‹ Traité pratique des maladies cancéreusesChapitre 48 sur 77 · III. KÉLOÏDE · texte numérisé non relu

III. KÉLOÏDE

Cette affection, qui depuis le commencement de ce siècle, a fait le sujet de nombreuses recherches, ne peut pas être passée sous silence lorsqu’on parle des cancroïdes de la peau ; et déterminer rigoureusement les rapports qui existent entre les deux affections, c’est fixer à la fois sa nature anatomique et pathologique.

Nous savons que la kéloïde est constituée par une ou plusieurs tumeurs saillantes , qui naissent dans l’épaisseur de la peau , soit du tronc, soit des membres, et peuvent se développer spontanément ou prendre leur origine dans les cicatrices. C’est cette disposition à naître dans les cicatrices, qui fait que, lors même que la kéloïde est survenue, dans le principe', d’une manière spontanée, elle se reproduit avec une étonnante facilité dans la cicatrice même qui a succédé à son extirpation.

Malgré la multiplicité locale de sa formation, malgré sa tendance aux récidives , il n’est pas venu à l’esprit des chirurgiens d’identifier cette affection avec le cancer, et ils ont ainsi fait l’aveu tacite que la récidive locale n’impliquait nullement la nécessité de regarder le mal comme cancéreux.

Pour notre compte , nous trouvons dans la kéloïde un anneau de la chaîne qui relie entre elles les diverses formes de cancroïde.

A l’examen anatomique, nous n’y trouvons d’autres éléments que ceux du derme à l’état hypertrophique. Le tissu dense et blanchâtre qui les compose n’offre point de vestige de cellules] cancéreuses, et il est entièrement formé par un mélange intime d’éléments

fibreux et fibro-plastiques à tous les degrés de développement. Le suc qu’on en exprime est transparent et ne montre également que des cellules, des noyaux et des corps fusiformes propres à ce même tissu. La substance amorphe unissante et le suc sont quelquefois plus abondants, et donnent alors à ces tumeurs un aspect comme gélatiniforme et fibro-colloïde. Nous avons vu prendre des tumeurs de ce genre pour du cancer colloïde. Lorsque le mal se reproduit après l’opération, il offre les mêmes caractères histologiques que celui qui a été primitivement enlevé.

Parmi les cas de kéloïde spontanée et multiple que nous avons observés, il y en a eu deux surtout, qui étaient curieux par la multiplicité et l’étendue des productions. Dans l’un de ces cas , observé dans le service de M. Velpeau, à l’hôpital de la Charité, toute la ré- . gion pectorale, d’un côté, était couverte de ces tumeurs, dont plusieurs étaient assez volumineuses pour avoir rougi et érodé la surface de la peau à leur niveau. Dans le second cas, un enfant de dix ans et demi portait sur le dos de très nombreuses tumeurs kéloïdes, rouges à la surface, qui s’étaient développées dans des cicatrices consécutives à de nombreuses applications de potasse caustique qu’un charlatan avait faites à ce pauvre enfant , en promettant à ses parents de le guérir, par cette méthode, d’une maladie scrofuleuse dont il était atteint.

Nous ne nous occuperons pas ici des moyens qui seraient le plus appropriés pour empêcher les récidives de la kéloïde après l’extirpation, sujet étranger au travail actuel. Nous tenions seulement à faire ressortir que ses caractères anatomiques et sa marche pathologique viennent pleinement confirmer nos doctrines générales sur les maladies cancroïdes.

RÉSUMÉ

1° Le cancer de la peau peut se montrer sur toutes les régions , mais il est surtout fréquent à la face et aux organes externes de la génération, au tronc et aux membres. Sur 20 cas, il y en a eu 11 à la figure, dont 9 aux lèvres, 4 à la verge, 3 à la vulve, 1 à l'épigastre et 1 à la jambe.

