‹ Traité pratique des maladies cancéreusesChapitre 17 sur 77 · EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

EN GÉNÉRAL

Dans tout le cours de ces généralités sur le cancer , on a pu se convaincre qu’il fallait toujours tenir compte de l’organe dans lequel le cancer s’était localisé, et qu’il existait des différences anatomiques assez notables, selon que le cancer était externe ou interne, et surtout selon l’importance des fonctions de l’organe affecté, ainsi que selon les accidents fortuits qui pouvaient survenir. Il en résulte que des différences non moins grandes doivent exister pour la thérapeutique du cancer. Aussi mettrons-nous un soin particulier à être aussi complet que possible dans le traitement de chaque localisation cancéreuse ou cancroïde, et nous bornerons-nous à indiquer ici seulement les points de vue les plus généraux du traitement de cette maladie. Avant tout , se présente la question de savoir si le cancer est une maladie curable ou non?

La curabilité du cancer a été bien différemment résolue à diverses époques et par les divers pathologistes. Aujourd’hui tous les bons esprits s’accordent à regarder le cancer, dans l’immense majorité des cas, comme incurable, et les rares exceptions de guérison que citent des'observateurs consciencieux disparaissent même devant les doctrines actuelles sur le cancroïde et sur les maladies confondues avec le cancer. On a pu voir que nos documents se basaient sur un grand nombre de faits. Eh bien , pour notre compte , nous n’avons pas encore observé une seule fois la guérison du cancer, tandis que, bien au contraire , nous avons souvent constaté la guérison de maladies non cancéreuses confondues avec le cancer. Et ici se trouve au premier rang l’hypertrophie de la glande mammaire , tandis que le cancroïde des surfaces tégumentaires, bien qu’ayant offert des guérisons incontestables, est loin cependant d’avoir procuré d’aussi bons résultats. Cependant il y a trop peu de temps que ces dernières affections sont séparées du cancer, pour que la chirurgie ait déjà tiré tout le parti qu’elle est susceptible de tirer de la nature strictement locale du cancroïde.

Nous pouvons formuler d’une manière nette et positive notre manière de voir sur la curabilité du cancer, du cancroïde et des affec-

tions non cancéreuses confondues avec le cancer, dans la proposition générale suivante : Le cancer, dans l’état actuel de la science, est absolument incurable. Le cancroïde le devient souvent par sa propagation locale et irradiante ; mais il existe des exemples de guérisons non douteuses, et cette maladie a encore incontestablement un bel avenir chirurgical. Quant aux autres affections locales confondues avec le cancer, leur guérison est bien plus fréquente encore , et leur curabilité vient à l’appui de leur différence anatomique et clinique , pour les séparer de plus en plus des affections cancéreuses. Nous croyons nous rapprocher tout à fait de la vérité en disant que tous les cancers prétendus guéris de la glande mammaire n’étaient pas de vrais cancers, et que, par conséquent, ces exceptions ne reposent que sur une erreur de diagnostic.

Tout en convenant de l’incurabilité du cancer dans la majorité des cas, on a fait valoir, pour démontrer sa curabilité dans des cas exceptionnels, le fait que des cancers locaux pouvaient s’atrophier , tomber par gangrène, etc., et que la diathèse cancéreuse après une ou plusieurs opérations pouvait s’éteindre, comme c’est le cas pour le tubercule. Nous avons vu plus haut que les changements locaux, en apparence favorables, n’empêchaient pas la maladie de sévir avec une grande intensité sur d’autres organes , et que , par conséquent , l’amélioration locale n’était en aucune façon une guérison; les malades, dans ce cas, n’étaient pas en réalité dans de meilleures conditions que ceux chez lesquels une récidive cancéreuse n’a pas lieu sur place. Quant à l’extinction de la diathèse cancéreuse , il ne s’agit pas de savoir si elle peut avoir lieu , mais si elle a été bien et rigoureusement démontrée. Nous avons déjà vu combien on a abusé de l'analogie entre le tubercule et le cancer que nous maintenons, pour notre compte, comme extrêmement restreinte; dire que le cancer doit guérir parce que le tubercule guérit dans un certain nombre de cas, c’est sortir des bornes d’une saine argumentation. Nous ne nionspas la possibilité de l’extinction deladiathèse, mais nous n’avons jamais observé la réalité de ce fait, et nous ne connaissons pas d’observation rigoureuse qui la démontre. Il faut savoir que si la récidive a ordinairement lieu avant deux ans révolus , de nombreux exemples existent cependant dans lesquels elle n’a eu lieu qu’au bout de trois, quatre, six ans, et au delà. Si les malades avaient succombé à une maladie quelconque avant ce moment, un observateur inexpérimenté aurait pu déclarer ces malades guéris , tandis que le praticien qui connaît la marche du cancer les aurait envisagés comme ayant tou-

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jours été sous l’imminence d’une récidive cancéreuse, et encore , si en pareil cas on fait l’autopsie d’une manière complète , on se convainc facilement que la diathèse n’est pas éteinte, et que des dépôts cancéreux nouveaux, non encore appréciables au dehors ou qui ne se révèlent par aucun trouble fonctionnel, témoignent alors souvent de l’action incessante du principe cancéreux.

Le cancer étant incurable par les moyens qu’on lui a opposés jusqu’à présent, il ne faut en aucune façon désespérer de trouver un jour le moyen de le guérir. L’action du quinquina contre la fièvre intermittente, et celle du mercure contre le virus syphilitique devenu constitutionnel, attestent d’une manière non douteuse qu’il existe dans la nature des moyens capables de neutraliser dans l’économie l’action d’un principe morbide délétère, et l’induction logique permet certainement d’espérer qu’on sera un jour assez heureux pour découvrir un remède spécifique contre le principe cancéreux , remède dont l'action serait à la fois d’empêcher les progrès et le développement ultérieur d’un mal local commençant, et de prévenir la récidive après une opération faite à l’époque où la maladie paraît encore strictement localisée. Mais tout en désirant vivement que cette espérance puisse se réaliser un jour, nous n’en sommes pas moins forcé de rejeter la valeur curative de tous ces moyens que l’on place aujourd’hui dans la catégorie des anticancéreux. Ce n’est réellement pas sans peine que nous voyons un observateur aussi distingué que M. Walshe se prononcer d’une façon dubitative, et plutôt favorable même, sur l’action curative des moyens proposés jusqu’à ce jour comme susceptibles de guérir le cancer. L’impartialité et l’éclectisme sont certainement de belles qualités lorsqu’elles reposent sur une base réelle et incontestable; mais lorsqu’on ne veut pas rejeter l’action curative d’un mo)^en, sous prétexte que des hommes d’une grande autorité ont plaidé en sa faveur, on arrive à une tolérance d’autant plus fâcheuse qu’elle permet à l’erreur de se propager, et nous voyons ici toute l’importance des notions exactes en anatomie pathologique. Si M. Walshe avait été au courant des travaux récents sur l’anatomie pathologique et sur la structure du cancer, il en aurait certainement séparé, comme nous, une foule d’affections hypertrophiques , glandulaires , épidermiques et fibro-plastiques , et il aurait vu alors que, ces affections une fois éliminées, il ne restait plus un seul cas, ni dans la science, ni dans la pratique, qui permît d’affirmer que jamais affection vraiment cancéreuse ait été guérie jusqu’à ce jour par un moyen quelconque. Je sais bien que ces vérités sont peu du goût du praticien qui pré-

fère trouver clans un livre des espérances trompeuses et illusoires plutôt que la réalité avec tout ce qu’elle a de désespérant. Mais quand l'illusion a-t-elle jamais été salutaire? N’est-ce pas, au contraire, perpétuer les plus graves erreurs sur la nature du cancer, que de citer, à l’exemple de M. Tanchoü, des guérisons nombreuses de cancer du sein par les moyens les plus divers, tandis que la certitude de l’incurabilité du cancer, dans l’état actuel de la science, a eu du moins l’avantage de faire rechercher les causes pour lesquelles certaines affections d’apparence cancéreuse ont été guéries, et de faire découvrir, d’accord avec l’anatomie et avec la clinique, que ce résultat heureux indiquait une différence notable entre ces maladies curables du sein et le cancer. C’est en suivant en partie cette voie que nous sommes parvenu à séparer de celui-ci beaucoup d’affections que l’on avait confondues avec lui ; et ce résultat une fois obtenu, on prévoit qu’on pourra un jour guérir beaucoup de malades qu’on n’avait pas guéris auparavant, parce que , partageant les illusions de l’époque, on les saturait de ciguë, d’iode, d’arsenic et de ces autres spécifiques mensongers contre le cancer, au lieu d’opérer de bonne heure, largement, et itérativement à l’apparition de chaque récidive. Pour nous, l’illusion n’est que le synonyme hypocrite de l’erreur.

Après avoir fait ainsi d’une manière franche et sincère notre profession de foi sur l’incurabilité du cancer, nous allons jeter un coup d’œil rapide sur quelques uns des principaux moyens qui ont eu le plus de vogue dans le traitement des maladies cancéreuses.

1° La ciguë, recommandée par Stœrk, dès la seconde moitié du siècle dernier, comme très efficace dans le traitement des maladies cancéreuses, a rencontré bientôt de nombreux contradicteurs, parmi lesquels nous citerons surtout de Haën et Alibert. Plus tard, les insuccès de ce moyen contre le cancer ont été si constants, qu’on en avait abandonné à peu près l’usage, lorsque de nos jours M. Récamier a voulu rendre à cette plante vireuse son antique Célébrité comme anticancéreux. On a objecté aux adversaires de la ciguë, qu’ils n’avaient pas mis assez de suite dans l’emploi de ce moyen, et qu’ils n’avaient pas eu à leur disposition d’assez bonnes préparations de ciguë. Il est vrai qu’aujourd’hui les extraits alcooliques des plantes narcotiques sont mieux préparés qu’il y a quelques années ; mais pour notre compte nous n’avons jamais obtenu l’ombre d’un succès par l’emploi le plus varié de cette plante, chaque fois qu’il s’agissait d’une affection vraiment cancéreuse. Nous avons employé l’extrait à dose croissante jusqu’au narcotisine commençant.

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et pendant un temps suffisamment long; nous avons employé la poudre de la graine de ciguë, la teinture mère de ciguë que nous faisions préparer en prenant le suc frais de la plante avec de l’alcool. Mais à part l’action commune aux narcotiques, dont 1 eftet est de diminuer passagèrement les souffrances du malade , nous n en avons jamais retiré d’autre avantage. Nous pouvons en dire autant des autres narcotiques , tels que la belladone , l’acide cyanhydrique, etc. En fait de narcotiques, médicaments d’un vrai secours , mais seulement comme palliatifs contre les douleurs, nous donnerons toujours la préférence à l’opium et à ses diverses préparations.

2° Les antiphlogistiques , et surtout l’application , un grand nombre de fois répétée, de sangsues, ont été envisagés comme un puissant moyen préventif et curatif du cancer pendant le règne des doctrines de l’école physiologique. Celle-ci était en cela conséquente avec elle-même ; envisageant le cancer comme le résultat de l’inflammation , il fallait naturellement lui opposer le traitement par lequel on combattait les phlegmasies , et non seulement on avait l’espérance de guérir ce cancer d’origine inflammatoire , mais on pouvait même se flatter que l’emploi de ces annélides salutaires préviendrait ce qu’on a appelé la dégénérescence de l’inflammation. Age heureux dans lequel on guérissait non seulement une maladie aujourd’hui mortelle, mais où l’on possédait même le moyen de lui fermer la porte par laquelle elle pouvait s’introduire dans l’économie ! Malheureusement il ne s’agissait encore ici que d’une illusion dont un des derniers fauteurs a été Lisfranc; mais il est certain aujourd’hui qu’il n’a pas plus guéri de cancers du sein par les sangsues que de cancers de l’utérus par l’ablation du col. Pendant ces dernières années , cet auteur était devenu plus réservé , et il disait que si les antiphlogistiques employés avec persévérance ne parvenaient pas toujours à guérir les cancers de la mamelle, ils pouvaient au moins, aidés de frictions iodurées, diminuer l’engorgement autour d’un sein cancéreux. Mais ce n’est là encore qu’une illusion. Quant à nous, nous avons aujourd’hui presque abandonné l’emploi des sangsues dans ces circonstances , et nous sommes convaincu que leur emploi n’exerce même aucune influence sur la rapidité de la marche du cancer de la mamelle. Que le cancer soit superficiel, qu’il occupe l'estonac ou quelque autre point des viscères , toujours est-il qu’on est naintenant généralement d’accord pour refuser aux antiphlogistiques me action anticancéreuse quelconque. Mieux éclairé aujourd’hui sur a nature du cancer et sur le dépérissement qu’il entraîne, on est devenu

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très sobre, au contraire, d’émissions sanguines, même dans son traitement palliatif. On n’a recours à la saignée générale que pour combattre des congestions cérébrales et pulmonaires graves dans le cancer de ces organes. La saignée exerce aussi quelquefois une action palliative utile sur les pertes utérines consécutives au cancer. L’application des sangsues est plus rarement indiquée. On la réserve pour des cas d’inflammation locale circonscrite, accompagnée de souffrances vives et de troubles fonctionnels prononcés; c’est ainsi qu’on en retire quelquefois un soulagement momentané dans la gastrite consécutive au cancer de l’estomac.

