CHAPITRE IV
Sensibilisation d.11. papier mixtionné*
Cette opération est des plus simples, mais en même temps des plus importantes ; c'est de sa régularité que dépendent en partie les opérations subséquentes du procédé. Aussi allons-nous la décrire dans ses moindres détails pratiques.
Emplacement. — La sensibilisation doit se faire dans une place obscursie par des rideaux jaunes ou noirs 5 mais l'obscurité ne doit pas être aussi complète que quand on opère sur papier albuminé ou sur collodion humide, parce que le papier au charbon sensibilisé n'est affecté par la lumière que lorsqu'il est sec ou presque sec.
Cuvettes. — La cuvette qui sert à cette opération peut être en bois doublé intérieurement do cuivre rouge étamé. L'amateur prendra une cuvette de 4-0 centimètres sur 50. Mais le photographe de profession fera bien d'en avoir une de 80 centimètres sur 1 mètre de Iong(U. De cette manière, on peut ouvrir le rouleau
(1) On peut également faire cette cuvette de 80 cent, sur 60, et alors découper le rouleau en pièces de 76 centimètres sur 55, ce qui est encore économique. Seulement, plus la feuille est grande, et moins on a de déchets par suite de l'emploi des réglettes de bois, des pinces américaines, etc.
de papier mixtionné (qui a une largeur de 76 centimètres) et en découper des bandes de 90 centimètres de long que Ton sensibilise en une seule fois. Cela évite bien des déchets.
La hauteur intérieure de la cuvette sera de 10 à io centimètres et un robinet sera soudé à l'un des angles, afin de laisser écouler facilement le liquide. Un couvercle en bois est indispensable si l'on veut laisser le liquide séjourner dans la cuvette, sans le transvaser à chaque opération. Les cuvettes en faience ou en bois et verre conviennent encore ; mais point celles en gutta ou en bois simple que le bichromate attaque facilement. Or, dès que le bichromate est réduit à l'état de sel vert de chrome, quelque petite que soit cette réduction, le papier mixtionné sera partiellement insolubilisé à la surface, en été surtout. De là, des défauts d'adhérence et toute espèce d'insuccès.
Nous nous servons d'une cuvette avec fond et parois en glaces moulées, collées sur bois à l'aide de glu marine. La glace du fond porte un trou à l'un de ses angles pour laisser écouler le liquide. Cette glace doit être polie à sa surface supérieure, et toute la cuvette doit pouvoir basculer, si l'on veut opérer comme nous le faisons journellement dans nos ateliers. Nous décrivons plus loin notre procédé opératoire avec tous les détails nécessaires.
Supposons que le photographe possède une cuvette en bois doublée de cuivre rouge étamé.
Bichromate de potasse et titre du bain. — La substance qui sert à sensibiliser le papier est le bichromate de potasse ordinaire du commerce. Ce sel est fort-peu soluble dans l'eau froide. Ausssi est-il bon de le faire pulvériser finement par le droguiste et de ne s'en servir que dans cet état.
Dans un grand flacon de 5 à 15 litres, dont on mesure, une fois
pour toutes, la capacité en litres et dont on se sert exclusivement pour cet usage, on fait le mélange suivant :
Le flacon est alors fermé avec un bouchon et bien secoué pour dissoudre le bichromate. Puis on fdtre sur du coton légèrement tassé au fond d'un entonnoir. La solution est alors versée dans la cuvette.
La hauteur du liquide dans la cuvette doit être c?e 2 à 4 centimètres; s'il y a trop peu de liquide la sensibilisation est difficile.
En été, et surtout par les fortes chaleurs, on diminuera le titre du bain de moitié, sinon l'on aura des insuccès. Car, plus il fait chaud, plus facilement s'opère cette insolubilisation spontanée du papier dont nous parlerons plus loin, à propos du séchage.