2° La forme du cancer y est ordinairement intermédiaire entre le •squirrhe et l’encéphaloïde. Deux fois nous avons rencontré des tumeurs mixtes, cancéreuses au fond et épidermiques à la surface. Dans 1/4 des cas, le cancer était mélanique, caractère que nous n’avons jamais rencontré dans le cancroïde.

684 CANCEl» El’ CANCROÏDE DE LA PEAU.

C° Le cancer substitue dans la peau, comme ailleurs, un élément nouveau, un véritable tissu adventitiel à ceux de l’état normal, tandis que, dans le cancroïde, au contraire, la peau augmente d’abord de volume et de vascularité, s’enflamme et s’ulcère ensuite, mais rien de nouveau n’y est formé ; seulement l’épiderme peut s’y rencontrer dans des parties où il n’existe pas à l’état normal.

4° Le cancer de la peau se compose d’un stroma fibroïde qui renferme dans tous ses interstices une substance molle généralement infiltrée d’un suc trouble et lactescent , teint en noir dans le cancer mélané , et parfois comme coagulé et gélatiniforme. Dans quelques cas de cancer des lèvres , les parties épidermiques et papillaires qui le recouvrent , ou les couches glandulaires qu’il renferme et qui se trouvent au-dessous de lui, peuvent subir un travail hypertrophique.

5° Le cancer cutané peut croître sur place par intussusception ou augmenter par formation de tumeurs multiples, partant du siège primitif de la tumeur. Parvenue à un certain volume, la tumeur se congestionne , puis s’érode et ulcère les parties superficiellement situées. Cet ulcère cancéreux a ordinairement des bords durs et calleux , un fond sanieux et non papillaire , et une base franchement cancéreuse. Le cancer cutané se montre quelquefois sous forme d’un champignon encéphaloïde qui se rapproche des caractères du cancer hématode. Nous avons observé , dans le cancer de la verge, l’infiltration grasse, d’apparence tuberculeuse que nous avons désignée comme phymatoïde.

6° Le microscope montre dans ces cancers, outre les fibres pâles et élastiques, des cellules cancéreuses des mieux caractérisées , des cellules complètes , et surtout des noyaux elliptiques à grands nucléoles. Dans le cancer mélané , on trouve l’élément pigmentaire sous forme de granules ou de petits globules, en dehors ou dans l’intérieur des cellules, soit autour, soit dans les noyaux. L’infiltration granuleuse et graisseuse, comme partout ailleurs , y est fréquente, Les éléments hématiques , ainsi que les épanchements sanguins, y sont rares.

7° Le cancer cutané a une tendance prononcée à infecter toute l'économie, infection qui , loin de se borner au siège primitif , se montre dans des points extérieurs et internes , éloignés du point de départ, et se distingue en cela bien notablement de l’infection simplement locale et irradiante, qui peut s’observer dans le cancroïde épidermique.

S° Lesrécidives, après l’opération, ne se bornent pas à une simple reproduction sur place ; mais elles ont lieu tout aussi bien dans des organes tout à fait éloignés. L’infection dermatique disséminée précède ordinairement celle des autres organes.

9° Le point de départ histologique du cancer cutané est dans les lames du derme lui-même. De bonne heure , il fait saillie à la surface en soulevant l’épiderme à son niveau. Il est facile à reconnaître déjà à l’état tout à fait naissant, lorsqu’il est mélané. Ces tumeurs, quoique encore récentes , renferment déjà exactement les mêmes cellules cancéreuses que des tumeurs volumineuses et plus ; anciennes.

10° Le mal local montre au début une trompeuse bénignité , peu de gêne, peu de douleurs, un état général intact. Mais bientôt des douleurs se déclarent, le mal s’étend, d’autres tumeurs apparaissent, des glandes lymphatiques se prennent, des troubles viscéraux divers ^e manifestent, le malade dépérit , et la mort survient dans un esipace de temps qui varie entre 6 mois et 2 ans.

