II.— IMBÉCILLITÉ
Le code prussien définit l'imbécillité : a l'incapacité de réfléchir sur les conséquences des actions ». On a déjà dit que cette définition était loin d'être exacte, qu'elle serait plutôt celle de la manie. Les différents noms qui lui ont été donnés : amentia, faluitasy imbeeil' litas, idiotismus, prouvent combien les degrés de cet état mental sont nombreux ; on trouve en effet de nombreux intermédiaires, depuis la niaiserie, qui est une simple imperfection des facultés
mentales, jusqu'à V idiotie el le crélinismo^ qui sont Tabsence complèle de ces ronctions. Les transitions insensibles qui se présentent entre tous les états intermédiaires, ont rendu impossible toute classification systématique; on ne peut, par exemple, assigner un rang particulier à la faiblesse d'esprit, à la bêtise, à l'abrutissement, etc. Cette distinction, du reste, est superflue, puisqu'elle n'est pas reconnue par la loi.
Hhîs le diagnostic général est facile. Le costume, le maintien, le regard, les premières paroles de l'individu, révèlent tout de suite un état d'imbécillité. Ce n'est pas ici l'endroit de décrire la physionomie des imbéciles, on In trouvera très bien réussie et en peu de mots dans Esquirol. Ce diagnostic est d'autant plus facile, que les simulations sont presque impossibles et, par conséquent, très rares. Ceux qui s'y risquent ne tardent pas à mêler quelques symptômes de manie qui les démasquent. Un point cependant, dans cette question, mérite d'être étudié de près, c'est celui qui consiste à décider si un individu que Ton dit imbécile, à cause d'une infirmité corporelle telle que la danse de Saint-Guy, la surdi-mutité, le bégaiement, mérite réellement un tel jugement. Observons que l'imbécile se montre aux investigations du médecin dans toute sa simplicité, comme un enfant qu'il est réellement, et que l'homme de science n'a pas à redouter, comme pour le maniaque, que la maladie soit cachée avec adresse.
Capacité de contracter et responsabilité de V imbécile. — Dans la plupart des cas c'est la capacité de contracter qui e^t en question pour l'imbécile, et très rarement la responsabilité criminelle.
Un homme qui sait l'année dans laquelle il est né et celle dans laquelle il se trouve et qui ne peut pas dire son âge (ce qui arrive asses souvent), doit être considéré comme inrapable de gérer sa fortune ou de remplir un emploi.
La responsabilité criminelle ne doit pas être exclue dans tous les degrés de l'irobécillitô ; carie m discernement », la possibilité de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, est très profondément enracinée dans l'âme de l'homme^ bien plus que le sentiment exact de ses intérêts et de ses devoirs civils. Une femme D... était si imbécile,
qu'elle ne pouvait même pas balayer sa chambre; on était obligé de rhabiller, de la laver et de la peigner ; si on lui demandait : « Aimezvous votre enfant? i> elle répondait négativement. Mais, sur cette question : « la tueriez-vous? » elle répliquait, en souriant niaisement : ce Oh! certainement non! d
La question de responsabilité se présente rarement, j'ai cependant eu quelquefois à la résoudre (208% 21 d% 21 A^ obs.) ; car ces individus ne sont pas exempts de Timpulsion des passions, surtout des passions innées, telles que la colère, la vengeance, et l'on a vu des crimes commis par des imbéciles. De telles affaires doivent être jugées par le médecin légiste, d'après les règles générales que nous avons exposées plus haut.
Obs. si 2. — Degré de confiance que l'on peut avoir dans le témoignage d'un
imbécih.
Sophie, âgée de dix- huit ans, disait avoir été attaquée et violée ; eUc se montra à Taudience si stupide, que la Cour demanda l'exploration de son état mental, surtout pour savoir jusqu'à quel point son témoignage était digne de conllance.
