IV. — Déviations vertébrales dans les névroses
Hystérie. — Des déviations rachidiennes produites par 'des causes variées, s'observent, assez fréquemment, dans l'hystérie.
Dans la plupart des cas, il ne s'agit pas de véritables scolioses permanentes, avec rotation des vertèbres et déformations osseuses, mais de déviations ou de flexions passagères, sans altérations anatomiques importantes des os, des articulations ou des muscles.
Les contractures hystériques, fréquentes, des membres inférieurs (pied bot hystérique, coxalgie hystérique), produisent souvent des troubles dans la statique, qui sont suivis de déviations rachidiennes.
Assez souvent, la douleur, ressentie au niveau des muscles contractures de la hanche et des lombes, oblige le patient à prendre une position de soulagement et de déchargement du rachis. La déviation vertébrale se produit alors, d'après la pathogénie que nous avons adoptée pour expliquer les scolioses dites sciatiques.
Dans un assez grand nombre d'observations, la déviation du rachis est sous la dépendance de la contracture hystérique des muscles dorso-lombaires.
Signalée par Duchenne (de Boulogne) et Landry, cette variété de déviation, dénommée à tort scoliose hystérique par quelques auteurs, a été surtout étudiée dans ces derniers temps (Grancher, Duret, Audry, Hallion, Hirt, Lannelongue, Vie, Houeix de la Brousse) et considérée, dans la plupart des cas, comme la conséquence de l'hystéro-traumatisme.
Nous avons, pour notre part, observé quatre cas de déviations rachidiennes (Voy. fig. 92, fig. 93, fig. 94) sous la dépendance manifeste de l'hystérie. Cette variété de déviation ne doit pas être considérée comme rare ; elle échappe souvent à un examen superficiel et est confondue avec des déviations d'une autre nature.
Elle s'observe principalement au moment de la puberté, chez les jeunes filles, qui n'ont encore aucun stigmate prononcé d'hystérie généralisée. Elle est souvent la seule ou la principale
manifestation de l'hystérie. Chez l'adulte, principalement chez l'homme, la déviation rachidienne d'origine hystérique est plus rare. Duret a cependant publié une très intéressante observation de cypho-scoliose d'origine hystérique chez un jeune homme.
Nous avons aussi observé un cas très net de déviation vertébrale hystéro-traumatique chez un homme de trente-deux ans, à la suite d'un accident de chemin de fer.
Le traumatisme est la cause la plus fréquente des contractures hystériques des muscles vertébraux, accompagnées de déviations rachidiennes. Dans nos observations, dans la plupart des cas de nos collègues, la contracture est survenue à la suite d'un léger traumatisme. Exceptionnellement, les contractures ont été notées à la suite d'attaques convulsives ou sous l'influence d'une émotion morale vive. Elles succèdent le plus souvent immédiatement à l'excitation provocatrice, plus rarement, elles sont tardives, ne se montrant qu'au bout de quelques jours ou de quelques semaines.
Symptômes. — Le siège et la forme des déviations varient suivant les muscles contractures.
La déviation est presque toujours lombaire [torticolis lombaire de Grancher),les muscles contractures ayant une prédilection marquée pour les muscles de cette région qui, très mobile, surtout dans le sens latéral, se prête aux déviations rachidiennes étendues. Le carré des lombes et les intertransversaires, fléchisseurs latéraux de la colonne lombaire, sont le plus souvent atteints et produisent, par leur contracture unilatérale, une déviation analogue à celle représentée dans la figure 92.
La figure 93 représente aussi un cas de déviation latérale lombaire, convexe à gauche, par contracture hystérique des muscles de la région lombaire droite.
Les figures 94, 9o, 96 d'après des photographies de notre collection, représentent une de nos jeunes malades atteinte de contractures musculaires hystériques de plusieurs régions. La contracture manifeste des muscles de la région lombaire droite avait produit une déviation du rachis lombaire, à convexité gauche, qui persista pendant plus de six mois.
En dehors de la courbure par flexion latérale de la colonne
vertébrale lombaire, moyennement prononcée, à grand rayon, avec courbure de compensation de la région dorsale et cervicale, très peu marquée au début, on note une énorme diffor-
Fig. 92. — Déviation latérale lombaire à Fig. 93. — Déviation latérale lom-
convexité gauche, d'origine hystéro-trau- baire à convexité gauche, d'origine
màtique, chez une jeune fille de onze ans, hystéro-traumatique,chezunejeune
d'après une photographie de notre collée- fille de treize ans, d'après une photo-
tion. graphie de notre collection.
mité, se produisant d'emblée, avec inclinaison latérale du tronc, abaissement de l'épaule, élévation du bassin, creux considérable au niveau du flanc du côté correspondant à la concavité de la déviation. Les vertèbres, au niveau de la déviation, sont peu sail-
lantes; on note, le plus souvent, un léger degré de lordose, exceptionnellement de la cyphose
Les courbures de compensation manquent en général, au
Fig. 94. — Déviation latérale lombaire, convexe àgauche, par contracture hystérique des muscles de la région lombaire droite. Contractures hystériques des muscles du pied et de la hanche.
