‹ Traité pratique de médecine légale v. 2 (volume 2)Chapitre 75 sur 98 · MANIE DES QUERELLES · texte numérisé non relu

MANIE DES QUERELLES

Parmi les nombreuses idées fixes, il en est une que l'on rencontre souvent, que Ton peut appeler la manie des querelles. Si j'en parle particulièrement, ce n'est pas que je veuille suivre l'exemple de ceux qui ont fait des espèces et des sous-espèces innombrables de maladies mentales, d'autant moins que ce genre de manie se rencontre souvent avec ce que l'on appelle c manie ambitieuse » ou bien c manie de persécution » ; mais je crois devoir signaler le fait comme pouvant servir au diagnostic de Taliénation.

L'origine de celte maladie est facile à expliquer. La conscience du droit chez l'homme est un des sentiments les plus profonds et les plus tenaces. C'est parce que les gouvernements sont les gardiens des droits des peuples, qu'ils s'encbatnent la fidélité, l'affection, le dévouement des hommes, mais du moment que les gouvernés s'aperçoivent que leurs droits ne sont plus respectés, ils font tous leurs efforts pour secouer un joug qui n'a plus de ^raison d'être, et le gouvernement finit toujours par être renversé. Malheureusement ee senlûnent si énergique du dnii n'est pas toujours bien interprété

iQ% PARTIE BIOLOGIQUE 4

par les hommes. Les uns, n'ayant qu'une intelligence bornée, ne peuvent pas comprendre que les exigences de la société ont dû faire assigner des limites au droit de chacun; les autres, ayant peut-être un esprit supérieur, s'attribuent, dans leur amour-propre eiceaaif el leur vanité démesurée, des droits que ni la société ni la loi ne peuvent reconnaître; ces hommes alors sensibles à la lésion de ce qu'ils croient être leur droit, protestent sans cesse, entament procès sur procès, sont aigris de ce qu'ils appellent l'injustice des tribnnaui, dépensent leur fortune, leur santé à la recherche de leur chimère; toujours repoussés, ils adressent des pétitions aux chefs du gouver* nement, étudient le Code jour et nuit et finissent par perdre complètement le repos et le bonheur.

On a vu de tels hommes, après quelques années de cette existence, éprouver un dérangement réel dans leur intelligence, et finir par avoir l'idée fixe qu'eux seuls peuvent avoir raison ; cette idée fixe même a eu malheureusement quelquefois pour résultat une manie générale. Ils lancent des écrits injurieux et même obscènes contre les juges qu'ils enveloppent de la même haine que leurs adversaires. Ils résistent à l'exécution des décisions judiciaires en employant jusqu'à la violence : c'est alors qu'ils sont présentés au médecin légiste. Je ferai remarquer que ces maniaques querelleurs sont indifféremment ou des hommes instruits, ou des hommes de la basse classe, ou des femmes. Je vais en citer quelques exemples :

0b6. 1 84. — Manie des querelles et manie de persécuiion.

Le docteur en droit L..., âgé de quarante-deux ans, avait déjà, depuis plus de Vingt ans, aUiré sur lui, par sa conduite, rattention des magistrats.

En 1819, il fut arrêté à Leipcig, parce qu'il se battait avec un tailleur; celai-ci chantait une chanson que L... croyait à son intention.

En 1826, 1827, 1828, il avait offensé beaucoup de personnes, se croyant insulté par eUes.

En février 1828, il produisit dans le théâtre de Leipzig un scandale public qui se termina par un coup de poignard qu'il donna à un inconnu , par lequel il se croyait offensé ; il fut condamné pour cela à deux mois de prison.

Outre cela, pendant ces dix années, il déposa des plaintes nombreuses eontre des

pertonnes qtii l'avaient soi-disant insulté ; et même en un seul jour, le 26 janvier 1828, il fit trois plaintes ; il est remarquable que, dans ces nombreuses plaintes, il die toijours la loi saxonne de Tan i712 sur la vengeance personnelle.

En 1834, il fut renvoyé de Dresde, parce qu'il n'avait pas de légitimation.

£a 1837, dans une plainte contre l'autorité, il employa des expressions si blesaantes qu'il Ait condamné à une amende. Dans la même année, à Tœplitz, L... mena «ne conduite si scandaleuse au théâtre et dans la rue, qu'il fut mis à la porte.

C'était surtout dans les théâtres qu'il faisait le plus d'esclandre, parce qu'il se croyait offensé par des regards , des gestes et des rires.

