CHAPITRE XI
IMPRESSIONS PHOTOMÉCANIQUES
Les soins minutieux qu’exige l’emploi du procédé au charbon, la difficulté d’avoir à sa disposition des mixtions régulières ont été jusqu’ici un obstacle à sa vulgarisation. Peu à peu ce procédé pénètre dans nos mœurs photographiques, mais sans que l’on se décide à abandonner complètement les tirages aux sels d’argent et d’or. Depuis quelques années, les progrès dans la pratique du procédé au charbon ont été cependant considérables, et la statistique des expositions permet de constater que le nombre des praticiens qui ont adopté les impressions au charbon ne cesse d’aller en augmentant.
Les perfectionnements apportés à la fabrication des papiers mixtionnés par la Compagnie autotype d abord, et tout récemment par M. Monckhoven, sont pour une bonne part dans l’expansion du procédé au charbon.
Mais si pratiques que puissent être les moyens opératoires que nous avons indiqués, nous doutons qu il y ait jamais avantage à les appliquer à un tirage important; on ne le pourrait qu’en s'exposant à une production fort irrégulière et toujours coûteuse.
Le procédé au charbon est surtout propre à la plupart des applications spéciales que nous avons décrites, et à des tirages limités. Le moment est venu d’ailleurs où, pour des tirages nombreux, on peut disposer de moyens rapides et économiques a l’aide desquels on obtient des résultats aussi beaux que ceux que produisent les anciens procédés et celui qui fait l’objet de ce travail. Nous avons cite le procédé Woodbury.
Woodburytypie.
Par le procédé dont l’invention appartient à M. Woodbury, on arrive à imprimer mécaniquement des épreuves absolument semblables à celles que produit le procédé au charbon, cest-à-dire formées par une matière colorante diluée dans de la gélatine. Une couche plus ou moins épaisse de ce mélange forme les parties plus ou moins foncées
de l’image. .
Ce procédé est maintenant bien connu, quoiqu il ne soit pratiqué encore que par un petit nombre d’industriels. Nous nous bornerons à le décrire sommairement.
Une pellicule en gélatine portant l’image en relief est comprimée sur une plaque de métal qui se contre-moule en creux sur les reliefs de la gélatine. On obtient ainsi une matrice dont on peut tirer tel nombre d’images que l’on peut désirer. 11 suffit pour cela de poser cette planche en creux sur une presse, de verser à sa surface delà gélatine contenant une quantité convenable de matière colorante, de re-
couvrir le tout d’un'papier bien satiné et de produire la pression. Sous cette influence, la gélatine remplit tous les creux du métal, et l’excédant sort par les bords de la plaque. On laisse à la gélatine le temps de se figer, et l’on enlève ensuite l’image, qui est d’abord mise à sécher, puis rognée.
L’épreuve ainsi obtenue est absolument semblable à une épreuve au charbon ; seulement on imprime dans une journée plusieurs centaines d’épreuves woodburytypiques, tandis que par le procédé au charbon on arriverait à peine à une vingtaine d’épreuves du même cliché.
La woodburytypie a sa place marquée dans les procédés industriels de l’avenir, car aucun autre procédé ne pourra la remplacer. Les résultats fournis par une matière colorante diluée dans de la gélatine seront toujours bien différents de ceux que produisent ou que produiront les procédés d’impression à l’encre grasse les plus perfectionnés. Avec ces derniers, on n’aura jamais cette transparence et ce corps dans la transparence que donne l’impression en gélatine colorée. Les impressions à l’encre grasse donneront toujours plus de sécheresse, tout en conservant un velouté que ne pourront jamais avoir les épreuves photoglyptiques (J).
Suivant la nature des objets à reproduire, on aura à choisir parmi les divers procédés que nous offre l’art photographique, car il en est de toutes sortes dans la voie des impressions inaltérables, et presque
(1) Nom donné par la maison Goupil et C‘e à ses tirages d’épreuves par le procédé de M. Voodbury.
tous reposent sur une base identique : l’action de la lumière sur un sel de chrome, en présence d’une matière organique.