EUe était petite, peu développée, avait l'arrière-téte plate, le front bas, le regard hébété. Quand je lui parlais, elle regardait toujours de côté, riant sans raison; son maintien était plein de nonchalance. Elle ne savait ni lire, ni écrire, et ne pouvait pas même être employée à des travaux de ménage faciles. Une conversation était impossible avec elle, car elle ne comprenait rien ; quand on l'interrogeait sur l'affaire qui était en question, elle répondait : « Il est emprisonné, puni •>. Quand OD lui demandait pourquoi? — ' » Il a joué avec des lapins n. Il semblait qu'un iinliment de pudeur la retenait et l'empêchait de parler du viol prétendu. Qunnd •lie vit que je savais toute son histoire, elle flnit par me raconter que B .. l'avait jetée sur le lit, et elle racontait dans des termes très vagues la réunion des organes sexuels. Il était impossible d'avoir quelque chose d'exact, car elle ajoutait toujours : <« Il a joué avec des lapins et il est puni ».
Pour déterminer la confiance que l'on pouvait avoir dans son témoignage, il était important de porter l'attention sur la remarque qu'elle me lit sur la qualité du corps introduit, qu'elle disait avoir été long comme une canne. Déplus, envoyait en elle, pendant sn conversation, cette distraction qui accompagne toujours les paroles des personnes stupides, car il leur est pénible de diriger longtemps leur attention sur un objet quelconque. Comme toutes ses fonctions mentales, sa mémoire était affaiblie, et elle n'était pas en état de 5e rappeler les circonstances qui avaient accompagné le prétendu viol.
Je conclus que Sophie était imbécile ; son témoignage ne pouvait donc pas être
A20 PAKTIE BIOLOGIQUE.
accepté au même titre que celui d'une jeune tille de dix-lmitans se iruuvaiil dans des conditions normales.
Obs. 213. — Ressponsahilité d'un imbécile épileptique accusé d'avoir résisté
d lautorilc.
Dans la nuit du 6 au 7 décembre 1841 (ainsi sous le régime de l'ancien code), le tailleur Marscli avait opposé résistance à plusieurs employés de police et les avait ii^uriés. Des témoignages de médecins donnèrent lieu à une exploration médicolégale, d'après laquelle je devais répondre « si et à quel degré Marsch devait être regardé comme responsable ».
Marsch. parait singulier au premier regard. Son front est haut mais plat, son regard terne, sa démarche chancelante, son maintien nonchalant ; à la partie temporale, il a une vieille cicatrice d'un pouce de longueur, couverte d'une eschare encore fraîche ; il dit qu'elle provient d'une chute récente. Son sourire continuel, sa manière de s'exprimer, l'origine de sa maladie, ne laissent aucun doute sur le degré de son intelligence. 11 dit que depuis son enfance il a l'oreille très dure; il est complètement sourd de Toreille droite, presque sourd de l'oreille gauche. Des accès d'épilepsie nocturne se présentent toutes les vingt-quatre heures, c'est ce que confirment des attestations médicales. Or, on sait que l'cpilepsie à son plus haut degré et nocturne, amène facilement rimbccillité. L'accusé n*est pas en état de dire son âge, quoiqu'il sache qu'il est né en 1798 et que nous sommes dans l'année 1842. Il dit en souriant que ce n'est pas sa faute, mais qu'il ne peut pas compter. Il est en général difficile de lui faire comprendre les questions les plus faciles, et de comprendre ses réponses embrouillées. Il est impossible d'apprendre de lui quel âge ont atteint ses deux enfants morts, et, interrogé sur l'année de son mariage et l'époque de la naissance de ses enfants, il s'embrouille dans les contradictions les plus bizarres. 11 dit, ce qui est très caractéristique, que sa femme pourrait me dire tout cela. Interrogé sur le sexe de ses enfants, il répondit : 'i Oh! ce n'étaient que des enfants tout petits » ; mais si on lui demande: « Etaient-cc des garçons? m il répond avec exactitude après quelques instants de réflexion. 11 ne sait pas non plus le nom de sa femme, et dit : « Si elle était là, elle me le dirait bien m. Je lui demandai comment il avait pu résister à l'autorité, il répondit : « celui qui m'attaque, je le bats » ; mais il ne pouvait donner aucun détail précis. D'après cela, je conclus que Marsch est un homme faible d'esprit, qui deviendra tout à fait imbécile ; il est incapable de réfléchir sur les suites de ses actions, par conséquent non responsable.