En 1 838, il fut de nouveau renvoyé de Dresde ; il s'éleva contre cette mesure avec mille protestations très adroites, mais qui portaient déjà le cachet d'un dérangament mental. C'est ce qui se voit surtout dans un écrit de 1840 adressé à la police de Dresde, dans lequel il dit que, « en 1837, à Dresde, il était le plus bel homme et le plus chéri par les dames, et qu'elles tombaient toutes en extase par amour pour lui. » Il ajoute qu'il propose de le prouver, et demande que « le plus bel homme de la police, M. le directeur lui-même, vienne avec lui au théâtre, et il eat certain que personne ne se tournera vers le directeur, tandis que tout le monde se tournera vers lui. »

En 1842, son état s'aggrava au point qu'il fut transporté i l'établissement des fous de Jena, d'où il sortit le 23 décembre de la même année comme « guéri » . Il retourna à Dresde, où il resta jusqu'en 1844 ches son firère, avocat, mais, ennuyant to^)<mrs les magistrats de ses plaintes, il fut de nouveau renvoyé de Dresde comme siqel prussien. Son frère, qui tâchait de le défendre, parle « d'une fierté outrée et d'une arrogance sans limite ».

Le 19 novembre 1844, L... écrit aux magistrats d'Erfurt de lui attester officiellement que, pendant son séjour dans la maison de santé en 1844, personne n'avait touché ses organes génitaux ni mesuré son pénis. Cette attestation, disait-il, était nécessaire, afin de donner un démenti formel à un bruit qui courait sur lui.

A cause de cette affaire , il écrivit plusieurs fois au tribunal , et recommença à insulter publiquement des citoyens , ce qui le fit de nouveau renvoyer de la ville , iualgré ses protestations. Il se plaignit un jour à un sergent de ville qu'il avait en* tendu sur la promenade le ministre de la justice l'accusant d'avoir un pénis trop petit et le menaçant de punition ; L... voulut intenter un procès au ministre à cause de cela. A cette époque, toujours pour de prétendues offenses, il fait des plaintes contre le baron L..., le président Z..., le docteur V..., etc., dans de nombreux écrits remplis de citations des ouvrages de droit.

Le 28 août 18.., L. .. quitta Dresde et arriva à Berlin, où l'on fit explorer son état mental.

L... est un homme petit et maigre ; une chevelure foncée et riche couvre son front plat et petit ; figure pâle, regard perçant. Dans son rire ironique qui accooH pagne toutes ses paroles, il y a un trait de malignité et d'astuce. Sa santé physique est bonne. 11 habite une petite chambre dans laquelle se trouvent deux glaces, dont l'une est couverte complètement d'une toile, parce que, dit-U, elle l'éblouit, ce qni ne peut pas être vrai. La porte de la chambre à côté est garnie d'un douMe ridean $

soi PARnE BIOLOGIQrE.

il ■ couvert M riduu da papier, aOn, dit-il, de n'être pai dânnfi piT lei eoDTcr* tatiODi daD* I* cbambre voiiine. Il • enfemié *on boit k brûler dii» ion tecritaiK ; H table e«l converta d'écKtarei de la main, que je ne toulu* pai euminer d« prit, à etusa de ai (raode mifiBnce.

h me préteotai k lui comme un médecin tmnji par uoe de aee coonaiaaueea de Dresde, afin de lui deounder ceromeal II »e porte. Auuitlt Q recula d'au pi*, et me dit combien U itait ble»4 de 1* conduite extraordinaire et ineonTenanle de ce montieur de DrMde.

Je lui expliquai qu'une telle mÏMion conilie k un midecin connu, n'avait rien que detrii ordinaire; ildilqu'il regardait comme une intulto qu'on lui demandât comment 11 ae portait. Je lui rëpondii que cette demande était la manière habituelle de k aalner, et que tout le monde échangeait de nombreux •■ comment vouaporteiToui»; Il ne voulut pat être d'accord avec moi, et il dit qu'il allait le plaindre au miniitre de la juttice de Dretde, en me Taiaant entendre qu'en m£me temp* il m'en voulait, n me dit qu'on abunait de moi « pour tirer loi marrona du Teu ■ , mail qu'il ne *'j laiilerait pas preodre, qu'il ma prAvenail qu'il avait déjà fait arrêter un médeeia pour cette raiaon. Il me pretaa de lui dire le nom de celui qui m'avait envojé' Alori, diuot que je ne m'en louvenaîi plut bien, j'inventai le oom ■ Bruckner ■ ; il devint encore plui violent ; il me déclara qu'il vojait toute l'inlrigue, et me pnwM de lui dire ai je n'étaii pai envojé pour voir a'il était fou.

