‹ Traité pratique de médecine légale v. 2 (volume 2)Chapitre 78 sur 98 · DES PASSIONS · texte numérisé non relu

DES PASSIONS

LÉGISLATION. — AHgemein Landr., § 29, tit. 4, vol. I. — Les personnes qui, soit par frayeur, soit par colère, soit par l'influence d'une autre passion violente, sont mises dans un état où elles n'ont plus le libre usage de leur raison, seront regardées comme en état de démence.

Code pénal prussien^ § 41. — Il n'y a ni crime ni délit lorsque l'action a été commandée par la nécessité de la légitime défense. — Légitime défense est celle qui est nécessaire pour repousser une attaque présente et injuste faite contre soimême ou contre autrui. — La môme chose aura lieu si l'accusé n'a outre-passé les limites d'une défense légitime que par stupeur ou par frayeur.

/6td., ibid., § 177. — Lorsque l'accusé aura été mis, sans qu'il y ait de sa faute« dans un état de violente colère par suite de coups et blessures ou de graves injures adressées à lui ou aux siens , et qu'il aura été entraîné à commettre instantanément un homicide , la punition des travaux forcés à perpétuité n'aura pas cours, mais il sera puni d'un emprisonnement de deux ans au moins.

Ibid.^ t&id., § 196. — Lorsque l'accusé aura été mis, sans qu'il y ait de sa faute, dans un état de violente colère par suite de coups et blessures ou de graves injures adressées à lui ou aux siens, et qu'il aura été entraîné a porter des coups ou à faire des blessures, la punition........

Nous aYons déjà parlé des passions comme causes de manie; nous avons ici à étudier leur influence sur le moral dans Texécution des crimes et des délits.

Tout le monde sait par expérience que nous pouvons ordinairement maîtriser nos penchants et nos instincts , même lorsqu'ils sont arrivés à leur période d'exaltation et constituent des passions ; s'il en était autrement, nous ne serions que des machines poussées aveuglément par des moteurs irrésistibles, et il faudrait rayer toutes les lois de la société.

Cependant n*y a-t-il pas des circonstances en vertu desquelles on peut admettre qu'il y a eu impossibilité de maîtriser une passion ? Certainement si ; nous écartons les passions invétérées passées à l'état chronique et qui sont des vices plutôt que des passions. Ainsi, l'avare qui laisse son enfant mourir de faim, le joueur qui, après avoir perdu sa fortune, vole pour continuer à avoir un aliment pour sa passion, ces hommes sont responsables de leurs actions, ils ont pu méditer sur les conséquences de leur manière d'agir, tandis que les passions violentes qui envahissent subilement l'individu, en lui ôlant toute réflexion , ont été considérées avec raison comme des circonstances atténuantes dans la criminalité^ et comme nous venons de le voir par les lois que nous avons citées, le législateur a compris la nécessité de cette distinction ; il parle des actions commises en état de c stupeur et de frayeur » , qui mettent l'individu dans une c colère violenter et c l'entratnent > (mot très significatif) à commettre des actions dont il ne peut prévoir toutes les conséquences.

Les passions violentes, qui ôtent plus ou moins à l'homme la responsabilité de ses actions, sont celles qui se manifestent subitement lorsqu'il voit une atteinte portée à ses biens les plus chers : son honneur, sa famille , sa vie, sa fortune. En efl'et , ou bien il éprouve un anéantissement complet qui le fait rester immobile devant les flammes qui dévorent sa maison, ou bien une désharmonie s'établit dans son intelligence, désharmonie qui se traduit par un trouble physique, le pouls devient accéléré, la figure et les yeux s'injectent et deviennent rouges , la température du corps s'élève , les sécrétions et les eicré.

iiotis deviennent plus actives ; il n'est plas mattre de ses mouvements, la colère est à son comble; le vieux proverbe ira furor brevi» est justifié. L'expression ivresse de colère exprime également très bien l'état dont nous parlons. On peut, avec Platner, l'appeler excandes* centia furibunda^ mais, encore une fois, il n'est pas nécessaire d'en faire une espèce de maladie mentale particulière.

