CHAPITRE II LES ESSENCES
ARTICLE PREMIER
G^NfRALITfiS
Definitions. — Temperament. — Influence de la lumiire. — Influence de Thumidite atmospherique. — Influence de la temperature et influences diverses. — Aire foresti^re. — Iilfluence des qualit^s chiroiques ct physiques du sol — Influence de la fertility. — Essences sociales et diss^min^es. — Dissemination. — Xongevit^.
Definitions.. — Dans le langage forestier, le mot essenc^ est synonyme d'espece,
Les essences qui peuplent les foreis peuvent 6tre rapport^es k deux groupes, suivant leurs dimensions : Varbre et Var'^ brisseau,
M. Mathieu (1) a defini chacun de ces deux types commi^ il suit :
i4rJbre, vegetal ligneux, k tige simple et uniCiCt s*eievant A 7 iakives au moins. — Arbrisseau, vegetal ligneux, rameux d6s la base, dont la hauteur to tale va de 1 A 7 metres.
Le chdne, le hStre, le frene, Torme, le sapin, le m^leze 8ont des arbres. Le houx, le noisetier, le fusain, etc., sont des arbrisseaux. Parmi ces derniers, on distingue, sous le nom de sons-arbrisseaux^ ceux qui restent dans ies plus petites dimensions et atteignent rarement 1 metre de hauteur, comme la bruyere, le genSt, Tairelle, etc.
On confond sous le nom de moris bois tous les arbrisseaux. Us sont sans valeur marchande, k moins qu'ils ne puissent servir a quelques usages speciaux, tels : la bourdaine, dont le charbon est recherche pour la fabrication des
(I; Mathieu, Fiore forestUre.
poudres noires, le cornouiller mile, dont on fait des mancbes d'outils, les Opines, utilis^es comme Cannes, mancbes de parapluie, etc.
La denomination de bois blancs, impropre, mais consacr^e par Tusage, indique, parmi les essences feuillues, les bois d'une contexture moUe, quelle qu'en soit d'ailleurs la couleur (aunes, tilleuls, peupliers, saules....) Nous emploierons k son lieu et place Texpression de bois tendres ou bois moux (1).
Par opposition a cette designation des bois blancs ou bois tendres, on comprend sous le nom de bois durs les autres feuillus (cbdne, charme, hMre, etc....)
Xes r^sineux ou coniferes, dont le bois a des qualit^s sp6ciales, ne rentrent pas dans ces categories.
Temperament. — Les grandes especes ligneuses se comportent differemment en presence des agents naturels de la production. Les unes aflirment des exigences sp^ciales; les autres marquent de simples preferences ; d 'autres enfin, et ce ne sont pas les moins utiles, s'accommodent des conditions mauvaises qui seraient fatales a la majorite. Si, en mdme temps que de ces aptitudes diverses, on tient compte de la long^vite, on obtiendra toutes les donn^es qui, reunies, constituent le temperament des essences.
Influence de la lumiSre. — Dans leur entier developpemetit, toutes les especes recberchent la lumidre ; mais, dans leur jeune ige, quelques-unes demandent le plein decouvert, quand les autres ont besoin d'un abri. Entre ces deux extremes, la faculte de supporter Tombrage se trouve developpee k des degres variables. Parmi les premieres on pent citer : le pin sylvestre, le meidze, le ch§ne, rorme,le bouleau, le tremble; ... parmi les secondes, le betre et le sapin se rangent en premiere 'ligne ; le cbarme et Tepicea ont des allures intermediaires.
De cette aptitude toute speciale qui dispose le jeune plant
k craindre ou k supporter les effets de Tombrage, decoulent
ties consequences permanentes pendant toute Texistence de
I'arbre. II ne saurait d'ailleurs en etre autrement, car cette
'Organisation, et par suite ces exigences du bourgeon extreme
'(1) Autrefois le « mol bois ».
O^EBAUTES. S7
de la jeune tige, se retrouveront plus tard dans tous les bourgeons de Tarbre constitue, qu'ils terminent la iige ou lea rameaux. Aussi les esp^ces dont les bourgeons se d^veloppent k Tombre ont-elles un feuillage abondant, dont tous les 61^ ments fonctionnent avec activite. EUes peuvent se maintenir longtemps vivantes sous un massif d'autres arbres plus ^lev^s et attendre patiemment qu*une troupe faite dans T^tage sup6rieur leur permette de reprendre essor. Toutefois T^panouissement simultane des bourgeons et, par suite, le nombre tres restreint de ceux qui restent k Tetat dormant, est, en diverses circonslances, une caused 'inferiority pour ces especesfeuillues ; apres une ge\6e printaniere ou une invasion dlnsectes, par example, elles sont dans Timpossibilit^ de se reconstituer une frondaison sufHsante. De meme, si on les mulile ou les recipe, ell^s 6mettent peu de rejets. C'est le cas du h6tre.