Pendant reatrellen, je laiuai tomber quelque! nome te trouvant dant lei aet«, HH, de H... et P. ,. ; il pauait légèrement tur aei rapporta avec eux, et revenait loujoura avec fureur tur l'olTenie actuelle. Comme je ne pouvais pai l'en dètournar, je le quillal.

Le docteur L,..,d'aprèiiet antécédenlaettaconduile actuelle, doit être regardé comme un homme chei lequel la grande différence qui euate entre la valeur qu'il croit avoir et celle quo le monde lui attribue, le bleiie tellemeat, que nn intelligence en eat dérangée. Cette caute, l'amour-propro bleue, eit, comme on le HJI, Irèa iouvent celle de l'aliénation mentais.

Que cette différence exiile pour le moral ou pour le phjiiquo, elle exerce li même influence ruoeite. Chei lu docteur L..., c'eit lepbjriique qui eat en jeu, comme le prouve la lettre à la police de Dreade. Il te croit bel homme, bvoriié dei damea, et lemble convaincu de pouvoir répondre i cet liommagea avec laccéi, puUqu'il Bit fter de tei parties génitales. Le doute l'offense. Dans les momaots catmei, il répudia * U vengeance peraonnelle ■ et dépose det plainte* aux Iriba- Baux ; dant let moments d'excitation, il exerce sa vengeance lui-même, menace, fnppe, blaai* avec un poignard.

Cart nn bomme atteint da la manie det querellei «t de manie de penAeetioa. CfcwhÉtfciWii dadrolt, eatla otaladla maoUla n'att pat étonnante ; {dnaienrtde towdMt «"mw ■i^Kfftifli meattla. «ai ne peut être miae en àté» «d'abord éU fteapporlc qu'à un iléjir de conquête iJc droili prftaodMTieUt. it eonrtaterle moment où ta manie psrliello est dev

U l'idée Qm penitlanle de l'titleinte contiiiucUe qiw l'oa

k son honneur et à son droit, a amené un dérangement mental qui n*est pas resté partiel, puisque l'arrangement de sa chambre montre d'autres extravagances. Il est bors de doute que L... n'a pas une conscience bien claire de sa position vis*à-vis du ■MNide, qu'il vit dans des erreurs continuelles, et qu'ainsi il n'a pas la faculté de réfléchir sur les conséquences de ses actions.

Obs. 185. — Une femme aiteinU de la manie des querelles envers son mari.

Ce cas concernait la femme d'un menuisier qui avait injurié la Cour de cassation dans des termes obscènes ; elle était l'objet d'une exploration médico-légale pour son état mental, et on nous posa la question suivante : Cette femme est-elle atteinte de moDomanie, et par conséquent non responsable ?

Cette femme avait cinquanle-huit ans ; son extérieur n'avait rien d'extraordinaire, excepté un teint indiquant une maladie abdominale. Dès le commencement de son entretien avec moi, elle commença à se plaindre de son mari, avec lequel elle avait divorcé et qui était l'objet de ses invectives sans nombre devant tous les magistrats. Elle racontait avec une volubilité caractéristique que son mari lui avait volé la somme de 20,000 écus, qu'elle avait gagnée à la loterie. Chaque fois que l'on faisait une objection à ses prétentions, elle devenait plus violente. Il est intéressant de remarquer qu'elle citait au hasard des décisions de la Cour qui lui étaient tout à (ait contraires, et qu'elle les invoquait à l'appui de ses prétentions.

Cette conduite durait depuis quinze ans, et nous ne pouvions hésiter à admettre cbex elle une aliénation mentale.

Obs. 186. — ifante des querelles provenant de la perte d'un procès.