Du reste, ces cas de passions violentes devront être jugés selon les règles ordinaires; on prendra en considération les circonstances qui auront pu attiser le feu de la colère, telles que les tempéraments irascibles, l'épilepsie, certaines maladies abdominales ou bien même l'ivresse.

Obs. 194. — Manie par ivretsede cclère.

Le 29 avril dans Taprès midi, l'écrivain B... rentra chez lai en état dMvreBse, d'après ce que raconte sa femme, et commença à se quereller avec ses enfants. Le témoin R... dépose qu'il s'est conduit dans la cour « comme un fou m et que, tenant dans ses bras un enfant d'un an et demi , il frappait en courant tous les ouvriers comme un furieux. R... tâchait de le calmer, alors il lui donna la main, l'appela son ami, et le pria de l'accompagner chez lui. Aussitôt entré, il lança son enfant sur le lit à une distance de 3 à 4 pieds, puis, se tournant vers R..., il s'écria : « Que voulez-vous chez moi ? u et il s'élança ;Bur lui avec un instrument qu'il devait avoir dans sa manche ; R... se défendit de son mieux et appela du secours. B... fut arrêté par des soldats, il les suivit jusqu'à la porte de la maison tranquillement, et là, arracha un fusil de l'un d'eux, le mordit au bras et se mit en dé» fense jusqu'à ce qu'on parvint à le lier. Le témoin a dit qu'il ne l'a pas pris pour ivre, mais pour fou furieux. Le propriétaire de B... dit que sa conduite antérieure lui avait déjà montré qu'il était « maniaque temporaire », et un autre témoin dit que B... « a été tellement en colore que sa conduite était absolument celle d'un fou furieux ».

Je trouvai un homme de trente-neuf ans, vigoureux, teint ictérique, du reste bien portant. U avoue être d'un tempérament très violent et ne pas pouvoir supporterdes objections qui le mettent tout de suite hors de lui; ilavoue dans cet état avoir offensé sa femme, avoir brisé des meubles, des vases, etc., ce que sa femme confirme. Un événement antérieur que nous allons raconter est important. Pendant une promenade autour de la ville, il perdit sa femme au milieu d'un violent orage. Celle-ci rentra chez elle, tandis que lui pensait qu'elle l'attendrait à la porte de la ville. Après de longues recherches et une attente prolongée qui l'exaspérèrent beaucoup il rentra chez lui ; il était tellement hors de lui qu'il n'était plus Biattr«de tes mouvements. U voulait se déshabiller et n'y parvint pas. Voulant aller

AUX lieux, il en fui incapable, de sorle qu'il laissa aller ses fôces dans la chambre ; il dit que des accès de cette sorte lui sont arrivés plusieurs fois; d'ailleurs B..., quand il est calme, est raisonnable et honnête, il conduit bien ses affaires, nourrit sa famille et ne montre pas de trace d'aliénation mentale. Il fallut donc admettre ce cas comme un des exemples rares d'exaltation de colère , allant jusqu'à une manie furieuse, surtout parce qu'il y avait aussi ivresse quoiqu'elle ne fût pas à un très haut degré. En exposant ces motifs, je déclarai B... non responsable.

Obs. 195. — Homicide commis dans un étal succédant à une profonde ivresse.

Responsabilité diminuée.

Ce cas se présenta il y a quinze ans, lorsque l'ancien Code était en vigueur ; le Code pénal admettait alors, comme encore maintenant le Code civil, des degrés de responsabilité.