11° Sur 16 cas où le sexe a été noté , il y avait 10 hommes et i.6 femmes : sur 10 cas de cancer de la face, 7 hommes et 3 femmes. llL’âge où ce mal se montre surtout est entre 40 et 75 ans. Il est

(beaucoup plus rare chez de jeunes sujets. L’âge de la plus grande fréquence est entre 55 et 65 ans ; l’âge moyen de nos observations -est de 57 ans et 7/1 6e3.

12° La cause de ce mal nous est entièrement inconnue. Son pronostic est toujours fâcheux, surtout pour le cancer mélané, qui est loué de la plus grande tendance à se généraliser.

13° Le cancroïde épidermique est une production essentiellement i îomœomorphe , c’est-à-dire, une maladie d’un tissu normal et non une substitution d’un produit nouveau, comme c’est le cas pour le ubercule et le cancer. On ne saurait jamais assez insister sur cette différence capitale.

14° Par rapport au siège, nous distinguons trois formes de can- ■.roïde épidermique, celui de la surface, celui de la couche papillaire 4 celui qui tend à se propager au derme et aux parties profondes : :e sont le cancroïde épidermique , papillaire et dermo - épidernique.

15° On trouve tous les passages entre les excroissances épiderniques d’une bénignité incontestable , telles que les simples verues, par exemple, et les cancroïdes de la plus mauvaise appaence.

1G° Les verrues ne sont autre chose qu’une augmentation de volume d’un groupe de papilles entourées d’une enveloppe épidermique commune. Leur parfaite innocuité s’explique par leur vascularité exiguë. Le cancroïde débute souvent aussi par une petite tumeur verruqueuse , mais celle-ci montre d’emblée une circulation plus active, une vascularité bien plus prononcée et de la tendance à une hypertrophie beaucoup plus diffuse des papilles dans le voisinage de la tumeur primitive.

17° Lorsque la couche imbriquée d’épiderme est le siège de l’hypertrophie , elle peut acquérir une épaisseur de 5 ou 6 millimètres et au delà, et en même temps les papilles sous-jacentes se gonflent et s’hypérémient. Les papilles , lorsqu’elles sont le principal siège du cancroïde, augmentent notablement de volume et de coloration et donnent, lorsque l'épiderme est enlevé, à toute la production morbide, un aspect grenu et framboisé , tandis que celui-ci est plutôt verruqueux et mûriforme lorsque l’épiderme les recouvre encore en partie.

18° L’épiderme infiltré dans le tissu même du derme lui donne un aspect jaune pâle, légèrement luisant et terne par places peu élastique , plutôt fragile et facile à écraser, et , en comprimant ce tissu , on n’en fait point sortir ni suc ni grumeaux, mais bien plutôt une substance blanchâtre, sèche, ayant la consistance d’une pâte molle et se délayant dans l’eau sous forme feuilletée, au lieu de s’émulsionner avec elle comme le suc du cancer.

19° Que l’on prenne la couche épidermique superficielle , les cônes cylindriques des papilles, le tissu jaunâtre qui infiltre le derme, on y trouve partout au microscope les mêmes éléments épidermiques. Ce sont de jeunes cellules à petits noyaux, entourées souvent d’une zone transparente , puis des cellules plus développées dont le noyau peut offrir parfois de la ressemblance avec celui du cancer, puis des cellules qui commencent à s’altérer, soit en se desséchant et se plissant, soit en s’infiltrant de matières graisseuses, tantôt granuleuses, tantôt confluentes.

20° Il existe dans ces tumeurs un autre élément particulier, celui que nous avons désigné sous le nom de globes épidermiques . Ce sont des corps de 1/20° à 1/10° de millimètre et au delà, arrondis ou ovoïdes et constitués par un tassement concentrique de feuillets très nombreux d’épiderme qui , vus de champ à la périphérie, oftrent une apparence fibreuse , tandis que vers le centre il est plus aisé de reconnaître la nature cellulaire et épidermique de ces feuillets. Nous

ivons rencontré ces globes épidermoïdaux partout, où le cancroïde •pidermique s’était montré primitivement ou par propagation irradiante, même dans les glandes lymphatiques.