Le cordonnier K..., lors de la régularisation de son patrimoine, dix ans avant mon exploration, avait eu à payer des frais de procès. 11 se présenta au tribunal et jura qu'U ne possédait absolument que les habits qui le couvraient ; mais comme on constata qu'il avait caché une montre d'argent, il fut condamné comme parjure. A partir de ce moment il s'occupa continuellement à déposer des plaintes pour prouver son innocence. (Entre autres choses il disait qu'il n'avait pas paquré, car il avait juré qu'il n'avait que ce qui était sur lui, et sa montre était dans sa poche.) Set pétitions devenant innombrables, on demanda l'exploration de son état mental.

le dis dans mon rapport : Le cordonnier K..., que je trouvai tranquillement occupé i ton travail, est âgé de trente-sept ans, se porte bien, si ce n'est que •on viugo est un peu pâle. Il n'a pas été difficile de l'amener sur l'objet de l'exfloration. H me raconta avec indignation que son droit avait été lésé lors de la Tontedo son patrimoine. Il demanda que le procès fût recommencé, et je ne pus lui Mor do ridée que le président et les juges n'étaient pas aussi injustes et corrompus fuTi lo fépétoit sans cesse.

n fttMi avec tranquillité et clarté ; mais c'est à tort que l'on en déduirait la MÙa émm fccnltés intellectuelles.

Lo o oi l ifo d'Individus de cette espèce est considérable. Ces hommes, naturelle-

ment irritables, viennent à perdre un procès, ils se croient victimes d'one injustice. Os vont en appel ; de nouveau condamnés, il leur faut payer les frais, et tous les moyens de se faire rendre justice sont épuisés. Au lieu de se convaincre que leurs prétentions sont erronées, ils font retomber leur malheur sur Tiniquilé, la corruption des juges et du gouvernement ; cette animosité contre les tribunaux et le roi passe bienlôl à l'état d'idée fixe.

On décida que les injures faites aux magistrats avaient été faites sous l'influence de cette idée fixe, et K.... fut déclaré non responsable.

Ob8. 187 à 189. — Trois cas semblables.

Obs. 187. — Le premier se rapporte à un employé surnuméraire de la Cour, dont les demandes nombreuses d'avancement n'avaient pas été écoutées. Il adressait continuellement des plaintes et même des injures à la Cour, ce qui donna lieu à son exploration mentale. Il était complètement raisonnable sous tous les autres rapports; mais il donnait les raisons les plus absurdes quand il s'agissait de démootrer son droit, on ne pouvait pas le convaincre que si vingt personnes étaient avancées avant lui il n*y avait pas eu pour cela le moins du monde « vingt injustices criantes t, etc.

Obs. 188. — L'arpenteur K..., homme d'un caractère très irritable mais très honnête, avait écrit des volumes de plaintes. Il se croyait blessé dans ses droits à l'occasion de travaux qu'il avait faits pour diverses personnes. Condamné à phisieurs reprises, on eut des doutes sur son état mental et l'on demanda l'exploration mentale. Au premier entretien où je lui demandai pourquoi il avait traité de coquins des employés honnêtes et haut placés, il répondit qu'il avait donné assez de preuves. Ils s'obstinait à dire que les magistrats étaient parents entre eux et s'étaient liés contre lui, que l'argent qui lui était dû ne lui avait pas été payé, mais que les magistrats l'avaient mis dans leur poche. De nombreux entretiens que j'eus avec K... eurent toujours le même résultat. Mais le cas offrait encore un autre intérêt. Dans cette dernière exploration, n'ayant pas vu K... depuis plusieurs années, il me devint évident que sa manie partielle avait déjà fait des progrès et était devenue une manie générale. Il avait des hallucinations de toute espèce ; il voyait des morts avec des nez blancs et noirs ; il voyait Jésus-Christ. 11 allait la nuit en chemise et en caleçon dans la chambre à coucher de ses hôtes et leur avait parlé de ses apparitions. Il fut déclaré a incapable de réfléchir sur les conséquences de ses actions, démenti.

Obs. 189. — Ce cas concerne un homme de la basse classe. J'en dirai quelques mots. Après de nombreuses contestations à propos de la vente d'un moulin, qui avaient duré plusieurs années, on lui avait donné tort. Il injuria les magistrats et fut condamné. Il fit alors des pétitions au roi qui n'eurent pas de succès, et se mit à injurier le roi ; il fut de nouveau puni pour crime de lèse-majesté. Alors il eut recours à celui qui règne dans le ciel, à Dieu, qu'il ne tarda pas non plus à blasphémer de la manière la plus ordurière. A cette occasion oo denanda 909 exploration mentale dont le résultat ne pouvait être deotanx.

7® IVHESSB. — DIPSOMANIB.

LÉGISLATION. — Allgem. Landr, § 28, til. 4, thl. /. — Les personnes qui sont privées de l'usage de leur liberté morale par l'ivresse sont regardées comme en étant privées par démence tant que dure cet état d'ivresse.

