CANCER VÉRITABLE DE LA PEAU
Abstraction faite des cas très nombreux de cancer secondaire de la peau , consécutif à une affection cancéreuse primitivement localisée sur un autre organe, le véritable cancer primitif de la peau n’est nullement une affection rare. Il est vrai qu’il y a des cas où le mal ayant acquis un certain développement, il n’est pas toujours facile de décider si le point de départ du dépôt cancéreux a été dans les lames profondes du derme ou dans le tissu cellulaire sous-cutané immédiatement sous-jacent. Cependant, dans le plus grand nombre de nos observations, il nous a été facile de constater que c’est entre les éléments anatomiques de la peau elle-même que le premier blastème cancéreux a été déposé. Par cela même, la thèse soutenue par M. Mayor, que le cancer de la peau prenait toujours la forme épidermique, nous paraît doublement inexacte , les affections épidermiques d’abord n’étant pas cancéreuses , et le vrai cancer se rencontrant dans la peau avec les mêmes caractères fondamentaux qu’ailleurs.
§ l«r. Anatomie pathologique.
Nous avons observé 20 cas de cancer primitif de la peau , dont 11 à la face, savoir : 6 à la lèvre inférieure, 3 a la lèvre supérieure et 2 sur les lobes du nez; 4 à la verge, 3 à la face externe de la vulve, 1 dans la région épigastrique, et 1 dans la peau de la jambe. La face et les organes externes de la génération paraissent donc, comme pour le cancroïde , être le siège de prédilection du cancer de la peau. Cela n’a rien d’étonnant , car ce sont évidemment les deux régions de toute la surface du corps les plus importantes et les plus riches en tissus.
Quant à la forme affectée par le cancer , nous rencontrons le plus souvent (dans les 3/4 des cas) des tumeurs plutôt intermédiaires
CVNCÜH YKIUTABLK DK LA PKAU. 603
entre le squirrhe et l’cnct^phaloïde, que nanties des caractères types de l’une ou de l’autre forme, quoique généralement ces tumeurs se rapprochent davantage de la forme encéphaloïde. Cet aspect intermédiaire s’explique aisément lorsqu’on pense que le stroma fibreux ne peut pas manquer, puisqu’à l’état normal, c’est l’élément essentiel du derme , et que, d’un autre côté, ses mailles sont assez larges pour permettre le dépôt d’un suc cancéreux abondant. Deux fois , dans 1/10® des cas, nous avons observv' des tumeurs mixtes, cancéreuses et épidermiques ; la superficie ofl'rait un développement insolite de la :ouche épidermique et papillaire, tandis que le cancer siégeait plutôt dans le derme proprement dit. La disposition au dépôt mélanique est bien prononcée dans le cancer de la peau ; nous l’avons observé dans 1/4 des cas, 5 fois sur 20 ; entre autres dans tous les 3 cas de cancer des grandes lèvres, de plus 1 fois dans celui de la région épigastrique, l fois dans celui de la peau de la jambe. Nous ne l’avons jamais vu ni dans celui de la face, ni à la verge; et , chose curieuse , le dépôt mélanique a constamment manqué dans les cas de tumeurs canicroïdes observés par nous. Si ce fait se confirmait d’une manière géinérale, il aurait une grande valeur clinique, et il en résulterait que [lorsqu’on rencontre des éléments mélaniques dans une tumeur cutanée , on doit déjà, par cela même, être bien plus porté à la regarder îomme cancéreuse plutôt que comme cancroïde.
Si nous jetons à présent un coup d’œil sur la structure plus intime ;iu vrai cancer cutané, nous arrivons d’emblée à ce caractère difféirentiel très important par rapport au cancroïde , que le vrai cancer [.end, de très bonne heure, à rendre l’aspect et la structure normale le la peau méconnaissables , à substituer, pour ainsi dire , un tissu liouveau au tissu physiologique ; tandis qu’au contraire le cancroïde, l'ant qu’une ulcération profonde dans sa dernière période n’a pas trop I iltéré son aspect, montre bien plutôt une exagération marquée des éléments normaux du derme et de l’épiderme , et contribue à comiDléter, pour ainsi dire, nos notions sur cet organe, privilège non mcore suffisamment apprécié de tout travail hypertrophique.
I L aspect du tissu cancéreux dans la peau offre les caractères sui* i/ants : Sur une coupe fraîche on reconnaît, au commencement sur- :out, une trame fibreuse, plus tard de moins en moins marquée, qui : foisonne , par do nombreuses intersections, un tissu mou, quelquefois comme gélatiniforme et demi-transparent. La consistance est lolus dure lorsque le stroma fibreux prédomine, plus molle lorsque la substance cancéreuse proprement dite existe en plus grande abon-
CANCKK ET CANCUUÏDE DE LA PKALi.
cldnce. A 1 exception tl un seul cas où , en pressant et en grattant avec le scalpel , nous n’obtenions que des grumeaux gélatineux, composés , du reste, aussi de cellules cancéreuses, nous avons toujours vu sourdre à la pression un suc cancéreux abondant , trouble, lactescent, d un blanc jaunâtre, et une fois, dans un cancer du gland, nous avons meme trouvé une cavité du volume d’un gros pois , entièrement remplie de ce suc , à tel point qu’elle ressemblait à un petit abcès. Cependant, à l’examen microscopique, nous avons non seulement reconnu qu’il n’y avait dans ce liquide que des cellules cancéreuses, mais de plus qu’elles avaient subi un travail endosmotique curieux, en montrant a leur circonférence des soulèvements partiels de la membrane cellulaire externe , et dans quelques unes un décollement comme lamelleux de toute la membrane d’enveloppe. C est dans le gland aussi que nous avons rencontré deux fois un suc cancéreux si épais qu’il otfrait presque un aspect grumeleux. Lorsqu il existe d abondants éléments mélaniques dans le cancer cutané, le suc est coloré en noir; et de plus son tissu , ordinairement d’un, jaune pâle et comme lardacé, devient ou noirâtre et comme truffé , ou cl un gris ardoisé entremêlé de portions décolorées, le tout offrant un aspect panaché.
Ce tissu cancéreux se trouve souvent par tumeurs multiples, isolées, mais rapprochées ou confluentes; nous avons vu plusieurs foisr des tumeurs de ce genre disséminées dans le tissu des lèvres, et c’est: dans ces cas que nous avons trouvé quelquefois la couche épider- inique hypertrophiée ; une fois c’était la couche glandulaire de la face interne de la lèvre , et dans un autre cas enfin les glandules profondes = du derme. Dans deux cas de cancers mixtes extirpés, la récidive: offrait les mêmes caractères de tumeurs mixtes que le mal primiti- • vement enlevé. Nous avons aussi observé dans le gland cette hyper- trophie superficielle du derme avec dépôt cancéreux dans les partiesplus profondes. Du reste, à cette hypertrophie des éléments derma- • tiques et épidermiques succède bientôt un travail ulcéreux qui, à la -, lèvre , a lieu quelquefois plutôt du côté de la muqueuse que du côté de la surface. L’ulcère une fois établi s’étend en largeur et en profondeur; les éléments épidermiques et papillaires tont bientôt détruits, et il s’ensuit une ulcération plus profonde qui offre ordinairement des bords taillés à pic, et un fond purulent et sanieux. La coupe de ces cancers cutanés ulcérés fait voir que les couches sousjacentes ont perdu leur cachet particulier pour se confondre en tissu cancéreux. C’est à la verge que nous avons observé en outre 1 infil-