Plus les clichés que Von possède sont légers, plus le titre du bain de bichromate doit être faible et plus les images seront alors vigoureuses, mais aussi plus lente sera Faction de la lumière,
La très-grande majorité des photographes fera bien de commencer l'étude du procédé au charbon en employant un bain à 4 pour cent, sauf à réduire ce titre à 3 pour cent, si les épreuves manquent de îvigueur. Les clichés très-légers exigent un bain à 2 pour cent.
Un bain de bichromate de potasse ne doit pas servir à sensibiliser un trop grand nombre de feuilles de papier mixtionné. C'est du reste un produit de si peu de valeur, qu'il ne faut pas compromettre le succès des opérations par une économie mal entendue.
Dans notre atelier, l'on consomme à peu-près 15 pieds de
(!) L'eau de puits ordinaire convient parfaitement pour le bain de bichromate de potasse; elle est de beaucoup préférable à Teau de pluie, souvent remplie de matières organiques qui réduisent le bain. L'eau de puits contient; il est vrai, du carbonate de chaux qui neutralise en partie l'acide chromiqiie du bichromate, mais elle en contient si peu que cet effet est presque nul et bien moins dangereux que celui des matières réductrices que peut contenir l'eau de pluie.
Eau(l) . . . .
Bichromate de potasse
10 litres, 300 grammes.
papier mixtionné par jour, et nous renouvelons le bain tous les deux jours. Nous avons souvent remarqué que si, par inadvertance, le bain n'avait pas été renouvelé, les épreuves étaient grises et sans vigueur dans les noirs. Ce qui est plus grave, c'est qu'en été un usage trop prolongé du même bain de bichromate de potasse le réduit en partie : il s'y forme un corps analogue à l'alun de chrome qui insolubilise partiellement la couche. De là, des insuccès continuels, parmi lesquels le défaut d'adhérence, lors du transport, est le principal.
Nous engageons donc fortement l'opérateur à renouveler le bain tous les deux jours et à le tranvaser dans un flacon de verre, si on ne s'en sert pas journellement. Un bain de dix litres de bichromate de potasse ne doit pas servir à sensibliser plus d'un rouleau de oO pieds carrés de papier mixtionné, en été surtout.
Procédé opératoire. — Avant de sensibiliser le papier mixtionné, passez une brosse à sa surface pour enlever le duvet. Ce duvet provient de l'envers du papier qui a plus ou moins adhéré à la surface de gélatine.
Le papier est maintenant immergé dans le bain, la couche en dessus. 11 est bon, si la feuille est de grande dimension, de passer la main (revêtu d'un gant de caoutchouc) sur les bords, en forçant ces bords à s'immerger, puis d'imprimer à la cuvette quelques légères secousses, afin de forcer le liquide à couvrir immédiatement le papier mixtionné. La surface de ce dernier est grasse et repousse le liquide ; aussi est-il indispensable d'agiter constamment le liquide, afin d'éviter la pénétration du liquide par places, ce qui produirait inévitablement des taches.
Les bords de la feuille tendent à s'enrouler, c'est pourquoi l'agitation du liquide, par les secousses régulières que l'on imprime à la cuvette, est indispensable.
Au bout de 1 à 2 minutes, si la température du bain est de 10 à
Id degrés centigrades la feuille esl presque plane. On la retire alors du bain, pour l'immerger de nouveau, mais cette fois la couche en dessous. Ceci a pour but de débarasser le dos de la feuille des bulles adhérentes qui produiraient autant de taches.
Au bout de 1 minute de température du bain étant de 10 à 15 degrés centigrades, et de 2 à 3 minutes si le bain est seulement à 5° (en hiver par exemple), on enlève prudemment la feuille du bain comme nous allons le décrire.
Sur un des côtés de la cuvette (fig. 2), l'on a préalablement disposé une glace inclinée à 45*^ ; c'est sur cette glace que Ton glisse le papier, le côté mixtionné en contact avec elle ; puis Ton passe
Fig. 2.
2 ou 3 fois la raclette sur le dos de la feuille, procédant d'abord du centre de la feuille vers les bords, puis du bord supérieur vers le bord inférieur, de manière à chasser tout l'excès de liquide.