Le Code civil prussien ordonne de considérer un homme en état d'ivresse comme un véritable maniaque. En effet, il est hors d'état de calculer les conséquences de ses actions ; il n*a donc pas sa liberté morale, et tout ce que nous avons dit plus haut de Faliénation mentale peut être appliqué ici. Hais il se présente deux difficultés.

La première , c'est celle de déterminer à quel degré d'intoxication alcoolique il y a ce que l'on appelle ivresse. Un proverbe napolitam dépeint avec assez d'exactitude les différentes phases de cette intoxication : c Les premiers verres donnent du sang d'agneau , qui adoucit ; les suivants donnent du sang de tigre , qui rend furieux ; les derniers donnent du sang de porc, qui fait rouler dans la boue. »

En effet, il y a trois périodes dans l'ivresse. Dans la première, on éprouve une forte excitation des systèmes sanguin et nerveux , les facultés mentales deviennent plus vives, les conceptions se succèdent rapidement, les idées surgissent sans interruption, l'intelligence se trouve dans un état d'effervescence qui lui fait oublier les bornes que les mœurs, les habitudes ou les intérêts ont posées. L'homme, dans ce premier état d'ivresse, commet quelquefois des actions qui ne s'accordent pas avec son caractère habituel ; ses discours, dont il n'est plus complètement maître, révèlent des faits qu'il a intérêt à cacher, ce qui confirme le vieux proverbe in vino veritas. Néanmoins, dans cet état, l'homme ne commet pas d'actions violentes ; au contraire, il est disposé à embrasser le premier venu, il est encore maître de ses sens , il sait retrouver son chemin , il sait reconnaître lorsque le verre et la bouteille sont vides. Mais lorsque la seconde période arrive, que l'ivresse augmente et que la congestion cérébrale fienl altérer les fonctions du cerveau, alors l'homme n'a plus conscience des impressions que lui transmettent ses sens ; il perd tout rapport

avec le monde exiériear; ses passions n*ont plus de frein; la violence la plus dangereuse apparaît : on a affaire à un maniaque furieux. Enfin, il peut arriver que, Tivresse augmentant, la violence même ne soit plus possible ; Thomme alors ne peut plus disposer ni de ses bcultés corporelles ni de ses facultés mentales; 11 tombe comme une masse inerte dans une perte de connaissance et de mouvement complets; et, d honte! parmi tous les êtres, Thomme seul a le privilège de ce hideux avilissement. Il est évident que la responsabilité ne sera pas la même dans ces trois périodes. A quel moment Thomme aura-t-il perdu la réflexion qui lui donne le pouvoir de calculer les suites de ces actions?

Une seconde difficulté provient de ce que jamais le médecin n*ob- •erve l'homme dans son état d'ivresse ; qu'il est obligé de baser son jugement sur les récits et appréciations des témoins et sur la quantité d'alcool absorbée, et encore, pour ce dernier point, il faut savoir au juste les habitudes de l'individu en question. Nous trouvons ici de nouveau une preuve de la nécessité d'individualiser chaque cas , et de le juger d'après ses circonstances particulières.

On doit donc étudier les motifs des faits , l'individualité physique et psychologique de l'individu, enfin sa conduite avant et après le fait imputé (1).

Dip$omanie. — Parmi les hommes qui boivent, les uns, et c'est le plus grand nombre, n'ont pas perdu tout empire sur eux-mêmes; ils peuvent encore maîtriser leurs vices ; ils boivent souvent sans se griser, mais, altérant de plus en plus leurs fonctions nutritives, ils finissent par succomber aux suites de l'intoxication alcoolique. D'autres sont atteints de cette affection particulière que l'on a appelée c le délire des buveuni^ {delirium potatorum^ deltrium tremen$)\ ce n'est autre chose qu'une manie périodique. D'autres, enfin, tombent dans un état de manie tout particulier qui, pour être rare, n'en est pas moins

(1) Dans Tanalyse de la première édition de cet ouvrage qui a été dite dans le BriUsh amd foreign med. chir, Beview, Oct. 1857., on a signalé une particularité bizarre de la loi anglaise à propos des honunes en état d'ivresse : Ils sont responsables de leurs actes criminels et non de leurs actes civils.

MALADIES MENTALES. — DIPSOMAME. 369

hors de doule, el que Ton appelle /a dipsomanie (Brûhl-Cramer (1), Erdmann (2), Clarus (3), Fuchs(/i), Rademacher (5)). J'ajouterai à Tautorité de tous ces noms les observnlions qui me sont personnelles.