Obs. 214. — Vol commis par un imbécile. ^
L ouvrier Hoffmann ofl'rait, le 5 février, au commerçant R..., de lui vendre une action de société d'assurance sur la vie, et pendant la conversation lui volait dans •a poche un portefeuille contenant des cigares et des papiers. R... dit n'avoir pas fntendu Hofl'maiin tenir des discours incohérents, mais s'être aperçu qu'il avait « une démarche chaiiceluntc n. Ayant soupçonné que le vol dont il était victime avait été
comiuUpar HofTinann,!! alla chez celui-ci, lui lit de durs reproches que Hoffmann ne voulut pas accepter, La femmo de Hoffmann se jeta à ses genoux en le suppliant de dire la vérité; celui-ci lui répondit : « Ma mignonne, si je l'avais, je le rendrais à R... >' Il prétendit qu'il avait déjà les cigares depuis longtemps.
En le pressant de- questions, il unit par avouer son vol et déclara qu'il avait caché les billets de banque dans un certain endroit et qu'il avait jeté les lettres de change dans les lietur. Gela a été confirmé. Dans l'interrogatoire, Hoffmann ne put dire le nom de son père ni de sa mère, ni les noms de sa femme morte ni ceux de sa femme actuelle, ni l'âge ni le nombre de ses enfants. Il dit avoir volé lea cigares « parce qu'il avait envie de fumer », et tâche d'expliquer le reste en disant que c'est arrivé par hasard. Sa conduite dans l'interrogatoire fut telle, qu'on le regarda comme non responsable ; car, dès qu'on lui disait qu'il avait fait mal, il commençait à pleurer, et criait n je perds ma raison ». Il interrompait l'interrogatoire par des questions qui prouvaient que son esprit était occupé ailleurs. Interrogé sur le nom de sa femme, il répondait en criant : o Mignonne ».
Hoffmann est âgé de trente-huit ans; il est très grand, son teint est rouge, ses cheveux en broussailles lui couvrent le front, son regard est hébété, sa parole est embarrassée, il ne peut marcher deux pas sans chanceler. Gomme Hoffinann déclare avoir été traité à la Charité à cause d'une demi-paralysie, je demandai la communication du journal [de l'hôpital. On y lit que Hoffmann ayant perdu, en 1855, sa fortune, est tombé en état de mélancolie ; il eut alors des visions diaboliques, ne reconnaissait plus les personnes qui l'entouraient, et les prenait les unes pour les autres. Lors de son entrée à la Charité, le 20 janvier de l'année passée, la paralysie des extrémités était déjà apparente. Le malade était sans mémoire, dormait beaucoup, faisait des réponses iucohérentes ; le traitement qu'il subit améliora sa position. Ce traitement, dont il a conservé le souvenir, consistait surtout en douches ; il fut renvoyé au mois de juin.