21° Le cancroïde épidermique a une tendance prononcée à s'ulcérer à la surface. Il se couvre alors d'une croûte sèche, composée le pus , d’épiderme et de matières sébacées , croûte quelquefois si lense, quelle prend l’apparence d’une corne. Le pus sécrété de l’ulcère renferme également de nombreux feuillets d’épiderme et soucent des infusoires, soit des vibrions, soit des poly gastriques.

22° L’épiderme, qui, de sa nature même, n’est qu’un simple produit blastématique et cellulaire et non un véritable tissu, peut se •ropager par irradiation autour du cancroïde primitif. C’est ainsique nous l’avons vu atteindre les muscles, les os, les glandes lymphatiques en rapport anatomique direct avec la partie malade de la "eau, et une fois les corps caverneux dans un cancroïde de la verge.

23° Cette infection, que nous venons de signaler et que nous avons I- écrite avec beaucoup de détail , est cependant tout à fait locale ;

; lie se fait par simple propagation, partant des tissus superficiels ■ ers les tissus profonds, et ne dépassant pas la zone des ganglions • emphatiques les plus rapprochés. Jamais nous n’avons vu d’infecon générale de l’économie dans les endroits éloignés du point de épart , comme dans le vrai cancer, et nous avons cité à l’appui de os doctrines le résultat de 18 autopsies faites avec soin.

24° Les récidives du cancroïde n’ont pas lieu ailleurs, non plus que ans le proche voisinage de la portion primitivement malade de la eau , ou dans les glandes lymphatiques voisines déjà préalablement ifectées d’épiderme. La récidive y est donc plutôt une continuation u mal primitif qu’une reproduction diathésique et constitutionnelle, t 25° L’infection épidermique des glandes peut se faire par le trans- . ',ort direct de l’épiderme au moyen de vaisseaux lymphatiques rges , courts et sans valvules , transport dont la possibilité est c ! onstatée par l’observation directe de M. Follin , qui a retrouvé les ircelles colorantes bleues et rouges employées pour le tatouage ins les glandes lymphatiques voisines. Il serait possible aussi que blastème épidermique fût absorbé par endosmose et transporté nsi dans les ganglions où la formation cellulaire aurait seulement i ,iu après.

26° On péut distinguer trois périodes dans l’infiltration épiderique des glandes lymphatiques. Dans la première, une substance olle , en partie liquide, jaunâtre et grumeleuse, est déposée au

milieu du tissu de la glande. Dans la seconde période, cette substance, plus abondante, est devenue plus compacte, plus sèche, d’un jaune pâle ressemblant à la matière tuberculeuse. Dans une troisième période, enfin, le tissu glandulaire, autour de cette substance étrangère qui ne se vascularisé guère , s’enflamme , un abcès se forme etun ulcère creux et de plus en plus étendu s’établit et continue à sécréter de l’épiderme au milieu de la sanie qui le recouvre. Dans tous ces états , et même dans cette période ultime, les feuillets épidermiques offrent toujours un aspect différent de celui de la cellule cancéreuse.

27° Nous n’avons jamais vu les ulcères cancroïdes les plus graves et les plus étendus s’infiltrer de matière cancéreuse par suite de leurs progrès locaux. Ainsi le cancroïde ne dégénère pas plus que d’autres produits morbides.

28° Nos notions chimiques sur le cancroïde sont encore trop in- | complètes pour en inférer quoi que ce soit sur sa nature. L’acide acétique rend cette substance transparente; l’acide nitrique la fait jaunir; la solution de nitrate de mercure lui donne une teinte orange; '! la potasse la gélatinise et la dissout en faisant disparaître les noyaux avant les parois cellulaires. L’acide acétique trouble cette solution ; les acides minéraux concentrés racornissent cette substance sans la dissoudre. L’alcool en extrait une substance qui se précipite par la potasse. Cet extrait alcoolique, mêlé avec une solution de chlorure de zinc, donne lieu à des formations d’apparence fibreuse et celluleuse, variées et fort remarquables.