Fig. 95. — Le même sujet observé trois mois après.
Les contractures des muscles du pied et de la hanche ont complètement disparu. La contracture des muscles lombaires persiste.
Fig. 96. — Le même sujet, après guérison.
début, et ne s'établissent que lorsque la déviation primitive est ancienne.
L'attitude du sujet est caractéristique (fig. 92, fig. 93 et 94), se rapprochant par quelques points de celle notée dans les scolioses sciatiques. Il existe une raideur presque générale du tronc, le
malade marche difficilement, le poids du corps reposant sur le membre du côté opposé à la contracture douloureuse, la jambe et la cuisse de ce côté étant, le plus souvent, en llexion marquée.
Lorsque les muscles de la région sacro-lombaire sont atteints, il se produit, en même temps que la flexion, une rotation du rachis, accusée par un relief exagéré des muscles contractures au niveau de la concavité de la déviation.
La contracture de certains muscles de l'abdomen (dernières digitations du transverse, de l'oblique, des muscles lombaires, du psoas (Duret), s'accompagne de rigidité vertébrale qui s'étend à la région dorsale, de troubles de la marche, de flexion vertébrale dans le sens antéro-postérieur [cypho-scoliose).
Le siège dorsal primitif de la déviation est absolument exceptionnel. Dans une observation de Pravaz, on note une double inflexion du rachis avec courbure principale dorsale supérieure à convexité tournée à -droite, par contracture hystérique du muscle trapèze droit. La difformité, survenue à la suite d'une émotion, ayant guéri brusquement au bout d'un an, était excessive. L'omoplate droite était très élevée, en rotation autour de son angle interne et supérieur, de telle sorte que l'angle inférieur s'était fortement porté en dehors et en arrière. La portion cervicale du trapèze était dure et douloureuse au toucher.
Dans un cas de Jasinski, il existait une déviation rachidienne d'origine hystérique, qui était cervico-dorsale droite primitive, avec scoliose et lordose lombaires compensatrices.
Dans quelques observations, la déviation dorsale secondaire, consécutive à une déviation lombaire primitive hystérique, lorsque l'affection a duré plusieurs années, est importante, accompagnée de rotation des vertèbres, de gibbosité par déformations osseuses costales, et doit être considérée comme une véritable scoliose.
Chez une de nos malades manifestement hystérique, ayant présenté des symptômes variés de cette affection (contractures des muscles du pied (pied bot hystérique), contractures des muscles de la cuisse et de la hanche, crises nerveuses, hématémèses, etc.), la déviation lombaire primitive par contracture hystérique des muscles lombaires, a été suivie d'une déviation dorsale secondaire, qui, légère au début, s'est aggravée au bout d'un an.
La déviation dorsale, trois ans après le début de l'affection, était caractérisée par une courbure rigide du rachis, avec flèche de 2 centimètres, rotation des vertèbres, gibbosité dorsale assez prononcée, déformation manifeste des côtés.
Les déviations rachidiennes par contractures hystériques s'accentuent, en général, dans la position debout prolongée et persistent dans la position couchée. Dans quelques cas, le rachis reprend sa souplesse dans la position couchée (Duchenne, Grancher), en totalité ou en partie. Les muscles contractures s'opposent à tout effort pour redresser le rachis. Ils sont douloureux à la pression et à la traction, principalement au niveau de leurs insertions vertébrales, tendus et résistants. La douleur s'irradie souvent du côté de l'abdomen, au niveau des dernières digitations du grand dentelé, de l'oblique et du transverse. Les phénomènes douloureux prédominent dans quelques observations, la douleur paraissant être le point de départ de la contracture. La contracture persiste cependant souvent, alors que toute douleur a disparu. La contracture musculaire peut céder brusquement, ou s'éteindre lentement, réapparaître à intervalles assez rapprochés, produisant des récidives fréquentes; elle disparaît dans le sommeil chloroformique.
La peau, au niveau des muscles contractures, présente le plus souvent de Yhyperesthésie, rarement de Yanesthésie. Dans nos observations de déviations lombaires d'origine hystérique, nous avons noté une large zone d'hyperesthésie cutanée occupant une assez grande étendue de la légion lombaire, contournant le flanc et s'étendant du côté de la paroi abdominale antérieure.