11 faut toujours en venir là, que l’on use du procédé au charbon, delà woodburytypie, delà phototypie, de l’héliogravure.
Phototypie.
Le procédé connu sous ce nom n’a de commun avec le procédé au charbon que le point relatif à l’action de la lumière sur de la gélatine bichromatée, mais il est tout autre, soit dans ses opérations, soit dans ses résultats. Si nous en parlons ici, c'est seulement pour en donner une idée générale, et aussi parce que les divers procédés d impression se tiennent de près et doivent, selon les cas, concourir tous ensemble à telle œuvre à accomplir. Une maison d’impression photographique bien organisée devrait employer tour à tour chacun des moyens mécaniques connus suivant qu’il s’agirait d imprimer tel ou tel genre d’images. Aussi est-il bon de savoir, au moins sommairement, en quoi consistent les
principaux procédés. .
La phototypie ou procédé d’impression a 1 encre grasse sur gélatine bichromatée après une insolation préalable est actuellement le moyen d’impression photographique le plus rapide, et c’est celui de tous les procédés qui fournit les images les plus stables , son emploi 's’est vulgarisé considérablement depuis quelques années, surtout en Allemagne, en Autriche, en France, en Belgique et en Italie.
photochromie du Moniteur
PARIS, QUAI VOLTAIRE, la
IMPRESSION PHOTOMÉCANIQUE
a l’encre grasse (épreuve vernie) Reproduction d’un dessin de M. H. G1ACOMELLI
Tout d’abord, les impressions s’effectuaient à la presse à bras cylindrique, à râteau ou verticale, mais depuis quelques années des essais heureux de l’application à ce genre d'impression des presses cylindriques rapides ont eu lieu en Allemagne, d’où elles ont été importées en France par la direction des ateliers photochromiques du Moniteur universel.
Il n’est pas douteux que ce moyen rapide de reproduire à l’infini et avec tout leur modelé et leurs moindres détails des clichés photographiques pris sur nature ou sur des dessins deviendra la source d’un nombre considérable d’applications nouvelles et la base d’une vulgarisation plus étendue encore de toutes les reproductions photographiques.
Ainsi que nous venons de le dire, il s’agit encore ici de gélatine bichromatée, mais d’une propriété de ce mélange différente de celle que l’on utilise dans le procédé au charbon.
Une couche de gélatine bichromatée, étendue sur une surface plane quelconque et exposée à l’action de la lumière traversant un cliché, devient insoluble dans l’eau chaude, plus ou moins profondément, dans toutes les parties où elle a subi une action de la lumière plus ou moins vive.
D’autre part, les parties insolubilisées ont encore la propriété de repousser l’eau, tandis que ce liquide pénètre et gonfle les parties non attaquées ou peu attaquées par la lumière; il s’ensuit que, si, après l’insolation d’une couche de gélatine bichromatée, on l’immerge dans de l’eau, et qu’on enlève ensuite de sa surface tout le liquide libre, il y aura sur cette surface des parties humides et d’autres sèches.
7g TRAITÉ DE PHOTOGRAPHIE
Un rouleau chargé d’encre lithographique ou encre grasse promené sur cette surface déposera la matière colorante grasse sur les parties sèches, tandis que celle-ci ne pourra adhérer sur les points imprégnés d’humidité.
Telle est la théorie des impressions sur gélatine à
l’encre grasse.
Clichés propres à la phototypie.
Pour imprimer sur gélatine bichromatée, il faut se servir de clichés sur glace renversés ou de clichés pelliculaires.
Suivant les cas, ces deux sortes de clichés peuvent offrir des avantages; mais nous préférons, quand on le peut, l’emploi de clichés renversés sur glace. Nous disons' sur glace à cause de la nécessité absolue d’employer des surfaces parfaitement planes.
Les clichés pelliculaires nécessitent des soins minutieux et exposent à des imperfections dans la planimétrie, par suite des inégalités dans l’épaisseur de la pellicule ou des distensions irrégulières de leur couche mince. (Voir au Formulaire.)