3° Diverses préparations métalliques ont été proposées comme moyens curatifs du cancer. De ce nombre sont surtout l’iode, le mercure, l’arsenic, le fer et l’or. Les préparations iodurées doivent à coup sûr être comptées parmi les plus précieux moyens dont s’est enrichie la thérapeutique moderne. Mais malgré le témoignage d’un certain nombre d'autorités médicales, on est arrivé aujourd’hui à la malheureuse conviction, et ce point a été confirmé par de nombreux essais faits dans notre propre pratique, que non seulement l’iode, et surtout l’iodure de potassium, n’a aucune action curative, mais qu’il ne s’oppose même point aux progrès de la maladie. Le mercure n’a pas une action plus heureuse ; seulement, comme le remède précédent, il doit être tenté avec persévérance, chaque fois qu’une erreur de diagnostic paraîtrait possible, et que l’examen d’une maladie d’apparence cancéreuse laisserait des doutes sur son origine vénérienne. L’arsenic a paru un moyen d’autant plus rationnel qu’on citait de nombreuses guérisons par son emploi dans le cancer cutané. Mais nous démontrerons plus loin, dans un long chapitre spécial, que toutes ces prétendues guérisons de cancer par l’application de la pâte arsenicale ne se rapportent qu’à des cancroïdes. Quant au vrai cancer, cette application locale peut le détruire comme d’autres caustiques et comme le bistouri, mais cela ne constitue pas une guérison. Nous ne connaissons pas, du reste, un seul fait d’une guérison durable du cancer par l’usage interne de l’arsenic. Parmi les auteurs les plus récents qui s’en déclarent partisans, nous citerons M. Walshe (1), qui d'après les essais faits antérieurement par le docteur A. -F. Thomson, l’a souvent employé dans les maladies cancéreuses, et principalement sous la forme d’iodure d’arsenic qu’il donne à la dose de 2 à 5 milligrammes par jour pendant plusieurs

(I) Op. cit., p. 201 et 202.

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mois. C’est surtout dans le cancer de la mamelle qu’il dit avoir observé une diminution notable de la tumeur et une amélioration de la santé générale. Mais malheureusement le médicament n’a jamais été employé seul et sans le secours de divers moyens externes, et de plus, M. Walshe, d’après son livre, n’a pas eu connaissance de cette hypertrophie partielle de la mamelle, qui souvent ressemble au cancer lorsqu’on n’en a pas étudié la marche clinique d’une manière approfondie. Quant au fer, on a surtout vanté l’iodure et le phosphate de fer comme anticancéreux. Mais ces moyens n'ont pas même joui d’une vogue éphémère, et personne ne les regarde plus aujourd’hui comme spécifiques dans le traitement du cancer. Nous faisons assez volontiers usage du fer dans le traitement palliatif,

: comme d’un moyen capable de lutter contre l’anémie croissante qui survient durant la marche du cancer; mais à part une action tonique très passagère, nous n’avons guère vu ce médicament exercer une influence directe sur les progrès de la maladie cancéreuse. L’or a été surtout vanté par l’école de Montpellier comme an ti cancéreux, et parmi les auteurs sérieux qui le recommandent encore de nos jours, nous citerons M. Duparcque. Mais malheureusement, la pratique n’a, en aucune façon, réalisé les espérances qu’on avait conçues de l’action de ce médicament d’après les premiers résultats publiés sur son efficacité. Comme moyen curatif du cancer, c’est le cas de dire que l’or n’est pi’une chimère.

4° L 'huile de foie de morue est de nos jours un des remèdes les dus vantés contre les maladies les plus diverses. C’est à coup sûr m excellent médicament qui, dans le traitementd.es maladies scrouleuses, a rendu d’incontestables services. Sans action directe allume sur le principe cancéreux, on’ avait conçu l’espérance qu’il i jourrait au moins contre-balancer le dépérissement consécutif au :ancer. Nous l’avons vu beaucoup employer par Dieffenbach dans e but de prévenir la récidive après l’opération du cancer. Mais rien l’atteste que telle soit réellement son action ; de plus, dans la période .vancée de la maladie, le mauvais état des voies digestives s’oppose nême à son usage. Toutefois c’est un moyen sur lequel, ainsi que ur 1 iodure de potassium , la science n’a pas encore dit son dernier îot, quant à sa valeur palliative dans le traitement du cancer.

5° Les préparations de quinquina ont eu aussi leurs partisans, lais leur action n’est autre que celle des toniques en général , et ncore les remplace-t-on très avantageusement par une hygiène bien ■rdonnée.

G0 Les alcalins , les sels de soude, de potasse et d’ammoniaque ont aussi été recommandés dans le courant du siècle dernier; on croyait ainsi neutraliser l’action du principe cancéreux que l’on supposait être une âcreté, et par cela même de nature acide. Cette belle théorie a disparu depuis longtemps de l’horizon médical, et avec elle l’action anticancéreuse des absorbants. Aujourd’hui encore l’usage du bicarbonate de soude et de l’eau de Vichy peut rendre quelques services pour entretenir en bon état les organes digestifs et pour en combattre les troubles légers dans les affections cancéreuses.

11 nous serait facile de multiplier l’énumération de tous les moyens vantés comme spécifiques contre le cancer, parmi lesquels nous verrions figurer le cuivre , le charbon animal , le muriate de baryte , la chair du lézard vert , sans compter les emplâtres et les onguents que le charlatanisme de tous les temps a multipliés à l’infini.

Nous nous abstenons également de parler ici des moyens externes envisagés comme anticancéreux. Leur action curative est également nulle, et nous indiquerons plus loin le parti qu’on peut en tirer comme moyens palliatifs.

Tous les auteurs ont parlé du traitement prophylactique du cancer, mais en réalité il y a fort peu de choses à dire sur ce sujet. Nous avons vu que les causes du cancer étaient inconnues , que l’hérédité ne s’était rencontrée] que dans un septième environ de nos cas, et que même beaucoup de questions qui se rattachaient à l’hérédité n’étaient pas encore résolues. Aucun signe, en outre, n’indique, d’une manière certaine ou même probable, la prédisposition pour le cancer; aucun moyen enfin n’a sur cette maladie une action curative. Il en résulte que naturellement on ne peut pas prévoir qu’un individu doive être atteint de cancer, et pût-on le faire, on n’a aucun moyen pour prévenir la maladie. Il ne reste autre chose à faire, lorsqu’on a sous ce rapport quelques soupçons, que de bien régulariser l’hygiène des malades. 11 y aurait une autre question à examiner, c’est de savoir si les pays dans lesquels on indique le cancer comme très rare, sont réellement dans ce cas, et si, cette rareté bien établie, ces pays peuvent aussi bien prévenir le développement du cancer chez les Européens qui y arrivent que chez les indigènes. Et encore cette question résolue, un résultat même favorable ne s’appliquerait qu’à un très petit nombre d’individus , car bien peu de personnes iraient en Egypte , dans les Indes ou dans quelque autre pays éloigné , dans le but de prévenir une maladie dont rien n’indique encore chez eux l’existence.

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En réalité, nous ne connaissons donc pas d’autre traitement pour les maladies cancéreuses que le traitement palliatif. Nous allons successivement passer en revue le traitement hygiénique, le traitement chirurgical et le traitement médical, ce dernier s’appliquant aux symptômes. Avant tout, il faut se rendre compte des indications à remplir.

La cause toujours agissante du cancer ne pouvant pas être atteinte, il faut en combattre les effets les plus directement appréciables. Il est essentiel de soutenir les forces du malade par une hygiène bien ordonnée , et cette provision de forces est d’autant plus indispensable que , par ses progrès , le mal tend infailliblement à amener le dépérissement. Une autre indication à remplir est celle-ci : le mal local, bien qu’il soit l’expression d’une diathèse générale, devient à son tour un centre de propagation locale, d’irradiation et d'infection. Il faut, par conséquent, aviser aux moyens d’amoindrir et d’enlever, autant que possible , l’effet délétère de ces foyers locaux qui constituent de puissants renforts pour la maladie générale. Cette indication se rapporte aux opérations chirurgicales. Le cancer enfin provoque , nous l’avons vu, des symptômes bien différents, selon l’organe dans lequel il est déposé, et selon l’époque de développement à laquelle il est arrivé. Ces symptômes peuvent être doublement fâcheux en épuisant les forces, et en condamnant le malade à de vives souffrances. Il y a enfin des accidents qui amènent promptement la mort avant que la maladie soit arrivée au dernier terme de son développement. L’indication générale qui en résulte est qu’il faut combattre, par tous les moyens que la thérapeutique nous offre, les symptômes divers et les accidents qui peuvent survenir et à mesure qu’ils se présentent.

1° Hygiène.

Le régime, dans les maladies chroniques , a subi, en général, toutes les fluctuations des doctrines médicales. C’est ainsi qu’anciennement il y avait des médecins qui , dans l’hygiène des cancéreux , proscrivaient toute nourriture animalisée , et conseillaient de préférence une nourriture végétale. D’autres praticiens ont cru trouver dans un régime lacté le moyen d’arrêter les progrès du mal. L’école physiologique , envisageant l’irritation comme cause du cancer, a prescrit de préférence un régime débilitant et antiphlogistique. Tous ces conseils, étant plutôt basés sur des idées préconçues et des théories très contestables que sur des faits et sur le résultat de l’observation, ont été successivement abandonnés, et l’on s’accorde générale-

ment aujourd’hui à envisager une nourriture fortifiante comme ia meilleure dans le cancer aussi bien que dans les tubercules , et dans toutes les maladies de longue durée qui ont une tendance prononcée à affaiblir les ressources de l’organisme. Nous pouvons, par conséquent, appliquer ici les préceptes du régime que nous avons donnés dans notre ouvrage sur les scrofules et les tubercules à l’occasion du régime des phthisiques (1).

En fait d’aliments liquides, il faut placer au premier rang le bouillon et le laitage. Le bouillon doit être de bonne qualité : le bouillon de bœuf et celui de poulet sont, sans contredit, les meilleurs ; quant aux bouillons gélatineux , de poumon de veau , de tortue, etc., rien ne prouve leur supériorité. Comme c’est un aliment qui peut être pris à toutes les périodes et pendant toute la durée de la maladie , il est bon de le préparer de façon qu’il flatte en même temps le goût , en faisant entrer dans sa confection des légumes d’un goût agréable , tels que les carottes, les navets, le cerfeuil , etc. Les malades peuvent en prendre deux ou trois fois dans les vingt-quatre heures; on peut le rendre plus nourrissant en y délayant un jaune d’œuf. Parmi les potages , on peut donner alternativement ceux au bouillon , au lait ou au beurre, et le meilleur ingrédient à y ajouter sera toute la classe de fécules dont on a un assez grand nombre d’espèces diverses pour ne pas fatiguer le malade par une trop grande uniformité. La farine de riz , le sagou , le tapioka , le salep , la fécule de pomme de terre, celle de maïs, la semoule, le gruau d’avoine ou d’orge, le vermicelle , les petites pâtes d’Italie, etc., offrent, sous ce rapport, une variété suffisante.

Les œufs peuvent également être donnés sous diverses formes : brouillés, à la coque , sur le plat , etc.; le malade aura soin de ne manger que le jaune, l’albumine coagulée étant difficilement assimilable.

Tant que les organes digestifs seront en bon état, et que le malade n’aura pas de dévoiement , on pourra lui donner de bons légumes , et il sera même utile de ne pas le tenir à un régime exclusivement animalisé. Parmi les légumes verts, ce sont les épinards , l’oseille , la chicorée et la laitue qui conviendront le mieux ; en fait de racines, ce seront les salsifis , les scorsonères qui seront de la digestion la plus facile ; les légumineuses, petits pois, haricots, etc., conviennent

(1) Traité pratique des maladies scrofuleuses et tuberculeuses. Paris, .T. -B. Baillière, 1849, p. 733 à 730.

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surtout à l’état frais, mais bien moins comme légumes conservés et desséchés. Les pommes de terre grillées , bouillies ou en purée , du riz, etc. , permettront de varier encore plus cette partie du régime. Tant qu’il n’y a pas de diarrhée, des fruits bien mûrs , fraises, cerises , raisins , pêches , etc. , conviendront également 5 le pain doit être blanc et de bonne qualité.