Inversement, chez les essences qui ont besoin de la pleine lumidre pour ouvrir leurs bourgeons, bon nombre de ceux-ci restent k T^tat latent, mime sur les ramifications les plus eiev^es de Tarbre ; dans tous les cas, les branches inf^rieures ne donnentque des feuilles rares et chlorotiques. Dominies, ces espdces s'^tiolent et meurent bient6t : par contra, celles qui appartiennent k la classe des feuillus, comme le chdne, sont toujours pretes, le cas ^ch^ant, a ^mettre des rejets ou k r6parer les accidents dont nous parlions quelques lignes plus haul.
On voit toute Timportance que prend en sylviculture la maniere dont le jeune plant se comporte k regard de la lumidre. U n*est done pas surprenant que les auteurs forestiers soient partis de cette donn^e, k Texclusion de toutes les autres, pour caract^riser le temperament d'une essence. G'est ainsi qu*en Allemagne on les distingue en essences d'ombre et essences de lumUre. En France, on appelle souvent d^licales les essences qui ont besoin d*un abri dans leur jeunesse. et robustes celles qui demandent la pleine lumiere dls leur naissance. Les expressions allemandes sont peut-ltre pr^ferableSy en ce sens qu'elles ne pr^jugent en rien du plus ou moins de resistance d'une espece k regard des influences mauvaises.
Toutefois cette division ne reste absolument vraie que dans lea r^giona moyennes de I'Europe, et, meme dans ces limitea, I'intensitdplus ou moins grande de la lumiere att^nue ou exag^re les aptitudes qui caracWrisenl chacun des deux types.
e ^ cm mti
' DisLribulion du Hfitre (1).
: En elTet, )ea jeunes plants d'essence de lumiere supportent niieux le couvert dans les re^^ions chaudes et bien ensoleill6es que dans les stations froides et brumeuses ; dans les premieres, certains arbres dits a couvert 16ger ont une frondaison plus ^paisse que ne le comporterait cette qualification et les
(IJ VAlla* de Slalistique forestiire de 1878, auqiifl nous empmntons le* cartes ci-joinUs, donne la dislribulion des essence;" par cantonnement. Les limites des zones sonl done bien souvent des limites adminiMtrativel, qu'il ne faut point considerer comnie rigoureusement eiactes : tout un canlonncmenl peut Sire ombre d'une certaine facon, alors que I'essence en question fait dffaut sur certains points.
CiNiflALtTIES, 39
esp^ces douses de la faculty de repousser de Bouche y fournissent des rejets plus abondants. G'est ainsi que les jeunes plants de chene, que Ton considere comme tres robustea dans le Nord de la France, ou ils ne resistenl pas plus de trois ou
% liuUp^l'anme fnherf;60'"elpiiu
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I I Umff'r&ttue d'e'fe ■fu^erieure ei *Z0'
quatre ana & I'actJon du couvert, se maintiennent, dans les for^ts du bassiu de I'Adour, en fourr^a vigoureux sous des maBBifs complets et bien feuille§. C'est ainsi encore qu'en Provence, en Italic et en Espagne, on laisse grimper la vigne CDDire lea arbres fruitiers, et les raisins mflrissent dans leure droes malgr^ I'ombre du feuillage.
Influeoce de rhumiditi atmosph^rique. — Les essences ji frondaiBon abondanle, comme le h^tre et le sapin, ont une tranapiration tres active. II en r^sulle que, sous un climat sec
40 LBS ESSENCES.
leurs racines sont parfois impuissanies k r^tablir T^quilibre et Tarbre est expos^ a p^rir de soif. L'humidite de ratmo- Bphere leur semble pourtant plus indispensable que celle du sol ; ainsi les h6tres et les sapins acceptent un terrain relativement sec, si le ciimat est humide, tandis qu*ils d^p^rissent, bien que plant^s dans un sol humide, si le ciimat est trop sec.
En France, le hetre est rare et fait mSme totalement d^faut dans les stations dont Tatmosphere est dess^ch^e en ^t^ par une temperature moyenne sup^rieure a +20°. Partout ailleurs il existe en quantity variable, excepte cependant aux environs de Fontainebleau, sur certains cantons disjoints ou la hauteur d*eau fournie par les pluies annuelles n'atteint pas 40 centimetres. En fait, pour qu'il soit dominant, il faut que cette quantity atteigne et d^passe 60 centimetres.
