‹ Traité pratique des maladies chroniquesChapitre 2 sur 86 · PATHOGÉNIE. A · texte numérisé non relu

PATHOGÉNIE. A

1* hypérémie sanguine et afflux nerveux suffisants; 2« constitution du sang et état de l'innervation appropriés aux phénomènes dont il s'agit.

Maintenant, il faut reconnaître que tout ce qui viendra troubler quelqu'une, la moindre de ces conditions, en dehors de toute altération de l'estomac lui-même, devra ou pourra devenir une cause de dyspepsie, du moins par sa répétition.

En effet, s'il ne s'agit que d'un trouble passager, il en résultera simplement une digestion pénible accidentellement, ce qui n'aura aucune importance, ou, à un certain degré, une indigestion. Or les causes de l'indigestion sont à peu près les mômes que celles d'un grand nombre de dyspepsies, mais accidentelles et passagères, au lieu d'être durables et habituelles.

Le tableau des conditions physiologiques de la digestion ne met pas seulement sur la voie des causes de la dyspepsie ; il rend compte égale* ment des diverses formes que celle-ci peut revêtir,

Lorsque l'on considère la multiplicité des conditions nécessaires à l'accomplissement d'une digestion régulière, il ne faut pas s'étonner de la fréquence de la dyspepsie. Il faut s'étonner au contraire que, dans les conditions artificielles d'existence que nous crée la société, tout le monde ne soit pas dyspeptique. Mais l'habitude détermine une sorte d'entraînement de l'organisme qui se prête heureusement aux circonstances les plus défavorables où il est obligé de se mouvoir.

Dans l'état absolument normal, on n'a pas conscience de la digestion. Cependant on peut toujours, surtout si l'on y porte son attention, percevoir un peu de refroidissement, de lourdeur générale, de pesanteur intellectuelle, de besoin de repos, comme si l'organisme, attentif à l'acte important qui s'accomplit, suspendait momentanément son activité générale pour la concentrer sur l'organe qui en est le siège.

11 n'est sans doute personne qui n'ait éprouvé ces sensations à un certain degré ; beaucoup d'une manière notable et après chaque repas. Ce n'est pas là un état maladif, ce n'est que la perception trop vive de l'accomplissement d'un acte physiologique.

Mais marquez un peu plus ces diverses sensations, et vous avez la première notion de la dyspepsie, de ce que j'appellerai la dyspepsie simple : c'est un sentiment vague de plénitude et de pesanteur à l'épigastte, avec refroidis^mentde la périphérie, lassitude générale, brisement musculaire, torpeur intellectuelle, somnolence. Gela se montre aussitôt après le repas, ou ime ou deux heures après, dure un quart d'heure, une ou plusieurs heures, et se dissipe. Voilà une forme très-simple de dyspepsie constituée par la pure exagération des sensations élémentaires qui peuvent accompagner la digestion la plus régulière.

Mais il résulte quelquefois de l'hypérémie dont l'estomac se trouve le aége pendant le travail digestif, et de la plénitude du système vasculaire dans cette région, un ralentissement momentané de la circulation veineuse, qui se fait sentir spécialement vers la tête et détermine des symptômes passagers de congestion faciale et encéphalique. Il y a même des

i DYSPEPSIE ET MALADIES DYSPEPTIQUES.

individus chez qui la difficulté de la digestion ne se fait sentir que dans la tète, comme il y a des femmes chez qui les sensations utérines ne se font sentir que dans les lombes, ou même dans les cuisses. Mais ce ne sont pas là seulement des phénomènes congeslifs; il y a évidemment un retentissement nerveux de l'estomac vers la tête: le yeriif;e à stomacho Ubso n'est pas toujours un phénomène congestif ; de même encore, du reste, que le vertige dit nerveux n'est pas toujours un symptôme dyspeptique.

Mais voici un autre ordre de faits tout particulier.

Il arrive que chacun des termes dont se compose l'acte digestif luimême vient à se troubler d'une manière tout à fait spéciale, et quelquefois exclusive. Le plus important est la sécrétion des sucs particuliers destinés à faire subir aux aliments les transformations essentielles. Ces aliments introduits appartiennent à l'une des trois classes suivantes : azotés, gras, féculents ou sucrés. Chacun de ces principes alimentaires rencontre une sécrétion particulière qui lui est directement adressée : or chacun peut aussi trouver l'estomac réfractaire à sa digestion spéciale. Il faut admettre ici que la digestion résulte d'un trouble particulier de l'une des sécrétions gastro-intestinales. On dit alors qu'il y a une dyspepsie spéciale des matières grasses, ou des matières féculentes, ou des matières sucrées ou des matières azotées.

Quelquefois la digestion est troublée par un excès des sécrétions gastriques, et spécialement des sécrétions acides, c'est ce qu'on appelle dyspepsie acide ou acescente. D'autres fois c'est l'ensemble des sécrétions de l'estoifaac qui est exagéré ; c'est la dyspepsie jotÏMtVewse.

D'autres fois c'est l'élément contractile de la digestion qui est mis en jeu et diversement troublé. Il y a des dyspepsies qui consistent uniquement dans le vomissement d'une partie des aliments, soit aussitôt après le repas, soit plus tard, sans avoir subi aucune ou presque aucune action digestive, et sans être accompagnés par aucune des sécrétions gastriques. Ou bien c'est une véritable rumination, décrite par les auteurs sous le nom de mérycisme, dans laquelle une partie des aliments, au lieu d'être vomis, remontent par gorgées ou par régurgitations dans le pharynx, presque sans aucune sensation consciente, pour être quelquefois ingurgités de nouveau, mais le plus souvent rejetés par dégoût.

Je signalerai encore la dyspepsie flatulente, dans laquelle le symptôme prédominant est l'excès des produits gazeux de l'estomac. Sans .doute il faut se garder de considérer comme de nature dyspeptique toutes les pneumatoses de l'estomac. De même qu'il y a une dyspepsie vertigineuse, une dyspepsie pituiteuse, une dyspepsie flatulente, il y a des vertiges, des gastrorrhées et des pneumatoses qui n'ont aucun rapport avec la dyspepsie. Bien plus, l'introduction des aliments a généralement pour effet, dans ces derniers cas, d'atténuer la manifestation morbide, ce qui est précisément l'inverse, lorsque ces mêmes phénomènes sont des manifestations dyspeptiques.

Sans doute, voici bien des manifestations symptomatiques différentes. Il y a fort loin d'une dyspepsie acescente au vertige dyspeptique, ou au

ÉTIOLOGÎE. 5

Tomissement, si nous prenops les cas où ces phénomènes s'isolent au lieu de se combiner ensemble, : c'est pour cela que je désigne sous le nom de maladies dyspeptiques un ensemble de faits qui, malgré leur apparente diversité, sont tous de la même famille.