C’est surtout dans la classe des mollusques, des poissons, des oiseaux et des quadrupèdes qu’il faut choisir alternativement les aliments, la nourriture animalisée des malades. Les plus agréables des mollusques et les plus facilement supportés sont les huîtres . Le poisson est également une fort bonne nourriture, pourvu qu’on ait soin que sa préparation ne soit ni trop grasse, ni assaisonnée par une sauce de trop haut goût. Le choix ici est assez grand. En fait de poisson de mer, on a la sole , le maquereau, le merlan, le turbot, le hareng frais, etc. ; en fait de poisson d’eau douce, là carpe, le brochet, la petite ou la grande truite, le saumon frais, etc. Quant aux viandes, on choisira alternativement entre les viandes blanches et les viandes noires ; de la volaille , poulets ou chapons ; du veau, soit des côtelettes, soit le ris de veau, soit le filet rôti; le bœuf ou le mouton rôtis, le pigeon, et même en fait de venaison , le lièvre et les perdreaux permettront de varier ainsi les aliments des malades. Quant aux viandes fumées ou salées, il vaut mieux en être sobre; il est bon, en général, d’éviter les aliments gras , acides, épicés ou fortement salés.

La meilleure boisson aux repas, surtout au début, est une bière : légère de bonne qualité, ou de l’eau rougie avec du vin de Mâcon ou de Bordeaux ; on pourra aussi couper le vin avec une eau ferrugineuse comme celle de Bussang ou de Spa, chez les personnes anémiques ; ou chez les personnes dont la digestion est habituellement difficile, avec l’eau de Seltz factice, ou avec l’eau de Vichy. On donnera pour boisson aux repas légers du matin et du soir, pour les malades qui se dégoûtent facilement des bouillons et des potages, du café de glands ou une infusion de cacao, ou du chocolat léger, même du chocolat ferrugineux.

On ne mettra les malades à une diète plus sévère que tout à fait ; passagèrement, lorsqu’il y a quelque accident inflammatoire local ou quelque maladie intercurrente. On sera obligé de diminuer notablement la nourriture lorsque les fonctions digestives se dérangeront à la suite d’un état phlegmasique de la muqueuse, ce qui est tantôt une conséquence médiate et secondaire de la maladie, tantôt la suite

directe et immédiate de la localisation cancéreuse. C’est ainsi que dans le cancer du tube digestif il faut de plus en plus diminuer la quantité de la nourriture, et il arrive un moment où presque rien ne passe. Il faut alors avoir recours à des lavements nourissants de lait ou de bouillon dans lesquels on délaie des jaunes d'œufs, etc. Tous ces moyens sont cependant toujours fort imparfaits, quant à la nutrition. En outre, il y a des obstacles mécaniques qui s’opposent au passage des aliments, comme les tumeurs dans le cancer de l’arrière-bouche et de l’œsophage, et dans ce cas les aliments liquides sont également de rigueur, parce que ce sont les seuls qui passent mécaniquement, lors même que les forces digestives sont en bon état , et il arrive même, dans ce cas, un moment où l’on ne peut plus nourrir ses malades que par la sonde œsophagienne. Si, pour la diète ordinaire des cancéreux , on peut suivre les préceptes usuels pour la température des aliments , il n’en est plus de même lorsque les malades ont des pertes sanguines abondantes , car alors il faut leur donner des aliments et des boissons notablement refroidis.

Il faut également diriger avec intelligence les autres conditions hygiéniques, examiner et régler la salubrité des habitations, envoyer les malades à la campagne et leur conseiller de vivre , autant que possible, au grand air pendant les mois de la bonne saison. Le séjour des montagnes et des bords de la mer réunit surtout ces avantages pour les habitants des grandes villes. Les voyages donnent également une distraction salutaire, tant que la maladie n’est encore qu’à une période peu avancée (1). L’exercice , les promenades à pied ou en voiture sont à conseiller aussi longtemps que possible, et l’on retardera le moment où les malades resteront alités, car alors leur moral s’affecte, et ils sont bien moins profondément attristés de leur état tant que leur vie offre encore quelque variété et quelque distraction, qu’une fois qu’ils ne quittent plus leur chambre ou le lit. Les bains tièdes doivent aussi entrer dans l’hygiène des cancéreux ; ils sont également aptes à calmer le système nerveux et les douleurs, et à modifier les surfaces ulcérées couvertes de sanie. Quant à l’hygiène locale , qui se modifie selon l’organe et la partie du corps atteinte, nous en parlerons dans les chapitres spéciaux.

(I) Voy. Michel Lévy, Traité d’hygiène publique et privée, 2e édition. Paris, 1 850, 2 vol. in-8.

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2° Traitement chirurgical.

Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, il n’y a pas de question de chirurgie qui ait été aussi longuement et aussi souvent débattue que celle de l’opportunité de l’opération du cancer. Ceux qui n y voyaient qu’une maladie purement locale , ne concevaient naturellement d’autre moyen de salut que l’opération. Les chirurgiens , au contraire , qui après avoir opéré pendant bien des années des tumeurs cancéreuses, étaient frappés des fréquentes récidives, ont à diverses époques proscrit complètement l’opération de ces tumeurs. Bien que ces derniers fussent plus dans le vrai que leurs adversaires, il n’est pas moins résulté de cette divergence d’opinions un obstacle pour la solution définitive de la question en litige, qu’est venue augmenter encore la confusion étrange dans laquelle était tombé le diagnostic du cancer. Ceux qui préconisaient le plus l’opération et qui disaient qu’il fallait opérer le cancer tant qu’il était encore à l’état de maladie locale , et de ce nombre était Blandin , s’appuyaient sur des succès opératoires incontestables , sur des guérisons non douteuses qui avaient succédé plusieurs fois à leurs opérations. Mais les tumeurs qu’ils avaient extirpées avec un succès durable n’étaient en aucune façon cancéreuses. Les tumeurs épidermiques et l’hypertrophie partielle de la mamelle avaient surtout fourni un large contingent à ces prétendues guérisons de cancer. Une autre lacune bien plus regrettable encore, est l’absence d’une bonne statistique des maladies cancéreuses , par rapport à l’opération. Bien souvent on perd de vue des malades guéris des suites immédiates de l’opération. En outre, on a complètement négligé jusqu’à ce jour la statistique comparative de la durée de la vie, pour les cancéreux opérés et pour ceux qui n’ont jamais subi l’opération. Les hospices plus spécialement affectés à la vieillesse offriraient l’occasion de faire, sous ce rapport, des observations précieuses. Une statistique n’aurait de valeur qu’ autant qu’une extrême rigueur serait apportée à l’observation de chaque cas individuel , et il vaudrait mieux se contenter de chiffres peu considérables , mais correspondant à des faits bien observés , que d’étaler ces chiffres si imposants qui, la plupart du temps , ne cachent que l’inexactitude et l’erreur. Aussi nous ne pouvons attacher aucune valeur quelconque aux travaux de statistique publiés sur le cancer jusqu’à nos jours. Dans ces dernières années, il y a eu sur ce sujet un travail qui a généralement attiré l’attention du public médical et qui se

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trouve clans toutes les publications récentes sur les maladies cancéreuses : ce sont les recherches faites sur ce point par M. Leroy d’Etiolles (1). Tout en rendant justice aux intentions louables de l’auteur, nous regrettons de ne pouvoir attribuer à ce travail une grande valeur pour décider la question de l’opportunité de l’opération. Voici de quelle façon l’auteur a recueilli ses matériaux. 11 a envoyé à un grand nombre de médecins français et étrangers des tableaux imprimés , indiquant les points à éclaircir dans l’histoire des maladies cancéreuses. Dans son travail , il rend compte de faits au nombre de 2,781, recueillis par 174 médecins français. Voici le passage dans lequel il est question des résultats de l’opération , par rapport aux cas de cancers non opérés :

« Nous trouvons que sur 1,192 malades non opérés qui vivent encore, ou qui sont morts cancéreux, 18 ont vécu plus de trente ans après le développement de la maladie , laquelle, parvenue à un certain degré, demeurait stationnaire et indolente, tandis que sur 801 cancéreux opérés, soit par l'instrument tranchant, soit par les caustiques , nous en trouvons seulement 4 dont l’existence se soit prolongée pendant le même laps de temps. Pour la durée de vingt à trente ans, nous trouvons 34 non opérés, 15 opérés. Pour la période de six à vingt ans, la catégorie des opérations nous donne 88, et celle de la non-extirpation, 228. L’avantage, sous le rapport des longues durées d’existence, n'est pas, comme on le voit, du côté des opérations.

•' 11 se pourrait, à la vérité, que le nombre des personnes opérées qui ont survécu vingt ans et au delà fût plus considérable que ces travaux ne nous le montrent, parce que la plupart des médecins qui ont pratiqué ces opérations ne sont plus là pour les mentionner ; tandis que nous retrouvons comme incurables, dans les hospices des vieillards, beaucoup de cancéreux non opérés qui viennent y terminer leur carrière. Doublons, si l’on veut, ce chiffre, égalisons-le pour les deux catégories ; quelle conséquence en pourrait-on tirer, sinon que les tumeurs squirrheuses dont la récidive n’a pas eu lieu étaient de celles qui demeurent stationnaires et indolentes?

« Maintenant, si au lieu de ne faire porter nos comparaisons que sur les longues durées (qui sont les seules importantes), nous comprenons dans le même calcul les courtes durées, la différence est moindre

(I) Leroy d’Étiolles , Recueil (le lettres et de mémoires. Paris , 4 844, p. 149 à 160.

TRAITEMENT DU CANCER

et elle semble même à l’avantage de l’opération, parce qu’il y a des cancers qui marchent avec une rapidité extrême, ceux des viscères surtout qui ne sont point opérables; nous trouvons alors, prenant pour point de départ l’apparition de la maladie , que la durée de la vie des non opérés est de cinq ans pour les hommes, cinq ans six mois pour les femmes. Mais si maintenant, décomposant ce résultat, nous recherchons quel temps s’est écoulé avant et après 1 opération , nous trouvons une durée moyenne pour les hommes de trois ans neuf mois avant l'opération, et de un an et cinq mois seulement après ; pour les femmes, de trois ans six mois avant l’opération, et deux ans six mois après.

» Les médecins qui croient à la dégénérescence et à l'infection diront sans doute que si l’extirpation est ordinairement suivie de récidive, si elle produit si peu de guérisons, c’est qu’elle n’a pas eu lieu assez tôt. Interrogeons à cet égard les chiffres, et nous apprendrons que dans le nombre des maladies cancéreuses qui ont récidivé, et se sont terminées d’une manière funeste, soixante et une avaient été extirpées moins d’un an après leur apparition. Et comme contre-partie de ce résultat , nous voyons que trente malades opérés après cinq ans écoulés depuis le développement ont été exempts de récidive, et qu’il en a été de même pour les vingt-deux autres opérés après plus de dix ans. »