Le hetre existe done, en plaine et en montagne, partout oil il trouve le minimum n^cessaire d'humidit6 atmosph^rique, qu'il le doive au voisinage de la mer, k la latitude, ou k Taltitude. D 'ailleurs, bien souvent, on le voit plus abondant dans I'interi^ur des grands massifs forestiers, k cause de Thumidit^ relative que produit la fordt, que sur les lisieres expos^es aux vents sees soufflant des plaines voisines.
Le sapin, au contraire, n*est spontan^ que dans les regions k relief montagneux, ou, k tout le moins, accidents. Touies nos montagnes le possedent,. c'est \k seulement qu'il trouve, en meme temps que la fraicheur, sans doute aussi certaines autres conditions dont nous ne nous rendons pas tres bien compte .
II ne faudrait pas toutefois specialiser aux essences d'ombre ce besoin d'humidit^ atmosph^rique ; car le meleze, essence de lumiere, redoute encore plus la s^cheresse de Tair que le hetre et le sapin.
D'une maniere g^n6rale, d'ailleurs, on peut dire que la vapeur d'eau, quand elle ne se pr^sente pas sous la forme de brouillards trop frequents qui interceptent la chaleur et la lumiere, est toujours favorable k la vegetation forestiere. Neanmoins certaines especes sont tres exigeantes a cet egard, d'autres beaucoup moins ; il en est meme, comme le pin
generalttAs,
sylveatre, et snrtout le pia d'AIep qui font preuve (Tune extreme resistance k la sechereBse.
InflneQce de la tempAratnre et influences divarMi. — Le plus ou moins de sensibility aux exces de temperature, aussi bien en dessaa qu'en dessous du centigrade, est encore
^B doinittauf ^H subardojine WM rare I — J //■« rare ou mil
Fig. 19, — DislHbulion du Sapin.
nne dei principales causes de la distribution g^ograpbique dea espfeces.
Pour chacune, on constate une limite m^ridionale de son aire d'habitation fixde par un degr^ de chaleur qu'elle ne peut plus supporter, et une limite eeptentrionale oil un froid trop intense met obstacle d son expansion. Pourlant, il faut bien reconnaitre, en ce qui concerne la limite mdridionale, que si la chaleur agit directement, elle intervient surtout, et d'une fapon pr^judiciable, par les s^beresses exag^r^es qui en sent le corollaire habituel.
44 LBS BSSBNCBS.
lea Btations les plus estrdmee, sous le climat de la France. On ne saurait donner trop d'attention — surtout quand on constitue artificiellement de nouvelles forels — Ala r^istance au froid des difT^rentes especes. Dans notre pays, si on escept« les regions monta^neuses oii les saisons offrent une certaine
EII3
fresrcue ou /eui Fig. SS. — Distribulion du Charme.
r^guIaritS, on est expos^ a sapporter de temps a autre ud hiver exceptionnel par sa rigueur et qui suffit a an^antir des plantations &&\k anciennea. La dure experience faite en 1879- 1880 a pennis de classer les essences indigenes et exotiques suivant le degr^ de resistance dont elles ont fait preuve (1).
(1) Charles Balt«t, De t'aclion dn froid iur U» vigitiux pendant I'hiver IS79-SO. Paris, impr. J. Tremblay IBsa. Extrait des m^moircs de la SociiH nationale d'agriculture de Prance, t. CXXVII.
GiltJ^HALIT^S.
NouB en dirons quelques mots au cbapitre des repeuplenients artiliciels.
En dehors de Taction des geUes d'hiver, le ch^ne, le bStre, le sapin et aussi I'^pic^a, sont souvent atteinls par les geUes printanieres. Dans certaines stations (vallons particuli^rement
^H d>mina-nl ^■i aaiordonfLe E^ rare I I Ires rare oaitul
Fig. 33- — Distribution du CbCne Uuzin.
froids, voisinage des ^tangs, etc...) les d^gats caus6s par cet acddent m^t^orique, se r6p6tfint assez fr^quemment ponr rendre impossible la culture de ces especes. Au contraire, les jeunes pousses du pin syivestre et du cbarme supportent una danger un froid persistant de plusieurs degr^.
Enfin certaines essences ont une aire d'babitalioo res* treinte sans que les causes qui en fixent les limiles soient bien apparentes. Ainsi, Tostrya k, feuilles de cbarme est localise dans le Sud-Est, le cbfine tauzin dans le Sud-Oaest, le
charme est un arbre du Nord-Est; Pourquoi?... Nous citons le fait sans le discuter.