Étiologie.

Les causes de la dyspepsie, a dit Joseph Frank, comprennent l'étiologie tout entière.

Il est wai que, si le consensus de tout l'organisme est indispensable au régulier accomplissement de la digestion, tout ce qui peut troubler l'exercice d'une fonction quelconque doit être rangé au nombre des causes possibles de la dyspepsie. Il résulte encore de là que la majorité des dyspepsies provient de circonstances étrangères à la constitution et à la manière d'être de l'appareil digestif lui-même, et n'agissant que d'une foçon indirecte sur la manière dont il accomplit ses fonctions.

On doit distinguer ici ce que j'ai appelé des causes hygiéniques et des Causes physiologiques, les premières plus directes, les secondes plus éloignées.

Il faut que les aliments arrivent dans l'estomac préparés par la mastication et l'insalivation. Le défaut de dents, la mollesse ou la sensibilité des gencives, la précipitation dans les repas, sont à elles seules des causes trèsfréquentes de dyspepsie.

Nous savons également que le travail digestif exige une intervention momentanément active de la circulation sanguine et de l'innervation vers les surfaces gastrique et intestinale, sièges de ses phénomènes essentiels. Tout ce qui peut détourner en quelque chose ce double courant, une préoccupation vive après le repas, comme une situation défavorable exigée par certaines occupations manuelles, suffit pour gêner ou même entraver le travail de la digestion.

On peut établir que tout ce qui est propre à déterminer une digestion imparfaite, ou une indigestion, devient une cause de dyspepsie par sa répétition habituelle. Les habitudes de la vie à l'époque des repas exercent donc une grande influence sur ce sujet. La plupart des hommes d'affaires ou d'étude, qui rentrent dans leur cabinet ou s'assoient à leur bureau immédiatement après leurs repas, deviennent dyspeptiques.

Quant aux aliments eux-mêmes, leur action directe est moindre. Sans doute une alimentation insuffisante ou mal ordonnée peut provoquer la dyspepsie, ainsi qu'une alimentation excessive. Nous devons admettre également que l'usage exclusif ou trop prédominant de tel ou tel aliment, corps gras, féculents, sucre, viande même, en sollicitant l'intervention exagérée d'un seul des principes chimiques de la digestion, au détriment des autres, est de nature à troubler l'équilibre des sécrétions spéciales. Nous en dirons autant de la constipation, qui peut provenir de tant de causes diverses, et qui, souvent effet de la dyspepsie, en devient

souvent la cause, par suite de la relatioa sjrmpatbique qui existe entra toutes les parties de l'appareil digestif.

Ce que nous avons dit de la solidarité qui unit l'ensemble des fonctions de l'économie aux fonctions digestives, de telle sorte que l'organisme tout entier prenne une part effective à l'accomplissement de ces dernières, permet de pressentir le rôle qui doit appartenir, dans l'étiologie de la dyspepsie, à certaines maladies, soit locales, soit générales, dont l'effet est de déprimer les fprces vitales et de rendre toutes les fonctions languissantes. Telle est, sans aucun doute, l'origne des dyspepsies qui accompagnent si souvent l'aménorrhée, la dysménorrhée, la chlorose, l'anémie, la leucorrhée, les fièvres intermittentes, les cachexies de toutes sortes ; telle est également l'origine de ces dyspepsies que j'ai vues tant de fois survenir sous l'influence de la misère et de tout ce qui l'accompagne, nourriture malsaine, insuffisante, habitations insalubres, incurie des fonctions de la peau, etc. Rien ne paraît physiologiquement plus facile à concevoir que la liaison de telles causes à de tels effets. La dyspepsie, a dit un auteur anglais, et je ne saurais trop insister sur la justesse de cette observation, provient bien plus souvent des maladies des organes jouissant d'un consensus avec l'estomac, que de ce viscère lui-môme (1). M. Andral a dit également : « Les liens sympathiques qui unissent l'estomac aux autres organes sont si nombreux, que le trouble d'un de ces organes doit nécessairement modifier les fonctions de l'estomac. » Et après avoir comparé, sous ce rapport, la muqueuse gastrique à l'enveloppe cutanée si souvent modifiée dans ses sécrétions durant le cours de la plupart des maladies chroniques, le même auteur ajoute : « En vertu de cette merveilleuse loi de synergie, dont l'économie nous offre de continuels exemples, il semble que les fonctions de l'estomac, dans lequel commence l'acte assimilateur, doivent tendre à se suspendre, par cela seul que d'autres organes de la vie nutritive (intestin grêle, poumons, foie, etc.) ont cessé eux-mêmes de remplir leurs fonctions (2). » On voit que l'étiologie de la dyspepsie se confond en réalité avec la pathogénie, et appartient presque tout entière à la pathologie générale. Quant aux causes d'un ordre différent, elles rentrent dans le môme cercle d'action physiologique : ainsi, excès de fatigue musculaire, chagrins, troubles affectifs, excès de travaux intellectuels, abus simultané de travaux et de plaisirs : ce sont presque toujours des causes dépressives que nous voyons présider au développement de la dyspepsie.

Il est aisé de comprendre que, les circonstances accidentelles ne jouant qu'un faible rôle dans la production de la dyspepsie, il soit souvent difficile d'assigner à celle-ci sa véritable cause. Il arrivera souvent en efi'et que l'ensemble du genre de vie, ou bien telle modification acquise de l'ensemble de l'organisme, présidera au ralentissement ou à l'imperfection de

(i) J. Annesley, Researcheê into,... ihe most prévalent diseases in India, etc. London (3) Andral, Clinique médkale, 1834^ t. Il, p. 181.

l'acle digestif, sans se prêter aisément à une analyse exacte. Combien de gens, par exemple, sont dyspeptiques pendant l'hiver et non pendant Tété, pendant l'époque de leurs occupations et non durant celle de leurs loisirs, pendant leur séjour à la ville et non plus à la campagne, qui le sont * pendant un séjour triste ou ennuyeux, et qui cessent de Tètre si des dis^ tractions ou un autre cours d'idées viennent à surgir I Et cela indépen-^ damment du genre d'alimentation, de l'habitude des repas, en un mot de leur hygiène particulière, spécialement de leur hygiène diététique.

Ce sont les faits de ce genre qui éclairent le mieux la patbogénie de la dyspepsie, et qui servent de guide le plus sûr dans son traitement.

Symptômes.

Dyspepsie simple.

Digestions pénibles, douleur ou malaise à la région épigastrique, déve* ioppement de gaz dans l'estomac, rejet ou des aliments ou des produits de sécrétion de ce viscère, et constipation, tels sont les symptômes ordinaires de la dyspepsie.

