CONGÉLATION
S 1. OéoéMliléft.
Parmi les causes de mort violente et accidentelle, la congéhtioa est la plas rare après le manque de nourriture. Cela ne se rencontre que dans les campagnes lorsque des voituriers 8*endorme&t la nuit) chemin faisant, sur leurs voitures, ou quand des voyageais A pied sont surpris par des neiges abondantes qui, effaçant les chemins, font qu'ils se perdent; alors si, succombant â la fatigue etao sommeil, ils se coucbent, ils meurent gelés.
En physiologie, on explique la mort des congelés par la fuite du sang des vaisseaux périphériques vers les parties centrales, ce qai produit une bypérémie mortelle du cerveau et des organes de la poitrine. Ce que la physiologie ne nous dit pas, c'est que, tandis que certains hommes meurent ainsi sous l'action du froid, d'autres, les habitants de la Sibérie par exemple, peuvent supporter impunémeot des températures aussi basses.
L'individualité du sujet a une grande importance dans la résistance qu'il peut opposer au froid : les nouveau-nés, même le^ jeunes enfants, les vieillards, les malades, les gens privés de nourriture, les hommes démoralisés (les soldats français en Russie en 1812), tons ceux en un mot qui sont doués d'une vitalité moins énergique, succombent plus facilement que les autres aux effets de la congélation.
D'un Hutre côté, tout ce qui cause en général des congestions sanguines du cerveau ou de la poitrine, favorise les effets de la congélation, par exemple, le sommeil, l'ivresse.
Ces considérations sur l'individualité du sujet et sur les prédispositions congestives montrent qu'il est impossible de flxer un degré thermomélrique devant amener nécessairement la mort par congélation. En effet, le personnel nombreux des expéditions récentes au pôle nord de Parry, de Ross et de Franklin, ainsi que les compagnons
CONGÉLATION. — IHAGNOSTIC. 4^
le Wrangel en Sibérie, ont pu supporter impunément une tempéraire impossible à mesurer, car elle était inrérieure à celle qui fait (eler le mercure, tandis que les nouveau-nés et les hommes ivres neorent de — 18 à — 22 degrés centigrades, température au milieu le laquelle les habitants des villes du Nord s'amusent à patiner et à ilier en traîneaux.
S 3. — HiagDostîe.
L*ouverture du corps d'un congelé n'offre aucun symptAme caracéristique qui permette de reconnaître le genre de mort auquel il a necombé. On prétend que les oreilles, le bout du nez, les doigts se irisent facilement ; j'ai trop peu vu de sujets gelés pour me pronon- Der i ce sujet: dans tous les cas, cela ne peut prouver qu'une chose, t'est que ces extrémités ont été gelées, mais cet accident n'entraîne pas la mort, alors il est insignifiant pour le diagnostic en question.
En général, les cadavres sont roides, certains organes internes lont gelés, par exemple, le cerveau, les poumons, la vessie, les gros misieaiiXy l'estomac ; mais il est évident que cette congélation des iirganes internes est un phénomène post morlem^ et qu'il se prétente toutes les fois qu'un cadavre quel qu'il soit, est abandonné au DÛliea d'une basse température. Il nous arrive tous les jours de constater la. véracité de ce que nous venons d'avancer : souvent, lorsqu'il bit très froid, nous sommes obligés, lors d'une autopsie, de casser le cerveau pour l'éloigner de la base du crâne ; nous avons vu également da sang gelé dans le cœur et des aliments gelés dans l'estomac. D*un aalre cAlé, il arrive que des hommes qui sont mort» de froid, sont transportés dans des chambres chaudes, où les organes ont le temps de dégeler avant l'autopsie.
Les hypérémies du crâne, des poumons et du cœur, ne peuvent pas Bon plas être d'un grand secours dans le. diagnostic, car on sait combien ces hvpérémies se montrent après un grand nombre de genres de
OKMrt.
L'expert ne pourra donc que dire s'il est plus ou moins vraisemblable que la mort a eu lieu par congélation s'il ne Ironve pas de
kiO PARTIE THANATOLOOIQlIfi.
sjmptômes d'an autre genre de mort, si le$ phtoomèoes cadaiériques joints aux circonstances accessoires rendent cette opiDioa plus ou moins probable.
