MANIE
Généralités.
La manie est le dérangement de la conscience du moi produit par des conceptions délirantes.
Celte conscience du moi qui fait que l'on a la connaissance de sa peréonnalité n'est pas complètement abolie dans la manie, comme elle l'est dans les hauts degrés d'imbécillité ; elle n'est pas même abolie dans la manie furieuse, où elle persiste encore plus ou moins vaguement. C'est ce que montre l'observation approfondie, et ce que prouvent les récils des maniaques furieux qui parviennent à la guérison.
Mais cette conscience du moi, si elle n'est pas abolie, est déplacée de son milieu, elle est dérangée y et ce mot n'est pas seulement une figure capricieuse du langage, il y a réellement dérangement, aberration.
Les causes de cette aberration sont les conceptions délirantes quelles qu'elles soient, s'emparant de l'esprit n'importe de quelle manière, n'importe pour quelle raison.
Ce n'est que lorsque la perception délirante est enracinée et qu'elle paraît réelle au malade qu'il y a délire ; ce n'est pas lu perception reconnue fausse en elle-même et corrigée spontanément; par exemple, si le soir nous prenons de loin des arbres pour des hommes, nous recliiierons bientôt cette perception erronée en arrivant plus près et en regardant avec plus d'attention. Nous avons eu une fausse perception qui n'a été que momentanée et que nous avons pu rectifier par notre raison.
(1) Nous employons ici le mot manie quoiqu'il ne se trouve pas dans le Code , ptrce que le mot démence de la loi est loin d'être scienliflquemeni exact dans lé sens où U est employé par les législateurs.
Ce n*est que si ce pouvoir de corriger les fausses perceptions est aboli que la manie commence.
Si un Ésope se croit un Adonis, une Xantippe une femme jeune, belle et douce ; si mille nullités se sont crues, dans les arts, de grands génies, ce sont là des jugements contraires à ceux admis par les autres hommes; si on les appelle « fous j> on ne pense pas à les envoyer dans les maisons d'aliénés, et c'est avec raison, car la perception erronée n'est que superficielle et non enracinée. Ils ne sont pas complètement convaincus, ils doutent encore, et la preuve c'est que le vieux c fou » qui se croit jeune et beau se peint ses cheveux gris, c'est que la vieille < folle » se met du rouge sur ses joues pâles et ridées, car ils ne peuvent s'empêcher de douter de la réalité de leur conception délirante ; ils ne sont pas fous.
Il y a des cas où les limites entre la santé et la maladie sont très vagues, et où l'on ne peut pas déterminer quand la santé finit et quand la maladie commence. Par exemple, la sage économie et l'administration généreuse de la fortune peuvent devenir insensiblement l'une avarice, l'autre prodigalité, elles peuvent rester longtemps dans les limites de la santé, et au bout d'un certain temps dépasser ces limites et devenir une maladie mentale ; alors l'avare ne mange plus, ne boit plus, et veille jour et nuit sur ses trésors; alors le dissipateur ruiné , dissipe le centime qu'il a mendié, comme s'il possédait encore une fortune princière. Ici comme partout, les actions des hommes feront juger leur état mental d'après les règles générales de la psychologie.
Selon nous, il ne s'agit pas du caractère et des qualités des conceptions délirantes en médecine légale, et l'on doit rejeter la spécialisation ontologique des formes de la manie, d'après le caractère des conceptions délirantes (changeant souvent dans le même individu). Cette spécialisation adoptée depuis longtemps formant les catégories de manie amoureuse, manie religieuse, etc., et qui dernièrement a été encore beaucoup plus étendue surtout en France, où Ton a fait la « manie de grandeur >, la « manie de persécution >>, etc., a
pour la psychiatrie en général une valeur assez douteuse, mais est surtout à rejeter en psychologie médico-légale.