Il est donc indubitable que Hoffmann est atteint d'uue maladie du cerveau qui a une grande influence sur lui moralement et physiquement. De plus, tout son extérieur exclut le soupçon d'une simulation. Et pourtant une action telle que celle dont nous avons parle, et qui a été accomplie par un homme à moitié paralysé et presque imbécile, pourrait paraître singulière. Mais Tcxpérience psychologique nous montre qu'il n'y a là rien d'extraordinaire. Tout le monde sait que des aliénés volent, môme avec une certaine ruse. On sait aussi que ces aliénés, quoique ne possédant plus la faculti- du discernement, conservent encore vaguement la mémoire de ce qui est permis et de ce qui ne l'est pas. C'est à cause de ce sentiment vague, que les aliénés cachent l'objet volé, nient ou s'exculpent, jusqu'à ce qu'on leur prouve leur vol de la manière la plus évidente. Hoffmann raconte, ce qui est assez vraisemblable, que, voyant le porte-cigare à moitié sorti de la poche de R..., il a eu envie de fumer un cigare. Il a agi comme aurait fait un enfant, lorsque, trouvant dans ce portefeuille dos papiers, il a caché les billets de banque et il a jeté les lettres de cliange. Les remarques très JusIpô du juge d'instruction, l'attestation du médecin de l'hôpital dans lequel l'accusé a été suijçiir, et mon expl')rulion per- ^sonnelle ne me laissent aucun doute sur la sinrérilé de Hoffmann, sur la gravité
de sa maladie cérébrale et sur son incapacité de réfléchir sur les suites de set actions. La terminologie légale qualifiant cet état o imbécillité » , je déclare que Hoflmann a commis le fait incriminé dans l'état d'imbécillité. L'affaire a été abandonnée.
Surdi-mutilé.
LÉGISLATION. — Algem, Landr, vol. II, lit. 18 § t5. Les sourds-muets de naissance, ou ceux qui le sontdevenus avant quatorze ans révolus, doivent être mis sous tutelle s'ils ne se trouvent plus sous la puissance paternelle.
ïbid.^ ibid,t § 16. Ceux qui sont devenus sourds-muets plus tard ne seront mis en tutelle que s'ils ne sont pas en état d'exprimer leur volonté par des signes compréhensibles pour tout le monde, de sorte qu'ils sont incapables de gérer leurs affaires.
btd., t&td., § 81R. — La tutelle devra cesser du moment où il résultera d'une expertise qu'ils sont en état de {^érer leurs affaires.
fiid,^ ibid., § 819. — Si de l'cxperlise il résulte qu'ils sont en état de parler et d'entendre, les experts devront encore constater si l'imbécillité ou la faiblesse d'esprit nécessitent ou non la continuation de la tutelle.
Le code pénal prussien ne parle pas des sourds-muets.
Dans tous les pays, oa met avec raison les sourds-mueU sur la même ligne que les mineurs ou les imbéciles. Car ceux qui sont atteints de cette affreuse infirmité, qu'elle soit congénitale ou qu'elle provienne d'une affection des organes de l'ouïe datant de l'enfance et ayant fait oublier la parole à peine si elle était apprise, sont des idiots dans le vrai sens du root (t^to;, soUtariuSj prtvatus.) Privés des deux moyens les plus précieux de communiquer avec le monde exlérieor, ils sont obligés de traîner leur vie à la remorque d'autrui. Possédant le germe de toutes les facultés mentales, il peut arriver, il est vrai, qu'une de ces facultés se développe spontanément et que Ton voie des talents môme supérieurs se manifester en eux ; mais ce sont là des exceptions excessivement rares, car la plupart du temps 3e germe ne recevant de l'extérieur aucun des aliments dont jouit même le paysan le plus btupide, ce germe, dis-Je, reste à l'état sta-. tionnoire, et par conséquent il y a imbécillité.
On a attribué une certaine valeur à l'influence de l'éducation que peuvent recevoir les sourds-muets. Je neveux pas nier les bons effets
que peuvent produire en eux quelques notions élémentaires demo«* raie et de religion, mais les maîtres les plus distingués des établisse-* nients les plus célèbres s'accordent à avouer qu'ils rencontrent, hélas! une barrière infranchissable dans la défectuosité physique et morale des sourds-muets. Mes nombreuses expertises ne m'ont que trop confirmé cette assertion.
