CHAPITRE IX
Du Diagnostic et du Pronostic.
Il est assez facile au praticien tant soit peu habitué à voir et à toucher des pieds-bots, de reconnaître au premier abord la nature et l'espèce de la déviation soumise à son diagnostic, de dire avec certitude sous l'action fâcheuse de quels muscles cette déviation s'est développée, quels changemens ont éprouvé les ligamens et les os , s'il y a ou non ankylose entre quelques parties de l'appareil osseux du pied , etc. Mais il n'est pas, à beaucoup près, aussi aisé de pronostiquer sûrement les résultats du traitement à entreprendre. Le redressement d'un pied difforme n'est pas tout pour le véritable orthopédiste ; il faut encore que celui-ci puisse déclarer si la guérison radicale est possible, ou si le malade , quoique ayant le pied redressé, restera boiteux. C'est là que git la difficulté; c'est là aussi ce qui fait l'honneur d'une science et la puissance de ceux qui l'exercent. Avant de pouvoir émettre un pronostic consciencieux et , autant qu'il est permis d'accoler ce mot à un jugement humain, infaillible, il faut pour le pied-bot, comme pour toutes les affections quelconques ,
avoir étudié , cherché , comparé, réfléchi longtemps et soigneusement; il faut aussi avoir traité un grand nombre de malades, car les théories les plus belles ne sont guère que de la poésie , si la pratique ne les consacre invinciblement. On comprend en effet qu'il ne peut pas être indifférent pour le pronostic que le pied-bot soit natif ou consécutif, par exemple. Il est évident que le sort de la difformité ne peut pas être le même si le sujet est venu au monde hémiplégique , paralytique , avec des contractures musculaires ; ou bien s'il est né stréphopode, mais sans aucun signe d'accidens cérébraux antérieurs , ni de contracture ou de raideur musculaire et articulaire. Dans le premier état de choses , le pronostic sera très grave , on ne pourra promettre la guérison radicale que dans un avenir éloigné ; le pied sera facilement, sans doute, ramené à sa forme et à ses fonctions normales , mais il restera de la claudication , et pour la faire disparaître , il faudra des soins bien patiens et un traitement médical bien ordonné : tandis que, pour la seconde espèce , quand, à l'exception de la jambe toujours un peu plus menue du côté difforme , le membre est resté à peu près de la même grosseur et n'affecte aucune raideur paralytique , l'orthopédiste pourra promettre hardiment une cure prompte et sans claudication, surtout si le sujet est encore jeune.
Dans les cas de pied-bot consécutif le diagnostic est d'une simplicité remarquable -, à moins d'être
bien novice , le praticien saura distinguer à l'instant la déviation consécutive de la déviation native, surtout quand cette déviation consécutive est la suite d'une lésion de l'appareil cérébro-spinal; car, venue ainsi, la difformité revêt une apparence toute particulière. Le pied est plutôt enroulé que dévié , ce qui tient, comme nous l'avons déjà dit, à ce que les muscles fléchisseurs ont été les premiers à subir la contraction et le raccourcissement ;-les os du tarse, du métatarse , les orteils sont rapprochés les uns des autres de manière à donner au' pied une figure toute rétrécie ;
l'enroulement du pied , sa torsion sur lui-même semblent partir de l'articulation tibio-tarsienne ordinairement très relâchée, très vacillante. La
saillie de la tête articulaire de l'astragale et delà tubérosité antérieure du calcanéum est, en général, moins forte que dans le pied-bot natif, non compliqué de paralysie post-utérine. Si la difformité s'est développée après des abcès répandus le long du membre abdominal , après des contusions du mollet , des fractures , etc.,
toutes causes parfaitement reconnaissables aux cicatrices qu'elles ont laissées , le pied vous apparaît comme dans l'état de difformité native sans paralysie, c'est-à-dire que les muscles et les ligamens présentent beaucoup de rigidité ; et cela s'explique par la longue extension où le malade s'est trouvé forcé de tenir son pied, en même temps
qu'il gardait la jambe fléchie, afin d échapper aux douleurs de ses plaies , ou au moins de les diminuer.
Lepronoslic, surtout chez les adultes, offre souvent de grandes difficultés. Nous avons vu des pieds-bots d'une dureté extraordinaire, où les ligamens étaient si raides qu'il y avait presque impossibilité de remettre les surfaces articulaires en rapportée long emploi de machines à violente action entrait pour beaucoup dans les causes de cette rigidité, poussée, chez quelques malades, au point de rendre les ligamens hypertrophiés et presque cartilagineux. Les cas difficiles à pronostiquer sont encore ceux où le pied- bot est équin direct jusqu'au métatarse, où la mortaise tibio-péronienne est solidement fixée sur la partie postérieure de l'astragale, la poulie articulaire de cet os faisant saillie sur le coude-pied, et le calcanéum ayant conservé des rapports articulaires avec la face inférieure de l'astragale. Dans ces cas, extrêmement rares à la vérité , la déviation en dedans et l'enroulement du pied sur lui-même commencent au métatarse ; le point d'appui pour la station et l'ambulation a Heu sur l'extrémité postérieure du cinquième métatarsien recouverte d'un durillon ou callosité énorme; l'adducteur et le long extenseur du gros orteil sont fortement tendus et raccourcis, ainsi que le tendon d'Achille; la jambe est sèche , amincie , comme dépourvue de fibres musculaires et de tissu cellulaire. Un adulte atteint
d'unedifformité semblable est très difficile à guérir; quelquefois il arrive que tous les soins imaginables ne parviennent point à faire rentrer la poulie articulaire de l'astragale dans la mortaise tibiopéronienne; alors cette mortaise embrasse la partie supérieure et postérieure du calcanéum , et les malades ont un talon qui ne dépasse pas la ligne postérieure de la jambe.
Nous aurions beaucoup de choses à ajouter, certainement, sur le diagnostic différentiel des piedsbots , mais ce serait répéter la description que nous en avons donnée. Quant à ce qu'il nous reste à dire de leur pronostic , le lecteur le trouvera pleinement développé aux chapitres du Traitement et de X Anatomie pathologique.