Toutes ces inventions d'espèces et de variétés, comme l'expérience l'a démontré, induisent très facilement en erreur et ont des conséquences graves dans les rapports des médecins légistes. Le médecin légiste peut et doit savoir qu'avec un caractère faible, et sous des conditions particulières, un homme défiant peut arriver à la conception délirante et se croire persécuté par sa famille , par tout le monde; qu'un homme entêté et rempli d'amour-propre, qui croit toujours que ses droits sont lésés, peut par la passion être poussé jusqu'à la manie des querelles et des procès ; qu'un homme plein de vanité qui s'eiagère ses qualités, qui ne trouve pas sa position sociale à sa hauteur, peut aller jusqu'à se donner lui-même les honneurs et les distinctions que le monde lui refuse, jusqu'à devenir maniaque et se croire duc, prince, empereur. Le médecin légiste devra appliquer ces données aui cas qui se présenteront à lui. Mais il s'agit toujours ici du développement du cas particulier dans ses conditions étiologiques, et non de l'application à des classifications de la manie , application non justifiée par la science (1) et nonseulement superflue mais encore dangereuse en médecine légale.
La seule classification justifiée en médecine légale est celle dont les divisions présentent un caractère bien tranché, bien spécifique, lorsque les conceptions délirantes agissent surtout sur la faculté d'impression ou sur celle de volonté, et ont une influence décisive sur la conduite du malade. Nous allons étudier les uns après les autres les diff'érents genres de manie qui, comme nous le prouverons, ne constituent que
(1) En efTet, le caractère de Tespèce n'a pas de bases positives et inébranlables, car les espèces de manie peuvent se combiner ou se remplacer. L'aliénée Stauz qui se faisait appeler « de Selvini » , prétendait avoir un mari comte et excellence, et se vantait continuellement de ses liaisons dans le grand monde et de ses parentés dans la diplomatie. En même temps, elle disait que la rue qu'elle habitait (une rue tranquille et distinguée), était « un vrai bagne» rempli de bandits, el qu'elle était depuis plusieurs mois persécutée par des espions et des assassins. Aussi elle ne se couchait que toute habillée et avait toujours un pistolet à deux coups à côte d'elle. Ainsi u manie de grandeur » et u manie de persécution » chei la même malade. (Voir les Obs. 182 et 197. )
t'20 PARTIE RIOLOGIOUE.
lies ililTéreDces dans la forme ou dans le cours de la maladie. Nous nionireronâ combien on a fait abus de nouveaux noms, combien cet abus a élé funeste.
F HAKIE M EL AM COL] DITE , aniMllD OCCUllO.
La mélancolie est le résultat de la dépression des senlîmenls moraux; celte dépression peut indifféremment provenir soit d'une cause réelle d'aflliclion ou de découragement, soit d'une conception délirante qui tourmente l'individu en lui présentant l'image d'une telle cause.
Ainsi un honnête |)ère de famille ruiné qui voit tous ceux qu'il aime réduits à la misère, peut tomber dans un état de mélancolie sembLible ù celle d'un millionnaire qui se figurerait, dans son délire, que ses trésors ont perdu leur valeur et qu'il louche à la ruine ; de même uussi, celui qui, s' exagérant ses infiraiilés corporelles, se laisse envnhir par celte dépression morale et devient ce que l'on a appelle InjpockoRliriaqut.
Ce qui prouve bien l'analogie de toutes ces aifeclions, c'est que, même dans celles qui ont été produites par une cause réelle telle que la ruine, le déshonneur, le découragement, il y aura, parla suite, des .conceptions délirantes et l'on verra se caractériser cette quasi-paralysie des fonctions mentales qui imprime ordinairement sur h figure des malheureux qui en sont aflectés, tanl'At une placide tranquillité, tantôt une tristesse timide.
La mélancolie provient de l'impossibilité dans laquelle se Irouvenl ceux qui en sont atteints, de s'affranchir des tourments qui pèsent sur eux par l'énergie île leur volonté. Cet état a été appelé abulie.
La volonté offre les modifications les plus diverses, comme tout» 1m aotTM facultés de VAme. Les uns sont doués d'une volonté énerle, d'une volonté de fer, ne reculent devant aucun obstacle et ^ercherontûùbrunler le monde plulât que d'abandonner une résolu- ; les autres ont un caractère faible, et ne peuvent jamais rassem- •t d'énergie pour l'exécution ite la i.liose la plus simple, d'une E par exemple ; Il en est cejwndsnt de ces d»'aiers qui,