Un jeune homme, ayant reçu une brillante éducation^ était altaciié au service d'un prince dont il avait toute la confiance. Dans ses attributions se trouvait la direction de la cave. Peu à peu il se laissa entraîner à abuser de cette position en s'adonnant aux boissons fortement alcooliques , et finit par être atteint de dipsomanie. Tous les trois mois à peu près les accès de cette maladie se montraient. Ce jeune homme ressentait alors un besoin irrésistible et pour ainsi dire furieux de boire. Il faisait monter des corbeilles de vin, de bière, d'eau-de-vie, et s'enfermait dans sa chambre, où n'entraient plus que son domestique et moi, son médecin. 11 buvait ainsi pendant un certain temps, sans sortir un seul instant de l'ivresse la plus profonde, jusqu'à ce qu'enfin le do};oùl arrivât avec les vomissements, et dès lors il ne buvait plus une seule goutte. Aussitôt remis, il reparaissait auprès de son maître, ayant soi-disant fait un voyage ou ayant été malade, et ce dernier fut plusieurs années avant de se douter de la vérité, car le dipîomane buvait peu dans les intervalles d'accès maladifs, et à la table de son maître il prenait à peine deux ou trois verres. Il est mort jeune ; je n'oublierai jamais les larmes et les supplications au milieu desquelles il demandait un terme à son affreuse maladie, et je puis affirmer que ni les efforts, ni la bonne volonté, ni un profond dégoût moral pour cette infirmité, n'ont fait défaut.

J'ai observé un autre cas analogue ; je communiquerai l'autopsie du sujet dans la partie thanatologique (6). C'était la femme d'un distillateur qui, après avoir abusé des boissons alcooliques, avait été

(1) Ueher die Trunksucht und einerationelle Heilung derselben, Berlin, 1819.

(2) Beilrage zur Kenntniss de» Innern von Russland. Dorpat, 1823.

(3) BeitrUge zur Erkennlniss und Beurlheilung zweifelhafter Seelchzusliinde* Leipzig, 1828, p. 130.

(4) Heukes. Zeilschrifl, 1837, III, p. 55.

(5) Erfahrungsheilkunde. Berlin, 1843, p. 753. ((>) 2« vol. Obs. 203.

atteinte de dipsomanie. Quand un accès de sa maladie survenait, elle sortait de chez elle emportant tout l'argent dont elle pouvait disposer» ainsi que tous ses habits ; elle entrait dans toutes les tavernes et chei tous les marchands de vin, et buvait sans s'arrêter, d'abord en se servant de son argent , puis en profitant du produit de la vente de ses habits, et finissait par tomber demi-nue dans la rue au milieu de l'ivresse la plus profonde. Dans les intervalles de ces accès , elle ne buvait pas, et du reste se conduisait très bien et administrait irës sagement son ménage. Elle mourut empoisonnée par de l'acide prus* sique qu'elle but par erreur dans un moment d'ivresse.

Après de tels exemples, comment ne pas admettre la réalité de la dipsomanie? Et pourtant il y a des auteurs qui l'ont niée. D'abord Ideler qui refuse d'admettre dans cette affection une lésion physique; et Heinroth qui considèie toutes les maladies mentales comme résultats de vices invétérés.

Ideler objecte avec une apparence de raison c les grands succès » des sociétés de tempérance.... Comment peut-on admettre dans la » dipsomanie une force physique qui paralyse la résistance de la vo- 1 lonté, quand on voit l'exemple consolant de ces grandes sociétés , » dont l'effet moral entraîne les caractères les plus faibles, et qui ont » causé la conversion de plusieurs millions de buveurs? > Malheureusement, les succès de ces sociétés de tempérance sont très contestables quant à leur durée, et nous avons vu môme des sociétés faire complètement naufrage.

Si, en Angleterre, la consommation du thé par les teatolalUrs (ceux qui ont juré de ne boire que du thé) a beaucoup augmenté, malheureusement la consommation de l'opium a augmenté dans la même proportion, et on n'a fait que changer la manière de se griser. Enfin, une dernière objection contre les prétendus succès des sociétés de tempérance : c'est qu'il est impossible de contrôler individuellement la conversion réelle des « millions de buveurs *.

Du reste, Pappenheim, dans son Traité de police sanitaire (1),

(I) Bcrliii, 1858, T. I.

MALADIES MENTALES. — DIPSOMANIE. 371

nous montre le bilan des succès et des revers d*un grand nombre de ces sociétés allemandes , anglaises et irlandaises ; il nous offre la preuve incontestable que Teffet des sociétés de tempérance, qui peut être très efficace dans certains cas, ne peut pas être objecté dans la question que nous traitons.