Presque toutes les expertises de sourds-muets se rapportent à la capacité de contracter et sont des aiïaires civiles; il s'agit ordinal^ rement de décider si une tutelle imposée à un sourd-muet peut être levée ou non.
Les affaires criminelles sont rare?. Les sourds-muets, il est vrai, sont quelquefois sujets aux passions comme les autres hommes, et la colère, la haine, la vengeance peuvent les pousser à commettre des actions violentes et même deî» crimes. Alberti, HolTbauer, ftard, Marc, Jendritza en ont cité des exemples ; néanmoins considérant le petit nombre de cas que j'ai eu à explorer, considérant également tous les renseignements que j'ai obtenus des amis, des parents, des voisins des sourds-muets dans les atfaires civiles, je suis amené à conclure que, au peu de développement de leurs facultés morales, se joint un très faible développement de louri facultés appétitives.
Procédé de Vopéralion. •— La communication verbale avec un sourd-muet quand môme elle est comprise, est tout à fait insuffisante, car même ceux qui ont reçu Térlucation la plus soignée ne peuvent soutenir une véritable conversation quelque lente qu'elle soit.' Les gesten sont également insullisunts. Les personnes qui entourent les sourdsnmets peuvent bien acquérir une grande adresse dans les gestes, mais cela ne peut avoir qu'une portée tout à fait spéciale aux habitudes domestiques. Le seul procédé de eomnmnicatiun c'est la conversation par écrite heureusement ioui les sourds-muels de Berlin que nous eûmes ù explorer savaient liie et écrire, mais ce procédé est encore souvent défectueux, et en le joiirnant à lu conversation par gestes, c'est à peine si l'on peut parvenir à avoir un entretien
suivi.
Il va sans dire que l'on doit conmiencer par les questions les plus
àià PARTIE BIOLOGIQUE.
simples, celles concernanl le nom, Tàge, les rapports de iamille, puis on peut passer à des questions arithmétiques très simples, telles que celles que Ton ferait à un enfant très jeune, enfm à quelques questions générales, par exemple quel est le nom du roi. Il est touchant de voir le malheureux sourd-muet, après avoir réfléchi à la question , saisir avec joie et avec la vivacité qui le caractérise, le crayon avec lequel il écri( bien vile la réponse qu*il a trouvée ou qu'il croit avoir trouvée ; et c'est cette dernière circonstance qui est la plus fréquente, car presque toujours le malheureux se fait illusion sur Theureuse solution de la question qui lui a été posée. En peu de temps son énergie mentale s'afi'aiblit, il ne comprend plus et l'on est obligé de cesser, pour lui épargner de nouveaux eflbrts et la continuation d'une cruelle torture.
Presque toujours cet examen forcément superficiel est suffisant; car de même que le professeur a le droit de juger la force en latin d'un élève par la seule raison que ce dernier ne sait pas quel est le génitif de paler; de même le médecin pourra en conscience déclarer incapable de contracter celui qui ne pourra répondre à une question élémentaire d'arithmétique que résoudrait un enfant de six ans. Je me souviens, pour ma part, n'avoir été qu'une seule fois d'avis de faire lever la tutelle d'un sourd-muet (obs. 217). On ne doit le faire qu'après de grandes précautions, car la guérison étant impossible, le pauvre déshérité de la nature n'a-t-il pas besoin de la protection d'autrui? Cette protection confiée entre des mains honnêtes est pour lui le complément indispensable de son existence qui sans cela serait exposée à l'exploitation du premier venu.
Les règles générales que nous avons données pour juger les actes civils et criminels des aliénés serviront pour les sourds-muets. Nous ne parlerons pas des simulations de surdi-mutité qui ont déjà été étudiées plus haut.
Obs. 215. — Tentative de viol et d homicide faite par un sourd-muet.