Ce que nous avons dit déjà plusieurs fois sur le peu de confiance que nous inspirent dans la statistique médicale les grands chiffres, s’applique pleinement ici. En effet, comment supposer qu’il y ait de l’homogénéité et de l’exactitude dans 2,781 faits recueillis par 174 médecins différents , surtout lorsqu’il s’agit d’une maladie dont chacun donne une définition différente , et que le praticien vulgaire tient à honneur d’avoir guérie , parce que le médecin plus habile et plus instruit ne la guérit point. La méfiance que nous inspire la méthode suivie est pleinement confirmée par les résultats qu’a déduits de ces matériaux M. Leroy d’Étiolles. En effet, lorsqu’il dit que 18 malades sur 1,192 cancéreux non opérés ont vécu plus de 30 ans, et 34 de 20 à 30 ans, tandis que sur 801 cancéreux opérés il n’en trouve que 4 dont l’existence se soit prolongée pendant 40 ans , et 14 de 20 à 30 ans : il est de la dernière évidence pour celui qui connaît la marche du cancer , que ni les opérés ni les non opérés survivants pendant si longtemps n’ont jamais été atteints de vrai cancer , car on ne trouverait à coup sûr point , sur ce nombre total de près de 2,000 malades , s’ils avaient été vraiment

cancéreux , 72 individus, environ 1 sur 30, qui aient vécu aussi longtemps. Dans toute la science nous ne connaissons pas un seul cas d’un cancer d’aussi longue durée , et si , par hasard , de bonnes observations de ce genre se rencontraient, ce seraient des exceptions infiniment rares. Dans ce que l’auteur dit ensuite sur les cancers à courte durée , nous trouvons qu’il s’écarte tout à fait de la réalité et de l’observation journalière , en indiquant la durée de 5 à 6 ans comme propre au cancer à marche rapide. Nous regardons, d’après nos relevés, bien autrement exacts, une durée de 6 ans comme exceptionnellement longue, car nous avons vu que la durée moyenne générale était de 18 mois , et la durée moyenne la plus longue de 42 mois. Si l’auteur dit ensuite que 30 malades opérés après 5 ans écoulés depuis le développement ont été exempts de récidive , et qu’il en a été de même pour 22 autres opérés après plus de 10 ans, il est encore de la dernière évidence que la majeure partie de ces 52 opérés n’étaient pas atteints de cancer. Presque tous ces chiffres , qui ont rapport à la marche et à la durée du cancer, dans la statistique de M. Leroy d’Étiolles , sont en opposition avec tout ce que l’étude clinique exacte nous enseigne. 11 est inutile de pousser cet examen plus loin. Nous citerons seulement encore un exemple pour montrer de quelle nature sont les cancers qui ont duré de 20 à 30 ans, dans la statistique de cet auteur. M. Flaubert, de Rouen, lui écrit : ■■ J’ai eu à l’Hôtel-Dieu une religieuse qui, en 1816, était -> assise sur une chaise pour y subir l’opération , lorsqu’au moment » de me servir du bistouri, je trouvai un autre squirrhe dans le sein •• opposé. J’abandonnai alors l’idée d’une opération ; depuis rien n’a » changé, et aujourd’hui, 1841, après vingt-cinq ans, cette bonne - fille remplit tous les devoirs de sa place de religieuse à l’hôpital. » Où est la preuve, nous le demandons, que cette bonne religieuse ait été atteinte de cancer? N’est-il pas certain pour tout homme qui connaît la marche du cancer du sein , que l’existence du squirrhe dans les deux seins appartient à l’époque terminale de l’infection tardive, tandis qu’au contraire dans l’hypertrophie des lobules mammaires seule , plusieurs engorgements peuvent exister de bonne heure dans les deux seins, sans que le pronostic en devienne fâcheux, et il n’y a que ces tumeurs, en aucune façon cancéreuses, qui puissent en réalité rester stationnaires pendant 25 ans. Nous ne pouvons terminer cette analyse un peu sévère sans répéter que nous rendons pleinement justice aux idées philanthropiques qui ont guidé ce chirurgien distingué dans ses recherches; mais, d’un autre

TRAITEMENT DU CANCER. 187

côté, il est du devoir d’un écrivain consciencieux de combattre l’erreur partout où il croit la rencontrer.

Nous avons dit plus haut que l’absence d’une bonne statistique sur la durée du cancer, opéré ou non, était une lacune regrettable. Mais cette lacune, fût-elle remplie, ne trancherait en aucune façon la question générale de l’opportunité de l'opération. Plus on a pratiqué la chirurgie, moins on pourra admettre des règles absolues sur ce point. Qui n’a vu , en effet , en résumant les résultats d’un certain nombre d’opérations, plusieurs cas où la récidive n’a eu lieu qu’au bout de quelques années , bien que la marche initiale eût été rapide et d’apparence fâcheuse? Il n'est pas rare non plus de voir sur deux malades opérés, dont l’un avait un cancer à marche lente, et l’autre un cancer à développement plus prompt, celui qui se trouve en apparence dans des conditions plus fâcheuses avoir une récidive beaucoup plus tardive que le premier qui paraissait se trouver dans de bien meilleures conditions. On est toujours trop absolu, on va toujours contre les enseignements d’une pratique impartiale, lorsqu’on émet sur ce point des opinions trop tranchées , soit, par exemple, qu’on professe la nécessité d’une opération pratiquée de très bonne heure ou la nécessité de n’opérer que lorsque le cancer a atteint un certain degré de développement, ou bien qu’on prescrive de n’y pas toucher de nouveau lorsqu'il y a eu récidive. Je l’avoue, en thérapeutique, chaque cas particulier me paraît un problème spécial à résoudre; les préceptes trop absolus ne conduisent qu’à l’erreur et à une pratique trop exclusive. Un point des plus essentiels à déterminer par la suite est celui de savoir sur quelles raisons physiologiques et pathologiques repose cette grande inégalité dans le temps que met le cancer à se reproduire après l’opération et même dans son développement primitif. Nous voyons de nouveau ici combien la thérapeutique, pour être rationnelle, a besoin de se baser sur une observation clinique minutieusement exacte. Voici en quoi se résume notre expérience sur les indications et les contre-indications de l’opération du cancer en général.

L’opération du cancer n’est jamais autre chose pour nous qu’un secours palliatif qui a le double but de diminuer les souffrances et de prolonger la vie du malade ; et si les adversaires exclusifs de l'opération du cancer se plaignent que l’opération ne guérit pas , ils tiennent à coup sûr trop peu compte du soulagement que l’on procure souvent. Ne doit-on compter pour rien la prolongation de la vie de quelques mois, et, dans des cas heureux même, d’une ou de

plusieurs années ? il n’est pas rare du tout de voir des malades après une opération faite à temps reprendre bonne mine , tandis que leur teint avait commencé à pâlir avant l’opération , et de les voir reprendre force et courage et cesser de souffrir pour quelque temps au moins ; et s’il est certain que le mal local en se propageant augmente les chancesd’infeetion, on place le malade, bien et complètement opéré, dans les mêmes conditions à peu près , après chaque opération , que l’individu prédisposé et qui n’a pas encore délocalisation cancéreuse.

Ainsi , il faut opérer lorsqu’ avant tout on a les chances d’enlever complètement toute la partie cancéreuse, lorsque la maladie fait des progrès incessants et lorsqu’elle occasionne des souffrances vives. Il faut même se laisser quelquefois guider par l’insistance du malade et de son entourage , car les regrets et les reproches , si l’on se refusait obstinément à l’opération , seraient d’autant plus pénibles qu'un chirurgien consciencieux ne saurait réellement affirmée qu’il ne peut ni soulager le malade, ni prolonger son existence en opérant. Dans des conditions opposées, lorsque le chirurgien qui propose l’opération trouve une vive résistance, il vaut peut-être mieux ne pas trop insister. Les tumeurs squirrheuses offrent la chance d’une récidive plus lente que le cancer encéphaloïde. Il faut s’abstenir de l’opération lorsque le mal est trop étendu pour être enlevé en totalité. Cependant on pourrait encore tenter une opération pareille si la mort était imminente sans opération, comme, par exemple, dans un cancer du fond de la gorge qui obstruerait l’entrée des voies respiratoires et digestives. Il faut s’abstenir lorsque des signes d’une infection générale avancée existent et lorsque des tumeurs, éloignées du siège primitif de la maladie, se sont déjà manifestées. On se décidera plus difficilement à opérer une personne très âgée qu’un malade encore jeune. Bien qu’il soit certain qu’il vaut mieux, en général, enlever le cancer de bonne heure, cette règle souffrira cependant une exception lorsque les souffrances sont à peu près nulles, lorsque le développement local de la tumeur est très lent et surtout strictement localisé sans irradiation étendue. Se tenir sur la juste limite entre les cas que le bistouri ne doit point toucher, et ceux qu’il doit hardiment attaquer, est pour l’opération du cancer, à la fois une question de haute sagacité et de consciencieuse moralité.

L’opération une fois décidée, la règle fondamentale est d’enlever très largement , et d’opérer autant que possible au milieu des tissus sains. On ne saurait explorer assez attentivement le fond de la plaie et les parties voisines après l’opération; le moindre point suspect

TRAITEMENT Mi CANCER.

doit être excisé. Mais s’il est bon d’enlever largement et complètement, il faut toujours, autant que possible, réunir les bords de la plaie et tenter la réunion par première intention. C’est à coup sûr un préjugé sans fondement aucun, que de croire à 1 action salutaire et préservatrice d’une longue suppuration dans la plaie résultant de l’opération par rapport à la récidive. On traite la plaie et les accidents consécutifs, l’hémorrhagie, l’érysipèle, etc. , d’après les règles générales de la chirurgie. Nous ferons observer ici en passant que pour les plaies d’une certaine étendue, nous faisons la levée du premier appareil le lendemain ou le surlendemain delà première opération, surtout lorsqu’il s’agit d’une opération au sein, en laissant toutefois les bandelettes en place. Pendant le premier et le second jour qui suivent une opération, il y a en effet une exhalation si abondante de sérosité, sans compter le suintement sanguin, que toutes les pièces de pansement sont bientôt traversées et tiennent la région dans laquelle l’opération a été pratiquée dans un état désagréable et fâcheux d’humidité. Aussi les malades éprouvent-ils un véritable bien-être, lorsqu’on a remplacé la charpie imbibée de ces liquides par un pansement sec et propre. Nous ne serions pas étonné que dans l’opération du cancer du sein , la levée du premier appareil faite le quatrième jour seulement prédisposât à la pleurésie par propagation , accident fréquent et fâcheux après cette opération. Il faut, du reste, tenir compte, dans les hôpitaux surtout, de la chance de mortalité, par suite de l’opération elle-même, avant de se décider à la pratiquer. Sous ce rapport, l’amputation des imembres pour un cancer offre les mêmes chances défavorables que amputation en général. L’opération du cancer du sein fournit, dans les grands hôpitaux du centre de Paris, environ 1/6° de mortalité • 'elle qui résulte des opérations du testicule, de l’œil et des divers autres organes externes, est bien moins considérable. Il y a une dernière considération enfin, c’est que pour le chirurgien qui ne sait pas distinguer le cancroïde du cancer, la nécessité d’opérer est plus grande encore , parce que les cancroïdes de la peau et l’hypertrophie de la mamelle, guérissables tous deux, réclament dans bien des cas l’opéation , et ont seuls fourni les guérisons réelles rapportées par des ibservateurs consciencieux. Pour nous, qui distinguons soigneuse- | ment ces affections , nous sommes d’avis qu’on peut les laisser sans ipération, tant quelles restent stationnaires et strictement localisées. 1 est inutile, par exemple, d’enlever une petite tumeur bénigne du ■ein , qui a déjà existe pendant plusieurs années sans inconvénient.

190 HISTOIRE GÉNÉRALE Dl! CANCER.

Mais dès que ces maladies s’étendent de proche en proche, il faut les opérer largement ; et comme les récidives locales n’y sont que la continuation de la maladie première , il faut les poursuivre avec persévérance en pratiquant des opérations de plus en plus étendues , car c’est dans ces cas que deux ou trois opérations amènent quelquefois une guérison qu’une seule opération n’a pu faire obtenir. Faut-il opérer ou non les récidives du véritable cancer ? Ici les mêmes préceptes que nous venons de donner trouvent pleinement leur application ; et si nous prenons pour exemple le cancer du sein où les récidives sont si fréquentes, au point que dans les deux tiers de nos observations, elles ont eu lieu déjà au bout de six mois , nous trouvons cependant que dans un autre tiers la récidive n’est survenue qu'à la fin de la première , dans le courant de la seconde et après la troisième année. Ainsi, si ces derniers malades ont déjà eu un bénéfice réel de la première opération , ils peuvent encore gagner, après la seconde récidive, un laps de temps d’un an ou deux ; et comme des cas de ce genre ne sont pas par trop exceptionnels , ils offrent encore aux malades une chance de salut, sinon définitive, du moins passagère. 11 n’y a donc pas de précepte absolu pour le nombre des opérations à pratiquer , seulement à chaque nouvelle opération les chances deviennent plus défavorables. Quant à la constance des récidives pour le vrai cancer, M. Broca et moi, nous pouvons la garantir pour tous les malades que nous avons pu suivre pendant assez longtemps. Nous en parlerons avec détail dans les chapitres spéciaux.

Nous avons démontré plus haut que dans l’état actuel de la science, le traitement prophylactique du cancer n’existait pas et n’était guère applicable. En est-il autrément lorsque le malade, guéri d’une première opération, se trouve débarrassé de sa tumeur? Malheureusement l'expérience ne nous a pas fourni, sous ce rapport, un résultat satisfaisant. Nous avons essayé, après ces opérations dans un but préventif, les exutoires, les cautères à plusieurs pois, les dépuratifs pris avec beaucoup de suite, tels que l’huile de foie de morue, l’iodure de potassium, l’iodure de fer, la ciguë. Nous n’avons point d'expérience personnelle , dans ces cas , pour les préparations arsenicales. Le traitement préventif, tout rationnel qu’il est, ne nous a point paru , jusqu’à ce jour, arriver au but que nous étions si désireux d’atteindre.