Nous pouvons rapprocher la dipsomanie d'une affection du même genre, Vopiomanie» Il arrive, en effet, fréquemment que des gens ajanl une maladie corporelle quelconque s'habituent à l'opium et que ce remède calmant finit par leur devenir tout à fait indispensable.

Nous rapporterons également un cas où la même chose se présenta pour le chloroforme; c'est Buchner (1) qui Ta observé. Il prouve que la dipsomanie existe en vertu de causes purement physiques, et n'est rien moins qu'un vice. C'était un malade qui souffrait de coliques très violentes, causées par des calculs biliaires; il absorba des inhalations de chloroforme pour calmer ses douleurs, et s'y habitua tellement que cela devint pour lui un besoin impérieux qui remplaça l'usage antérieur de l'opium. Buchner raconte : c Toutes les cinq à six semaines » le malade s'enivrait avec des vapeurs de chloroforme. L'assoupis-

> sèment provoqué par chaque inhalation ne durait que quelques mi-

> nutes, de sorte que tous les quarts d'heure il était obligé de se servir

> de nouveau de la serviette imbibée de chloroforme. Après quelques

> heures de celte manœuvre , il s'endormait d'un sommeil paisible

> d'une heure ou deux , et ensuite recommençait à respirer du » chloroforme. Il restait ainsi pendant plusieurs jours, et se passait

> de nourriture. Si on lui retirait le chloroforme, il tombait dans un

> état de fureur violente, brisant tout ce qui l'entourait et allant cher-

> cher une compensation jusque dans du coUodium. Dans les inter-

> valles de ses accès , il était très raisonnable , exerçait sa profession » de photographe avec honnêteté et assiduité, jusqu'à ce que, au bout

> de quelques semaines, il se trouvât repris de sa triste maladie. >

Il ressort de toute l'exposition de notre théorie de la responsabilité, que nous n'appartenons pas au nombre des auteurs qui admettent des

(I) Archiv. fur palhologische Analotnie und Physiologie, 1859, xvi, p. 556.

influences corporelles irrésistibles , en niant le pouvoir de Ténergie de la volonté) dans le conflit des passions et des instincts pervers. La dipsomanie, pour nous, est une maladie mentale, une moaomanie, dont il n*est pas ici la place de retracer la physiologie et la palho* logie.

Cette maladie n*a, du reste, que peu d'intérêt pour le médecin légiste prussien , car notre Code ne fait aucune différence entre rivresse volontaire et rivresse involontaire. La dipsomanie appartient donc à la pathologie ordinaire et non à la médecine légale ; nous avons seulement voulu citer nos observations personnelles qui peuvent contribuer à en prouver la réalité ; nous en abandonnons Tétude i kl nosologie.

Obs. 190. — Blessure faite en vlat d'ivresse.

Le 2 septembre , le cordonnier Ernest était rentre chez lui en état d*ivresse , eela fut constaté par plusieurs témoins. Il se mit à frapper la muraille avec son poingp. Alors la femme Straube , qui se trouvait là , lui dit de prendre garde de tomber et de se ftiire mal ; il répondit : « Cela ne vous regarde pas ; » puis il s*élança sur elle en la traitant de » canaille » , et lui donna un coup de couteau dans le côté gauche , sans la blesser gravement ; il descendit aussitôt dans la cour en criant : « Il m'en faut encore plusieurs n , et, rencontrant le Als de la femme Straube, il se mit à le menacer. C'est alors qu'on l'arrêta, sans qu'il fit aucune résistance. Le médecin de la prison , qui l'examina , mit dans son rapport qu'il avait des hémorrhoïdes gonflées et enflammées.

Ernest raconta dans son interrogatoire : « J'ai travaillé le 2 septembre jusqu'à midi, puis je suis sorti pour acheter du cuir ; en chemin , j'ai bu pour cinq sous d*eau<de-vie, puis je ne sais pas pourquoi je n'ai pas acheté de euh* ; je suis entré dans un autre magasin, et j'ai bu encore pour trois sous. A partir de ce moment, je ne sais plus ce que je suis devenu, jusqu'au lendemain lorsque j'ai repris connaissance dans la prison. » Devant ses camarades de prison et aussi devant moi, il s'est prononcé de la même manière.