29° Nous avons observé plusieurs fois la chute spontanée, mais toujours partielle, de cancroïdes fort étendus de la verge, et nous possédons une observation dans laquelle , depuis un grand nombre d'années, des tumeurs offrant toutes les apparences du cancroïde paraissaient de temps en temps pour se flétrir après quelques mois de durée et après s’être ulcérées chaque fois au pourtour ; il n’en restait à la fin qu’une cicatrice blanche et peu saillante.

30° Le cancroïde cutané, qui débute tantôt par une tumeur verruqueuse , tantôt par une crevasse superficielle , est accompagné de peu de douleurs pendant sa première période d’accroissement. Il doit faire craindre une extension d’autant plus fâcheuse qu’il est plus diffus dans son développement. La tumeur verruqueuse peut atteindre jusqu au volume d’une noix avant de s’ulcérer; elle présente alors toujours une surface inégale et comme mûriforme.

31 0 Dans la seconde période, où l’accroissement de la tumeur s »<■’

compagne d’une hyperémie inflammatoire, et qui amène bientôt l’ulcération, les douleurs sont plus vives et plus fréquentes. L’ulcère prend surtout le caractère rongeant à la face , tandis qu’il n’est que ierpigineux sur une base végétante et hypertrophiée dans le canüroïde des organes génitaux externes. A la lèvre inférieure , on observe l’une et l’autre forme d’ulcération. Le cancroïde du dos de la ■nain offre des bords verruqueux et végétants, tandis que le fond de ’ulcère tend à ronger en profondeur.

32° L’extension de l'ulcération, la nature sanieuse et l’abondance Ile la suppuration , peuvent entraîner un dépérissement lent et graluel, et amener la mort plus rapidement, lorsque, siégeant à la lèvre nférieure, elles opposent un obstacle à l’alimentation.

33° La durée moyenne, d’après toutes nos observations sur les :ancroïdes, a été de 6 ans 1/2. Elle a beaucoup varié selon les répons atteintes ; elle a été de 3 ans et 2/5cs pour la lèvre inférieure , le 3 ans et 2/3 pour la verge , de 8 ans et 43/48es pour le tronc et es membres, de 9 ans et 1/6® pour celui de la vulve , et de 9 ans :t 7/12es pour le cancroïde du visage , la lèvre inférieure exceptée.

34° Pris en totalité, le cancroïde n’offre pas une différence notable par rapport aux sexes : sur 61, nous avons 31 hommes et 40 femmes. Nous trouvons cependant une différence plus prononcée >our les deux régions principales de la face : c’est ainsi que le caniroïde de la lèvre inférieure est beaucoup plus fréquent chez les nommes, 15 fois sur 18 ; tandis que celui du reste de la face se renontre bien plus fréquemment chez les femmes , 18 fois sur 22. Le ancroïde de la verge est un peu plus fréquent que celui de la vulve.

35° L’âge de la plus grande fréquence a été entre 40 et 50 ans i n moyenne. Il n’y a que l'ulcère chancreux de la face qui se montre l'ilus souvent dans la vieillesse proprement dite.

36° Nos notions sont bien incomplètes sur les causes du cancroïde. j 'Sous savons seulement que le phimosis prédispose au cancroïde de a verge , et que l’usage des pipes très courtes peut contribuer à la •roduction de celui de la lèvre intérieure. Il faut admettre toutefois me prédisposition spéciale pour le développement du cancroïde en j général.