Les digestions sont difficiles^ lentes, pénibles. On n'a généralement conscience, dans l'état de santé, de l'accomplissement de la digestion, que par ce frisson presque imperceptible qui annonce la concentration momentanée des forces de l'économie vers les organes qui y concourent le plus directement, et un certain degré d'engourdissement que suit bientôt un surcroît général de force et de bienrôtre. Mais, chez les dyspeptiques, les digestions déterminent vers l'épigastre des sensations, pénibles plutôt que douloureuses, dont la pesanteur, le gonflement et la chaleur sont les caractères les plus habituels, et dans l'ensemble de l'économie un état de langueur, de fatigue, de malaise, souvent plus difficile à supporter que des douleurs aiguës.

En effet, dans la dyspepsie non compliquée de gastralgie, il n'y a pas, ou il n'y a que fort peu de douleur proprement dite à l'épigastre : c'est du malaise,, un sentiment de délabrement, d'anxiété, et presque toujours, ce qui est surtout caractéristique, de la pesanteur, du gonflement et un sentiment de tension, une bajre, qui forcent d'ouvrir les vêtements.

11 existe presque toujours, môme en l'absence de tout sentiment à proprement parler douloureux, un certain degré de sensibilité à la pression, limitée au cardia même, et qui persiste habituellement dans l'intervalle des repas et de tout autre symptôme actuel.

Il est rare que les malades n'accusent pas des éructations, sans goût et sans odeur, ou bien aigres, ou bien ramenant le goût d'œufs pourris, de l'hydrogène sulfuré. Ces rejets gazeux sont ou habituels, ou tout à fait accidentels.

• Des bâillements se montrent, souvent très-opiniâtres, et constituent quelquefois le symptôme prédominant.

Ce qui appartient à la dyspepsie d'une manière à peu près aussi carac-

Lioogle

téristique et constante que les phénomènes précédents, c'est un état général de malaise^ de fatigue^ de courbature, d'anéantissement : ce peut être la courbature musculaire qui domine; les membres sont lourds, brisés, l'exercice actif est impossible ou nécessite un violent efFort; d'autres fois c'est une véritable courbature intellectuelle ou affective; l'attention, le travail d'esprit deviennent très-difûciles ou impossibles; ou bien le caractère s'aigrit momentanément, les manières sont brusques, l'humeur irritable.

Tout cela peut s'accompagner d'une somnolence invincible; et quelquefois une envie de dormir passagère est à peu près l'unique témoignage d'une digestion pénible.

Une céphalalgie légère ou violente remplace quelquefois la somnolence, ou bien des étourdissements et des vertiges. Nous nous occuperons plus loin tout spécialement du vertige dyspeptique. Chomel a appelé justement l'attention sur la céphalalgie, dont cependant il a pcul-ôtre exagéré la fréquence, tandis qu'il a trop négligé l'étude du vertige. Nous ne parlerons pas ici de la migraine, qui est une névrose très-particulière, souvent dépendante, il est vrai, de la manière dont s'opèrent les fonctions de l'estomac. Chomel recommandait, du reste avec raison, toutes les fois qu'un malade se plaint d'une céphalalgie habituelle, d'interroger aussitôt les fonctions digestives (I).

Un plus grand nombre de malades encore se plaignent que le sang se porte à la tête, avec chaleur, coloration de la face, injection des yeux, pesanteur frontale, pendant tout le temps que dure la digestion.

Les extrémités sont refroidies, d'autant plus que l'anxiété cardiaque ou la congestion vers la tête est plus prononcée.

C'est dans ces cas surtout que l'on voit le pouls devenir plus petit, plus concentré, se ralentir ; mais il n'éprouve en général que peu de modifications appréciables.

La langue peut demeurer nette et lisse, môme dans des dyspepsies anciennes et considérables. Cependant elle est souvent pâteuse, épaisse, le matin surtout, rarement amère, à moins qu'il n'existe d'une manière intercurrente quelque embarras gastrique temporaire. Quelques malades accusent des saveurs particulières, métallique, salée, douceâtre. Chomel attachait une grande importance à une sorte de mousse blanche qui se montre sur les parois de la bouche, de l'isthme du gosier, sur la langue où elle forme sur ses côtés deux lignes blanches. Mais ceci ne se rencontre qu'accidentellement.

La plupart des dyspeptiques sont constipés à un certain degi*é. Mais ils ne le sont pas tous : il est remarquable quelquefois de voir la régularité des fonctions intestinales se conserver auprès d'un état dyspeptique prononcé. La diarrhée chez les dyspeptiques témoigne presque toujours de quelque complication intestinale.

V appétit peut demeurer normal; mais le plus souvent il diminue.

(1) Chomel, Des dyspepsies, 1850, p. 71.

SYMPTÔBIES. 0

Vanorexie peut être complète et de longue durée. Elle suppose alors un état particulier de Tinnervation qui demanderait à être étudié d'une manière particulière. Nous possédons plusieurs observations d'anorexie complètes durant depuis plusieurs mois, une ou même plusieurs années. Cette anorexie avait quelquefois succédé à des maladies graves, fièvre typhoïde, suites de couches pathologiques. D'autres fois elle avait apparu d'emblée, et sans pouvoir être rattachée à quelque cause déterminée. Dans plusieurs cas, on ne remarquait aucun symptôme propre de dyspepsie. Le peu d'aliments pris semblaient se digérer normalement. Aucun signe d'altération organique ne pouvait être saisi. Il y avait seulement de la faiblesse, de l'amaigrissement, peu de caloricité, et quelquefois certains troubles névropathiques.

La dyspepsie peut s'accompagner de phénomènes très-particuliers, et de nature à détourner l'attention du véritable objet qui doit la fixer. La toux est un des plus curieux. Les anciens auteurs ont signalé depuis longtemps la toux gastrique, comme la toux hépatique. C'est une toux brève, sèche, rapprochée, peu douloureuse, et qui dure jusqu'à l'achèvement complet de la digestion. Il est rare qu'elle se prolonge davantage dans les dyspepsies simples. A cela se joignent quelquefois des points de névralgie intercostale; mais moins souvent que dans la gastralgie. Beau signale l'aphonie, ou plus rarement la raucité de la voix, qui accompagne, chez quelques personnes, les malaises d'une digestion pénible (1).

Le travail de la digestion détermine d'autres fois une dyspnée légère, ou même très-prononcée : nous ne parlons pas des cas oîi la respiration est gênée par suite de la distension de l'estomac ou des intestins par les gaz (dyspepsie flatulente). Certains dyspeptiques se plaignent de palpitations violentes pendant la digestion : ce sont en général des chlorotiques ou des anémiques.