Le cordonnier Mlstli fui exploré par moi avec l'assistance d'un maître île sourdsmuets. Au premier î«l)(»rd, 1*' front plat, le rej^ard lenif de cet liomme indiqua une
MALADIES MENTALES, — SUKDI>MUTJTÉ. — OBSERVATIONS. 425
grande défecluosité inor<ile. De plus, Nilsch ne possède pas la vivacité des gestes ordinairement propre aux sourds-muets. On ne peut dire jusqu'à quel point les excès vénériens auxquels Nitsch s'est livré ont pu causer l'abâtardissement physique et moral qu'il présente.
Après quelques questions préalables, on lui parla du fait incriminé : on lui dit qu'il était entré chez le sacristain Sch... qui lui était inconnu, et lui a fait signe qu'il voulait coucher avec sa fille ; qu'il a essayé cela pendant deux mois, et, comme le sacristain voulait le mettre à la porte, il s'est élancé sur lui avec un couteau. 11 avoua tous ces faits en souriant et avec l'insouciance d'un enfant. Quand on lui demanda s'il savait quelles pouvaient être les suites d'une telle conduite pour le sacristain et pour lui, il avoua qu'il aurait pu tuer cet homme et que cela lui aurait coûté sa tète; il put, après longues réflexions, écrire les dix commandements de Dieu. Mais toutes ces explications par gestes étaient difficiles, et le maître <iitmême avait beaucoup de peine à se faire comprendre et à en tirer quelque cho»e, de sorte que l'on ne pouvait hésiter à croire que Nitsch n'avait qu'un très vague discernement entre le bien et le mal. Je ne pouvais que déclarer, d'après les résultats de l'examen, que •« le sourd-muet, à cause de sa grande faiblesse mentale, était incapable de réfléchir sur les suites de ses actions m.
Obs. 216. — Capacité de conlracler d*une sourde-muelle.
Une sourde-muette, âgée de trente-deux ans, fraîche, florissante, les yeux vifs, avait perdu le sens de l'ouïe à l'âge de huit mois, d'après ce que dit sa mère. Cependant elle entendait encore un peu de Toreillc droite. Sa capacité de contracter était en question. Elle avait, chez la femme Lclimann, la somme de 100 thalers dont celle-ci lui payait la rente. A cette occasion , je lui adressai les questions suivantes. Je transcris textuellement les réponses telles qu'elle les a écrites. Je remarquerai que, pendant septam^ la sourde-muette a été dans une institution. On verra quels résultats a eus cette instruction :
— Avez-vous encore votre père? — Oui, il est mort.
— Avez-vous un tuteur? — M. G...
— Qu'est-ce qu'un tuteur? — Pas de réponse.
— Combien y a-l-il de commandements de Dieu ? — Pas de réponse.
— Vous n'avez jamais entendu parler des dix commandements de Dieu? -^ Je ne sais pas ce que c'est.
— Dans quelle année êtes- vous née? — 1809 (exact).
— Quand aurez-vous quarante ans ? Elle comprit mal cette question et crut que Je la croyais âgée de quarante ans; elle écrivit vile u trente -«leux, encore huit ans », et montra par des gestes qu'elle était fâchée que je la crusse si vieille! (Vanité, ton nom est femme !)
— Comment s'appellera l'année dans laquelle nous serons dans huit ans? — I8:»0 (•ixacl). Klle demande par érril : « Connncnt vous appelez- vous? » J'écris mon nom, ri je 'Ij'niande qn'ost-re cju'im docteur? elle répond — «la maladie ».
A2ô PARTIE BIOLOGIQUE.
<— Gomment t'appelle notre roi? — Guillaume-Frédéric V de Prusse, aujourd'hui son jour de naissance (la fin est exacte).
— Reeeveiovous de l'arfent de la femme Lehmann? — Tous les trois mois, 1 thaler 25 gros.
-^ Combien cela fait-il par an? -— Pas de réponse et des signes qui indiquent qu'elle ue comprend pas.
— Combien y a-t-il de trimestres dans un an ? — De même que pour la question préeédente.