37° Le pronostic, quoique loin d’être celui d’une affection bénigne, est meilleur pour le cancroïde que pour le cancer. Le cancroïde le la face a la marche la plus lente , surtout lorsque les surfaces nuqueuses ne sont pas encore atteintes. Celui de la lèvre inférieure ■t de la verge offre le pronostic le moins favorable tant à cause de sa

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disposition aux récidives sur place, que par suite de sa disposition ù se propager jusqu’aux ganglions lymphatiques voisins.

38° Dans l’état actuel de la science , la curabilité du cancroïde est incontestable , et nous possédons nous - même sur ce point des faits tout à fait probants ; mais, d’un autre côté , il faut convenir que cette affection arrive encore trop souvent aujourd'hui à une grande extension et à l’incurabilité , pour qu’on ne doive regarder généralement son pronostic comme grave. D'un autre côté, le témoignage des plus grands praticiens vient à l’appui des différences que nous établissons entre le pronostic du cancroïde et celui du véritable cancer.

39° Le traitement du cancroïde est principalement local ; opérer de bonne heure , détruire ou ne pas y toucher, voilà la principale indication. 11 est nécessaire d’opérer au milieu des parties saines, tant en circonférence qu’en profondeur, pour enlever toujours bien j au delà des portions malades. En thèse générale, le bistouri est préférable aux caustiques. Ceux-ci doivent surtout être employés dans l’ulcère rongeant de la face, tant qu’il n’a pas atteint de trop grandes dimensions. L’arsenic est, dans ce cas, le caustique par excellence. Nous donnons la préférence à la pâte deManec. 11 est bon de ne l’appliquer à la fois que sur une étendue de 10 à 15 millimètres carrés , mais d’y revenir avec persévérance jusqu’à destruction. Il faut être prévenu des vives douleurs et de l’inflammation érysipélatoïde qu’excite ce traitement ; mais cette vive réaction locale est une des condi- ; tions de son action modificatrice sur les tissus.

40° La combinaison de l’excision et du traitement par les causti- i ques peut amener des résultats que l'on obtiendrait difficilement par ! l’une ou l’autre de ces méthodes employées isolément. Les caustiques ! succédanés de l’arsenic auxquels on peut avoir recours sont les acides minéraux solidifiés, la pâte de Vienne solidifiée par Filhos , et le i chlorure de zinc d’après la méthode de Canquoin. Quant aux causti- j ques faibles, leur usage doit être proscrit dans le traitement du cancroïde.

41° Lorsque le mal est trop étendu pour pouvoir faire espérer une guérison , il ne reste que le traitement palliatif, se composant de pansements méthodiques, d’une hygiène bien ordonnée et de calmants opiacés , surtout lorsque l’intensité des souffrances réclame \ leur emploi.

42° Le cancroïde de la lèvre inférieure se montre tantôt sous forme d’hypertrophie épidermique superficielle, tantôt, et c’est le cas j|| le plus fréquent, sous l’apparence d’une affection hypertrophique |i,

des papilles. C’est de là qu’il peut s’étendre aux lames profondes du derme, et alors nous l’avons vu atteindre les parties profondes:

3 fois les muscles, 3 fois le maxillaire inférieur, et 2 fois les ganglions sous-linguaux et sous-maxillaires.

43° Dans 7 autopsies nous avons reconnu l’intégrité des organes intérieurs et de toutes les parties de l’organisme, en dehors de la zone anatomique de la région labiale.

44° C’est à la lèvre inférieure que nous avons pu constater l’influence fâcheuse des irritants locaux , tels que l’usage des pipes courtes , les attouchements fréquents des malades qui se grattent et arrachent les croûtes , ainsi que l'irritation plus fâcheuse encore produite par l’usage incomplet des caustiques.

45° La tendance envahissante du cancroïde de la lèvre fait qu'il persiste souvent en germe autour de la partie qui est le siège de son développement complet. Aussi les récidives fréquentes sont- elles plus souvent la continuation du mal primitif qu’une vraie récidive. Lorsque l’ulcère est devenu incurable par sa grande étendue, l’écoulement continuel de salive et la difficulté apportée à la mastication et à la déglutition favorisent le dépérissement et accélèrent la terminaison fâcheuse.