Aire lorestidre. — H y a lieu de distinguer Taire botanique d'une espece, deson aire forestiere. L*aire botanique, toujouris la plus ^tendue, comprend toutes les regions ou cette espece peut vivre et se reproduire. Or, dans le voisinage des limites de cette aire, soiten latitude, soit en altitude, non seulement le v6g6tal consider^ peut devenir plus rare, mais souvent encore il se modifie. Tous les observateurs connaissent les changements,parfois tres sensibles, qui affectent les caracteres de la plante quand le climat se refroidit ou se rechauffe a Texces : sa taille diminue, sa floraison est moins abondante, ses fruits demeurent steriles, ses feuilles se rapetissent comme cela arrive chez le h^tre aux grandes altitudes et dans les stations seches ; dans le midi, le ch^ne rouvre garnit de poils ses feuilles et ses rameaux, de \k son aspect tomenteux et son nom de chene blanc
Or, si certaines de ces modifications ne sont int^ressantes que pour le botaniste, d'autres peuvent avoir une importance forestiere considerable. A quoi bon cultiver telle ou telle essence, si, sous un climat trop froid, elle devient ch^tive et buissonnante? Aquoi bon remplacer des essences s*accommodant d'hivers rigoureux par d'autres qui ont theoriquement plus de valeur, si, sous la latitude du lieu, elles ne doivent donner qu'un bois industriellement declasse par les tares de toutes sortes qui degradent les arbres mal venants ?
Nous appellerons done aire forestiere d'une essence, T^tendue des regions ou elle peut, non seulement vivre et se reproduire, mais encore donner un bois d'oeuvre sain et capable de jouer un r6le economique utile.
Influence desqualites chimiques et physiques dusol. — En general, les essences forestieres se montrent assez indiffel^entes quant aux qualites chimiques du sol. Neanmoins il resulle d'analyses faites par MM. Fliche et Grandeau (1) que certaines d'entre elles, sans indiquer une preference pour les autres Elements mineralogiques, manifestent une evidente
(1) Annales de la station agronomique de VEst. Quaire memoires de techerches chirtiiques et physiologiques surla vegdtation forestifere.
repulsion pour la chaux. Ainsi le pin maritime refuse de se ddvelopper dans les terrains qui renferment plus de 4 p. 100 de calcaire (1). La carte ci-jointe fait voir que non seulement ce pin recherche les climats meridionaux, mais qu'il ^vite les calcaires de la Provence, et reste cantonn^ sur les «ables de
doniuiojit suiordojirve "^^^ rare
I I ires-rai'e oic nul
Fig. 2 i. — Distribution du Pin moritime.
rOc^an ou sur les terrains non calcaires des Maures el de I'Esterel. On nomme ces essences catciluges, Beaucoup d^ar^* bastes et de sous-arbrisseaux sont dans le m^me cas : la callune (vulgairement bruydre), Tairellc myrtillc, la fougdre imperiale, etc...
(1) On s^ezposerait 4 de f^ro^nen erreum en %e baMint nur It nature de la roche soua-jacente pour cjualifter un aol de calcaire ou de fiilic«7U»« Par lixiviation ou par apport de mat^riaux, un terrain reponant nur des dalles calcaires nc con tie nt sou vent que dew traces HiAfrit^simalef de chauz. Une analyse rapide an calcim^tre slropose.
D'autres esp^ces affeciionnent aussi les sols siliceux, mais sans qu^on puisse affirmer que cette pr^f^rence soil due a I'absence de chaux, plut6t qu'aux qualit^s physiques propres aux ierres de cette nature. G*est le cas du pin sylvestre, qui se plait dans les terrains divis6s et notamment dans les sols graveleux provenant de roches dolomitiques.
Quelques essences, comme le ch^ne yeuse et le pin d'Alep, affectent, au contraire, des allures calcicoles. Mais ici encore, c^est une propri6t^ accessoire des sols calcaires, leur plus grande aptitude k r^chauffement, qui les leur fait rechercher. Ainsi le ch6ne yeuse, qui ne se rencontre en France que sur les calcaires, est beaucoup moins exclusif en Corse et en Alg6ne (I).
L'aune, Torme, le fr^ne, le pin de montagne, peuvent vivre dans les sols aquatiques pourvu que Teau ne soit pas stagnante; les terres simplement humides conviennent a ces m^mes especes et au ch^ne pddoncul^ ; le pin maritime, le pin sylvestrc, le pin noir d*Autriche, le pin d*Alep comptent parmi les essences qui s'accommodent le mieux des terrains sees (2) ; le bouleau a la faculty de tol^rer les exc^s d'humidit^ et de s^cheresse.