Nous devons signaler encore Vinsomnie, l'agitîition du sommeil et les cauchemars, chez les individus chez qui les accidents de la dyspepsie se montrent tardivement, et pendant la nuit. Un léger nouvement féùrile peut apparaître pendant le travail de la digestion : c'est un phénomène rare dans la dyspepsie simple ; et, malgré le refroidissement qui l'accompagne souvent au début, il faut beaucoup d'inattention pour se méprendre sur sa nature.

Tel est l'ensemble des symptômes de la dyspepsie simple. Il n'y a pas de dyspepsie sans que quelqu'un d'entre eux vienne à se montrer après les repas ; et, pour que l'on admette la dyspepsie, il faut que leur apparition se trouve en rapport avec un repas précédent, .et corresponde avec une période quelconque du travail de la digestion.

En effet, ce n'est pas toujours immédiatement après le repas que le malaise de la dyspepsie se fait sentir : c'est après une demi-heure, deux, trois heures; plus rarement après cinq ou six heures. Les symptômes plus éloignés appartiennent à la dyspepsie intestinale.

(i) Beau, Tratté des dyspepsies, 1866, p. 27.

Quant à la durée de ces mêmes phénomènes, elle varie entre un quart d'heure, et deux, trois, cinq ou six heures; plus rarement douze ou quinze heures.

Une circonstance qui mérite d'être signalée est la suivante : Il y a des malades qui digèrent très-bien leur déjeuner, et qui ressentent après leur dîner Tensemble des symptômes que je viens d'exposer ; ou bien, et cela m'a paru plus commun, c'est le déjeuner seul qui est mal digéré. On pourrai dire qu'il y a une dyspepsie soit du déjeuner, soit du dîner. Cette circonstance s'est offerte assez fréquemment à mon observation. Et ce qu'elle présente de particulier, c'est que, dans la plupart de ces cas, quelque modification que l'on apportât à la nature des aliments, des occupations, à l'heure même du repas, on n'y gagnait rien. En un mot, quoique l'oq fit, c'était toujours ou le repas du matin, ou le repas du soir qui était mai digéré, et souvent au plus haut degré.

Voici donc un groupe de symptômes qui se montre pendant une durée de temps variable, mais déterminée, et toujours à la suite des repas, dont tel ou tel intervalle les sépare.

Mais ces symptômes ne varient pas seulement par leur expression, c'està-dire par le choix qui semble en quelque sorte se faire de tel ou tel d'entre eux : ils varient singuHèrement par leur degré d'intensité.

La dyspepsie peut se manifester simplement par un léger malaise, une somnolence passagère, un abattement de courte durée, une sensation de pesanteur momentanée. Il n'est presque personne qui n'en ait ressenti quelquefois autant ; mais c'est la répétition habituelle ou constante qui constitue la maladie, c'est-à-dire la dyspepsie. Et cette habitude ou cette répétition mérite d'autant plus d'attention, qu'elle ne saurait s'établir sans amener peu à peu, dans ces symptômes légers, un accroissement et une exagération qui en font une des maladies les plus pénibles, sinon les plus graves.

En effet, prenez les symptômes de la dyspepsie dans toute leur extension, et vous verrez l'introduction des aliments devenir pour les malades un sujet d'effroi, non pour l'intensité des douleurs qui en résultent, mais à cause du caractère insupportable et indéfinissable que revêtent les malaises éprouvés, l'angoisse cardiaque, la dépression des forces, le trouble cérébral, le refroidissement des extrémités.

Nous avons supposé, dans la description qui précède, que, parmi les symptômes propres à la dyspepsie, si tous ne se montrent pas simultanément, aucun ne prédominait d'une manière particulière, et que le trouble de la digestion s'exerçait sur l'ensemble de l'alimentation.

Mais il n'en est pas toujours ainsi : il est une série de dyspeptiques qui permettent de décomposer en quelque sorte les différents termes de la digestion, en nous montrant un trouble ou exclusif ou très-prédominant de quelqu'un des actes physiologiques multiples qui concourent à l'élaboration des aliments.

D'abord la difficulté spéciale de digérer soit les féculents, les aliments sucrés, la viande, ou la graisse, semble correspondre à une altération

STMFTÔMES. 11

toute spéciale des fluides chargés d'agir sur tel ou tel de ces principes alimentaires. Le docteur Chambers décrit une dyspepsie féculente et mcréCt une dyspepsie albuminoide^ grasse et aqueuse (1). La dyspepsie des corps gras est la plus commune. Il y a des dyspeptiques qui digèrent la viande, mais seulement la viande maigre. J'ai donné des soins à une dame habitant la Flandre et qui était affectée de cette sorte de dyspepsie : lorsqu'elle avait mangé quelque chose de gras, la graisse lui revenait sans efforts dans la bouche, quelque temps après le repas, et ce qu'elle crachait alors sur les foyers de houille qui garnissent toutes les habita-* tions flamandes s'enflammait aussitôt. Il n'y avait chez cette dame aucun signe d'une maladie du pancréas. Chez d'autres personnes, j'ai vu les ali* ments gras provoquer exclusivement des vomissements. D'autres fois, ce qui est plus en rapport avec ce que nous savons de la digestion des corps gras par le suc pancréatique, cette dyspepsie particulière se traduit par de la diarrhée, ou par l'apparition de la graisse non digérée parmi les matières fécales (Cl. Bernard).

La dyspepsie féculente et sucrée est la plus commune après celle des corps gras. U n'y a guère de dyspeptiques, quelconques, qui digèrent facilement la graisse ; il n'y en a pas beaucoup qui s'accommodent des féculents. La dyspepsie spéciale des féculents est un des caractères de la dyspepsie flatulente, comme celle du sucre appartient à la dyspepsie acide. Je ne crois pas qu'il soit très-exact de dire, avec [le docteur Chambers, que l'indigestion de la fécule n'est autre chose que l'indigestion du sucre. Ainsi les Anglais, qui font un usage diététique considérable de la viande (albuminoïdes), tolèrent en général très-mal le sucre (de canne), lequel détermine aussitôt des sécrétions acides incommodes; beaucoup offrent une dyspepsie sucrée très-caractérisée, tout en tolérant parfaitement les farineux qu'ils consomment en grande quantité.

La dyspepsie spécialement albumino!de est la plus rare. On voit dans les observations du docteur Chambers, qui l'a étudiée avec soin, qu'elle appartient très-particulièrement aux convalescences des maladies aiguës, qu'elle tend à prolonger en retardant une alimentation suffisante, et à certains états cachectiques, à la tuberculisation notamment (2). J'ai bien rencontré, en dehors de semblables conditions, des individus qui digéraient parfaitement les féculents et pas la viande : mais ces exemples ne sont pas fréquents. Dans la dyspepsie simple ou commune, la digestion des albuminoïdes est lente et pénible, comme celle de tous les autres aliments, mais en général à un moindre degré.

