‹ Traité pratique de médecine légale v. 2 (volume 2)Chapitre 50 sur 98 · p«rfét«tion · texte numérisé non relu

p«rfét«tion

La théorie de la superfétation est intimement liée a celle de la naissance tardive. Déjà au temps d'Aristotelès on appelait superfétation la conception ayant lieu chez une femme déjà enceinte (1). La possibilité de ce phénomène a été tour à tour admise et rejetée.

Remarquons d'abord que les lois tranchent ordinairement ellesmêmes la question et que, par conséquent, la compétence du médecin légiste n*est pas admise. Ainsi si une femme avait successivement deux enfants à des intervalles de temps très rapprochés, le mari ne pourrait contester la légitimité que dans le cas où Tépoque de la naissance dépasserait le terme assigné par la loi. C*est pourquoi les anciens auteurs ne rapportent que deux ou trois observations sur cette question, et, quant à moi, jamais il ne s'en est présenté dans ma longue pratique médico-légale.

Néanmoins, ici comme dans la question des naissances tardives, la science doit apporter son contrôle à la loi et proposer des modifications s'il y a lieu.

Tout le monde sait que deux ou trois œufs ou même plus peuvent être fécondés ensemble et donner lieu à des grossesses bipares, tripares, etc., on sait que le passage des œufs dans les trompes peut durer jusqu'à dix et douze jours, ce qui permet d'admettre une postfécondation d'un second œuf pendant ce laps de temps. Mais on sait aussi que, bientôt après la conception, l'orifice du col de la matrice se ferme et reste bouché pendant toute la grossesse, que l'utérus se congestionne, que la membrane caduque ne tarde pas à se former, et ce grand changement, dans les organes génitaux, rend très improbable la possibilité d'une superfétation tardive.

Néanmoins, toutes ces raisons disparaîtraient si l'on trouvait des observations dignes de foi de superfétations tardives, datant par

(I) Quelques-uns disent superfœlalio, lorsque la première grossesse est peu avancée, et super fecundatiOf lorsqu'elle est très avancée ; celte distinction est inutile.

16i PARTIE BIOLOGIQUE.

exemple de plusieurs mois. Or, il n'en existe pas. On a raconté mille histoires, P. Zacchias le premier, mais jamais rien de sérieux, rien de scientiûque. Ainsi le fameux cas de Delmas, ne concernant qu'une fille publique, est devenu célèbre en Allemagne ; il est passé à l'état de miraclje à cause d'une faute d'impression : on avait mis quatre mois au lieu de quatre semaines.

Un autre cas, cité aussi très souvent, est celui raconté par le docteur Desgranges, qui semble être plus vrai. La femme de Raymond Villaud, herboriste, met au monde une fille le 20 janvier 1780: elle n'a ni lochies, ni fièvre de lait; elle sent, trois semaines plus tard, des mouvements du fœtus, le ventre augmente sensiblemenU M. Desgranges déclare qu'il y a un second enfant, et le 6 juillet 17S0, ainsi cinq mois et seize jours plus tard, elle accoucha d'une seconde fille, parfaitement à terme et bien portante. Pour celle fois, la couche a tous les effets qui en sont inséparables, et, deux ans plus tard, la mère présente les deux enfants devant deux notaires « pour faire dresser de ce fait un acte authentique, et autant pour témoigner sa reconnaissance à M. Desgranges, que pour fournir aux femmes qui peuvent se trouver en pareil cas, et dont les maris seraient morts avant la naissance des deux enfants, un titre en faveur de leur vertu et de l'état du second enfant. ^ Pour moi, la démarche faite par cette femme vertueuse par reconnaissance pour le médecin qui l'a accouchée me fait naître des doutes sur l'exactitude de l'aventure. Outre que l'on ne rapporte rien sur l'état des deux enfants, on se demande ce qui a pu engager cette femme à faire une démarche aussi étrange. La raison de cette démarche pourrait peut-être se trouver dans ce proverbe : Qui s'excuse s* accuse , et rendre vraisemblable le besoin d'une excuse pour le mari !

L'observation suivante de Maton parait très convaincante à Henke(l). Elle concerne une Italienne qui, avant et après l'accouchement en question, eut deux jumeaux. Elle met au monde, le 12 novembre 1807, un enfant mâle a bien développé, » et le 2 février 1S08, donc

(1) Abhandlungen, loc. cit., p. 40.