Nous signalons plus loin la fréquence de l'hyperesthésie cutanée dans les scolioses des adolescents. Le symptôme, dans ces cas, n'indique pas que la déviation vertébrale soit toujours sous la dépendance de l'affection nerveuse, le plus souvent à caractères très peu prononcés.
Diagnostic. — Les caractères particuliers des déviations rachidiennes d'origine hystérique, leur disparition brusque sous l'influence d'une émotion, d'un traitement suggestif et du sommeil chloroformique, l'existence de stigmates hystériques, permettent de reconnaître assez facilement la nature spéciale de l'affection et
de la différencier du mal de Pott, des scolioses d'origine réflexe, des scolioses sciatiques, du lombago, de Yarthrite rhumatismale vertébrale, de Y ostéomyélite vertébrale. Il faut noter cependant que la contracture des muscles lombaires et dorsaux peut être monosymptomatique de l'hystérie ; cette névrose ne s'accusant que par cette seule contracture ou par quelques autres symptômes très atténués. Le diagnostic, dans ces cas, présente d'assez grandes difficultés. La coxalgie, la contracture hystérique des muscles de la hanche [coxalgie hystérique) qui s'accompagnent souvent, en raison des changements de position du bassin et des troubles statiques, de déviations du rachis lombaire, peuvent être confondues avec des contractures primitives des muscles lombaires avec déviation rachidienne de la région correspondante. L'erreur est d'autant plus facile à commettre que, chez certaines hystériques, la contracture atteint, simultanément ou successivement, les muscles de la hanche et des lombes. Chez la jeune fille de la figure 94, la contracture hystérique a débuté par les muscles du pied, se montrant ensuite au niveau de la hanche pour atteindre ensuite les muscles de la région lombaire. A un moment (fig. 95), la contracture hystérique siégait exclusivement sur les muscles lombaires, la hanche possédait ses mouvements et ses fonctions normales.
Dans les déviations secondaires du rachis lombaire, par contracture des muscles de la hanche, les phénomènes douloureux sont localisés à l'articulation coxo-fémorale qui ne possède plus ses mouvements normaux ; le membre inférieur a une attitude spéciale; la correction de la position vicieuse du bassin amène la disparition de la scoliose.
Pronostic. — Le pronostic des déviations du rachis d'origine hystérique est peu grave chez le jeune enfant, la difformité disparaissant souvent brusquement (Pravaz, Landry], à une période assez rapprochée du début de la maladie. Chez les jeunes filles adolescentes, la déviation peut persister longtemps, récidiver, s'associer à d'autres contractures des membres, se transformer en une véritable scoliose avec déformations osseuses et rétractions fibro-tendineuses des muscles du rachis.
Traitement. — Le traitement médical (suggestion hypnotique
hydrothérapie, électricité, médication interne, etc.), doit être combiné avec le traitement orthopédique, consistant principalement en massages, suspension verticale et oblique. Les corsets de redressement, d'après notre expérience, donnent de mauvais résultats et peuvent aggraver les contractures.
Chorée. — Nous n'avons recueilli qu'une seule observation de scoliose dans la chorée, publiée par Jasinski.
Déviations du rachis d'origine réflexe. — Divers états douloureux du cou, du tronc, des viscères s'accompagnent de déviations du rachis dues aux contractures spasmodiques réflexes et aux attitudes vicieuses prises par les malades, dans le but d'éviter les douleurs. Ces déviations, à? origine réflexe, doivent être rapprochées de celles que nous venons d'étudier dans l'hystérie. Les affections rhumatismales, les lésions vertébrales du mal de Pott, les diverses variétés d'arthrites vertébrales peuvent être l'origine de semblables déviations. Nous avons signalé (p. 65) les incurvations latérales du rachis dans le mal de Pott, en grande partie sous la dépendance des contractures musculaires réllexes, analogues à celles observées dans les arthrites douloureuses.
Les affections rénales douloureuses de l'enfance, la lithiase rénale, les accès de coliques néphrétiques (Besson, Bloch, R. Marquésy, V.-P. Gibney, Paulet), les affections douloureuses de la plèvre et du poumon (Barwell, D. Drummond) (Voy. p. 123), des ovaires et de Y utérus (P. Vogt), Y inflammation dupsoas (P. Vogt), les plaies, les ulcères, les brûlures (P. Vogt), les tumeurs, au voisinage de la région vertébrale, s'accompagnent souvent de déviations du rachis.