Beaucoup de chirurgiens frappés du peu de durée des résultats obtenus par l’extirpation, se sont demandé si un autre mode de traitement local ne fournirait pas des résultats plus satisfai-

TRAITEMENT DU CANCER. 191

sants. Nous rencontrons ici deux méthodes qui tour à tour ont été essayées , préconisées et ensuite abandonnées. Nous voulons parler de la cautérisation et de la compression. Quant à la première, il est certain aujourd’hui qu’on atteint bien plus difficilement des tumeurs étendues par des caustiques, même les plus actifs, que par l’extirpation. Lorsqu’il s’agit de tumeurs peu étendues, l’excision est encore à la fois le moyen le plus prompt et le moins douloureux comparativement à l’action des caustiques énergiques , parmi lesquels nous plaçons les acides minéraux solidifiés par une poudre végétale, d’après la méthode de M. Velpeau, par de la charpie d’après la méthode deM. Rivallié, la pâte deCanquoin, le caustique deVienne solidifié, la pâte arsenicale. Nous indiquerons, à l’occasion de cha-

Ique localisation cancéreuse, dans quels cas spéciaux et exceptionnels les caustiques doivent être préférés au bistouri. En thèse générale , il n’y a que le cancroïde de la peau , maladie que nous savons maintenant n’être pas cancéreuse , qui a fourni de beaux résultats par l’application des caustiques , et notamment des préparations arsenicales. C’est dans le chapitre consacré à cette affection que nous analyserons longuement l’action des caustiques.

Il nous reste à parler de la compression.

Son mode d’application est facile. On recouvre la partie que l’on veut comprimer d’une pyramide à base large , plus ou moins élevée, d’agaric; on recouvre le tout de compresses ou d’une plaque mince de plomb, et l’on fixe cette application au moyen de bandes ou de courroies en augmentant successivement le degré de pression. M. Récamier a l’habitude de renouveler ce pansement souvent, ce qui vaut assurément mieux que de faire des pansements I plus rares ; car on peut obvier ainsi à tous les petits accidents qui pourraient résulter d’une pression trop forte par places et trop inégale. On s’est évertué à inventer des appareils plus ou moins compliqués pour varier la compression ; mais on n’a pas besoin de faire intervenir le mécanicien pour remplir une indication aussi simple. Quant au mode d’agir, cette méthode paraît surtout diminuer les douleurs, et réduire de volume l’engorgement que l’on a à combattre. En supposant que cette méthode soit réellement aussi efficace pour faire disparaître des tumeurs cancéreuses, que M. Récamier et ses partisans l’ont prétendu, toujours est-il qu’on ne peut obtenir qu’une amélioration locale, et cela dans l’espace de plusieurs mois, tandis que toutes ces tumeurs sur lesquelles la compression a encore de la prise sont faciles à extirper, et trouvent, dans l’extir-

HISTOIRE (iÉNÉRALE DU CANCER.

potion , lorsqu’on n’a en vue que la disparition locale du mal, une manière bien plus prompte d’arriver à ce but. L’histoire du cancer nous prouve malheureusement qu’on n’obtient en aucune façon, dans ces cas , une véritable guérison , ni par la compression , ni par l’excision. La continuation de la maladie, avec reproduction, sur place ou ailleurs, a toujours lieu.

M. Récamier a certainement rendu un service à la chirurgie, en étudiant mieux qu’on ne l’avait fait avant lui l’action de la com- •pression dans le traitement des tumeurs de la mamelle ; mais il est facile de se convaincre que les observations qu’il rapporte manquent de toute force probante, par rapport à la guérison définitive des tumeurs cancéreuses. En laissant de côté des cas dans lesquels plusieurs moyens ont été employés à la fois, nous trouvons dans l’ouvrage de M. Récamier (1) 30 cas dans lesquels les malades ont subi un traitement curatif par la seule compression. Il s’agit, dans tous ces cas, de prétendus cancers de la mamelle. Sur ce nombre : 10, d’après l'auteur, ont été entièrement guéris, 4 sont près de l’être, 4 sont moins avancés dans leur traitement, 6 ont des chances moins favorables , 4 n’ont obtenu que des avantages passagers , 2 n’ont retiré aucun bienfait. Pour démontrer combien peu on doit ajouter foi à ces guérisons de cancers mammaires, nous allons jeter un coup d’œil sur les plus favorables, les 10 premiers indiqués comme entièrement guéris. Ce sont les observations 1, 4, 15, 16, 19, 20, 43, 57, 60 et 62.

Dans le premier fait, il s’agit d’une dame dont l’âge n’est point indiqué, qui portait une tumeur à la partie interne et supérieure du sein gauche, et il y avait en outre une tumeur dans la partie droite et supérieure du même sein; il n’existait point d’ulcération; le mamelon n’était pas rétracté. Dans le courant du traitement, la tumeur devint si mobile, qu’il fallut la fixer par des disques d’agaric percés à leur partie centrale , pour continuer convenablement la compression ; celle-ci fut cessée, et il est dit que la guérison a continué. Il est dit ensuite que la santé de cette dame s’est améliorée de jour en jour, et que tout annonce chez elle le meilleur état physique. Rien n’indique que dans ce cas il s’agisse d’un vrai cancer, car dans celui-ci on ne rencontre guère deux tumeurs dans le même sein tant que le mamelon et la peau sont intacts. A aucune époque le squir-

(l) Récamier, Recherches sur le traitement du cancer. Paris, 1829, t. I, p. 433.

TRAITEMENT DU CANCER. 193

rhe n’est assez mobile pour qu’il faille le fixer. Il n est pas dit enfin pendant combien de temps cette guérison s’est soutenue, et c est. là, à coup sûr, le point essentiel.

Dans le quatrième fait, il s’agit d une dame de quarante ans, qui porte depuis deux ans un engorgement au-dessus du sein droit, formant relief , mais sans adhérence, et recouvert dune peau saine.

La compression fut faite avec des disques d’agaric intercalés entre les jets d’une bande de flanelle, de manière à former un cône tronqué dont la base reposait sur l’engorgement. La tumeur se dissipa complètement au bout d’un mois, et il est dit que la malade continue à jouir d’une bonne santé. Évidemment, cette observation manque tellement des détails les plus essentiels, qu’on est tout autant en droit d’admettre qu’il s’est agi d’une hypertrophie partielle que d’un can- : cer, et l’auteur ne nous indique pas, pendant combien de temps cette guérison s’est soutenue; car, supposons même qu’il s’est agi d'un vrai cancer, la récidive après l’extirpation, on le sait, peut ne sur- ! venir qu’au bout de deux ou trois ans, et même plus tard. Il faudrait, j par conséquent, avoir suivi une malade pendant un certain nombre d’années pour affirmer que la disparition du mal local a eu pour effet j d’éteindre la cause qui l’avait produit.

Dans le quinzième fait, il s’agit d’une demoiselle de vingt-troisans, qui porte à la partie externe du sein un engorgement lobulé, inégal, mobile, recouvert d’une peau intacte. Il est dit que cette tumeur, mobile et très sensible au toucher, était le siège d’élancements spontanés très vifs, accompagnés de douleurs qui se propageaient le long du plexus du bras gauche. En moins de deux mois, la guérison par la compression fut complète. Il n’est pas dit ce que la malade est devenue, mais on sait qu’à l’âge de vingt-trois ans le cancer du sein est infiniment rare. Pour notre compte, nous ne l’avons pas observé avant vingt-huit ans. On sait, de plus, que les tumeurs du sein que l’on rencontre chez les femmes très jeunes sont à peu près 1 constamment non cancéreuses. L’intensité des douleurs est tout à fait exceptionnelle, et elle peut, par rapport aux autres symptômes, j être exagérée dans l’observation.

Dans le seizième fait, une demoiselle de trente ans reçoit un coup ; à la partie supérieure du sein droit, dont elle a constamment souffert depuis lors. 11 s’y forme un engorgement inégal, mobile et très sensible au toucher, sans changement de couleur à la peau comme sans i caractère inflammatoire. En moins de deux mois d’emploi de la compression il ne restait pas la moindre trace de l’engorgement. Il n’est

H ISTOIR K UENËHALK DU UANCKIt.

pas question des suites de cette cure brillante, mais rien ne nous autorise à regarder cernai comine cancéreux.

Dans le dix-neuvième fait , l’auteur raconte qu’une demoiselle suédoise, âgée de trente-trois ans, avait reçu, dix-huit mois auparavant , un coup sur le sein droit , suivi de douleurs et d’un engorgement qui allait en augmentant ; la tumeur fut extirpée au bout de six mois. Il y eut récidive, et l’on découvrit en outre dans le sein gauche plusieurs noyaux irréguliers d’engorgement. 11 y avait des douleurs lancinantes, mais la peau était intacte. La compression fut mise en usage. Déjà , au bout de dix- huit jours , on ne distinguait presque plus les engorgements, et les douleurs lancinantes étaient à peu près nulles , et six semaines après le début du traitement , la résolution fut complète. L’auteur apprit , quelques mois plus tard , que la malade se portait bien ; mais elle n’a pas été suivie assez longtemps non plus pour connaître le résultat définitif. Nous savons en outre que l’existence de plusieurs tumeurs dans les deux seins peut avoir deux significations : ou ces tumeurs sont de simples points hypertrophiques , et alors elles sont fort peu graves , ou bien elles sont l’expression d'une infection cancéreuse tardive, fort avancée et absolument incurable. Il est beaucoup plus rationnel d’admettre que la malade portait des tumeurs indolentes dans les deux seins , et qu'une d'elles, heurtée, avait donné lieu à un engorgement plus considérable et plus douloureux qui fut extirpé par le bistouri ; les autres tumeurs ont tout simplement persisté, et l’on n’est, pas en droit d’admettre que cette femme ait été atteinte de cancer.

Dans le vingtième fait, il est question d’une dame de quarante-huit ans , qui portait depuis quatre ans et demi un engorgemènt à la partie supérieure du sein droit, qui , après dix-huit mois de durée , nécessita l’extirpation ; dix-huit mois plus tard il survint dans l'aisselle un engorgement qui, quatre mois après, avait le volume d’une noix. La compression , continuée pendant trois mois , réduisit cette tumeur de moitié ; pendant un mois encore elle suivit une marche décroissante , et depuis lors l’auteur n’en a point eu de nouvelles. Dans ce cas il est probable qu’il s’est agi d’un cancer, car une reproduction se faisant dans l’aisselle n’est pas la conséquence d’une hypertrophie mammaire partielle primitive. Mais supposons même que cette glande ait complètement disparu, est-ce là , sérieusement parlant , une guérison I

Le quarante-troisième fait appartient au docteur Gallot, de Provins. Une femme de quarante et un ans a reçu, à l’âge de trente-trois

l'RAlTKMBNT DU CANCER .

ans, un coup dans le sein droit ; au bout de six mois elle y éprouva des douleurs, et y découvrit une petite grosseur qui, dans l’espace de huit ans, avait acquis le volume d’un œuf de poule , et n était point adhérente ; la peau qui la recouvrait était intacte ; des douleurs lancinantes apparurent , surtout aux époques menstruelles. Sept mois de traitement par la compression firent disparaître la tumeur. Les suites de l’opération ne sont point indiquées ; mais une tumeur qui , chez une jeune femme , se développe dans l’espace de huit ans sans altérer la peau et sans devenir adhérente , est manifestement non cancéreuse.

Le cinquante- cinquième fait se rapporte à une femme de quarantehuit ans qui , depuis deux ans environ, portait dans le sein droit une tumeur dure qui avait pris à peu près le volume du poing ; cette tumeur mobile, très dure, sans adhérence avec lapeau, occupait le centre delà mamelle. Plusieurs ganglions engorgés , du volume d’une amande , existaient dans l’aisselle correspondante ; dans le sein gauche se trouvait une tumeur semblable , mais moins dense; au-dessus de la clavicule droite , ainsi que sur la surface externe de l’angle de la mâchoire , et à côté de la grande corne droite de l’os hyoïde , existaient depuis longtemps d’autres ganglions du volume d’une noisette; les fonctions de la malade étaient fort régulières, d’ailleurs. Dans l’espace de deux mois à peine on obtient une diminution notable des tumeurs comprimées , et là l’observation s’arrête. Et quel est le chirurgien expérimenté qui croirait cette malade, atteinte évidemment, d’un cancer avancé , réellement guérie par lu compression ?

Dans le soixantième fait, l’auteur raconte qu’une femme âgée de trente ans , traitée par Lisfranc , a eu d’abord un abcès à l'aisselle , et ensuite un érisypèle au sein droit avec engorgement de la glande mammaire. Un traitement antiphlogistique avait été mis en usage, mais la tumeur était restée volumineuse; on eut recours à la îompression, et le sein revint à son état naturel. Il n’est pas dit ce pue la malade est devenue par la suite. Mais, dans ce cas, il s’agit évidemment d’un travail phlegmasique qui, d’aigu, est devenu chrolique, et rien absolument ne prouve que cette femme ait été atteinte le cancer.