La feuille est maintenant légèrement adhérente à la glace. Plaçant alors sur le bord supérieur de la feuille, une règle en bois que l'on fixe à l'aide de 3 pinces américaines à crochets, on la détache du verre et on la suspend pour sécher. Si la feuille est
de grande dimension, on peut encore attacher une règle à sa partie inférieure, afin d'éviter qu'elle ne se recoqueville en séchant.
La durée de Timmersion de la feuille mixtionnée dans le bain a une influence décisive sur l'image. Moins la feuille séjourne dans le bain, moins elle prend de bichromate et moins elle est sensible à la lumière. Cela provient de ce que l'épaisseur de la couche est relativement considérable, et qu'il faut un certain temps pour qu'elle se pénètre par le liquide. Il n'y a, du reste, d'inconvénient à la laisser trop longtemps que parce qu'alors elle sèche difficilement.
Le raclage de la feuille ne peut off'rir la moindre difficulté, une fois qu'on y est habitué. Du reste, dans notre atelier, l'on procède de la manière suivante, qui évite l'emploi de la glace inclinée dont nous venons de parler.
Nous avons une cuvette pivotante en glaces de 80« sur 120*^ pour contenir le bain. La feuille qui est de 25 à 30 centimètres moins
Fig. 3.
longue que cette cuvette, y est immergée; puis, le temps étant écoulé, on incline très fortement la cuvette dans le sens que montre la figure 3, tout en maintenant le papier mixtionné avec la main (couche en dessous) contre la glace du fond. Le bord inférieur du papier mixtionné ne touche pas le liquide et
c'est sur ce fond que Ton racle. Puis la feuille est enlevée et la cuvette redressée. (La cuvette doit avoir une profondeur plus grande que ne l'indique la figure ci-dessus et pouvoir être plus inclinée).
Voici une autre méthode d'opérer qui est à recommander tant que la température ne s'élève pas au dessus de 15 degrés centigrades.
Disposez au bord de la cuvette deux tubes de verre l'un au dessus de l'autre, à distance de 1/2 pouce l'un de l'autre, et sur toute la largeur de la cuvette. Immergez la feuille et, lorsqu'elle est revenu plane retirez la en la faisant passer lentement sur les deux tubes qui enlèvent tout excès de liquide. La feuille, en passant sur les tubes, prend la forme d'un S, l'envers et la mixtion frottent donc sur les tubes.
On suspend alors pour sécher.
En été, par les fortes chaleurs, alors que le bain de bichromate atteint une température de 25 degrés centigrades, il arrive que la couche se dissout en entier dans le bain, ou bien que, raclant la feuille sur la glace toute la gélatine s'enlève. Dans ce cas, il faut opérer dans la cave, et mettre dans le bain quelques morceaux de glace qui, en fondant, en abaissent la température à 10 degrés.
Toute l'opération se résume donc ainsi : Couper le papier à dimension et l'immerger pendant plusieurs minutes dans un bain de bichromate de potasse bien abondant, à renouveler tous les 2 jours ; enlever la feuille, la placer sur une glace inclinée, la mixtion en dessous, chasser l'excès de liquide à l'aide de la raclette, et la suspendre pour sécher.
Effet du bichromate de potasse sur l'économie animale. — L'opérateur qui sensibilise le papier doit éviter de tremper les mains nues dans la solution de bichromate de
potasse. Il est nécessaire, pour les proléger, de faire usage de gants • en caoutchouc.
Si l'on a des blessures fraîches aux mains, alors le bichromate rend les plaies tres-vives et les empêchent de se fermer.
Le bichromate de potasse est un poison qui agit par absorption ; cette substance doit être maniée avec prudence. On en ressent assez vite les effets aux mains : la peau chatouille vivement, l'on se gratte alors instinctivement, et les blessures s'aggravent.
Avec un peu de prudence, il est très-facile d'éviter ces inconvénients.