Que le cliché soit sur une glace ou pelliculaire, il faut toujours qu’il soit doux quand il s’agit de reproduire des objets modelés. Il n’y a que pour des dessins et gravures dans lesquels des traits noirs plus ou moins rapprochés constituent le modelé que l’on doit recourir à des clichés heurtés, c’est-à-dire absolument blancs dans les tailles et tout à fait noirs dans
le fond.
La plupart des imperfections des épreuves impn-
mées à l’encre grasse sur gélatine proviennent de la mauvaise qualité des clichés.
Les clichés destinés à ce genre d’impression doivent, autant que possible, être- obtenus par un simple développement au sulfate de fer sans renforcement ni au nitrate d’argent ni à l’acide pyrogallique.
Préparation des plaques gélatinécs.
Les supports des couches de gélatine peuvent être soit des plaques de cristal polies ou doucies, soit des plaques de cuivre ou de zinc planées et finement polies ou grainées.
Nous préférons l’emploi des glaces pour les travaux courants, parce que leur surface est plus rigoureusement plane que celle des plaques métalliques; le nettoyage des glaces est d’ailleurs plus facile à effectuer.
La translucidité des glaces rend aussi leur emploi préférable à celui des plaques opaques : elle permet de suivre la venue de l’image au moment de l’insolation, et l’encrage est aussi plus facile à diriger lors de l’impression.
M. Albert, de Munich, a indiqué un autre avantage des supports translucides, lequel consiste dans la possibilité d’actionner à travers l’épaisseur des glaces une première couche d’albumine bichromatée étendue sur la glace et destinée à donner plus d’adhérence à la couche de gélatine qu’on lui superpose et sur laquelle s’opère l’impression de l’image.
Nous avons reconnu que, si ce moyen est bon, il en
est d’autres à l’aide desquels on peut atteindre le même but pourvu que l’on fasse agir sur la première couche une substance capable de produire sur un mucilage bichromaté la même action que produit la lumière; l’acide gallique, le tannin, conduisent au
même résultat. , . ■.
Il n’est pas non plus absolument necessane de
recouvrir les glaces ou plaques métalliques de deux
couches successives. , ,
Tout dépend de la nature des travaux a exécuter et aussi de la qualité de la gélatine dont on fait
usage.
Gélatine.
Nous ne saurions donner des indications bien précises sur la gélatine qu’il faut employer; il en est partout de bonne et de mauvaise. Nous en avons essayé de maintes provenances, et nous avons obtenu de bons résultats avec des gélatines soit françaises, soit anglaises, soit allemandes.
Unebonne gélatine propre aux impressions phototypiques doit donner une couche limpide, parfaitemen translucide après sa dessiccation sur la glace; celles qui donnent des surfaces grenues ne sont propres qu’à des impressions d’un genre tout spécial, es
dessins au fusain par exemple.
Il va sans dire qu’il importe de n’employer que des gélatines dégraissées et exemptes d’alun. Une addition de quelques grammes de colle de poisson à la gélatine donne à celle-ci plus de ténacité et aussi plus de finesse dans le grain. On prépare le mélange ci apres :
Eau . 1.500
Gélatine . 100
Colle de poisson . . . 25
Bichromate de potasse . 25
Bichromate d’ammoniaque. ... 15
Ce mélange est chauffé au bain-marie à la température d’environ -f 35° C. au moment où l’on doit le verser sur les plaques.
Celles-ci ont été nettoyées préalablement avec de l’alcool ou de l’ammoniaque, puis posées dans une étuve construite ad hoc et chauffée à une température moyenne de -h 32°; on les y dispose sur des pieds munis de vis calantes, de façon que leur surface soit bien horizontale.
La pièce dans laquelle on opère et où se trouve l’étuve est chauffée aussi à + 30° environ.
Une glace est posée sur son support; on la tient avec la main gauche par son centre sur un tampon de papier légèrement humide, et l’on verse à sa surface une quantité de gélatine bichromatée plus que suffisante pour la recouvrir entièrement; l’excédant est rejeté dans une cuvette. Il faut un peu d’habitude de cette manipulation pour la faire régulièrement, surtout pour que l’épaisseur de la couche soit partout égale. Cela fait, on introduit la glace dans l’étuve, où, posée bien horizontalement, elle se sèche rapidement; il faut environ de deux à trois heures pour que la dessiccation soit complète.