La consommation plus ou moins grande d'eau que font les v^g^taux ligneux, comme toutes les plantes k chlorophylle, depend essentiellement de la transpiration. Plus les feuilles perdent d*eau par la transpiration, plus elles en extraient du sol si elles fonctionnent normalement...
Les r^sineux forment un contraste bien net avec les feuillus : leurs feuilles aciculaires^ ^troites et raides, couvertes d'un ^piderme 6pais, fortement cuticularis^ et impr^gn^ de r^sine, provoquent une telle diminution dans la transpiration qu'elles 6vaporent, d'apr^s les recherches de von Hoenel, 6 & 10 fois moins d'eau que celles des feuillus ; en consequence, les r^sineux ont des exigences moindres en eau et en
(1) P. Fliche in A. Mathieu, Flore ForestUre^ quatri^me Edition, Paris, J.-B. Bailli^re et fils, 1897.
(2) Certains sols sont ^videmment humides, d'autres 6videmment sees. Pourtant, il ne faut pas se fier & une simple apparence : la partie superficielle de certaines argiles, de certaines mames prend un aspect de s^cheresse extreme, apr^s quelques jours de soleil, alors que les couches profondes tiennent & la disposition des racines plus d*eau qu'on se Timagine. M. le professeur Fliche explique de cette fa^n la r^ussite de Taune dans les craies de la Champagne.
G^NI^BAUTIES. 4^
principes nutritifs t}ue les arbres feuillus croissant avec eux sur Id mdme sol (1).
Le frdne, le chene n'atteignent de belles dimensions qu'en terrain profond ; le h^tre, T^pic^a et quelques autres essences k enracinement tragani acceptent volon tiers des sols superficiels. Certaines esp^ces sont plus accommodantes que d'autres^ mais il reste acquis, en principe, que la y^g6tation forestiere sera toujours plus belle sur les sols frais et profonds que sur ceux qui pr6sentent les qualit^s inverses.
InflneDce dela fertility. — De mdme, toua 1«b arbres, comme les hommes et les animaux, pr^ferent una nourriture abondante k un regime trop maigre ; et, si Ton voit des essences scd6velopper convenablement dans les sols les plus pauvres, c'est que, douses d'un temperament frugal, elles resistent dans un milieu ou d'autres mourraient d'inanition.
A la suite d'analyses qu*il a fait porter sur des arbres de la foret de Haye, en terrain calcaire jurassique, M. le Professeur Henry classe nos principales especes de la maniere suivante, en commen^ant par les plus exigeantes (2) : P frene et Arable ; 2^ tremble ; 3^ chene^ orme de montagne et alisier ; 4° hetre et charme.
Le frene enleve au sol deux fois plus de potasse et d'acide phosphorique que le hetre.
Dans le m^me ordre d'id^es, M. le Professeur Ebermayer (3) distingue :
I'Les feuillus, k grande consommation, demandant plus que tous les autres, de la potasse et de I'acide phosphorique ; ils ne prosperent que dans le lehm, les marnes etles calcaires argi* leux. Gitons par ordre d'exigence : le frene, le peuplier pyramidal, I'orme champ^tre, les tilleuls, le sorbierdes oiseleurs, le robinier, lemarronnierd'Inde et les Arables plane et sycomore;
2^ Les feuillus k consommation moyenne : tremble, saules
(1) Ebermayer, La natrition mindrale des arbres des Forils, (Traduction par £. Henry, A finales de la, station agronomique de VEst.)
(2) E. Henry, £tudea ehimiqnes sur les principales essences de la forit deHaye el snrlenrs eendres, (Annates dela station agronomique de VEst)
(8) Ebermayer, toe. cit
Bom et JoLYBT. 4
et chines, peuplier blanc, charme, h^tre, Arable champ^tre^
3° Les feuillus ^ faible consommation : boUleau, aune glutineux et aufie blanc ;
4^ Les r^sineux : le moins frugal est le sapin, qui exige sensiblemeni plus de potasse et d'acide phosphorique que les suivants ; puis viennent le pin cembro, le m^l^ze, T^pic^a (ce dernier demande une notable quantity de chaux, autant que le h6tre), le pin Weymouth, enfin le pin sylvestre et, pour terminer la s6rie, le pin noir et le pin de montagne. Apres cette derniere esp^e, Tauteur ne range que la callune et un lichen.