Le forgeron Zocli, qui n'avait jamais paru devant la justice, avait blessé mortellement la femme Bugge, sa voisine, le 5 août, en lui portant des coups de marteau sur la tête. La veille déjà ils s'étaient battus ; Zoch après cette rixe alla boire « pour plusieurs sous > d'eau- de-vie et revint chez lui complètement ivre, au point que sa femme fut obligée de le déshabiller et de le mettre au lit. Celle-ci dépose : m Le lendemain, lorsqu'il se leva, il était, comme quand il avait été ivre la veille, tout troublé, de sorte qu'il n'était pas maître de ses actions. »

Il y eut, ce matin-là encore, une dispute entre Zoch et la femme Bugge, à laquelle prit part bientôt le mari. Zoch courut dans sa cave, barra la porte, Bugge le suivit, prit un manche à balai et frappa contre cette porte, et la femme Bugge continua à injurier Zoch; la veuve C..., témoin, dépose : « 11 aurait fallu ne pas être un homme pour ne pas se mettre en colère devant de telles injures »* Enfln, Zoch ouvrit la porte, Bugge le frappa avec le balai dans la figure, de manière que le manche se brisa, en lui reprochant de s'être disputé avec sa femme. Zoch répondit : «Tu veux encore avoir raison ! Je vous tuerai tous ». Aussitôt il prit un marteau dans sa cave, frappa sur la tète de Bugge et ne le blessa cependant que légèrement. La femme Bugge voulut secourir son mari, Zoch se tourne alors et lui dit : « Toi aussi, infâme créature !» et il la frappa mortellement avec son ma^ teau sur le derrière de la tète, après quoi il retourna dans sa cave, se mit i travailler et à siffler une chanson avec indifférence.

lia femme Zoch rapporte sur son état à ce moment : « Il avait perdu tout à fait la raison, ne parlait pas et refusa de prendre du café s. Un employé de police \int l'arrêter, et lui ayant demandé comment il avait pu agir ainsi, il répondit : « Non Dieu ! que ne fait-on pas en état d'exaspération m , mais il fut « très tranquille et pas du tout exalté » .

Pour ce qui concerne son caractère, il a une bonne réputation parmi ceux qui le connaissent ; il existe une pétition du 30 novembre, signée par tous ses camarades, dans laquelle on implore la clémence des juges, et qui décrit Zoch comme « un homme honnêto, d'un bon cœur, qu'ils s'accordent à proclamer comme on

homme estimable» ; Tous les témoius déposent quMl aimait beaucoup à bmre et que dans son ivresse il était violent et querelleur, qu*il parvenait à un état tel qu*il n'avait plus « conscience de lui-même u , et qu'alors il n'était pas capable du moindre travail.

Les dépositions de l'accusé s'accordent avec celles des témoins, a Je ne suis pas capable de dire ce que j'ai fait, quand môme on me menacerait d'être pendu ; les injures de la femme Bugge me mirent dans un tel état hors de moi-même que je ne sais si je l'ai frappée. Au moment où j'étais en colère, j'avais mille élincelleg devant les yeux et je sentis mon ancienne maladie », Quand on lui demanda ce que c'était que cette ancienne maladie, il répondit : « Mon Dieu, j'ose à peine le dire ; j'ai eu autrefois très souvent des chaleurs violentes et des congestions à la tète.... Je ne savais pas que j'avais à la main un marteau , si j'avais eu araez do présence d'esprit pour prendre ce marteau, j'en aurais eu assez pour le bisser». Enfln, il assura en pleurant qu'il se repentait beaucoup de ce qu'il avait fait.

Nous fîmes notre rapport ainsi qu'il suit :

Zochm'a parlé comme dans les interrogatoires qu'il a eus devant le juge d'instruction. L'accusé est un homme très grand, un peu maigre, âgé de trente-neurans, mais il paraît vieux et il est très pâle, les yeux sont rouges, effet probable de l'abus des boissons qui a dû aussi produire son léger tremblement des mains. Son regard est doux ; son maintien est tranquille et sérieux ; sa parole est lente et claire. On voit en lui une grande irritabilité du système nerveux par le penchant qu'il a à pleurer. Jamais, quand on lui parle de la femme Bugge, il ne fait pressentir la moindre trace de colère ou d'inimitié contre la famille, mais il déclare avec son calme ordinaire que cette famille l'a bien maltraité.