GROSSESSE. -^ 8UPERFÉTATI0N. 155

81 jours plus tard, un autre enfant mâle < parfaitement à terme »(on ne dit encore rien ici du placenta, du cordon, etc.). On n'a pas besoin d'aller bien loin pour expliquer ce fait chez une femme qui a déjà eu deux couches de jumeaux; on doit tout simplement admettre qu'il y a là ane troisième grossesse bipare. Car « bien développé » est une expression vague, l'enfant pouvait être bien développé et avoir 210 jours, alors l'autre jumeau naissant 81 jours plus tard après 291 jours serait venu quelques jours trop tard. C'est donc une grossesse bipare terminée par une naissance précoce et une naissance tardive.

Il doit en être ainsi pour toutes les soi-disant superfétations qui ne sont probablement que le résultat de grossesses bipares dans lesquelles l'un des jumeaux (mort ou vivant) est né trop tôt et l'antre trop tard; faits qui ont été remarqués par tous les praticiens accoucheurs et décrits dans tous les traités d'accouchements.

Yoilà les observations les plus célèbres de superfétation (1). Mais il y a encore quelques cas en apparence beaucoup plus intéressants dans lesquels des enfants de races différentes sont nés peu de temps l'un après l'autre. L'observation souvent citée de Buffon est évidemment fausse, car un enfant nègre ne peut naître avec un enfant blanc de la même femme ; ce peut être tout au plus un enfant mulâtre, si la femme, comme celle en question de la Sud-Caroline, a eu successivement des rapports avec son mari blanc et avec un nègre.

De même pour cette domestique blanche qui, en Amérique, eut deux enfants jumeaux dont l'un était blanc et l'autre mulâtre, de même pour les deux autres cas de Henke, dans lesquels il y avait des accouchements de jumeaux dont l'un était nègre et l'autre mulâtre, dp même pour les cas de Hille et celui de Attaway. En supposant qu'il n'y ait pas eu d'erreur, cependant si facile, il n'y a rien d'extraordinaire, car nous avons prouvé plus haut que deux coïts se suivant de près peotent féconder l'un après l'autre deux œufs séparés et mûrs en même temps.

(1) Cq cas de Ehenmann a été discuté et rejeté par Devergiô (toc. ct(., p. 470). Voyes sa criUque.

Il faut se garder de croire tout ce qu'une femme viendra raconter sur une soi-disant superfétation. Qui imaginerait qu'une femme, dans un mariage longtemps stérile, eût Tidée de singer une grossesse et de se procurer un enfant, que cette femme devînt ensuite réellement enceinte, dût persister dans sa fraude et présentât deux enfants, l'un né d'elle et l'autre supposé comme deux enfants conçus par elle et résultats d'une superfétation? C'est pourtant ce qui est arrivé(l) !

Il reste à considérer la possibilité de la superfétation dans les cas A^utérus double. On l'a déclaré à priori impossible dans ces cas, du reste excessivement rares, les uns (Â. Meckel), parce que même dans la deuxième cavité, il se forme une membrane caduque ; les autres ( F.-B. Osiander), parce que la paroi qui sépare les deux cavités est repoussée dans une des deux cavités, et la ferme par la dilatation de l'autre; d'autres (Metzger), parce que si le vagin est double le coïi est impossible à cause de l'étroitesse, etc.

Ces objections, maintenant , ne peuvent plus être considérées comme valables. Bischoiï a démontré que, par un même coït, les deux cavités d'un utérus double peuvent se remplir de spermatozoaires, ce qui rendrait possibles des grossesses bipares avec utérus double.

On cite l'observation de Cassan, dont j'ai sous les yeux l'original, dans laquelle il est dit : « Une femme âgée de quarante ans, déjà mère d'un premier enfant, accoucha, le 15 mars 1810, d'une petite fille pesant A livres. L'abdomen , conservant un volume assez grand après la délivrance, madame Boivin, qui l'assistait de ses soins éclairés, soupçonnait quelque corps étranger resté dans la matrice, en parcourant la cavité déjà très resserrée, sans y rien reconnaître. En agitant doucement cette tumeur qui se prononçait à droite et qui était plus élevée que celle formée par l'utérus, le col de la matrice suivait les mouvements qui lui étaient imprimés. Pendant deux mois, cette dame éprouva dans cette tumeur des mouvements qu'il

(1) F. B. Osiander Handbuch der Entbindung$kunst^ I, 2^ éd., Tubinçen, 1829, p. 305.

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