GROSSESSE. — DURÉE. 1A
n est à considérer que le législateur doit envisager la question sous d'autres rapports que ceux de la physiologie pure, et il ne doit pro&ter des lumières de notre science qu'autant qu'elles répondent aux buts généraux du droit. Nous pouvons, comme exemple, montrer le Code civil prussien, qui détermine, pour durée de la grossesse, tantôt 270 jours, tantôt 285, et ailleurs 302 jours, qui donne une plus grande durée à la grossesse légitime qu'à la grossesse illégitime; le législateur n'a pas, pour cela, à recevoir d'objections du médecin légiste, car il a des raisons particulières pour agir ainsi.
Depuis Hippocrate on a admis que l'intervalle moyen des menstrues est de 28 jours, et que l'accouchement arrive neuf mois après la conception (275 à 280 jours). On ne doit certainement pas mépriser le résultat de l'observation du public dans une question comme celle-ci; néanmoins tout le monde sait que, même parmi les femmes qui ont été enceintes plusieurs fois, les erreurs sont fréquentes.
Naturellement ; car les femmes très souvent ne savent pas elles-* mêmes le moment précis de In conception ; elles ne sont pas habituées à compter au juste l'époque de leurs menstrues, qui n'a pas d'intérêt pour elles; elles ne savent pas s'il faut compter du commencement ou de la fin des règles ; souvent leurs règles cessent avant la grossesse, ou bien elles reviennent deux ou trois fois après; elles peuvent se tromper sur le nombre de jours écoulés depuis les premiers mouvements du fœtus, etc.
Du côté de l'homme de science, il peut y avoir erreur parla raison que l'œuf reste fécondable pendant huit à quinze jours, ce qui fait que, lorsqu'on compte d'après les menstrues, il peut se trouver une différence de jours assez grande (1). Il faudra toujours s'en tenir à la règle générale proclamée par tous les auteurs de traités d'accouchements, de 275 à 280 jours. Mais il est certain qu'il y a de
(1) BischofT, Berwets dir von der Degatiuay unahhaengigen periodischen Reifung, etc» Giesscn, 1841, p. 44. Très probant est Tcxemple des femmes juives, que Valentin cite, îoc. cit., p. 819 : « Les luis juives défendent d'accomplir le coït avant douze jours depuis le commencement des règles, et cependant les juives ont beaucoup d'enfants ».
1A6 PARTIE RIOLOCiqUE.
nombreuses exceplîons à cette rè(;le, et qu'il y a des grossesses île plus longue durée. Cela est prouvé par les observations faites tion- Mulement sur les animaux, mnis encore sur les femmes. M. HohI, après un nombre considérable d'observations, pose « comme la durée moyenne entre 275 el 287 jours I > (loc.cii., p. 172). Merriroan dit avoir vu parmi 14 A cas d'eafiinls venus à terme, neuf «niants seulement après 280 jours de grossesse; ainsi 92 pour 100 ont eu une vie utérine plus longue; parmi ces derniers, si l'on compte par semaine, vingt-deux sont venus dans la âl' semaine, quinze dans la 42* semaine, dix dans la A3° semaine, un après 303 jours, un après tOâ jours et deux après 506 jours (1).
Mais il fiiut douter de l'exaclilude de ces observations. Merriinan prétend que cinquante-quatre enfants sont nés à terme, ainsi la moitié de tous ceux qu'il a explorés seraient nés entre la 37' semaine et le 280' jour; ce qui est contraire à toutes les observations el doit faire supposer que lu aussi il y a eu erreur dans la détermination du commencement de la grossesse.
H. Elsaesser, observateur digne de foi, trouve au contraire, sur 260 cas, la grossesse durant plus de 280 jours dans 71 cas(=27,S pour 100), savoir : jusqu'au 200' jour, 23,8 pour 100; jusqu'au JOO* jour, 1,1 pour 100; jusqu'au 306' jour, 2,3 pour 100 (2).
Les observations de H. Schuster, quoique peu nombreuses, sont cependant très importantes; nous en parlerons plus basi Je passe on grand nombre de données, qui se trouvent dans les traités d'aceouchemenls, qui s'harmonisent avec les observations ci-dessus citées, u rapportant é la prolongation de la grossesse jusque dans le dixième mois.
S 3. — MaiiMBca tardi».
On appelle naiuanct tardive la naissance d'un fruit provenant #tine groasesse qui a dépassé la durée moyenne de 280 jours. On a nconnu de loul letups rimiortance de la question des naissances
ititithrifl. v.<l. LN\lil,[>. 39t.