Dans le soixante- deuxième fait , dernier de cette catégorie , il 'agit d’une demoiselle de douze ans non encore pubère, qui, depuis lix-huit mois, avait reçu plusieurs coups sur le sein gauche. En sepembre 1827, ce sein présentait, sous le mamelon, un engorgement

HISTOIRE GENERALE Dl’ CANCER.

de la largeur d’une pièce de 5 francs, avec un relief de G à 8 lignes. Cet engorgement, qui remontait déjà à plus de quinze mois , était mobile, indolent et sans changement de couleur à la peau. La compression a été commencée en septembre avec une pelote d’agaric , soutenue par un petit bandage de corps de 4 pouces de largeur, lacé comme un corset et fixé par deux bretelles. A la fin d’octobre, l’engorgement avait totalement disparu. Bien évidemment dans ce cas , on ne peut pas, avec la meilleure volonté du monde, reconnaître le moindre indice d’une affection cancéreuse.

Il résulte de l’analyse de ces observations . 1° que rien ne prouve la guérison définitive dans les faits cités ; 2° qu’il est moins prouvé et moins probable encore que dans les quatre cinquièmes de ces faits, il se soit agi de tumeurs cancéreuses. Voilà ce qui reste de ces succès brillants de la thérapeutique , lorsqu’on les passe au crible de l’analyse impartiale et exacte ; et l’on est d’autant plus peiné de voir ainsi l’erreur se répandre par suite d'une extrême légèreté dans l’observation et d’un fâcheux optimisme dans l’appréciation des faits , que ces doctrines partent d’une source plus élevée , et sortent de la plume d’un homme haut placé dans la pratique, et qui n’est pas sans la prétention d’être homme de science.

3" Traitement des symptômes.

Nous serons également très concis dans cette dernière partie du traitement, vu quelle sera indiquée au long avec toutes ses particularités dans les chapitres spéciaux , à mesure que les indications à remplir se présenteront ; nous préciserons alors aussi le mode d’emploi et les doses des divers médicaments, tandis qu’ici nous ne tenons qu’à indiquer de quelle façon les indications doivent être remplies. Nous allons passer en revue ceux des symptômes qui se rencontrent le plus fréquemment et de la manière la plus générale.

1° Les douleurs. — Ce sj'inptôme si fréquent, et qui est une des sources principales des souffrances chez les cancéreux, est, nous l’avons vu, une des raisons qui peuvent décider à tenter l’opération, lors même qu’elle n’offre point de chance de succès durable. Dans le cancer des organes internes, aucune opération n’est possible; de plus, les douleurs vont en augmentant à une période où, même pour le cancer externe, l’opération n’est plus, en aucune façon, indiquée. Il faut , par conséquent , avoir recours aux médicaments calmants. Ici se présente en première ligne l’opium avec ses préparations : la

TRAITEMENT DO CANCER

morphine, l’extrait thébaïque, le laudanum. En seconde ligne viennent d’autres solanées , telles que la belladone , la jusquiame ; puis la ciguë tant vantée comme anticancéreux , et ensuite les narcotiques , qui ont pour base l'acide cyanhydrique , cet acide lui-même en petites doses ou l’eau de laurier-cerise. Quant à l’extrait de chanvre des Indes , le hatchisch , son action calmante n’est, en aucune façon, supérieure à celle des opiacés, seulement il a l’avantage de ne point constiper. Il faut varier toutes ces préparations, et employer de préférence pendant le jour celles qui exercent une action calmante sur la sensibilité sans donner du sommeil; tandis que les narcotiques hypnotiques, tels que les préparations opiacées, doivent plutôt être réservés pour le soir et la nuit. Malheureusement le soulagement réel que donnent ces moyens s’use bientôt, on a besoin de recourir à des doses croissantes, et l’on arrive quelquefois vers la fin à des doses considérables. C'est pour cette raison que dès le commencement il ne faut pas en être prodigue tant que les douleurs sont supportables.

L’emploi local des narcotiques peut rendre de grands services pour calmer les douleurs. Des pommades dans lesquelles on fait entrer des préparations d’opium ou de belladone seront employées en frictions sur les parties les plus douloureuses, et si le cancer est ulcéré, on pourra appliquer de temps en temps les sels de morphine à la dose de 1 à 2 centigrammes sur l’ulcère même. Un pansement régulier fait simplement avec un linge troué cératé et recouvert d’une couche suffisante de charpie est utile en tenant la plaie toujours en bon état pour calmer en partie les douleurs locales. Quoique quelques chirurgiens aient proscrit l’usage des cataplasmes dans le cancer, il n’est pas moins vrai que souvent ils produisent mieux que tout autre médicament un soulagement momentané , surtout lorsque les douleurs sont accompagnées d’un sentiment de gêne et de tension. On les emploiera d’abord simples, préparés avec la farine de lin ou la fécule de pomme de terre, et si l’on veut les rendre plus calmants , on y fera entrer une certaine quantité d'herbe de jusquiame ou de ciguë finement coupée, et l’on arrosera leur surface de laudanum . Des frictions huileuses simples, ou avec du baume tranquille, calment les douleurs lorsqu’elles ne sont pas très vives. Les bains tièdes soit simples, soit composés : bains de son, gélatineux ou amidonnés, rendent souvent de grands services pour calmer le système nerveux en général ; nous y faisons ajouter quelquefois une infusion de feuilles de laurier-cerise. On combattra les douleurs des

organes moins superficiellement placés , dans le cancer de l’utérus et du rectum , par des injections narcotiques variées et par des bains de siège calmants. L’application de l’eau froide faite avec suite et méthode est quelquefois utile. Des suppositoires faits avec du beurre de cacao dans lesquels on fait entrer 1 ou 2 centigrammes d’hydrochlorate de morphine, apaisent mieux que tout autre chose les douleurs vives qui ont leur siège dans le bassin. Dans le cancer du sein, la compression, que nous ne regardons en aucune façon comme curative , a quelquefois l'avantage de calmer les douleurs. Lorsque celles-ci sont violentes , sans être trop prolongées , on peut les faire cesser promptement par l’emploi local du chloroforme. On combat enfin les névralgies éloignées : sus-orbitaires , frontales ou intercostales , par les vésicatoires , avec ou sans addition de morphine.

2" Accidents nerveux. — Les spasmes que l’on observe dans quelques cas de cancer de l’utérus, les convulsions, les contractions involontaires et les convulsions, ainsi que les sensations spasmodiques, le vertige, etc., dans le cancer des centres nerveux, réclament l’usage des bains tièdes, ou mieux encore, si l’état du malade le permet, les affusions froides dont il faut cependant être sobre dans le traitement des affections cérébrales. C’est dans ces cas qu’il faut avoir recours aux antispasmodiques, tels que l’éther, la valériane, le castoréum , le valérianate de zinc ou de quinine, en variant ces moyens selon les circonstances.

3° Troubles digestifs. — a. Dyspepsie. Nous avons vu plus haut qu’il fallait mettre un soin extrême à régler la nourriture des malades. Si malgré tous les soins, la digestion devenait lente, laborieuse, difficile, on sera bien forcé de diminuer la quantité des aliments, que l'on choisira de préférence dans le régime animalisé, la viande rôtie et le bouillon , qui ordinairement est supporté jusqu’à la fin. On facilitera la digestion en faisant boire de l’eau de Vichy à chaque repas, ou en faisant prendre de petites quantités de bicarbonate de soude quelques heures après. Si la dyspepsie tient moins à un commencement d’altération de la membrane muqueuse gastrique qu’à la faiblesse et à l’atonie générale, ce qui arrive surtout lorsque les malades ont perdu beaucoup de sang, on fera couper le vin qu’ils boivent aux repas avec une eau ferrugineuse telle que l’eau de Bussang ou l’eau de Spa.

b. l^omissements. On les observe en dehors du cancer de l’estomac , dans cette gastrite cachectique qui est la conséquence d’un

TRAITEMENT DU CANCEIt. 199

mauvais état général. Le malade est trop débilité pour qu on puisse avoir recours à la méthode antiphlogistique, même sobrement maniée. On sera forcé alors de réduire la quantité des aliments, mais on ne cédera que pas à pas, car une fois que les malades sont réduits à quelques cuillerées de bouillon ou de lait coupé dans les vingt-quatre heures , la terminaison fatale ne se fait pas longtemps attendre. La glace et l’eau de Seltz sont les meilleurs moyens pour combattre les nausées et les vomissements.

c. Diarrhée. C’est encore l’opium qui est un des principaux palliatifs pour la combattre. On le donnera a 1 intérieur ainsi qu en quarts de lavements laudanisés. Parmi les astringents, nous employons dans ces cas, le monésia et surtout le tannin. On fait boire aux malades de l’eau de riz ou de l’eau albumineuse; on retranche de leur nourriture les légumes verts et les fruits, en recommandant de préférence les fécules et la viande. On fera porter une ceinture de flanelle sur le ventre. En un mot, on mettra en usage les moyens rationnels sanctionnés par l’expérience dans le traitement de ce symptôme.

d. Constipation. On la combattra par des moyens peu actifs, par de simples lavements, par des laxatifs doux pour empêcher une trop grande accumulation de matières, lorsque le cancer n’a pas son siège dans les intestins , car en recourant à des moyens plus énergiques on amènerait facilement l’état opposé , la diarrhée , qui est bien plus grave. Ce n’est que dans le cancer intestinal que de très bonne heure la constipation doit être combattue. On prescrira alternativement, dans ce but, des lavements simples ou légèrement purgatifs , la magnésie calcinée , l’huile de ricin à petites doses , une faible infusion de séné, des pilules d’aloès et de rhubarbe, et l’on n’aura recours aux drastiques que lorsque les moyens plus doux n’auront plus d’action. Si malgré tous ces soins il arrive un véritable arrêt des matières fécales, une obstruction complète, on essaiera d’abord de broyer ces matières durcies dans la partie inférieure de l’intestin, et si avec des purgatifs actifs on n’obtient pas de garderobe, on aura recours à la colotomie, telle qu’elle a été perfectionnée par M. Amussat.

En général, nous ne saurions assez insister sur la nécessité de surveiller avec un soin extrême l’état des organes digestifs pendant toute la durée de la maladie, car ce n’est que de cette façon qu’on peut opposer au dépérissement progressif, sinon une barrière, au .moins un moyen pour ralentir sa marche. Abernethy a le grand

mérite d'avoir très énergiquement insisté sur ce point, et l’on ne saurait assez se pénétrer des principes formulés à cet égard par le grand chirurgien anglais.

4° Pertes sanguines. — Dans l’hématémèse, la glace employée intérieurement et extérieurement, quelquefois une petite saignée dérivative, constituent les principales ressources. On a d’autres moyens encore à sa disposition lorsqu’il s’agit d’une hémorrhagie autre que celle de l’estomac. On emploiera surtout les astringents à haute dose, le tannin , le ratanhia , l’alun , l’eau de Rabel , le seigle ergoté ; on prescrira des boissons glacées, la limonade sulfurique, l’application locale de la glace, des injections froides ou astringentes avec l’alun ou le perchlorure de fer, lorsqu’il s’agit de pertes utérines que l’on parvient aussi quelquefois à arrêter, en cautérisant avec le fer rouge. Dans les pertes très abondantes, il ne faut pas hésiter à recourir au tamponnement. Les hémorrhagies des plaies et des ulcères s’arrêtent ordinairement par l’application de l’amadou et par la compression , * d’autres fois par l’application de la glace ; quelquefois on cautérisera avec le fer rouge.

5° Mauvais état des plaies et des ulcères. — Une propreté extrême , des pansements simples , mais réguliers , des bains tièdes répétés, sont certainement d’une grande utilité ; mais il y a des ulcères cancéreux, et c’est surtout le cas pour l’utérus , qui . malgré tous ces soins, répandent une odeur infecte. Aussi est-ce aux moyens désinfectants seuls qu’on peut avoir recours pour combattre cette odeur fétide. On saupoudrera les plaies de poudre de charbon ou l’on injectera de l’eau qui tiendra la poudre de charbon en suspension ; on pansera les ulcères avec de la charpie imbibée d’une solution de chlorure de soude , ou de chaux , ou de créosote très étendue. On placera des substances désinfectantes dans l’appartement des malades. On aura recours, en un mot , à tous ces moyens qui sont du domaine de l’hygiène générale.

Quant aux accidents locaux spéciaux, nous en parlerons en temps et lieu. Tels sont, par exemple, l’obstacle que le cancer de l’utérus apporte à l’accouchement, celui de l’arrière-bouche à la déglutition, celui du rectum à la défécation ; l’oppression extrême à laquelle donne lieu quelquefois le cancer des poumons ; les congestions cérébrales suites des tumeurs des centres nerveux. C’est dans les chapitres spéciaux que leur traitement palliatif sera indiqué. Les amas de liquide dans les cavités internes sont combattus parfois par la ponction. Les fractures cancéreuses sont traitées par des appareils

RÉSUMÉ. ‘201

de contention, et l’on surveillera avec soin l'arrangement convenable du lit de ces malades.