J'iyouterai seulement cette remarque importante : si l'on trouve dans la neige un cadavre puiri/iéy quel que soit le résultat de Vutopsie, on peut affirmer qu'il nest pas mort par congélationi caria cadavres ne se putréfient pour ainsi dire pas dans la neige ou dansli glace (voir page 29). L'observation 322 montrera combien cet axiotne est important.
S 3. — PiUrmioer s'il y « &«!• a*tto Imt*.
La ditBculté du diagnostic médical de la mort par congélation doit faire penser tout de suite combien doivent être grands les obstacles qui s'opposent à la détermination de cette question : Y a-t-il ea faute d'un tiers? Comme ponr le diagnostic il faut chercher des points de repère dans les circonstances accessoires.
Dès l'abord on doit repousser l'idée d'un suicide, car ceux qui voudraient mettre fin à leurs jours de cette manière auraient bien des chances de manquer leur but, tandis qu'il leur est si facile de l'atteindre par tant d'autres moyehs.
Par conséquent, il ne s'agit que de savoir si l'on a affiiire â un accident ou à un crime. Pour les nouveau-nés, il n'est pas très rare qu'il y ait accident involontaire, lorsque la mère accouchant en cachette s'évanouit aussitôt après, et que l'enfant reste nu sur un sol très froid. Il y aura plus de probabilités pour un crime si Ton trouve l'enfant enveloppé et caché au fond d'une forêt ou dans un lieu désert. Pour les adultes, c'est presque toujours le résultat d'un accident; ici encore il faut réfléchir sur les circonstances accessoires; par exemple les doutes seront presque soulevés si on apprend que le sujet, sortant d'une orgie pendant la nuit, a dû traverser des chemins couverts de neige. Si dans ce dernier cas on trouvait des blessures de tète, comment savoir si l'apoplexie cérébrale en a été le résultat plutôt que de la congélation ? Il faut avouer que l'expert sera embarrassé, il devra consulter les probabilités et se déclarer avec beaucoup de réserve. Ajoutons que de tels cas sont très rares. Depuis vingt-
CONGÉLATION. — OBSERVATIONS. ASl
sept ans que je fais partie de la députation scieutifiqae, haut tribunal de médecine légale en Prusse, où toutes les questions douteuses sont jugées scientifiquement en dernier ressort Je n'en ai pas rencontré un seul exemple.
Obs. 321 . — Mort d'itn nouveau -né par congélation.
A la fin de janvier iH**^ par un très grand froid, la fille N... accoucha pendant la nuit ; voici comment elle raconta Tévénement : « Les douleurs très vives que j'éprouvai me firent quitter mon lit, je m'assis sur une chaise, ma cuvette était à cdté de moi à terre, je l'avais approchée pour y laisser couler le sang ; tout à coup, étant au bord de la chaise, je sentis que l'enfant sortait des parties génitales ; je n'y ^rtai pas la main, mais ce*devait être la tôle. Je restai assise, les jambes écartées an milieu des douleurs les plus afl'reuses, et ayant presque perdu connaissance. Au bout d'un quart d'heure d'efforts, l'enfant tomba et je m'évanouis. Quelque temps après je revins à moi, et je vis mon enfant couché dans la cuvette, la tète en lias, les jambes de mon côté sur le bord du vase ; il était tout à fait froid, je le crus mort ; je le pris, je le mis sur du linge dans une corbeille sans le couvrir. »
Cest là qu'on le trouva. Il avait tous les signes de la maturité ; le diaphragme était entre la quatrième et la cinquième cdte ; les poumons remplissaient les trois quarts de la cavité, ils avaient une couleur rose marbré, ils nageaient complètemMit ; quand on les incisait on entendait une crépitation et on voyait sortir de réeome sanguinolente. La mort avait eu lieu par apoplexie cérébrale ; la figure et les lèvres étaient rouge foncé, les os crâniens, ainsi que les sinus et les méninges, étaient très hypérémiques.