46° Nous avons vu que la durée moyenne était de 3 ans et 2/5“. L’opération est devenue nécessaire, dans nos observations, dans un laps de temps qui a varié entre 6 mois et 3 ans après le début , quelquefois au bout d’un temps beaucoup plus long. Il en est de même pour les récidives. Nous avons observé cependant des guérisons tout à fait durables après une ou plusieurs opérations. L’âge moyen de nos malades a été de 45 ans et 6/17“.

47° Le cancroïde de la lèvre inférieure doit être opéré très largement. Il est bon de ne pas se tenir trop exclusivement à l’excision classique en forme de Y. Il ne faut pas reculer devant l’amputation i d’une partie du maxillaire, et enlever surtout tous les ganglions engorgés. Quant au cancroïde superficiel et ulcéré, on pourrait de nouveau expérimenter l’arsenic comme caustique, pourvu que l’applicaition n’approche pas du bord libre des lèvres. 11 est important de prévenir tous les malades que l’on opère d’un cancroïde de la lèvre inférieure, que leur vie dépend de l’opération prompte et complète d’une récidive dès qu’elle se sera manifestée.

43° Le cancroïde de la face se montre bien plus souvent sur le

Iriez et les paupières que dans ses autres régions. Sur la joue il offre de préférence la forme papillaire et épidermique. Sur les paupières,

son aspect est également papillaire ; mais nous avons trouvé ces papilles composées d’éléments fusiformes ressemblant beaucoup à ceux du tissu fibro-plastique. C’est au nez principalement que l’on observe l’ulcère rongeant de la face. Partout le début de la maladie se caractérise par l'apparition d’une saillie ou d’une petite tumeur verruqueuse. Il y a d’abord excoriation , puis une ulcération qui peut atteindre une grande étendue sans amener beaucoup de douleurs, et sans compromettre sensiblement la santé générale.

49° Sa marche est très lente , et des faits non douteux attestent qu’il est susceptible d’une guérison complète et durable. La durée moyenne a été de 9 ans et 7/72es ; 14 fois sur 18 elle a été au delà de 3 ans, et 10 fois sur ces 14 cas au delà de 10 ans. L’âge noté chez 21 malades a été , dans la moitié des cas , au-dessus de 65 ans ; l’âge moyen de 62 ans et 3 0/1 7e® . En défalquant 10 ans, on arrive à la période moyenne du début.

50° Il est très important d’attaquer ces cancroïdes énergiquement par l’excision complète , par des applications arsenicales profondes et répétées, par la combinaison enfin des deux méthodes, selon les circonstances.

51" Le cancroïde du pénis débute le plus souvent par la face interne du prépuce ou par le bord du gland. Nous l’avons observé une fois tout le long de la surface externe de la verge. Il offre ordinairement l’aspect végétant et framboisé. Il se compose principalement de papilles hypertrophiées et d’épiderme, et il est surtout fréquent chez des individus atteints d’un phimosis congénial. L’orifice de l’urètre est habituellement caché par ces végétations, et quelquefois à tel point qu’il en résulte des fistules urinaires.

52° L’ulcération qui survient dans la seconde période est le plus souvent serpigineuse. Nous l’avons vue une fois compliquée d’un chancre phagédénique. Le mal peut se propager aux corps caverneux, et atteindre, par l’intermédiaire des lymphatiques, les ganglions de l’aine, qui , à leur tour , s’ulcèrent et deviennent de véritables foyers putrides. Cependant, s’il ne s’agit que d’un cancroïde, le mal ne dépasse pas la région inguinale , et l’on constate dans les autopsies l’absence de toute infection générale de l’économie.