Pour ce qui concerne sa santé physique, Zoch se plaint continuellement de douleurs dans le ventre qui est dur au toucher, de constipation et de maux de tête (f qui lui donnent de temps en temps des moments d'absence i*. Il dit avoir assez souvent ces accès dans la prison. Mais il me dit ensuite ces mots qui sont dignes d'être notés : « Ne croyez pas pour cela que je sois fou , j'ai toute ma raison ».

11 me raconta une fois de lui-même que la lune avait toujours de l'influence sur lui et que les nuits où il y avait nouvelle lune, il avait le sommeil rare ou inquiet. Il m'a dit à moi aussi que son action avait été pour lui comme le résultat « d'unrêve • , et que s'il avait eu sa raison, il ne l'aurait pas commise.

On voit dans les auteurs les plus recommandables qu'il existe un état particulier provoqué par l'exaltation violente de la colère, et dans lequel l'instinct est si aveugle^ que l'homme devient incapable d'appliquer sa conduite aux règles de la morale. Il serait facile, en se fondant sur cette autorité, de mettre l'action de Zoch sur le compte de cette excandescentia furibunda et de le déclarer non responsable. Mais la lâche du médecin légiste psychologistc n'est pas de ranger un individu dans une des catégories créées par la science , il doit plutôt rechercher comment lo projet d'un homme a pris racine dans l'esprit de celui-ci et voir si la cause et l'eflei de ce projet sont dans un rapport raisonnable et normal. Si Zoch a commis un homicide dans un accès de colère ou de vengeance , il ne doit pas plus être déclaré

non rosponuible que celui qui commet un crime dans la chaleur d'une passion quelconque.

Ici il y a plus qu'une colère ordinaire. Un homme comme Zocb, doué d*uo Système nerveux si irritable qu'on peut le considérer comme malade depuis plosieuri années , atteint d'un léger degré de ce qu'on appelle somnambulisme , souffrant périodiquement de douleurs violentes k la tête , qui lui dtent l'harmonie de ses ficultés , un homme aussi Tacilement irritable s'adonne aux boissons, habitude qui plus que toute autre affaiblit le système nerveux. On voit par le tremblement des mains, par ses douleurs abdominales , et par le changement qui, d'après les témoignages, se fait en lui pendant l'ivresse, quelle influence a sur lui l'abus des bois* sons.

Nous ne voulons pas parler de la violence qui se remarque tous les jours chei les hommes ivres, mais de cet état particulier dans lequel il se trouve encore plutiêurt jours après son ivresse, état dans lequel sa conduite est extraordinaire et tout travail lui est impossible. Il est avéré que le 4 août au soir, la veille dwcrime, dans un état déjà exalté par une querelle, il a bu de l'eau-de-vie pour « plusieurs sous • et qu'il devint par suite tout à fait ivre, si bien que sa femme dut le mettre au lit. Ce que dit la femme est très croyable, qu'il n'a pas dormi de toute la nuit (nuit dans laquelle, d'après le calendrier, la lune se trouvait dans son premier quartier). Il est encore très croyable que le lendemain, en se levant, il a tremblé plus qu'à l'ordinaire et que sa femme ne l'a pas trouvé « bien dans son assiette ».

C'est dans cet état maladif qu'eut lieu la querelle avec les époux Bugge, qui bientôt dégénéra en injures tellement grosj>ières , « qu'il aurait fallu ne pas être homme pour ne pas se mettre en colère devant de telles injures » . Ces injures ne cessent pas quand Zoch se retire dans sa cave, elles augmentent au contraire, deviennent de plus en plus provoquantes et dégénèrent en voies de fait ; Bugge brise un manche de balai sur sa tète. Alors Zoch est envahi par la rage, il frappe d'un coup de marteaa sur la tète de cette femme. Une telle action , entourée de telles circonstances, n'a certainement pas été commise avec une entière responsabilité , car il y a là des influences dont chacune peut altérer la liberté morale de l'homme. Cependant, je no puis pas croire que Zoch a agi dans uo état de non-résponsabilité absolue.