U va sans dire que le liquide dont nous venons de donner la formule doit être parfaitement filtré et que 1 on doit opérer soit hors de l’étuve, soit dans l’étuve, en évitant autant que possible la poussière, chaque
grain de poussière constituant une cause d’altération rapide de la couche lors de l’impression au rouleau et tout au moins une tache.
Quand les glaces sont sèches, on les laisse se refroidir, et l’on peut procéder immédiatement à leur
insolation.
La gélatine bichromatée ne doit être préparée qu’en faibles quantités ; si on laissait vieillir ce liquide, il ne donnerait plus de résultats satisfaisants.
Il en est de même des plaques préparées, qu’il faut utiliser dans les deux ou trois jours au plus après eur préparation.
Insolation.
Le cliché à imprimer sur glace gélatinée est pose dans un châssis-presse dont les traverses sont munies A* itî g rlp sp.rraffe au lieu de ressorts ; la glace gelatmee
dépassent ceux du cliché, en carton, et l’on expose l soin de ralentir encore l’i une feuille de papier vég»
chés de traits.
La durée de l’exposition ne saurait être précisée : elle dépend de l'intensité du cliché.
La marche de l’impression est d’ailleurs facile à suivre à travers la glace ; elle n’est complète que lorsqu’on voit l’image entière imprimée en une couleur légèrement brune; avec de l’habitude, on peut sans le secours du photomètre arriver à conduire la première impression ; mais, dès qu’on a constaté le temps nécessaire à l’impression d’un cliché, il est d’un grand avantage de recourir à l’emploi du photomètre pour les impressions successives que l’on peut avoir à faire de ce même cliché.
Immersion dans l’eau et alunage.
Dès que l’impression sur gélatine bichromatée est suffisante, on sort la glace du châssispresse et on la plonge immédiatement dans une bassine pleine d’eau bien propre où on la laisse jusqu’à ce que tout le bichromate de potasse ait été dissous et entraîné; après une heure d’immersion dans ce bain, on la rince à deux eaux et on la met durant cinq minutes dans un bain ainsi composé :
Alun . 20Sl
Eau . 1000
Au sortir de ce bain, on la lave bien et on la met à égoutter sur un chevalet, où elle est abandonnée jusqu’à sa complète dessiccation.
Impression au rouleau. — Quand la glace insolée
est sèche, on peut l’enfermer dans un casier a rainure, jusqu’au moment où l’on doit procéder à V impression
à l’encre grasse; si l’on a eu soin de la débarrasser de tout le bichromate de potasse soluble, il n y a aucun inconvénient à la conserver durant des mois entiers
avant le tirage à la presse.
Au moment de s’en servir, on 1 immerge dans de l’eau pendant un quart d’heure ou vingt minutes, puis on l’essuie avec précaution pour ne pas rayer la surface, et on la met sur la presse en la posant sur
une feuille de papier blanc.
Il faut alors la mouiller avec une fine éponge, puis l’essuyer avec un linge doux de manière à supprimer toute humidité apparente; il est bon encore d app 1quer à la surface de la gélatine une feuibe de papier propre pour enlever plus régulièrement l’exces d humidité. . , .
Cela fait, on promène à sa surface un rouleau légèrement chargé de vernis gras d’une couleur appropriée au travail que l’on veut faire, et l’on voit 1 image
se former peu à peu, monter graduellement jusqu ace
qu’elle soit bien complète, si l’insolation a été comenable. Il ne faut pas craindre de dépasser un peu e point où l’image serait parfaite en la chargeant un excès de couleur; on enlève cet excès avec un rouleau lisse exempt de toute couleur et dont le rôle est
celui d’épurateur de l’image.
Il n’y a plus qu’à poser la feuille de papier e a
effectuer la pression.
On retire la feuille imprimée, puis on mouille a\ l’éponge, on essuie ainsi .qu’il a été dit déjà e on renouvelle la pression.