Chomel a décrit une dyspepsie des liquides, caractérisée par la difficulté exclusive de les digérer. J'ai également observé quelques cas de ce genre. Tous les symptômes de la dyspepsie se manifestaient, quelquefois à un haut degré, au point même, dans *un cas, de faire craindre l'existence d'une

(1) Chambeni, The Indigestion, or Diseases of the digestive organs functionally treaied, London, 1867, p. 10.

(2) Oiambers, loc. cit. y p. 35.

lésion organique^ sans que les malades se rendissent toujours compte euxmêmes du caractère spécial de leur maladie. Il suffisait de les soumettre à une privation complète de liquides, pour faire cesser tout accident. Chomel donne comme symptôme particulier de cette dyspepsie la production, dans la région stomacale, d'un clapotement dû évidemment à laprésence simultanée de gaz et de liquides (1). Ce bruit se fait entendre dans les grands mouvements auxquels se livrent les malades, et aussi dans les mouvements de succussion que l'on peut imprimer à la région sus-ombilicale. Une circonstance que Chomel ne signale point, mais qui se rencontre quelquefois en pareil cas, est l'amoindrissement ou la cessation de la sensation de la soif. J'ai vu cependant un monsieur de quarante-neuf ans, très-névropathique, affecté d'une dyspepsie spéciale des liquides, et du pain aussi, qui souffrait de la soif, et surtout de la sécheresse de la bouche ; il était souvent obligé d'y tenir de l'eau fraîche, qu'il se gardait, autant qu'il le pouvait, d'avaler. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce n'était point un diabétique.

Les circonstances que nous venons de signaler nous indiquent les distinctions les plus légitimes que l'on puisse établir dans les dyspepsies simples. Il est permis d'admettre, sans doute, que la maladie consiste dans une altération particulière des principes qui président à l'élaboration des diverses séries d'aliments, diastase, suc gastrique, suc pancréatique, intestinal. Mais dans la plupart de ces cas, Taltération organique (chimique) n'est perçue que par son résultat physiologique.

Dans d'autres cas, nous saisissons d'une manière plus directe le désordre apporté dans tel ou tel élément physiologique de l'appareil digestif.

Ainsi nous reconnaissons un trouble particulier des sécrétions acides (dyspepsie acides acescente), ou des sécrétions gazeuses (dyspepsie/Zûft//^n/e), ou des sécrétions muqueuses {gastrorrhée, pituite), ou dans l'élément contractile de l'estomac {vomissement, rumination). Dans d'autres circonstances, c'est vers un des organes qui sont en rapport sympathique le plus direct avec l'estomac que se montient les symptômes prédominants, et nous reconnaissons une dyspepsie vertiginetise.

Nous n'ignorons pas les objections que l'on peut faire, au point de vue dogmatique, à ces formes, arbitraires jusqu'à un certain point, que nous assignons à la dyspepsie. Mais notre objet essentiel est de décrire et de rapprocher.

Il est certain que le rapprochement de ces diverses formes de la dyspepsie rassemble sous nos yeux les différents termes de la physiologie de la digestion; nous admettons également, ne possédant aucune notion contraire, que, dans aucun de ces cas, il n'existe de lésion organique, dans le sens attribué à ce mot, de l'estomac ni de ses annexes.

C'est parmi des circonstances de môme ordre que ces différents phénomènes apparaissent; leur manifestation parait influer sur Tensemble

(1) Chomel, hc. rit,^ p. 99.

de l'économie d'une manière analogue ; enfin, comme nous le verrons plus loin, leur traitement , en tenant compte de quelques indications spéciales, réclame des interventions toutes semblables.

C'est ainsi que nous justifions une étude que des notions ultérieurement acquises permettront peut-être de classer d'une manière plus méthodique, mais que nous ne saurions aujourd'hui présenter autrement.

Dyspepsie acide.

Il est une forme de dyspepsie caractérisée par un excès de sécrétions acides dans l'estomac (acide lactique, Berzelius). A l'état normal, l'estomac est le siège de sécrétions acides pendant les digestions, et alcalines dans l'intervalle des digestions. Ici l'estomac paraît sécréter des acides non-seulement durant la digestion, mais encore dans ses intervalles (1). Les symptômes les plus saillants sont les aigreurs et une sensation de chaleur et même de brûlure au cardia.

Les symptômes ordinaires de la dyspepsie, pesanteur, bâillements, fatigue générale, se montrent dans des proportions diverses. Quelquefois le symptôme unique est l'apparition d'aigreurs après les repas. Ce sont quelquefois des gaz acides, ou bien une simple sensation d'acidité remontant le long de l'œsophage jusque dans la cavité buccale oîi elle vient se répandre; quelquefois il s'y joint une ou deux gorgées d'un fluide aqueux et aigre : cette dernière circonstance rapproche la dyspepsie acide de la gastrorrhée. Chambers fait remarquer que Vaigreur [heart bum) sollicite une sécrétion active des glandes salivaires, dont le produit, avalé volontairement, vient sans doute par son alcalinité soulager les sensations cardiaques, ce qui n'arrive pas s'il est craché (2). Les malades se plaignent d'un goût sûr, aigre, qui peut se communiquer à l'haleine : mais ceci se rencontre plus souvent dans l'embarras gastrique que dans la dyspepsie habituelle. Chomel parle de cas où l'air de la chambre du malade était comme imprégné de cette acidité, qu'il a plusieurs fois reconnue dans la pièce qui précédait celle que le malade habitait (3). Je n'ai jamais rien observé de semblable chez les dyspeptiques, mais bien chez des diabétiques ; et je suis porté à croire que l'observation de Chomel se rapporte à ces derniers, et remonte sans doute à une époque où l'on était encore peu familiarisé avec le diagnostic de la glycosurie.

La sécrétion exagérée d'acides dans l'estomac détermine souvent une sensation de chaleur ou de brûlure à l'épigastre, que les auteurs ont désignée sous le nom de pyrosis ou de soda. Ce même symptôme s'observe dans la gastralgie proprement dite, où il me parait tenir non à la sécrétion exagérée d'acides dans l'estomac, mais à l'extrême sensibilité de l'estomac aux acides, et aux acides normaux qu'il renferme.

(1) Oraves* Leçons de clinique médicale, 1863, t. II, p. 319.

(2) Chambers, loc. cit., p. 106.

(3) Chomel, loc. cit., p. 96.