11 faut toutefois remarquer, avec M. Ebermayer, qu*une espece pent avoir des cendres tres riches en certaines substances, sans exiger un sol qui les renferme en quantity notable ; elle dispose quelquefois, en effet, de moyens sp^ciaux qui lui permettent de ... gagner sa vie, Ainsi le frene « aime a prendre une partie de sa nourriture k T^tat de dissolution dans les eaux de ruissellement ou d'infiltration ; dans ces cas, il se contente de sols assez pauvres ». L'aune, les saules agissent de mSme. Le robinier, en sa qualite de 16gumineuse, vit en symbiose avec un» bacille, grace auquel il transforme directement Tazote de Fair en matiere albuminoi'de : malgr^ ses exigences^ il doit etre rang6 parmi les especes ameliorantes. Les protuberances des racines de Torme glutineux renferment un schizomycete, qui joue, sans doute, le role du bacille chez le robinier. Le hetre s'accommode de sols tres superficiels, une couche de terreau lui suffit : en effet ses radicelles sont entour^es de filaments myceliens, ou mycorhizes, « qui apportent Teau et les matieres nutritives et par Tintermediaire desquelles les arbres se nourrissent bien mieux dans les sols humiques qu'ils ne le feraient a Taide de polls radicaux dans les sols mineraux (Franck). » L*epic6a est dans le meme cas.
Quoi qu'il en soit, Textreme frugality des r^sineux, jointe k leur moindre besoin d'eau, fait que ces essences sont toutes designees pour r^tablir Tetat bois^ dans les forSts 6puis6es et pour constituer, par voie artificielle, un premier peuplement dans les f riches et les landes st^riles. Cette observation s'applique egalement au bouleau. , . •
Essences sociales et essences dissdmin^es. — Dans
.GENERAUTES. 51
le travail cit6 plus haul, le D' Ebermayer fait une inldressante comparaison entre.les vegetaox forestiers et les plantes agricoles. Seuls, dit-il, les feuillus du premier groope, le robinier excepts, exigent des sols assez bons pour la culture des prairies et des c6r6ales. Les autres se contentent tous de terrains que Tagriculture ne pourrait utiliser k moins de fortes fumures.
Or, dans un pays de vieille civilisation comme le n6tre, les bonnes terres k h\6 sont g^n^ralement employees.... k dbnner du h\6 ; il est rare que le sylviculteur en dispose. Le cas peut se presenter, cependant, motiv6 par des raisons sp^ciales : d6clivit6 du terrain, frequence des inondations, etc. Alors des terres excellentes reviennent k la culture forestidre; nous en avons vu, en Baviere, sur des terrains basal tiques dans la region de Rhon ; nous en connaissons ^galement sur les bords de la Sa6ne, de I'Oignon, de TAdour; il doit s'en rencontrer le long de la plupart de nos grands cours d'eau.
Mais, ailleurs, c'est-4-dire dans la majority des cas, le sol des forets est trop pauvre pour nourrir un grand nombre de v6g6taux exigeants. De m^me que les animaux de proie vivant de chair, c^est-k-dire d'une nourriture de luxe, sont moins nombreux que le peuple des granivores ou des rongeurs, de m6me les gros mangeurs de potasse et d*acide phosphorique doivent rester clairsem^s. Les nombreuses families sont Tapanage des petites gens, a dit quelque part Toussenel.
Ceci nous amene k classer nos arbres forestiers en deux grands groupes : les essences sociales et les essences disse* minies,
Les premieres, gr&ce k leur frugality et k une certaine flexi-» bilit^ de temperament, semblent se plier au plus grand nombre des circonstances locales ; aussi constituent-elles la partie principale, souvent mdme la totality des peuplements. Le ch6ne, le hdtre, le sapin, T^pic^a, les pins, sont des essences sociales.
Les essences diss^min^es, au contraire, affectent de vivre, soil par pieds isol^s, soit par bouquets ^pars. Cette repulsion apparente pour leurs semblables r^sulte d*exigences trop sp^ciales de leur part au point de vue de la fertility du sol.
52 LBS B8SBNCE8*
•R^unies en grand nombre sur un m6me point, k moins qu*ii B'agisse de Tun de ces terrains d*une fertility exceptionnelle que nous citions plus haul, elles s'affament entre elles, et Tindividu le mieux dou^ resiste seul. Les frSnes, les ormes, les Arables, les fruitiers, les bois blancs, font par tie de ce grbupe, qui ne contient que des especes feuillues.
