois jours il se leva, mais avec beaucoup de péine , et quatre jours après il était obligé de prendre le lit. Un médecin ayant été appelé reconnut de la fluctuation, et le 9 décembi# fit une incision qui ne donna issue qu’à du sang.
Deux jours après, violentes douleurs, augmentation du volume 'de la cuisse, fièvre intense. ** 1
15 décembre. — Entre à l’hôpital. * ■ I
16. — On reconnaît un épanchement sanguin qui s’est échauffé après avoiiyété ouvert. ] Les pressions sur la cuisse font sortir par l’ouverture un sang mêlé de pus.
Agrandissement de la plaie primitive. Contre-ouverture sur un point pliïs déclive. Le doigt introduit dans le foyer pénètre au milieu de masses musculaires infiltrées de pus et de sang. Installation de deux tubes à drainage; Cataplasmes. Diète.
Les jours suivants, fièvre intense, douleurs vives. Le foyer fournit constamment du pus coagulé et putréfié. Pilules de ratanlfia. ^
20. — Un débridement plus large que le premier permet d’arriver sur- le fémur où l’on sent de petites esquilles. On en retire une qui a plutôt l’aspect cartilagineux qu’osseux. Potion cordiale.
Les jours suivants, aggravation des accidents généraux.
25. — Mort avec tous les signes de l’infection purulente. Toute l’épaisseur de la cuisse est envahie. Les muscles sont convertis en un bouillie noirâtre, mélangée de sang et de pus et exhalant une odeur repoussante. Le périoste est enflammé et présente à sa surface des productions cartilagineuses en voie d’ossification.
Les viscères n’ont pu être examinés..
Les abcès intermusculaires ne sont pas constamment mortels. Il nous a été donné plusieurs fois , grâce à des incisions suffisantes , à des douches répétées, et surtout au drainage, de ramener les parties à leur état normal et de préserver ainsi le membre inférieur d’une des atteintes les plus graves qu’il puisse avoir à supporter.
Les incisions, pour être efficaces, doivent être pratiquées d’après les règles que nous avons formulées pour le traitement du phlegmon diffus sous-aponévrotique. Il faut inciser les tissus couche par couche jusqu’à la mise à nu de l’aponévrose d’enveloppe. Le fond de la plaie doit alors être étudié avec le plus grand soin, et si l’aponévrose a perdu son aspect argenté, et surtout si elle offre une teinte jaune ou verdâtre, il faut débrider largement; car le mal pourrait continuer ses ravages sous des téguments criblés d’incisions , si l’aponévrose n’avait pas été ouverte.
Les abcès intermusculaires de la cuisse peuvent avoir pour point de départ un phlegmon développé dans une région voisine. On conçoit par exemple que l’inflammation des ganglions poplités, ganglions placés plus ou moins profondément sous l’aponévrose se propage au tissu ; celluleux qui sépare les masses musculaires de la cuisse, ainsi qu’on en verra une preuve dans l’observation suivante recueillie par l’un de nos internes, M. Alfred Fournier.
Obs. 728. — Abcès intermusculaire de la cuisse consécutif a un phlegmon diffus de la région poplitée. Infection purulente. Mort. Autopsie. — Rochon (Arthur), IC ans, monteur en cuivre, entre le 11 mai 1855 à l’hôpital Lariboisière. Constitution débile, tempérament lymphatique.
Ce malade raconte qu’il y a environ six semaines il reçut un violent coup de pied dans la région du jarret, du côté droit. Il ressentit depuis de vives douleurs dans cette partie; mais il n’v a environ qu’une quinzaine que de la rougeur et de la tuméfaction se manifestèrent dans le creux poplité. Deux petites incisions furent pratiquées en ville à ce niveau.
Le 12 mai, rougeur et tuméfaction du creux poplité : fluctuation profonde. Le malade étant endormi au chloroforme, M. Chassaignac pratique au milieu du creux poplité et supérieurement deux incisions qui donnent issue à une énorme quantité d’un pus crémeux, mêlé de portions sphacélées. Lavage du foyer à l’aide de douches lancées par l’irrigateur à pompe. Établissement d’un séton perforé. •
Le 13, le doigt introduit dans le foyer fait reconnaître que les muscles qui circonscrivent la losange poplitée sont disséqués dans une grande étendue par le pus qui fuse dans leur intervalle et a atteint déjà le tiers inférieur de la cuisse. Nouvelle ouverture à la partie postérieure de la cuisse, donnant issue à une grande quantité de pus ; le doigt introduit dans le foyer contourne les muscles et arrive jusque sur le fémur qui n’est pas dénudé. Établissement d’un second séton perforé. Trois douches par jour. Alcoolature d’aconit.
Les jours suivants, nouvelle incision pratiquée plus haut, vers le tiers supérieur de la cuisse, dans le but de limiter la diffusion purulente qui tend toujours à se propager.
Toniques (quinquina ferrugineux). Frictions alcooliques sur tout le corps. Potion cordiale. Vin de Bordeaux. Cataplasmes.