GHossESSË. — Naissance tardive. 1A7
tardives à cause des questions de droit, telles que naissance légitime, paternité, liérédilé, adultère, el depuis des siècles elle a été le sujet de mémoires et de rapports de la part des médecins et des facultés pour des cas où le. moment de la conception d'un enfant né tardivement était contesté. Cette question importante de médecine légale demande la critique la plus sérieuse ; les conclusions des anciens et même des modernes sont cependant incroyables; ils se plai» sent à citer de bonne foi des observations qui tendent à prouver la possibilité des grossesses durant plui de dix mois, jusqu'à douze et treize mois, et leurs théories prêtent aux législations l'injustice la plus criante.
Mous allons examiner la plupart des observations les plus connues de naissances tardives.
Une femme (1) accoucha onze mois et quinze jours après le départ de son mari, mort dans ce voyage (on ne dit rien de Tétat de Fenfant). Le mandataire des enfants légitimes contestait la légitimité de ce fruit prétendu tardif; il disait que la mère avait vécu en désaccord avec son mari, qu'elle avait fait mettre une fois en prison, et que le mari était parti pour se rendre aux Indes. C'étaient certainement là des circonstances plus que suspectes. Néanmoins la Faculté de Halle (1727) se prononça pour la légitimité de cet enfant, s'appuyant c sur des exemples curieux de cas analogues qui, quoique » très rares, ont néanmoins été observés )».
Voyons quels sont ces cas très rares cités dans beaucoup d'auteurs, et en particulier dans Henke. invoqués comme preuves, mais simplement mentionnés sans le moindre détail.
La Faculté de Leipzig admit comme fruit tardif Tenfant d'une femme, veuve depuis un an et treize jours, disant que cette naissance appartenait au nombre de celles quœ rarissime et prœler nU" turam accidunt.
Un homme, qui avait été huit jours avant sa mort iléjà summe debililatus, mourut le 2 décembre. Le 25 octobre suivant, c'est-à-dir^
(I) Alberti, Jurisprud.médic.f U, p. 554.
dii mois et vïngl-trois jours apris, sa femme accouclia. L'enranI n'est pas décrit. Et à quoi bon se donner cette peine, puisque la Facalté de Giessen base son jugement sur les faits suivants (1689) : c Petnis Aponensis dit de lui-même qu'il est né après onte mois ;
> Caldanns dit que son père est né après treize mois; Sennert cite
> le cas d'un fœtus dont le vagissement fut enlenda dans l'uléros » après onte mois et qni naquit après doute mois; la Faculté connaît » elle-même un cas de naissance d'une lille après dix-sept mois;
> d'après cet faitt (tic ! ), an peut regarder l'enfant comme lé^i-
> (ime. n
Une femme (Zittmdnn), dont le mari était parli en voyage, accoucha après douze mois; la Faculté de Leiptig déclara (1675) que l'enfant était légitime; ■ car, puisque la nature avance quelquefois
> le terme de la grossesse de deux mois, par exemple les enfants qui » viennent à sept mois , pourquoi ne pourrait-elle pas le retarder de
> deux mois? •
Voilà les observations que Henbe cite à l'appui de ce qu'il appelle les observations des anciens, et que l'un a toujours répétées dans tous les manuels et traités.
En France, le défenseur acharné de la naissance tardive illimitée. Petit, raconte (1), parmi beaucoup d'autres cas, le suivant, que l'Académie des sciences de Paris a consenti i mettre dans ses Hémoires : c Une femme, dans le canton de Jouarre, est restée en- 1 ceinte pendant trois ans; elle a donné naissance à un garçon fort 1 et vivant. Vers le dixième mois de sa grossesse, elle avait senti 1 des douleurs et avait perdu trois litres d'eau, mais tout fut inter-
> rompn par une saignée. L'histoire de ce fait est soussignée par le
> maire de l'endroit, un notaire et deux oOiciers de santé. * ( Alors cela doit élrevrail!) Le rapport de Petit, dans lequel il fait allusion à » celle liistoire véridique », est daté de Paris, 22 janvier 1765, et soussigné par vingt-trois professeurs et médecins d'hô-
"* Vil
la gwslkm des naissancei lardives. Amslerdam,
GROSSESSE. — NAISSANCE TARDIVE. IftO
Une autre observation, qu'on trouve citée partout : La femme de Fodéré sentit des douleurs à Tépoque du neuvième mois de sa grossesse. Quarantejours plus tard elle donna naissance à un enfant. (Comment était Tenfant?) Deux ans après, elle redevint grosse et fut obligée de sevrer. Dix mois et demi après elle accoucha (elle est donc devenue enceinte pendant qu'elle nourrissait, et ici il est reconnu que les femmes se trompent toujours; de plus, elle avait donc nourri le premier enfant pendant deux ans). Après neuf mois elle eut, de même qu'à la première grossesse, de fausses douleurs; la fille qui naquit c était si petite et si chétive que la mère ne s'aperçut pas qu'elle accouchait, et que l'enfant ne put être conservé qu'au moyen d'une foule de soins artificiels. > Un enfantqui naît après 315 jours tombe sans que la mère s'en aperçoive, et a besoin, pour être conservé, d'une foule de moyens artificiels! On voit que ce cas n'est pas croyable, et doit être le résultat d'une mauvaise observation.