53“ Nous avons vu la durée varier entre 15 mois et 10 ans. Il peut se développer plus tôt que les autres cancroïdes, et 3 fois sur 9 nous l’avons observé avant 40 ans. Il n’est susceptible de guérison que lorsqu'il est opéré très largement et de bonne heure. Malheureusement l’existence du phimosis le cache pendant bien longtemps ;

et comme , à part quelques démangeaisons , les malades ne souffrent pas beaucoup pendant les premiers temps , ils ne viennent souvent réclamer les secours de l’art que lorsque la maladie est déjà passa- . blement avancée.

54° Le cancer des ramoneurs des auteurs anglais ne paraît être, dans la majorité des cas, qu’un cancroïde épidermique, quelquefois peut-être un véritable cancer. Il commence par une verrue qui , plus tard , s’ulcère et produit de vastes pertes de substances. De l’aveu des auteurs anglais il est guérissable , lorsqu’il est opéré de bonne heure et largement. L’action irritante de la suie, comme élément étiologique, nous paraît fort douteuse. Abandonné à lui-même ou incomplètement traité, il amène le dépérissement et la mort.

55° Le cancroïde de la vulve est le plus souvent végétant et hypertrophique, plus rarement rongeant , débutant par les grandes ou les petites lèvres ; il s’étend ensuite à toute la région vulvo- anale. On y constate, comme principal élément, l’hypertrophie verruqueuse de l’épiderme , du derme et des papilles ; plus tard sa surface devient très vasculaire, s’érode et s’ulcère. Lorsqu’il a atteint le pourtour de d’anus, il peut provoquer, par propagation de l’inflammation, une ji colite, une péritonite ou un phlegmon du petit bassin. On a bien souj'vent à tort assimilé cette maladie avec les affections syphilitiques.

56° Sa marche est lente, de 3, de 6, de 10 et de 20 ans de durée. Il est plus fréquent dans la première moitié de la vie que dans la seconde. Son pronostic est fort grave et sa terminaison fâcheuse , si l’on n’enlève pas de bonne heure toutes les portions malades avec leur base. Un traitement intérieur antiscrofuleux est de rigueur s’il existe quelque complication strumeuse : il en est de même pour la complication syphilitique.

57° Le cancroïde des membres a une prédilection pour le dos de la main et le talon. Nous l’avons vu une fois atteindre jusqu’à la substance du calcanéum. Dans un cas de cancroïde du tronc, nous avons trouvé tout un nid de glandes sudoripares hypertrophiées. L’analyse de 10 cas de cancroïde du tronc et des membres nous a démontré aussi sa prédilection pour la vieillesse : l’âge moyen a été de 60 ans et 7 /8e*. Nos 3 cas de cancroïde du dos de la main se rencontraient tous chez des personnes qui avaient au delà de 70 ans, et leur début remontait à 4 ou 5 ans auparavant.

58° Le cancroïde se montre aussi à la surface des membranes muqueuses. Nous l’avons observé sur le col utérin , et à la surface de la langue, tantôt sous la forme épidermique végétante, tantôt sous

CANCER ET CANCROÏDE DE LA l’EAU.

celle d’ulcère rongeant, ou sous ces deux formes combinées. L’ulcère rongeant cancroïde n’est pas très rare dans le tube digestif ; il est beaucoup plus fréquent dans l’estomac que dans ses autres portions, oùil se rencontre quelquefois dans le duodénum , le cæcum, l'S iliaque et le rectum. Dans ces organes , cette maladie est souvent confondue avec le cancer.

59° Nous avons observé une fois des tumeurs épithéliales à la surface de l’arachnoïde. M. Robin en a observé à la surface interne des veines chez le cheval.

60° La kéloïde offre quelques rapports avec le cancroïde , et montre surtout une tendance prononcée aux récidives locales après l’opération. Dans tous les cas observés par nous, sa structure a été fibreuse et fibro-plastique, et nous n’avons point trouvé, sous le rapport histologique, des différences entre la kéloïde spontanée et la kéloïde cicatricielle.

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