— <- Combieu y a*t-il de mois dans raiinée? — Janvier, avril, juillet, octobre (ainsi elle a gardé le souvenir des mois où on lui donne de l'argent).
— Une année n'a-t^elle pas plus de mois? — Il y a dix-liuit cent trente-huit ans. Et, après une longue réflexion, elle finit par écrire : « Un an a douze mois m.
— Si vous recevei tous les trois mois 1 thaler 25 gros, combien aurez-vous au bout de l'année? — 5 Ihalers (faux).
— £las-vou8 sûre que la femme Lehmann vous rendra votre argent? — Après quelques instants de réflexion, elle explique qu'elle comprend la question et qu'elle ne douté pas de l'honnêteté de la femme Lehmann.
— Pourquoi croyez-vous cela ? — Pas de réponfe.
— Si elle ne payait pas, que feriez-vous? — Pas de réponse.
— Quand aurez-vous 1 thaler 25 gros? — En octobre.
— Dans quel mois sommes-nous (c'était le 15 octobre)? — Après longue réflexion : octobre.
— Ainsi, vous venez de recevoir deTargent? Pas de réponse, etc.
11 est évident que l'on ne pouvait déclarer une telle femme capable de contracter.
Ods. 217. — Capacité de conlracUr 4'tiu iourd-muel.
Ce cas otTre un exemple consolant. Neuf ans après une première exploration, nous trouvâmes une différence énorme dans l'état mental d'un sourd-muet. Le tuteur avait demandé que sa tutelle fût levée, disant que son pupille, ayant été pendant neu/* ans dans l'établissement des sourds-muets, était en état de s'entretenir par écrit avec n'importe qui. Nous allons montrer jusqu'où allait cette intelligence dans la première exploration, en 1842.
— Quand êtes- vous né? — A Berlin, le ♦ avril 1812.
— Avez-vous de la fortune et combien? — 441 tlialers.
- Où est cet argent? — Chez le propriétaire Je la maison.
— Donneriez-vous l'argent à n'importe quel propriétaire ? — Pas de réponse.
— Demandez-vous une garantie du propriétaire? — Je demande 4 Ihalers 15 gros pour 100.
— Une fois par an ? — Oui.
— Ne demanUe/.-vulis que sa pronie!>se de vous tionncr tous les ans 4 thalers 1 5 gros ?
— Doit-il vous donner quelque chose par écrit ? — Oui.
— Pnr exemple, un morceau de papier? — Je puis aussi èniic autrement.
— Si te propriétaire ne vous donnait ni vos 441 thalers, ni vos 4 tlialers pour 100, que feriez-vousT — Je puis le laisser et 9 pour 100, 3 thalers 15 gros, etc.
Je ne pouvais pas, d'après cela, être d'avis qu'on levât la tutelle.
Neuf ans plus tard, en 1851, la demande fut répétée et fondée sur une grande quantité d'attestations du directeur de l'établissement des sourds-muets, d'un des premiers imprimeurs de la ville chez lequel N... travaillait depuis longtemps; ses camarades joignaient des témoignages également très favorables. Je le visitai plusieurs fois et je vis quel énorme progrès il avait fait. N... s'exprimait beaucoup mieux ; il parlait d'une manière astei compréhensible, et l'on pouvait admettre que les personnes qui Tenlouraient devaient le comprendre. Il avait par là un moyen de communication bien précieux, dont les succès sautaient aux yeux. Son regard était clair, son œil vif, son adresse et son assiduilc étaient louées ; il répondait très bien à toutes les questions concernant son métier, son gain, l'art de l'administrer, ses économies, et aux questions d'arithmétique.
D'après cela, je pus déclarer que N. . était capable de contracter et n'avait plus besoin d'un tuteur.
Obs. 218. — Capacité de conlrûcUr incomplète d'un sourd-muet.