Car il savait qu'il avait devant lui la femme Bugge, • cette infâme créature », il savait qu'il avait un instrument mortel dans la main, car il disait dans sa colère ; « je vous tuerai tous », et aucun des témoins n'a déposé qu'au temps du fait il eût perda conscience. Sans aucun doute il avait perdu une partie de l'empire sur lui-même, il était hors de lui , mais il avait encore conscience de ses actions. Il a su trouver un moyen de se dérober aux poursuites des époux Bugge pour chercher son marteau.

De là je conclus : « Que Zoch a commis un homicide dans un degré de resp<m sabilUé dimmuée ».

Le rapport fut accepté dans sa conclusion et une peine plus douce lui fut infligée. Mais il s'agit de savoir comment ce cas serait jugé dans le système actuel de législation. Si le juge avait demandé simplement : y a-t-il responsabilité? j'aurais néanmoins répondu encore : il y a responsabilité diminuée. Mais si le juge avait posé sa

question en demandant 8*il yaeu «r démence ou imbécillité », on n'aurait pu admettre ni l'une ni l'autre. On aurait eu à montrer que diverses circonstances avaient exclu une liberté morale complète. Il est certain que du côté du juge « les circonstances atténuantes » de la loi actuelle auraient été appliquées , ce qui ne regarde plus le médecin.

Obs. 196. — Accès de violente colère.

Ce cas concerne l'homme qui blessa la jeune femme dont nous avons parlé (Obs. 136).

Nous avons déjà dit que la femme étaitassise tranquillement dans sa chambre allaitant son enfant, lorsque l'accusé Muller entra et demanda un morceau dtt métal qu'il prétendit avoir acheté à son mari ; elle le fit attendre, refusant, malgré ses demandes réitérées, d'aller tout de suite dans la chambre voisine ; alors l'accusé s'assit, demanda un couteau pour couper son cigare , et avec ce couteau il se jeta subitement sur la femme, la renversa par (erre et la cribla de coups de couteau jusqu'à ce qu'il la crui morte; après quoi il courut dans la chambre voisine. Lorsqu'il vil que la femme n'était pas morte et avait simulé un évanouissement, il se sauva dans la rue où il fut arrêté. On sut que six ans auparavant il fit contre un horloger une attaque tout à fait semblable, en apparence sans motif; il donne pour excuse , qu'il y a sept ans il reçut une pierre sur la tête, que depuis ce moment il a des instants d'absence et que cela lui arrive surtout s'il est excité par des boissons alcooliques. Il dit qu'avant de frapper cette femme, il a essayé de la séduire par des manœuvres impudiques et que, repoussé par elle et se trouvant en état de légère ivresse, il est entré dans un accès de fureur très violente.

Voici le résumé de mon rapport :

Muller a trente-quatre ans ; c'est un homme vigoureux , au regard vif, au teint rouge. Parmi les témoins à décharge, F... dépose que Muller est « un peu vif dans ses manières et très sensible, mais qu'il ne se rappelle pas l'avoir vu jamais dans un état déraisonnable » ; le témoin B..., sergent de police, dépose la même chose; le témoin S... dit qu'il regarde M... comme « un homme très violent que la moindre des choses met hors de lui et agissant quelquefois presque aveuglément » ; le témoin P... confirme aussi sa grande irascibilité ; la femme L... l'appelle « querelleur, rancunier «.