Klein rapporte : « Ma femme, arrivée au terme ordinaire de sa » grossesse, eut pendant quatre semaines tous les jours des douleurs; » à chaque instant, nous attendions l'accouchement, qui, après qua-
> tre semaines, s'accomplit très vite. L'enfant pesait une livre et de-
> mie de plus que nos autres enfants {sic ! ). Il avait deux pouces de
> plus de longueur, les fontanelles étaiant tout à fait refermées. > (Et la naissance d'un tel enfant se fit très vite!) Klein ajoute : c Je
> suis aussi parfaitement sûr que la comtesse X... eut une gros- » sesse qui se prolongea de quatre semaines. » •
Ces deux observations me paraissent aussi concluantes l'une que l'autre. Ces cas de Klein-Fodéré, sont très fameux, et on y ajoute d'autant plus d'importance, qu'ils ont été observés sur des femmes do médecins. Ils sont cependant loin d'avoir été soumis à un contrôle scientifique, et ils ne résistent pas quand on en discute les détails. Ecoutez maintenant le cas de Siebold (Henke) : Une paysanne n'avait pas vu apparaître ses règles depuis douze semaines; se croyant enceinte, elle alla consulter un officier de santé ; celui-ci la confirma dans son soupçon et obtint d'elle qu'elle se livrât à lui, parce que, disait-il, cela ne pouvait plus rien faire. Juste quarante semaines
après cette visite, elle accoucha. Siebold attribue la première cessation des règles à la grande chaleur; ce qui est très croyable. Il est inouï que ce cas, bien interprété par Siebold , ait été invoqué par Henke comme un exemple de naissance tardive.
Pour mentionner les observations les plus modernes, je rapporterai encore la série de cas cités par M. Taylor (1) qui doivent prouver encore un prolongement de la grossesse jusque dans le onzième et même dans le douzième mois. C'est surtout M. Murphy qui est vraiment très heureux dans la découverte de ces cas rares; il en vit, sur 182 accouchements, pas moins de 96, ainsi la moitié ayant lieu an delà de la hO'' semaine ; parmi eux 20 dans la hh* et hb* semaine. Il insiste surtout sur le cas de la plus longue durée de 352 jours. Ce cas, en déduisant 28 jours après la dernière menstruation, aurait toujours encore 32A jours. La date de la dernière menstruation avant l'accouchement est dite pour éviter toute erreur. Mais tous ces cas de Murphy ont été observés dans la pratique des hôpitaux^ par conséquent chez des femmes tout à fait inconnues, dont Murphy n'a pu surveiller la grossesse, ce qui aflaiblit la valeur de ces observations. On était exclusivement réduit au dire des femmes enceintes, et outre les intérêts que les femmes d'hôpital peuvent avoir de tromper, tout le monde sait combien d'erreurs peuvent être commises involontairement.
Un autre cas communiqué par Taylor, d'après Chattaway, est encore plus extraordinaire. C'est une fermière de 86 ans, qui accoucha après 330 jours de grossesse : elle aurait eu ses règles pour la dernière fois au mois de décembre 1855 (on ne dit pas quel jour), et avait ressenti des mouvements du fœtus au commencement d'avril. Au milieu de septembre elle eut des douleurs et un écoulement muco- 8anguinolent> et, le 19 novembre 1856, elle accoucha d'un enfant de « grandeur moyenne ». Taylor dit qu'en déduisant 28 jours pour la dernière période de menstruation, on obtient toujours une naissance tardive de 330 jours. Mais ce cas peut être compté autrement. Ac-
(i) J/edic. jurisprud, 6^ édit., Londres, 1858, p. 625