La vari^t^ de la flore forestiere sur un meme point est done un indice certain de la fertility du sol, et aussi de la douceur du climat. Car, plus les circonstances sont mauvaises, plus est restreint le nombre des especes douses d*une force de resistance isuffisante pour s*y maintenir. G'est ainsi que les essences diss^min^es sont toutes, ou k peu pres toutes, cantonn6es dans les regions de plaine. En montagne, au contraire, on rencontre surtout des especes sociales; parfois meme, dans les stations les plus rudes, une seule forme occupe toute la for^t.
. Dissemination. — La nature semble d*ailleurs avoir pris soin de rdgler la repartition des essences sociales et des essences diss^minees par la maniere dont elle assure leur multiplication.
Toutes les especes k semences lourdes sont sociales par la force des choses et aussi par necessity : d*une part, en eifet, ces semences tombent au pied de Tarbre qui les porte, ce qui dispose les nouveaux individus par bouquets et meme par masses considerables ; d'autre part, elles ont besoin, pour se proteger contrele froid et la dessiccation, d*unecouverturede feuilles mortes qui ne se rencontre que dans les massifs forestiers ; tombant en automne, avant la chute des feuilles, qui les recouvrent quelques jours plus tard^ elles sont, en outre, recherchees par les rongeurs (1), par les sangliers, et ces animaux en enfouissent autant qu*ils en mangent.
(1) Bien que sociales, ces essences- ne sont pas d^pourvues de tout moyen de dissemination au loin. Ce sont les petits rongeurs, en accumulant des provisions d^hiver exager^cs, les gcais, en transportant des glands ou des fatnes qu'ils oublient ou laissent tomber, qui se chargent de cette mission. Les chines nes de glands reunis par les rongeurs naissent par p&quets ; ceux qui proviennent des ^emence^ jetees 9& et 1& par les oiseaux germent isol4s.
GENERAUTES, 53;
Toutes les especes disseminees ont des semetices 16g^res, souveht ailees, ou munies d'aigrettes rendant plus facile leur transport par le vent, qui les disperse au loin (1). D*ailleurs elles soni, nbn plus charnues, mais s^ches, et supporient sans en souffrir de fortes gel^es. Elles germehi, enfin, sur un sol nu, pourvu qu'elles y renconteni la faible quantity d'humidit^ qui leur est n^cessaire. Une epaisse couverture morte est, pourbeaucoup d*entre elles, plus nuisible qu'ulile k leur installation ; car, en raison de Textr^me tenuite de leur^r organes naissants, elles rechercheht, avant tout; une surface meuble (2) et riche en terreau ; aussi, pour en faciliter Tinstallation, la nature fait-elle tomber leurs semences pendant rhiver, apres la chute des feuilles, quand celles-ci sont deja tassees et en voie de decomposition. Ajoutons qu'elles ' sont presque toutes d*une exuberante f^condit^ et que leurs jeunes semis, dont la croissance est des plus rapides, luttent avan^ tageusement contre la v^g^tation herbac^e au milieu de laquelle ils sont jetes.
Tousles resineux ont des semences ail6es, dont la dissemination se fait au loin sous Taction du vent, comme chez les especes pr^cedentes. Et, pourtant, ce sont des essences sociales. Mais, en general can tonuses dans les regions montagneuscs et dans les mauvais sols de la plainc, elles ont peu h redouter la competition d'autres especes. Elles donnent d'ailleurs des graines en quantite suffisante pour assurer, toutk la fois, la regeneration des massifs qu'elles constituent, et leur installation dans les pliturages avoisinants, qu'elles auraient bien vite envahis, si I'hommc et les troupeaux n'y mettaient obstacle (3). Enfin, les resineux sont tous plus ou ihoins des
(1) Les fraiiiert ont des semences lourdes et charnues ; mais les graines sont transportees de c6tes et d'autres par les oiseauz et se retrouvent dans leurs dejections : le resultat est le m6me.
(2) Aussi, exception faite des forSts en terrain sablonneux, oi!i le peuplement n*est pas tr&s dense, ou le sol n'est jamais compact, les semis des saules et des bouleaux n'apparaissent-ils nombreux que dan» les clairiires et principalement sur lea anciennes places & charbon, dontTaire est couverte de fraisil. Ils sont plus que rares dans le massif lui-m^me.