L'accusé dit lui-même qu'il est très violent , surtout quand il a bu. Pour ce qui concerne l'accident de la pierre qui lui est tombée sur la tête, il est singulier que Muller ne puisse donner là-dessus aucun renseignement exact ; c'est arrivé, dit-il, il y a sept ans à peu près ; d'autres fois il dit seulement il y a longtemps , et les actes démontrent que déjà en 1848, lors de sa première affaire, il a parlé de cet accident, ce qui prouverait que c'est arrivé il y a plus de neuf ans. Ses amis ne savent rien de cet accident. J'explorai avec soin sa tête, qui n'est couverte que de peu de cheveux, et je n'ai trouvé aucune cicatrice pouvant prouver qu'une grosse pierre y ail fait un « enfoncement », comme le dit l'accusé. Ce qui me fait beaucoup douter de la véracité de cette déposition.

Hais supposons que raccidcnl ait réellement eu lieu, il reste encore à démontrer qu'il a produit une aliénation mentale. Or, celte aliénation n'existe pas chez Muller ; ni son extérieur, ni ses discours ne rappellent l'aliéné; il est vrai que je n'ai pas eu l'occasion de l'observer dans un accès de colère produit soit par des boissons, soit autrement. Mais d'après toute sa conduite pendant et après le fait, je doute que ses (acuités aient été altérées.

J'étais tout à lait ivre, dit-il , dans raudience du 10 décembre ; mais la femme blessée N... soutient que ce n'est pas vrai, et il n'est pas probable qu'une jeune femme ayant son enfant au sein soit restée dans sa chambre pendant aussi longtemps à causer avec un homme jeune, vigoureux, inconnu, se trouvant dans un état d'ivresse, et qu'elle l'ait engagé à s'asseoir. Les motifs de sa visite, ses prières ad fessées à la femme pour qu'elle passe dans la chambre voisine, la demande d'un couteau pour couper son cigare prouvent qu'il n'y avait pas ivresse bien grande. De plus, il n'est pas non plus croyable que le désir de la volupté Tait mis dans un ébt de fureur maladive ; d'abord il n'en a parlé que dans les derniers interrogatoires et en termes très vagues, puis la femme nie complètement cette assertion, et dit qu'elle n'a pas eu à repousser la moindre manœuvre impudique.

Il est certain que l'action de Muller est psychologiquement extraordinaire, mais je ne veux pas pour cela la regarder comme le résultat d'une f\ireur maladive. D'après les dépositions des témoins. Huiler est un homme très irascible que la moindre objection met hors de lui; lorsqu'il voulut entrer dans la chambre voisine afin peut-être de commettre un vol, il n'est pas inexplicable, avec un caractère comme le sien, qu'il ait cherché à atteindre son but même en employant la violence.

Sa conduite, après le fait, prouve bien qu'il n'était ivre ni d'eau -de-vie ni de volupté, lorsqu'il écouta les battements du cœur de la femme évanouie, aQn de s'assurer si elle était bien réellement morte et hors d'état de lui nuire. Dans la suite aussi il montra qu'il savait bien ce qu'il avait fait , il fut inquiet jusqu'au jour de son arrestation, cherchait à se dérober aux regards et prétendait s'être blessé à h main en tombant sur du verre.

Tout ce qui précède prouve que Muller n'a pas du tout eu d'accès d'aliénation mentale au moment du fait; je conclus, au contraire, que Muller a été et est encore responsable.

Dans l'audience, comme preuve du caractère irascible de Muller, il fut prouvé que, il y a plusieurs années, il avait voulu dresser un chien et que celui-ci ne se soumettant pas focilement, Muller l'a jeté si violemment sur la muraille qu'il est tombé roide mort. Un juré (officier en retraite) demanda comment un homme avec un tel caractère a pu arriver au grade de sous-officier et voulut voir les attestations de sa conduite de cette époque. Ces attestations furent lues et étaient lavorables ; je déclarai que cette circonstance donnait à mon rapport un soutien important, car il prouve que Muller peut, quand il le faut, maîtriser sa colère, comme cela est nécessaire dans le service militaire. Il fut condamné à quinze ans de travaux forcés.

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