Cette sensation de chaleur tend à remonter le long de Tœsophage, c'està-dire dans la région sternale. Elle est accrue par les aliments et les boissons chaudes, et, dans les cas les plus prononcés, par Télévation de la température ambiante, par rapproche du foyer et même 'par l'insolation. C'est là un symptôme très-pénible, et qui constitue à peu près la seule forme, à proprement parler, douloureuse de la dyspepsie.

Les aliments acides accroissent toujours la chaleur cardiaque. Le vin n'est presque jamais supporté; le lait non plus. Il y a souvent dyspepsie spéciale des aliments gras.

Je n'ai presque jamais observé de vomissements dans cette forme de dyspepsie.

On peut constater, à l'aide du papier de tournesol, l'acidité des sécrétions buccales.

Gastrorrhée. Catarrhe de restomac*

L'estomac peut devenir le siège de sécrétions catarrhales fort semblables à certaines bronchorrhées. Je suis porté à croire que la plupart des dyspepsies pituiteuses représentent un état pathologique particulier auquel devrait être réservée la dénomination de catarrhe de l'estomac. Il ne faudrait pas confondre ce dernier avec le catarrhe de l'estomac tel que Tentendent les Allemands (Niemeyer), qui n'est autre chose que notre gastfite chronique, avec épaississement de la muqueuse ou des tissus sousmuqueux, état mamelonné, colorations diverses, etc. Les mucosités, souvent plutôt séreuses que glaireuses, sont rejetées, non par la toux, mais par le vomissement, ou par une contraction insensible de Testomac. L'émission du mucus gastrique se fait surtout le matin, comme celle du mucus bronchique : répétée d'une manière moins continue, elle n'a lieu quelquefois qu'après le repas. Dans l'un et l'autre cas le début peut ôtre inflammatoire. Dans l'un et l'autre, sans menacer en rien la vie, la maladie est tenace et d'une récidive facile; d'un pronostic en général peu grave par elle-même, et lorsqu'elle existe à l'état de simplicité, elle peut accompagner et recouvrir des lésions organiques d'une extrême gravité.

Le caractère essentiel de la gastrorrhée est donc le rejet des fluides muqueux ou séreux provenant de l'estomac. Les mucosités sont filantes, glaireuses, peu abondantes, ou plus fluides et plus abondantes alors; quelquefois représentées par une mousse blanchâtre que l'on détache avec peine. Elles sont ou acides, ou plus souvent salées, rarement insipides. Elles sont habituellement rejetées par régurgitation, c'est-à-dire par une contraction insensible de l'estomac; elles peuvent aborder le pharynx sans qu'on en ^it conscience, et simuler une simple sialorrhée, d'autant qu'une sialorrhée sympathique s'y joint quelquefois (Requin), ou le remplir tout à coup par un flux soudain. Ces mucosités sont quelquefois rejetées par le vomissement, si elles sont considérables : on a cité des exemples de semblables vomissements d'une remarquable abondance. Si ceux-ci

suivent les repas, il arrive, par un départ remarquabhe, qu'ils n'entraînent presque jamais les matières alimentaires.

Ces vomissements sont communément faciles, non douloureux. Mais le rejet des mucosités de l'estomac, môme sous la forme habituelle de simple régurgitation., s'accompagne souvent d'un état véritablement lipothymique, anxiété cardiaque, grande pâleur, anéantissement des forces, trouble vertigineux de la vue.

Parmi les observations de gastrorrhée que j'ai sous les yeux, je trouve quelques individus offrant les symptômes habituels de la dyspepsie ; quelques-uns accusaient de temps à autre des douleurs gaslralgiques. Mais un bon nombre n'avaient ni dyspepsie ni gastralgie, et digéraient bien. En effet, le catarrhe de l'estomac est loin d'être incompatible avec une digestion régulière. Cependant la plupart de ceux qui en sont affectés ont peu d'appétit; il y a rarement une constipation prononcée; rarement aussi de la diarrhée. Jamais de douleur ou de sensibilité à la pression qui paraisse le fait du catarrhe lui-même.

Habituellement on remarque un teint pâle^ ou peu coloré, un état général de langueur, une tendance à la morosité.

Le catarrhe de l'estomac s'observe rarement chez de jeunes sujets. Suivant la juste remarque de M. Requin, il se montre habituellement chez des individus déjà vieux ou dans l'âge de la virilité décroissante (1). S'il peut succéder à une véritable inflammation, à une gastrite (Requin), il se développe le plus souvent d'emblée et graduellement.

Il se rattache souvent à des abus diététiques, surtout l'usage exagéré des stimulants, des alcooliques. Il se rencontre quelquefois chez des individus faibles, mous, disposés aux flux séreux ou muqueux, et offrant les caractères de ce qu'on peut appeler une constitution calarrhale : mais il appartient surtout aux rhumatisants, beaucoup moins aux goutteux, et peut être rangé à coup sûr parmi les manifestations dites arthritiques.

Sans offrir précisément de gravité par lui-môme, le catarrhe de l'estomae, lorsqu'il existe à un certain degré, fatigue, épuise la constitution, et doit être considéré comme une maladie sérieuse.

Nous n'avons parlé que du catarrhe réduit à sa plus simple expression. Mais la gastrorrhée peut se montrer dans le cours de plusieurs maladies organiques graves de l'estomac, à titre symptomatique : nous la retrouverons dans la gastrite chronique et dans le cancer d'estomac.

Dyspepsie flatulente»

U s*opère toujours, pendant la digestion, une séparation de gaz qui proviennent des aliments eux-mêmes, des boissons en particulier, ou peutêtre du travail naême de la digestion (2). Il s'échappe souvent de ces gaz,

(1) Requin, Éléments de pathologie médicale^ 1846, t. Il, p. 556.

(2) « L'acidité et la flatuleace dans certaines dyspepsies, dit Graves, sont de véritables fécrétions morbides. L'estomac sain a la propriété de produire des acides et des gaz, qui

surtout chez les femmes dont l'épigastre est étroitement serré ; il s'en échappe à volonté chez les individus que des habitudes grossières ne forcent pas à en réprimer l'issue ou invitent môme à les manifester bruyamment.

Chez beaucoup de dyspeptiques, non chez tous certainement, ces gaz se montrent en proportion plus considérable, soit aigres, soit offrant l'odeur et la saveur de l'hydrogène sulfuré, soit sans goût ni odeur. Ils peuvent ne revêtir les premiers caractères qu'accidentellement. S'ils se montrent ainsi d'une manière constante ou très-habituelle, ils caractérisent, les uns la dyspepsie acide, les autres la dyspepsie par indigestion.