Du 18 au 26. — Assez bon état : le phlegmon parait tendre à se limiter. Suppuration très-abondante, mais de bonne nature.
Dans les derniers jours de mai, production d’une eschare au talon ; le membre droit commence à s’œdématier ; bientôt l’œdème devient considérable; épanchement articulaire dans le genou. Affaiblissement. Néanmoins pas de fièvre; un peu d’appétit ; selles régulières.
La première quinzaine de juin n’est signalée que par l’accroissement de l’œdème dans le membre malade, œdème qui nécessite, pour dégorger les parties, l’emploi d’acupunctures multipliées et de scarifications. Le phlegmon est décidément limité ; la suppuration, de bonne nature, devient moins abondante ; l’état local semble amélioré.
Du >2 au 17. — L’amélioration est évidente, et le peu d’abondance de la suppuration fait qu’on supprime deux des sétons, pour les remplacer par de simples fils. Suppression des cataplasmes et pansement au cérat.
Mai» dans les jours qui suivent, apparition d’une diarrhée très-intense, contre laquelle échouent les opiacés et les divers astringents. Vomissements. Inappétence. Fièvre vive; le pouls, toujours très-rapide, se maintient constamment entre 130 et 150 pulsations. Allai. 1 issement piogressif. Production d’eschares sur les parties latérales du sacrum au niveau e a paitic lu plus îeculée de la crctc iliaque. Diffusion purulente sur le" muscle grand
fessier; nouvelles incisions très-profondes sur la partie supérieure de la cuisse et sur la fesse ; établissement de canules perforées. •
En juillet. — Nouveau foyer purulent, mêlé (le gaz au niveau du sacrum; ouverture de ce foyer. Diarrhée incoercible. Inappétence. Vomissements. Fièvre continue. Marasme.
A la fin de la première quinzaine du même mois, œdème considérable du membre abdominal; frissons; aspect blafard des plaies. Fièvre des plus vives. Diarrhée.
Mort le 23 juillet, dans le dernier degré de marasme.
Autopsie. — Poumons remarquablement anémiés, presque blancs. Dans le poumon droit, deux ou trois petits foyers purulents du volume d’un noyau de cerise.
Pas d’abcès dans les autres viscères. Le cœur contient un sang très-aqueux, presque rosé.
Ulcérations profondes et multiples dans le cæcum.
Membre abdominal. Coloration verdâtre des longs trajets parcourus par les sétons et des portions musculaires qui en forment les parois. Néanmoins il n’existe nulle part de clapiers où puisse séjourner le pus; les trajets sont très-nets; ce sont des fistules et rien de plus. Supérieurement, fusée purulente, remontant jusque dans la région lombaire, du côté droit, le long des vertèbres de cette région qui sont dénudées sur leur partie postérieure et externe : cette fusée provient de l’eschare qui correspondait aux apophyses épineuses des vertèbres de cette région. Du côté gauche, au même point, foyer purulent, beaucoup moins étendu .
Fémur intact. Veine fémorale oblitérée. Artère fémorale béante, vide, sans caillots.
Il ne faudrait pas croire, d’après les exemples que nous avons cités, que les vastes abcès intermusculaires de la cuisse fussent toujours suivis d’une terminaison funeste. Grâce aux perfectionnements que nous avons apportés dans le mode de traitement de ces abcès, grâce surtout au drainage, nous avons la confiance que les suppurations diffuses des membres, môme les plus étendues, peuvent être efficacement combattues. — Antérieurement à l’emploi de ce moyen, il nous est arrivé d’obtenir des résultats avantageux des injections iodées, ainsi qu’on le verra par l’observation suivante :
Obs. 729. — Vaste abcès intermusculaire de la cuisse consécutif à un phlegmon diffus. Ouverture et contre-ouverture. Injections iodées. Guérison. — Cleps (Antoine), 57 ans, homme de peine, rue de Bercy, 1 1 , entre le 25 octobre 1849 ù l’hôpital Saint-Antoine, salle Saint-François, 9.
Ce malade a été traité une première fois à l’hôpital pour un phlegmon diffus qui a laissé de larges décollements de la peau. Le décollement existe surtout à la partie externe de la cuisse. Un stylet peut être conduit à travers les muscles jusqu’à la partie interne où je pratique une contre-ouverture.
9 novembre. — État général bon. Le décollement n’existe plus qu’à la partie externe de la cuisse dans une étendue de quatre travers de doigt au-dessus de la tête du péroné. Pressions expulsives. Injections iodées.
10. — Ce matin la matière purulente semble se mélanger de lymphe plastique. Iodure de potassium à l’intérieur.
H. — ()n reconnaît aujourd’hui la présence de la lymphe plastique au milieu des pioduits de la sécrétion morbide, aux caractères suivants : Si après avoir placé la pulpe digitale sur cette matière, on retire le doigt lentement on voit que le liquide est filant et comme glutineux.