Sa femme et plusieurs témoins dépurent qu'il est honnête et travailleur, mais que, seulement quand il a bu, il devient violent et tapageur. Sa femme dit qu'il boit tous les jours « un demi-quart d'eau-de-vie , mais en deux fois, parce qu'il est trop faible pour boire le tout à la fois. »

La Cour me demanda si je croyais qu'au moment du fait il avait conscience de ses actions.

Je rapportai : L'accusé, âgé de trente-neuf ans, est un homme pâle, maigre et faible ; il a peu de cheveux ; son regard est timide , et sa physionomie expriuic la faiblesse et la bonliomie ; sa parole et son maintien ont quelque chose de paresseux

MALADIES MENTALES. — MANIE DE l'IVRESSE. — OBSERVATIONS. 373

et de lourd ; son état corporel esl sain , mais il dit qu'il souffre de temps en temps d'hémorrhoïdes qui lui donnent souvent des maux de tête , des congestions , de vives douleurs à l'anus.

Ces dépositions sont vraisemblables, d'autant plus que l'accusé, par sa profession de cordonnier, semble disposé aux hémorrhoïdes. Lors de mon dernier entretien, il me répéta souvent qu'il ne savait pas du tout la cause de son arrestation, et qu'il ne se rappelait rien de ce qui s'était passé. Plus tard, il dit que les interrogatoires lui avaient appris ce qu'il avait fait, et il en montrait du repentir. Ses paroles portent le cachet de la vérité.

D'après ces assertions et d'après ce que contiennent les actes, je ne doute pas que, le 2 septcir.bre, il n'a pas eu l'usage de sa raison. Il répète toujours qu'il ne peut supporter plus d'eau-de-vie que la mesure accoutumée, et les témoins l'ont confirmé.

Il est avéré, d'après les actes, que £... a bu avant le fait pour huit sous d'eau-de^vie, et que, le 2 septembre, il avait des « hémorrhoïdes gonflées et enflammées. • La coïncidence de ces deux causes chez un homme faible et irritable comme E...« a pu facilement produire un état d'excitation anormale et une incapacité d'agir librement. Ce n'est qu'ainsi que Ton peut expliquer cette action extraordinaire de la part d'un homme d'ailleurs paisible et travailleur, qui s'est toujours bien conduit, action qui aurait pu avoir des suites fâcheuses , et qu'il n'aurait certainement pas commise s'il avait eu le libre usage de sa liberté morale. Je le jugeai non responsable.

Obs. 191. — Danqwroute. Capacité douteuse de contracter.

Un marchand , qui avait été très riche , s'était adonné à la boisson et avait fait faillite. Il fut constaté qu'il avait agi on ne peut plus légèrement dans ses affaires ; une instruction fut ouverte, et on mit en doute sa capacité de contracter, que j'eus à examiner.

Z... est un homme vigoureux, âgé de trente-six ans, il avoue s'être adonné à la boisson. Au sujet de sa banqueroute, il avoue franchement la légèreté qu'il a mise dans ses affaires, ayant avec indifférence acheté cinquante douzaines de châles, et n'ayant pas hésité à les payer comptant. Cependant il ne se désespère pas , et se console avec la conviction que Dieu l'aidera. Quelquefois il montre un grand amour pour sa famille ; mais quand on lui objecte qu'il a été coupable envers elle en dépensant follement sa fortune , il ne sait donner pour excuse que la boisson et sa légèreté.

Pendant toute rexploration, je n'ai absolument rien trouvé dans la conduite de l'accusé qui pût faire admettre une aliénation mentale. Mais il est hors de doute que cet homme, par l'abus des boissons, par une vie dissipée et par cette légèreté rare dans le caractère, est maintenant un homme sans aucune valeur. Il a succombé snns résistance aux tentations mauvaises, et s'est laissé facilement exploiter par les aventuriers qu'il a rencontrés ; nais il n'y a pas eu chez lui dérangement mental qui lui ait ôté la faculté de contracter; on ne peut même

pas invoquer une faiblesse de mémoire que j'ai remarquée, et qui est la suite de ses excès ; ear Texpérience a démontré que des sujets analogues s*emparant d*une bonne volonté énergique ont pu reconquérir leur rang honorable. Z..., reeonnaissant maintenant la légèreté de sa conduite commerciale, a dû en avoir eonicience a bien des reprises dans les moments où il n'était pas ivre, et l'oa peut donc affirmer qu'il aurait pu disposer librement de ses facultés s'il l'avait wmlu sérieusement. Considérant qu'il n'y avait eu ni démence ni imbécillité en sens légal , je déclarai que Z... était capable de contracter.

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