HoQS rédigeâmes notre rapport en ces termes : L'absence de violence extérieure ne permet pas d'expliquer l'apoplexie autrement que par l'action du grand froid. Ilaintenant cet accident a-t-il été complètement involontaire? Il est scientifiquement possible que la ÛUe se soit évanouie comme elle le dit à la fin de son accouchement, et alors tout ce qu'elle raconte peut être arrivé ; nous concluons dooe :
1* L'enfliint est né à terme et viable ;
S* n a vécu après sa naissance ;
3* n est mort peu d'instants après sa naissance d'apoplexie cérébrale;
4* L'apoplexie a été causée probablement par le grand froid qui le saisit au moment de ta naissance et auquel il resta longtemps exposé.
Obs. 322. — Congélation douteuse éTun nouveau-né.
Un enfant nouveau-né à terme resta toute une journée au mois de février dans la seige, enveloppé seulement de quelques lambeaux d'étoffes.
Lorsque nous fîmes l'autopsie, la putréfaction était assez avancée, et cependant la doeimasie pulmonaire nous démontra que l'eniant avait vécu. Le cadavre avait déjà vne couleur gris vert ; l'épiderme était détaché en beaucoup d'endroits ; la trachée avait la couleur rouge brun que lui donne la putréfaction ; les poumons avaient
AS2 PARTIE THANATOLOGIQUE.
leur base couverle de bulles cadavériques, ils étaient exsangues. Lecœuf eontenaît dans ses deux cavités du sang coagulé, la veine cave également ; le eenem était réduit en une bouillie putréfiée, les sinus étaieut vides.
Nous déclarâmes dans notre rapport : Le degré de putréfaction est trop élevé pour que Ton puisse dire quel a été le genre de mort de l'enfant, mais on peut affirmer qu'il a vécu et qu'il était déjà mort lorsqu'il a été déposé dans la neige ; car il est impossible qu'une seule journée ait pu amener un aussi haut degré de putréfaction. La mère est restée inconnue.
0b8. 323. — Mort par cong^ation douleiue.
Au mois de février 18**, par un très grand froid, une f^mroe âgée «le cinquantecinq ans, fut trouvée morte et gelée dans la neigea En fait de bleasures, il n'j avait que des écorchurcs nombreuses; aux articulations des doigts, ces petites lésions étaient fraîches.
L'autopsie fut faite trois jours après la levée du cadavre ; le cerveau était à moitié gelé ; les veines du cerveau et des sinus n'étaient pas très hypérémiques ; la poumons ue présentaient rien d'anormal ; la trachée était vide et pâle ; le ccesr droit contenait une certaine quantité de sang, le cœur gauche en contenait beaucoup, le sang n'était pas gelé ; l'esiomac était très rempli de pommes de terre ;la vessie eontenait de l'urine liquide ; la rate et les reins étaient normaux ; Tépiplooe très graisseux, la veine cave très gorgée de sang.
Nous déclarâmes dans notre rapport : La décédée est morte d'une hjpérémie du cœur ; cette hypérémie a pu être produite par la congélation, mais il e«t plss vraisemblable de l'attribuer à une attaque d'épilepsie, maladie à laquelle cette femme était sujette, qui l'aura saisie au moment où elle traversait le chemin couvert de neige. On explique facilement ainH la présence des petites blessures; car elle a dû au milieu de ses convulsions se blesser aux morceaux de gl.ice.
Obs. 32i. — Mort d'un nouveau-né par congélation.
Un enfant fut trouvé mort dans un grenier. Le cadavre, sans vêtement et entouré seulement de foin, était gelé ; la température était de — 9 à — 10 degrés Béaumur pendant le jour, et — lia — 16 degrés pendant la nuit. L'enfant était né à terme et avait vécu après sa naissance. Le cœur avait un poids très élevé, 37 grammes; il est vrai de dire que ses cavités étaient gorgées de sang foncé et en partie gelé ; les poumons étaient également très lourds, ils pesaient 75 grammes et étaient très remplis de sang. Le larynx et la trachée étaient pâles et vides ; le foie et la veine porte étaient hypérémiques ainsi que le crâne.
Notre conclusion fut la suivante :
1* L'enfant est né à terme;
2* Il a vécu après sa naissance ;
3* Il est mort d'hypérémie du cœur et des poumons ;
4* Cette hypérémie a pu être produite par des causes internes ;
5* Il est plus probable qu'elle a été le résultat de la congélation.