Dans deux cas, nous avons noté une inflexion latérale du rachis lombaire, très prononcée, persistant pendant plusieurs mois, chez des jeunes filles atteintes de métrites douloureuses, avec dysménorrhée et métrorragies, et qui ne présentaient aucun symptôme d'hystérie. Le traitement et la guérison de l'affection utérine ont été suivis de la disparition de la déviation rachidienne.
Cette variété de déviation ne mérite pas le nom de scoliose. Il s'agit en effet de simples inflexions passagères, sans déformations osseuses persistantes.
Les déviations rachidiennes d'origine réflexe s'observent indifféremment dans la région dorsale ou lombaire, suivant le siège de la lésion douloureuse, souvent dans la régiou dorso-lombaire.
Elles sont peu accentuées, à petit rayon, sans courbures de compensation ; leur courbure varie à des périodes rapprochées, s'accentuant au moment des crises douloureuses et disparaissant, parfois complètement, lorsque la douleur a cessé, ou dans l'anesthésie chloroformique. Elles varient suivant que le malade est debout ou assis, mais persistent dans le décubitus latéral.
La convexité de la scoliose est tournée du côté opposé au siège de la lésion douloureuse, la colonne vertébrale fléchissant du côté malade, dans la position qui permet le soulagement de l'organe douloureux placé au voisinage du rachis, les muscles de ce côté se contractant par action rétlexe.
Par la palpation, on constate que les muscles qui correspondent à la concavité de la courbure sont contractures, durs et douloureux. Cette contracture s'étend souvent aux muscles de la paroi abdominale du côté malade.
Dans quelques cas, le tronc est non seulement incliné latéralement, mais encore légèrement penché sur le bassin ; la crête iliaque du côté malade est plus élevée que celle du côté opposé. On retrouve quelques-uns des caractères des attitudes vicieuses, que nous avons décrits dans les scolioses sciatiques.
Il existe quelquefois une saillie d'une ou de plusieurs vertèbres. La cyphose peut se borner à la saillie d'une vertèbre isolée. Contrairement à ce que l'on observe dans le mal de Pott, la région osseuse déviée n'est le siège d'aucune douleur.
Ces déviations se montrent en général brusquement, ou, plus rarement, s'établissent insidieusement, alors que les symptômes douloureux existent depuis plusieurs jours.
Leur durée est subordonnée à celle des lésions douloureuses provocatrices. Leur disparition survient souvent brusquement et sans laisser de traces.
Les principaux caractères de ces déviations permettent de les différencier du mal de Pott, des arthrites vertébrales de causes variées, des scolioses rachitiques, statiques, sciatiques, etc.
Il faut, dans les cas douteux, rechercher l'état des reins, de l'utérus, du poumon.
Dans les déviations qui surviennent au cours d'une affection pleuro-pulmonaire, on examinera si la difformité est d'origine réflexe ou la conséquence directe de l'épanchement.
Scolioses des enfants et des adolescents associées aux névropathies (scolioses névropathiques, myél0pathiques, neurasthéni- QUES). — Crauer, Môbius, Landois ont attiré l'attention sur les scolioses chez les névropathes héréditaires. Se basant sur quatorze observations, malheureusement incomplètes et peu précises, Landois cherche à établir que, chez un grand nombre descoliotiques, on trouve l'hérédité, soit en ligne ascendante, soit descendante, soit collatérale, et l'existence de troubles nerveux variés (aliénation mentale, épilepsie, idiotie, neurasthénie, alcoolisme, hystérie).
Cet auteur signale chez les sujets scoliotiques de ses observations, des symptômes nerveux (hystérie, neurasthénie, irritabilité nerveuse, etc.).
Brissaud, Tuffîer, Hallion ont observé à plusieurs reprises, dans certaines familles, l'association de la scoliose avec les affections nerveuses.
L.-II. Petit, s'appuyant sur l'examen de nombreux malades, admet que la scoliose des adolescents a fréquemment pour cause la neurasthénie, souvent d'origine arthritique.
D'après Klippel et Monsarrat, l'hérédité familiale et nerveuse, les troubles nerveux, existent fréquemment chez les sujets atteints de scolioses de l'enfance et de l'adolescence [scolioses myélopathiques) (Monsarrat) .
Les troubles nerveux, souvent assez marqués (atrophie du système musculaire et des membres inférieurs, anesthésie et hypereslhésie localisées, pieds bots) seraient, d'après ces auteurs, en relation avec des lésions spinales. La scoliose myélopathique serait ainsi la conséquence d'un trouble trophique a origine spinale portant à la fois sur les muscles et sur le squelette vertébral.
Nos observations confirment la plupart des conclusions des auteurs précédents. Dans un assez grand nombre de cas, nous avons noté que les scolioses dites des adolescents étaient associées à des névropathies ou à des signes de dégénérescence, que