En résumé, si la médecine ne peut pas guérir le cancer , il est au moins en son pouvoir d’être utile au malade en soulageant ses souffrances, en lui donnant de nombreux secours palliatifs , et en éloignant, autant que cela se peut, le moment de la terminaison fatale.

Nous ne parlerons pas spécialement ici du traitement du cancroïde, dont il sera question d’une manière complète à l’occasion du cancroïde de la peau, et nous aurons toujours soin d’indiquer à côté de chaque localisation vraiment cancéreuse les maladies curables que l’on a confondues avec le cancer, et les moyens les plus efficaces pour en obtenir la guérison.

1“ Le cancer est une maladie spéciale, une substitution d’un tissu nouveau aux tissus normaux. Il renferme un élément particulier : la cellule cancéreuse. Il a une tendance prononcée à la propagation locale, à l’irradiation, à la récidive sur place ou ailleurs, après l’opération. Il infecte enfin, dans sa dernière période, l’économie tout entière et conduit ainsi au dépérissement et à la mort.

2° Parmi ses caractères visibles à l’œil nu, l’existence du suc cancéreux est 1 un des meilleurs. Ce suc émulsionne l’eau en la troublant d une manière uniforme et il tient en suspension les cellules cancéreuses. On le confond quelquefois avec une espèce de pseudo-suc qui se compose plutôt de grumeaux, de grains ou de feuillets, que d un liquide émulsit homogène. Le suc cancéreux est ordinairement d un jaune pâle tirant sur le blanc ; il devient rougeâtre par son mélange avec le sang, brun ou noir par les éléments mélaniques, terne jaunâtre et épais lorsqu’il renferme beaucoup de graisse. Dans le cancer colloïde seul , le vrai suc cancéreux est rare, et il y est remplacé par des grumeaux gélatiniformes.

3° Le cancer est une unité pathologique. Une trame molle ou fibreuse est infiltrée par le suc seul ou contenu dans une substance molle et incomplètement transparente. Le cancer mou, ou l’encéphaloide, est le type; si les fibres se développent très fortement, on a le cancer dui , le squirrhe. I ous les degrés intermédiaires existent entre ces deux formes. Si le tissu cancéreux renferme beaucoup de

substance gélatiniforme , on le dit cancer colloïde , qu’il faut distinguer du tissu colloïde simple qui n’est point carcinomateux par lui-même. Le cancer est-il très vasculaire, on l’appelle hématode , et mélanique si l’abondance du pigment noir lui donne cette teinte. Le cancer hémorrhagique, renfermant des épanchements sanguins, ainsi que le cancer réticulaire ou phymatoïde, renfermant des grains ou des portions plus étendues d’apparence tuberculeuse, ne sont pas, comme les précédents, des formes primitives, mais des altérations du tissu cancéreux.

4° Le volume des tumeurs cancéreuses est très variable , mais pour les plus volumineuses il y a eu souvent erreur de diagnostic. Le siège du cancer et ses complications influent beaucoup sur ses dimensions. C’est ainsi qu'il est plus volumineux au sein qu’à l’utérus, et qu’il paraît plus grand qu’il n’est en réalité, lorsque, siégeant à l’ovaire, il y a en même temps des kystes. La forme du cancer varie également selon l’organe. Les bosselures et les inégalités n’existent que lorsqu’il a pu se développer sans entrave, tandis que la forme est plus régulière dans le cancer du testicule, par exemple, lorsque les enveloppes fibro-celluleuses s’opposent à son développement végétant. Il est rarement enkysté, et au contraire ordinairement mal délimiié. L'influence des organes sur sa consistance est grande également. Elle est plus ferme là où il y a beaucoup de tissu fibreux à l’état normal. En général , l’encéphaloïde est une forme beaucoup plus générale et plus commune que toute autre.

5° Les Caractères de la cellule cancéreuse sont les suivants : Les parois varient en moyenne entre 0",ni,02 et 0mni,025 (minimum, 0“"’ ,012 à 0™'», 15; maximum, 0m",,03 à 0mm,04). Les parois sont régulières ou ne le sont pas ; leur extrême multiformitéest un de leurs caractères. Le contenu cellulaire normal est pâle et finement granuleux, d’uneteinte brune noirâtre dans le cancer mélanique. Le noyau est l’élément constant, existant en bien plus grand nombre que les cellules complètes. Il est non seulement grand par rapport au noyau des autres tissus , mais grand en même temps par rapport aux dimensions des parois cellulaires, et il occupe, en moyenne, delà moitié aux deux tiers de la cellule. Ses dimensions moyennes varient entre 0mm,01 et 0nim,015 ; il est rond ou ovoïde ; ses contours sont fortement accusés, ce qui indique qu’il est épais. Il peut atteindre 0ma,,02 et au delà ; d’autres fois il n’a qup 0ram,0075, ce qui est rare cependant. Les noyaux plus petits ne sont qu’en voie de formation. Le noyau renferme un à trois nucléoles grands , ternes, très frap-

KESUME.

ponts d’aspect, variant en moyenne entre 0nim,0025et 0min,0033, atteignant quelquefois Omm, 005, et alors on voit quelques granules dans l’intérieur. Les cellules mères renferment un certain nombre de ces grands noyaux , et ne sont autre chose que des cellules à noyaux multiples. On observe de plus des cellules concentriques dans le cancer.

6° Il arrive à peu près deux ou trois fois sur cent de ne pas trouver aux cellules du cancer cet aspect caractéristique. Incomplètement développées ou altérées, elles n’ont aucun aspect spécial. C’est surtout le cas dans les tumeurs très molles et très promptement développées avec un mauvais état général. Nous avons rencontré cette anomalie plus particulièrement dans le cancer des os. Lorsque les cellules ne sont qu’altérées, on trouve ordinairement dans les préparations d’autres cellules qui offrent encore des caractères nets et tranchés. L’exception , ici, n’infirmepas la règle.

7° Les principales altérations de la cellule cancéreuse sont les suivantes : a, la diffluence granuleuse du noyau, du contenu cellulaire, et finalement de la cellule tout entière ; b , l’épaississement des parois cellulaires, altération dans laquelle les noyaux prennent volontiers l’aspect vésiculaire; c, la diffusion par imbibition aqueuse, avec séparation partielle ou générale de la paroi cellulaire en lamelles plates ou bombées, avec distension ou diffusion de l’intérieur, quelquefois formation de vésicules pâles ; d , l’infiltration granuleuse et graisseuse qui donne à la cellule l’aspect d’un globule granuleux et agminé, en : masquant et en faisant plus tard disparaître le noyau avec le nucléole : le noyau seul peut subir cette même altération ; e, le dessèchement, le ratatinement, pour ainsi dire, de la cellule cancéreuse par la soustraction des parties séreuses et liquides, Il est infiniment probable que ces cinq formes d’altérations sont communes à toute espèce de cellule.

On rencontre, de plus, dans le cancer, beaucoup de noyaux et de cellules en voie de développement , se distinguant par leur petit volume et par la délimitation souvent incomplète du nucléole dans le noyau.

8° Nous insistons ici sur un point qui nous paraît d’une haute importance dans 1 étude des cellules en général : c’est de toujours établir trois distinctions en général : 1° les divers degrés de développement d’une cellule encore imparfaite ; 2° les diverses variétés du type arrivé à son évolution la pathologie de la cellule. (

complète, et 3° les formes d’altérations, 1 est pour ne pas avoir établi jusqu’à ce

jour ces différences capitales qu’une aussi grande confusion s’est introduite dans l’étude des produits morbides.

9° Parmi les autres éléments que le microscope montre dans le cancer, nous citons avant tout le tissu fibreux , surtout abondant dans le squirrhe ; il se forme tout aussi bien directement du blastème cancéreux que de l’hypertrophie du tissu cellulaire existant. On y trouve des fibres simples ou élastiques, ou un tissu fibroïde ; une fois nous y avons vu les cellules fibreuses de Kœlliker. Lorsque l’encéphaloïde très mou ne contient point de fibres, la substance unissante est constituée par un tissu granuleux amorphe. Les éléments fibro-plastiques se trouvent surtout dans le cancer de l’utérus , du pylore et dans celui du périoste. La graisse s'y rencontre sous forme granuleuse , vésiculeuse , cristalline ; elle entoure ou elle infiltre les cellules. Outre le pigment noir, on y trouve un pigment jaune presque toujours uni à de la graisse. Le tissu gélatiniforme se compose d’une trame de fibres, d’une substance transparente amorphe, et de corps granuleux pâles sans type cellulaire distinct. Des concrétions minérales sont plus fréquentes dans le cancer que du tissu cartilagineux ou osseux.

10° Parmi les éléments qui résultent de l’altération du cancer, nous trouvons , outre l’infiltration granulo-graisseuse des cellules : des produits phlegmasiques tels que le pus, des produits hémorrhagiques, fibrineux ou hématiques globuleux, rarement cristallins. La nutrition du cancer se fait par des artères, des veines et des vaisseaux capillaires; la vascularité varie dans les diverses tumeurs, et même dans les diverses portions d’une même tumeur. Nous n’avons jusqu’à ce jour trouvé ni nerfs , ni lymphatiques dans le cancer.

11° La chimie ne nous a pas appris grand’chose sur la nature du cancer. On y a trouvé des substances albuminoïdes, gélatineuses, diverses espèces de graisses et de la caséine. Le sang des cancéreux accuse généralement une diminution des globules. La fibrine paraît augmenter vers la fin, fait dans lequel nous verrions plutôt une transformation de l’albumine en fibrine qu’une manifestation phlegmasique.

12° On a abusé du terme de dégénérescence; le cancer n’est pas la terminaison d’une autre maladie, et il est prouvé par l’observation rigoureuse qu’une tumeur homœomorphe ne devient que très rarement cancéreuse. Il est probable que la prédisposition cancéreuse a pour véhicule le sang. Partout où il y a des vaisseaux capillaires, le cancer peut se former en vertu d’une exsudation spéciale, mais le

HESUME.

sang ne se transforme pas directement en cancer dans les vaisseaux. Arrivé à une certaine période, le cancer pénètre les veines de dehors en dedans. La première gouttelette d exsudation cancéreuse est déjà un cancer et montre ses cellules particulières. En s accroissant, il reçoit des vaisseaux qui proviennent de ceux du voisinage ; il a ainsi pendant quelque temps une nutrition régulière, et il augmente par de nouvelles exsudations blastématiques , mais non par 1 augmentation cellulaire, en vertu d’une génération particulière de ses cellules.

13° Le cancer peut se ramollir, mais il ne doit pas nécessairement

se ramollir comme le tubercule ; le ramollissement est un accident et non une phase d’évolution ; il n’est qu’une de ses nombreuses altérations.

14° Nous pouvons admettre, dans l’évolution anatomique du cancer, trois phases. La première est celle de son exsudation primitive ; la deuxième, celle de son accroissement avec nutrition vasculaire régulière : elle peut durer jusqu’à la fin. La troisième période, qui cependant survient fréquemment , se caractérise en général par les troubles divers qui surviennent dans la nutrition du cancer; c’est, pour ainsi dire , celle des altérations pathologiques du produit morbide. Si le ramollissement n'est qu’éventuel et consécutif à un de ces troubles de la nutrition, il en est de même de l’ulcération, qui manque complètement dans le cancer d’un grand nombre d’organes et ne survient que dans la moitié ou les deux tiers des cas , même dans les localisations qui y montrent la prédisposition la plus prononcée, et dans un tiers des cas seulement en prenant l’ensemble de toutes les localisations. L’ulcère cancéreux n’a rien de spécifique; il varie selon les organes.

15° D’autres troubles nutritifs de cette troisième période se manifestent par des épanchements sanguins : c’est l’altération hémorrhagique. Dans quelques circonstances le trouble circulatoire donne lieu à des phlegmasies partielles et à la formation d’abcès. Le trouble circulatoire, arrivé à son plus haut degré, produit la gangrène. L’altération intrinsèque des cellules par infiltration granulo-grais- - seuse produit l’aspect réticulaire ou phymatoïde, qui, lorsqu’il est très étendu, peut aller jusqu’à former le cancer atrophique. Ces changements, ainsi que la cicatrisation des ulcères cancéreux, peuvent dans des cas rares simuler une guérison qui malheureusement n’est que locale.

16° Le cancer a une tendance envahissante ; les plans fibreux, les artères et les cartilages sont les parties qui lui résistent le plus. Le

HISTOIHE OKNEKAI.K DU CA N' CE H.

2Ufi

tissu cellulaire, les vaisseaux lymphatiques et les veines le propagent au contraire. L’extension a lieu d’abord aux tissus, puis aux organes du voisinage, ensuite par l’intermédiaire des vaisseaux lymphatiques aux glandes voisines. C’est ainsi que se forment, outre la tumeur primitive, des engorgements successifs et par irradiation.