D'un autre côté, on voit souvent, soit chez les hystériques, soit sous l'influence d'un état névropathique accidentel, un dégagement énorme de gaz se faire dans l'estomac ou dans l'intestin, en dehors de tout travail digestif.

Mais il est des dyspepsies dont le principal caractère est un dégagement considérable de gaz, ni acides, ni hydrosulfurés, sous l'influence de la digestion. C'est la dyspepsie flatulente.

Au degré le plus simple, l'épigastre se gonfle d'une manière particulière, la constriction exercée par les vêtements est difficile ou impossible à supporter, jusqu'à ce que les gaz se soient échappés. On voit quelquefois l'issue de ces gaz s'opérer dès avant la fin des repas. Plus souvent, comme les autres symptômes de la dyspepsie, celui-ci n'apparaît qu'après le repas, immédiatement, ou deux ou trois heures après.

Si les gaz sortent facilement et à mesure de leur production, ce n'est qu'une simple incommodité. Mais si leur issue se fait attendre, le gonflement et la tension de l'épigastre s'accroissent à un haut degré; une anxiété douloureuse se manifeste; la respiration est gênée; la tête est embarrassée, douloureuse, des vertiges surviennent. Toutes les positions sont pénibles. Des malades sont obligés de se relever la nuit. Quelquefois un gaz s'échappe de temps en temps, de quart d'heure en quart d'heure. Le plus souvent l'issue en est facile et détermine un soulagement immé* diat. L'issue rapide de ces gaz peut amener des vomissements, muqueux ou alimentaires.

Les autres symptômes de la dyspepsie peuvent exister, mais tous subordonnés à la flatulence.

Dans quelques cas rares, les gaz disparaissent par résorption et sans s'être montrés au dehors.

Chez ces malades, la région épigastrique est tendue, saillante ; la forme de l'estomac se dessine, la percussion donne un son tympanique ; la pression détermine une sorte de gargouillement, et quelquefois la sortie immédiate de gaz bruyants. Chez quelques personnes, la pneumatose tend

sont ég^alcment nécessaires pour la dissolution de la matière alimentaire, et dans la dyspepsie cette sécrétion présente une activité anomale. » (Graves, Leçons de clinique médicale^ trad. de M. Jaccoud, 1863, t. II, p. 319.)

à se prolonger en dehors des repas et devient permanente. Ce sont généralement des sujets très-névropathiques.

Chomel prétend que la dyspepsie flatulente est plus fréquente chez les femmes, ce qu'il attribue à la constriction abdominale à laquelle elles s'assujettissent (1). Il est vrai qu'elles sent plus sujettes que les hommes, à la suite des repas, à des éructations dont telle est la cause. Mais quant à la dyspepsie flatulente proprement dite, je l'ai trouvée plus commune chez les hommes dans la proportion habituelle des dyspepsies : i 6 hommes sur 6 femmes, dans 2U cas de dyspepsie flatulente.

Les féculents accroissent en général ces pneumatoses, et les liquides aussi, et les malades lea^vitent instinctivement. Mais le plus souvent elles sont indépendantes du régime lui-môme.

La constipation est loin d'être constante, chez les hommes surtout, moins généralement constipés que les femmes.

Vomissement dyspeptique.

Nous avons vu qu'il est des dyspepsies dans lesquelles une production exagérée de gaz dans l'estomac est le phénomène dominant, et des individus chez qui ce phénomène s'isole môme en quelque sorte, et apparaît comme trouble fonctionnel unique.

Il est également des dyspepsies dans lesquelles le vomissement est le phénomène dominant, et des individus chez qui l'on voit tout l'appareil morbide consister exclusivement dans le vomissement lui-môme.

Dans tous les cas dont je parle, le vomissement est simplement alimentaire. Il existe des symptômes dyspeptiques plus ou moins prononcés; il peut n'en point exister, comme je viens de le dire : mais ce qui se rencontre dans tous ces faits, et ce qui les caractérise, c'est que l'estomac ne peut recevoir d'alinients sans que ses propriétés contractiles, constamment ou habituellement au moins, entrent enjeu d'une manière exagérée, et qu'il les rejette au dehors, au moins en partie. Nous voyons donc une des fonctions de l'estomac, connexes au travail de la digestion, se troubler d'une façon toute prédominante ou môme exclusive, comme nous voyons, dans d'autres circonstances, les sécrétions gazeuses, ou les sécrétions acides de cet organe devenir le sujet prédominant ou exclusif d'une semblable perversion , comme on voit encore les propriétés digestives de l'estomac se troubler dans leur application exclusive à tel ou tel des principes alimentaires, la graisse, le sucre, etc.

Les faits de ce genre ont été jusqu'ici peu étudiés. Ce n'est pas là ce qu'on décrit communément sous le nom de vomissement nerveux, lequel comprend tous les vomissements symptomatiques ou sympathiques d'états organiques ou de troubles fonctionnels de la tôle, de l'appareil utérin, d'états constitutionnels, hystérie, chlorose, etc. ; des vomissements essentiels aussi, ou idiopathiques, mais presque toujours liés à quelque névrose

(1) Chomel, ioc. cit,, p. 88.

DVIAIID-FAKDEI,. II. — 2

générale. Les vomissements de la grossesse sont pris paKout pour type. Ces vomissements sont généralement aqueux (Yalleix), par accident alimentaires ou bilieux. Ce qu'entendent les auteurs par vomissement nerveux est parfaitement exprimé par la restriction suivante que fait Valleix, qui a publié un travail particulier sous ce titre (1), au sujet du vomissement alimentaire. c< J'ai indiqué plus haut, dit-il, les raisons qui m'ont engagé à n'accorder qu'une simple mention au vomissement auquel on a donné le nom de vomissement chronique. Celui qu'a décrit M. Fleury dans sa thèse (2), sous le titre de vomissement nerveux chronique, doit-il nous arrêter plus longtemps? Le lecteur peut en juger. Cet auteur décrit sous ce nom une affection dans laquelle les subsfance^alimentaires ou médicamenteuses, liquides ou solides, portées dans l'estomac, sont rejetées tôt ou tard, souvent sans douleurs, par le seul fait de la sensibilité exaltée de cet organe, ou d'une sorte d'atonie, et cela quelquefois sans un trouble bien notable de la santé générale (3). » En effet, les faits dont je. m'occupe se trouvent compris dans la thèse fort intéressante de M. Fléury, mais sans y être distingués du vomissement nerveux des auteurs. Je propose de les désigner sous le nom de vomissement dyspeptique.