(3) G*e8t ainsi que la dispersion de leurs graines l^gires fait remonter Cttrtaines esp&ces au del& des limites de Taire oil elles mtirissent leun
essences de lumidre, leiirs jeiines plants naissent dans des ciairidres, dans des vides, plut6t que sous la projection immediate des vieux arbres. Le sapin seal fait exception, par le poids de sa graine plus grosse que celle des ^pic^as et de la plupart des pins de nos forets, par la desarticulation de son c6ne, dont toutes les graines tombent en bloc surle sol; cette essence d*ombre par excellence n'est pas sans presenter quelques analogies avec les especes feuillues sociales, le hdtre notamment.
En resume, si Ton considere Tenorme production des semences forestieres, les proc6des multiples mis en oeuvre pour assurer leur dispersion et leur adaptation aux milieux propices, il semble que la nature ait voulu r^tablir, au profit de Tespece v6g6tale, la faculty de locomotion qu'elle a refusee k rindividu. Un arbre p6rira, plusieurs fois s^culaire, surle point m^me oil le hasard a fix6 la graine dontil est sorti; mais, longtemps avant sa mort, sa descendance, qui constilue le massif, se meut sans cesse dans toutes les directions. Cette progression continue, pour ^tre plus lente, n'est pas moins assur^e que celle des animaux doues de mouvement, et bient6t la foret aurait reconquis son ancien domaine, si, k tout instant, Thomme ne venait pas Tarreter dans sa marche envahissante.
Long6vit6. — Dans la pratique forest iere, par longevite, il faut entendre non pas la duree absolue de la vie des arbres, mais le temps pendant lequel leur bois reste g6n6ralement sain. D'ailleurs chaque espece est doude d'une vitality qui lui est propre, mais dont un concours de circonstances plus ou moins favorables peut avancer ou reculer le terme dans des limites tres etendues.
Les coniferes et toutes les essences de bois dur, peut-Mre le charme excepte, sont susceptibles de s'accroltre sans deperir pendant cent cinquante ans et m6me davantage. Certaines
fruits. On remarque, en efTet, que, dans la haute montagne, vers le^ confins sup^rieurs de leur habitat, les for6ts resineuses se prolongent et s^^gr^nent en arbres dpars, qui sont, en general, st^riles. lis pro: viennent des semences apport^es des massifs inf^rieurs. Que ceux-ci soient imprudemment d^truits, les arbres des p&tures, n'^tant plus remplaces, disparaitrbnt.apr^s eux..T~ A. Mathey, Inspecteur-adjointdes £aux et For^ts, le PAturageen forit. Besan9on, imp. Paul Jacquin, 190(h
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espies, notammeni le chSne et le meleze, se mainiiennent en massif pendant trois cents ans et.plus. En g^n^ral, les bois iendres et les arbustes ont une dur^e beaucoup moindpe.
Un climat favorable augmente la long^vit^; aussi les especes naturalis^es ou introduites vivent-elles moins longtemps que dans leur station d'origine ; mais Tinfluence de la fertility du sol est capitale : sur un terrain pauvre ou manquant de profondeur, les arbres tombent en decrepitude bien avant TSge normal. On chercherait vainement k les maintenir snr pied au delk de ces limites ; tons p^riraient sans profit.
Dans une meme station, T^tatde massif augmente ou diminue la long^vit^ d*un sujet consid6r6 isol^ment; tel arbre appartenant k une espece plus long^vive que ses voisins, sera fatalement entrain^ par le d^p^rissement du massif avec lequel il fait corps : il partagera le sort commun quand, seul, on associe k ses semblables, il aurait pu vivre plus longtemps ; tel autre, au contraire, verra son existence prolong^e par les conditions meilleures de protection et d'humidit^ que lui assure T^tat de massif.
C'est, d'ailleurs, sous Tinfluence de T^nergie vitale propre k chaque individu que la selection s*op(^re dans les forets naturelles d'ane maniere plus parfaite que dans les milieux cultivds. En effet, la nature jette k profusion les germes des arbres forestiers ; mais il n'en survit qu'un petit nombre, appartenant aux types les plus parfaits, lesquels, en arrivant a Vkge de la fertility, fourniront les germes les mieux prdpards pour la propagation de Tespece. Get argument doit 6tre invoqu6 en faveur de la regeneration naturelle ; car, lorsqu*on eieve les plants destines k la regeneration artificielle dans des p^pinieres ou, par des soins constants, on en sauve le plus grand nombre, on constitue les peuplements avec une foule de tiges de vigueur au-dess'ous de la moyenne, et que la nature aurait eiiminees. II en est de mSme pour les semis de main d'homme, dans lesquels on est oblige d'epargner la graine par raison d'economie. Semis et plantation donneront des massifs moins resistants que ceux de la foret naturelle, et, dan^ I'avenir, les races iront en s'aifaiblissant.
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ARTICLE II