17° L’infection générale de toute l’économie arrive toujours dans la dernière période ; mais , dans les trois cinquièmes seulement , on observe en même temps des cancers secondaires; tandis que, dans les deux cinquièmes qui restent, l’infection se reconnaît plutôt par ses symptômes rationnels. L’infection matérielle, différente selon les organes , a une certaine prédilection pour les organes parenchymateux , tels que les poumons et le foie, les glandes lymphatiques et le système osseux. Nous avons vu varier l’infection matérielle entre 0,33 (utérus, cerveau) et 0,71 , et même 0,77 (sein, os) ; la moyenne totale de ces infections a été de 0,56.

18° Parmi les altérations consécutives non cancéreuses , nous citerons la coagulation spontanée du sang dans les veines, l’infiltration hydropique des membres ou des cavités séreuses, le marasme extrême , la décoloration de la peau , l’état exsangue des organes , et la facilité plus grande qu’a le tissu musculaire à se laisser déchirer, ainsi qu’une plus grande fragilité des os. L’organe cancéreux peut s’hypertrophier ou s’atrophier, devenir le siège d’un travail phlegmasique , d'épanchements sanguins autour du dépôt cancéreux, le siège enfin d’adhérences aux organes ambiants. L’état subinflammatoire du tube digestif est fréquent, même dans d’autres cancers que celui de ces organes. La pneumonie est souvent une affection terminale. La stomatite pultacée et l'oblitération veineuse ne surviennent également que pendant les derniers temps. L’exhalation séreuse dans les diverses cavités du corps tend à augmenter vers la fin. Des corps fibreux se rencontrent souvent dans l’utérus desfemmes atteintes de cancer. Une tuberculisation récente s’est développée dans 8,6 pour 100 de nos observations ; mais nous n’avons pas vu le cancer se développer chez des phthisiques. Les organes de la digestion et de la génération sont tellement le siège de prédilection du cancer, qu’ils renferment près des cinq sixièmes du nombre total des localisations ; aussi est-ce la prédisposition de l’utérus et de la mamelle pour cette maladie qui fait que le cancer est plus fréquent chez la femme que chez l’homme.

19° Le cancroïde a avec le cancer quelque analogie dans sa marche ; comme lui il peut s’ulcérer, s’étendre notablement , reparaître

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sur place après une opération , et amener le dépérissement et la mort , lorsqu’il est abandonné à sa marche naturelle. Le cancroïde diffère , d’un autre côté , du cancer, par sa structure anatomique. Au lieu d’être le résultat de la substitution d’une substance nouvelle au tissu normal , il ne constitue qu’une altération des tissus normaux du derme et des muqueuses , se composant le plus souvent de papille s, d’épiderme et d’épithélium, et d'une espèce de corps particulier que nous appelons globes concentriques d’épiderme. Le cancroïde ne se propage, d’après nos observations, qu’aux tissus et aux glandes lymphatiques du voisinage. Aussi ne l’avons-nous pas vu dans des points éloignés de son irradiation locale. Dans nos autopsies , nous n'avons point vu de tumeurs cancéreuses secondaires consécutives aux tumeurs épithéliales , et pas même celles-ci dans des organes t éloignés du siège primitif.

20° Le cancroïde végétant est le type de cette affection ; cependant on rencontre aussi des ulcères rongeants , dont la première période n’a point encore été observée, et qui se rapprochent du cancroïde par leur siège, leur structure et leur marche. La peau, la membrane muqueuse du tube digestif et le col de l’utérus en sont le siège de préddection. Si, dans nos observations, les quatre cinquièmes des cas ont été notés pour la peau, surtout celle de la face, des organes de la génération chez l’homme, de la région vulvo-anale chez la femme , la peau du tronc et des membres , il nous paraît cependant probable que, par la suite, on trouvera le cancroïde plus ■fréquemment sur les membranes muqueuses, une fois que l’attention .des pathologistes sera suffisamment portée sur ce point. La gravité -du cancroïde ulcéreux ou végétant varie selon le siège : c’est ainsi que c’est une affection fort grave au col utérin , à la langue , à la lèvre inférieure et à la verge , tandis qu’elle l’est infiniment moins dans toutes ses autres localisations.

21° La santé antérieure des cancéreux que nous avons observés était généralement bonne , et le cancer s’est développé sans prodromes ni période d’incubation 5 il reste pendant longtemps local. Lorsqu’il est extérieur, il débute sous forme d'une petite tumeur en ipparence peu grave, et lorsqu’il est interne, par des troubles foncionnels qui n’ont rien de pathognomonique. Nous avons étudié avec ■loin les signes physiques et les symptômes physiologiques , et le liagnostic dans les localisations spéciales nous paraît , dans la raaorité des cas , possible de bonne heure ; mais les symptômes du (ancer en général n’ont, pendant les premières périodes surtout ,

aucun cachet particulier. Seulement, dans chaque organe, nous observons d’une manière correspondante à la marche anatomique, des symptômes locaux d’abord, puis irradiants, et enfin des symptômes généraux.

22° Les douleurs manquent rarement dans le cancer ; il n’y a eu qu’un septième de nos malades qui en aient été exempts, et c’est une des maladies les plus constamment douloureuses. Les douleurs lancinantes sont fréquentes, sans être le moins du monde pathognomoniques ; leur caractère le plus général les rapprocherait surtout de celles des névralgies. On ne peut pas se rendre compte de leur existence par des causes mécaniques seules , telles que la compression par hyperémie. Il est probable que la qualité viciée du sang y est pour quelque chose. Les douleurs ne surviennent le plus souvent que passé le premier tiers de la durée totale de la maladie, et à part les exceptions, elles vont ordinairement en augmentant , et privent peu à peu les malades de repos et de sommeil. Leur grande intensité abrège la vie des malades. Elles varient dans leurs manifestations, selon les organes.

23° Parmi les troubles fonctionnels généraux , il faut encore compter ceux du tube digestif : dyspepsie, vomissements, diarrhée, etc. ; troubles qui surviennent même dans le cancer des organes internes dont le siège est éloigné de ces organes , comme , par exemple, dans celui de l’utérus , des reins et de la vessie. La fièvre est ordinairement peu considérable ou nulle, et lorsqu’elle devient plus forte, cela tient à une maladie intercurrente ou à une de ces inflammations qui surviennent souvent vers la fin.

24“ Le dépérissement, si constant dans la dernière période , débute ordinairement après le premier tiers ou dans la seconde moitié de la maladie. Il manque seulement si le malade meurt avant le terme naturel de la maladie , par suite d’une opération ou d’une inflammation intercurrente ou de troubles de quelque organe important. Ce dépérissement , qui est la conséquence d’une altération de la nutrition tout entière, n’a du reste point de caractère spécifique.

25° La marche du cancer et la durée des diverses périodes de localisation, d’extension et d’infection, varient : la première est ordinairement en apparence bénigne, et ce n’est que dans la seconde que les signes ptosiques et les troubles physiologiques surviennent. La marche est dans quelques cas exceptionnels presque aiguë, de deux à trois mois- la durée de la maladie est en général plus courte pour le cancer des organes internes que pour celui qui est plus su-

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perficiell eurent placé. C’est ainsi que nous avons vu la durée moyenne varier entre 27 et 42 mois pour les cancers des os , de l’œil, du testicule et du sein , tandis que la moyenne pour le cancer des intestins n'était que de 18 mois ; pour celui de l’utérus, 16 mois, et pour celui de l’estomac, de 13 mois seulement. Cependant il faut avoir présent à l’esprit que , dans tous les organes , le cancer peut durer plus longtemps, pendant 5 ans, 10 ans et au delà; mais plus la durée est longue, plus elle est exceptionnelle. La seule terminaison du cancer est celle par la mort. Les prétendues guérisons par cicatrisation des ulcères, par atrophie des tumeurs ou par gangrène, ne constituent qu’un répit local de la maladie , sans être une vraie . guérison générale et durable.

26° Les causes du cancer nous sont parfaitement inconnues. Nous ne pouvons en accuser ni des influences hygiéniques, ni l’influence des professions, pas plus que celle des maladies antérieures ou des causes morales. L’hérédité même ne s’est rencontrée dans nos observations que dans un septième des cas environ, et encore pourrait-on émettre des doutes sur sa causalité. Sur 349 cancéreux dont le sexe est noté, nous avons noté 131 hommes et 218 femmes; ces dernières constituent, par conséquent, les trois cinquièmes, et la proportion de la fréquence dans les deux sexes est celle de 2 à 3. Le cancer est rare dans le jeune âge. Nous l’avons rencontré à l’âge de 6 mois, et une fois chez un fœtus, sans que ce fait cependant ait été assez complètement examiné par nous. Pendant l’enfance, avant 10 ans, on ne 'encontre guère d’autre cancer que celui de l’œil ; pendant l’enfance et la jeunesse en général, on observe celui des os; le testicule peut aussi devenir cancéreux chez de jeunes sujets. Mais en thèse générale , le cancer ne commence à être un peu fréquent qu’entre 30 et 10 ans, et surtout passé 35 ans. Sa plus grande fréquence est entre 10 et 60 ans, et après 60 ans, il est plus fréquent encore qu’avant 10 ans. L’âge moyen est très différent selon les divers organes. ‘'Jous l’avons vu varier entre 32 et 64 ans. L’âge moyen général, léduit de toutes nos observations, est de 51 ans. Le cancer est frètent chez les animaux domestiques, un peu plus chez les carni- ■ores que chez les herbivores. C’est surtout une maladie très commune chez le chien. La marche du cancer est identiquement la même hez les animaux que chez l’homme, et chaque fois qu’un produit rorbide, réputé cancéreux, nous y a montré des différences anatoîiques avec les caractères du vrai cancer, nous avons retrouvé la îême différence dans la marche clinique.

27° Le pronostic du cancer est toujours fâcheux, et la mort étant la terminaison à peu près certaine, il n’y a de différence que sous le rapport de la marche et de la durée, qui sont en grande partie subordonnées à la localisation du cancer. C’est ainsi que celui des organes externes offre un meilleur pronostic que celui de l’intérieur, surtout lorsqu’il siège dans des organes importants pour l’entretien de la vie. La marche , pendant les premiers temps , fait pressentir si ultérieurement elle sera lente ou plus rapide. Les souffrances vives et les maladies intercurrentes abrègent sa durée.

28° Quant au traitement, nous ne reconnaissons à aucun médicament la qualité d’anli-cancéreux, et tout secours, même celui de la chirurgie, n’est que palliatif. Il est, avant tout, nécessaire de régler avec un soin minutieux l’hygiène des malades, pour donner au corps les forces de la lutte. Malgré le succès peu durable de l'opération, on ne peut pas cependant la rejeter tout à fait. Lorsque le cancer offre une marche rapide, s’il s’accompagne de vives souffrances, s’il est encore assez bien localisé pour qu’on puisse tout enlever, et si le malade insiste beaucoup pour être opéré, on pratiquera l’extirpation. Le squirrhe produit des récidives plus lentes que l’eneéphaloïde. On s’abstiendra de l’opération lorsque le malade est d’un âge avancé , que ses souffrances sont peu considérables ou nulles , et que la marche de sa maladie est lente. On est quelquefois obligé de pratiquer des opérations palliatives lorsque la vie est immédiatement menacée, comme dans les cas , par exemple, où il existe des masses cancéreuses considérables au fond de la gorge. Il faut enlever largement, et tenter autant que possible la réunion par première intention. Les préceptes sont les mêmes pour les récidives. Seulement à chaque nouvelle opération les chances deviennent plus défavorables.

29" L’opération par les caustiques n’offre des avantages que pour le cancroïde. Le traitement par la compression peut diminuer les douleurs et le volume d’une tumeur, sans amener cependant une guérison, comme M. Récamier l’a prétendu.

30° Le traitement des symptômes constitue une partie essentielle de la thérapeutique du cancer. On combattra les douleurs par les narcotiques, et surtout par l’opium employé intérieurement ou localement. On fera des pansements réguliers , s’il y a ulcère externe. Les bains adoucissants ou légèrement narcotiques doivent être comptés parmi les bons calmants pour le système nerveux. Les troubles digestifs méritent la plus grande attention. On combattra

RESUME

la dyspepsie parles alcalins et les ferrugineux, en modifiant en même temps la nourriture. On opposera aux vomissements l’emploi de la glace et des eaux gazeuses; à la diarrhée, l’opium et les astringents ; à la constipation, les laxatifs. Pour arrêter les hémorrhagies, on se servira de la glace, des acides, des astringents, de la compression, du tamponnement, de la cautérisation par le fer rouge. On corrigera une suppuration fétide par des moyens désinfectants. En un mot, ne pouvant pas guérir, on mettra d’autant plus de soin à soulager et à combattre tous les symptômes à mesure qu’ils se présenteront.

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