Le sourd-muet, relieur. St..., âgé de quarante-quatre ans, était le sujet d'une expertise médico-légale. On posa la question : Est-il en état 1** de s'exprimer intelligiblement? 2- de contracter?
Il avait été dix ans élève de l'établissement des sourds-muets, et avait appris à écrire avec Torlhographe. 11 répond par écrit, avec facilitCf aux questions concernant sa profession, sou gain, sa manière do vivre, et les éléments de l'arithmétique ne lui sont pas étrangers. Il est croyable que, comme sa sœur le prétend, il fjit son métier avec ordre et assiduité, surtout puisque ce métier est tranquille et que les sens qui manquent à St... n'y sont pas nécessaires.
Mais ce n'est pas une raison pour qu'il suit capable de contracter. Je dois répondre négativement à celle question :
Mon expertise m'a prouvé qu'il n'a pas la moindre idée de l'administration d'uqe fortune un peu compliquée, par exemple d'un emprunt hypothéqué ; rien ne serait plus facile à un escroc que de lui voler tout ce qu'il posrsèdc. Ainsi, selon la déposition de son beau -frère, il lui est déjà arrivé de prêter légèrement son argent. L'expérience a, du reste, démontré qu'il est très rare que les sourds-muets parviennent au complet développement de leurs facultés intellectuelles. Par toutes ces raisons, je déclare que St... possède la faculté de s'exprimer par écrit très raison" nablement , mais qu'il est incapable de contracter.
Obs. 219. — Incapacité de contracter d'une sourde-muette.
Caroline R..., tillc majeure, était née sourde-muette et était restée pendant dix ans dan> l'établissement (i':s sourds muets. <îaro)iuc II... était pclilo, robuste, fraîche, avec unt^ tète ordinaire. Son œil était vif et ne présentait pas le caractère de la bêtise. Elle poussait des sons durs, articulés, et je ne l'aurais pas comprise
il28 PARTIE BIOLOGIQUE.
sans Taide du maître, qui facilita beaucoup l'exploratioD. Il fallait certainement beaucoup d'exercice pour comprendre cette soi-disant parole. Je ne pouvais pttt non plus comprendre ses signes et gestes, et je communiquai avec elle par écrit. Après qu'elle m'eut dit qu'elle possédait 300 thalers.
Question. — Que ferez-vous avec cet argent, si on vous le donne?
Réponse. — Il épargnera l'argent.
Q. — Voulez-vous acheter quelque chose ?
R. — Non.
Q. — Si vous mettez l'argent dans votre armoire, cela ne vous servira à rien ?
R. — Non.
Q. -— Faites-vous quelquefois des visites à vos amies, et que faites^vons chez elles ?
R. — Rentier.
Beaucoup d'autres questions reçurent des réponses analogues. Je conclus que ses forces intellectuelles n'étaient pas en état de lutter dans les rapports compliqués de la vie, et ne pouvaient suffire pour faire un contrat, un testament, etc.
Je répondis aux questions posées :
1° Que Caroline R... est en état de s'exprimer assez clairement par écrit, mais non par signes ;
2^ Qu'elle n'est pas capable de se servir complètement de ses forces intellectuelles ni de disposer elle-même de sa fortune ;
3** Que cette faiblesse mentale demande une tutelle.
Obs. 220 et 221. — Deux frères nés sourds-muets,
• Us avaient reçu, pendant cinq ans, l'instruction des sourds -muets dans l'établissement public. Dans un entretien long et pénible, il n'était pas possible d'eu obtenir une réponse satisfaisante, si ce n'est qu'ils savaient leur âge, vingt-huit et vingt-quatre ans. Toutes les autres questions, même les plus simples, concernant leur fortune, l'année courante, etc., recevaient les réponses les plus erronées, et ils ne pouvaient comprendre leurs erreurs. Du reste, diaprés les dépositions de leur frère aine, ils pouvaient remplir l'emploi de garçon jardinier. Il va sans dire que la faculté de contracter dut leur être refusée.