J'ai recueilli 36 observations de ce genre, comprenant un nombre égal d'hommes, et de femmes, 2 enfants de dix à onze ans, 7 individus de dixhuit à vingt-cinq, 18 de trente à quarante-neuf, 8 de cinquante à soixantedix et un de soixante-quinze ans. Le plus grand nombre étaient de constitution délicate, mais quelques-uns avaient de l'embonpoint, de la force, de la fraîcheur, un caractère expansif.

Le vomissement alimentaire survenait ou immédiatement ou quelque temps après le repas, rarement plusieurs heures. Plus il en était rapproché, plus il était facile. Quelques personnes disaient n'avoir qu'à ouvrir la bouche, et le spasme du vomissement était tout à fait inaperçu ; chez quelques-unes il se rapprochait de la rumination. Il y en a qui rendaient leurs aliments avant d'avoir quitté la table : un d'eux vomissait entre chaque plat.

Lorsque le vomissement est tardif, il est presque toujours alors précédé, sans être habituellement pénible par lui-même, de malaises auxquels il met fin. J'ai rarement noté de la céphalalgie ; le plus souvent de la douleur cardiaque, quelquefois assez vive, ou du gonflement, un malaise général, des éructations, des aigreurs rarement ; en un mot, tous les symptômes de la dyspepsie peuvent se rencontrer. Un petit nombre de malades accusaient des rejets pituiteux le matin ou même dans la journée.

L'appétit est ordinairement amoindri ou tout à fait perdu. Dans quelques cas il est conservé; c'est exceptionnellement qu'il est trèsprononcé.

(1) Talleix, Considérations pathologiques et thérapeutiques sur le vomissement nerveux (Bulletin général de thérapeutique, 15 août, 15 septembre et i5 octobre 1849).

(2) L. Fleury, Sur le vomissement nerveux chronique, thèse de Paris, 1847.

(3) Valleiz, GtUde du médecin praticien, 1850, t. II, p. 652.

SYMPTÔMES. a

tfans la plupart des cas toutes les sortes d'aliments sont également vomies, sans exception apparente. Quelques malades cependant vomis* 8aient spécialement les corps gras, ou le sucre, ou les aliments maigres. Chez Tun deux; les cerises et les pommes de terre étaient les seuls aliments qui fussent conservés. Chez un monsieur de soixante-quatre ans, les liquides seuls étaient vomis (depuis plus de trois ans) : il suffisait d'un demi-verre d'un liquide quelconque pour provoquer le vomissement. Il avait peu de soif, et les vomissements cessaient parfois pendant d'assez longues périodes, pourvu qu'il bût très-peu. Chomel n'a pas parlé du vomissement parmi les symptômes de la dyspepsie des liquides (1). Un individu qui ne vomissait que certains aliments, ainsi le veau, le vin blanc, les fraises, réussissait souvent à prévenir le vomissement par un exercice actif. Ces vomissements ne sont généralement pas très-abondants, et ne comprennent évidemment qu'une partie des aliments introduits dans l'estomac. Ceux-ci sont rarement délayés dans une grande quantité de liquides ; mais ils sont quelquefois précédés ou suivis de mucosités filantes, rarement très-aigres. 11 était très-rare qu'il s'y joignît quelques matières bilieuses. 11 est curieux, du reste, de constater la tendance qu'ont les phénomènes de ce genre à se spécialiser. De môme que certains individus ne présentent d'autre acte pathologique que le vomissement, de môme celui-ci peut ne s'exercer que sur une substahce, les fruits par exemple, ou un seul en particulier, ou la chair d'un animal, etc. De sorte que, si l'on supprime cette occasion de se manifester, la maladie n'existe plus que comme une abstraction.

L'examen attentif de l'épigastre ne m'a jamais permis de reconnaître aucune trace de tumeur ni d'induration ; comme dans la dyspepsie, il y avait habituellement, non toujours, de la sensibilité à la pression, surtout si l'estomac était gonflé par des gaz, ce qui arrivait souvent. J'ai trouvé quelquefois une sensibilité cardiaque assez vive, comme dans la dyspepsie gastralgique. Mais souvent la sensibilité à la pression disparaissait, comme la douleur, après le rejet des aliments.

Les vonîîssements dont je parle n'étaient jamais accidentels. Ils se reproduisaient tous les jours, ou ne manquaient que rarement, ou dans quelques cas survenaient spécialement après l'un des deux repas, le déjeuner ou le dîner. Cependant, lorsqu'ils étaient provoqués par un aliment spécial, on les prévenait en le supprimant. Chez quelques malades ils n'avaient jamais manqué depuis leur première apparition. Chez d'autres ils se montraient par p'ériodes de mois ou de semaines, et pouvaient se suspendre pendant des périodes égales. Il y en avait, de ces deux catégories, qui vomissaient depuis des années, trois, six ou dix ans. Et c'est parmi quelques-uns de ces derniers, et alors que les vomissements avaient eu lieu avec le moins d'interruptions, que les symptômes ordinaires de la dyspepsie étaient le moins apparents, ou môme manquaient absolument. Cela paraissait être chez eux plutôt une incommodité qu'une maladie.

(i) Cbomel, ^c. ait, p. 99.

Tel est Tensemble des faits que j'ai voulu faire connaître. Je ne ferai pas difflculté d'admettre que, parmi ces malades, il ait pu se glisser quelques erreurs de diagnostic, que quelques-uns n'aient eu de véritables gastrites, peut-être quelques-uns, obser\'és passagèrement, un commencement de lésion organique. Mais pour le plus grand nombre, la durée de la -maladie, la nature des symptômes, la maturité de l'examen, m'ont fourni la certitude qu*il ne s'agissait que de dyspepsies, et quelquefois de dyspepsies exclusivement caractérisées par le phénomène du vomissement.

Gomme chez la plupart des dyspeptiques, il était fort difficile de découvrir quelque cause occasionnelle de la maladie. La plupart de ces individus s'observaient de très-près, et rien dans les circonstances de leur régime alimentaire ou dans leurs habitudes immédiates n'expliquait la forme particulière de la maladie.

Si quelques-uns offraient les attributs d'une excellente constitution, la plupart, avons-nous dit, étaient plutôt délicats. Mais un trop petit nombre présentaient quelques circonstances constitutionnelles particulières, pour qu'il fût possible d'en tirer aucune déduction. Ainsi quelques-uns de ces malades étaient rhumatisants, ou herpétiques, il y avait un goutteux, trois cas de catarrhe nasal ou bronchique chronique; quelques-uns encore étaient très-névropathiques. Deux fois la maladie remontait à une suite de couches; mais hormis ces deux derniers cas, s'il existait quelque lien entre un autre état pathologique et le vomissement habituel, j'avoue qu'il ne m'a pas été possible de le saisir.

Rumination.

La i^mination (ou mérycisme) est le retour dans l'arrière-gorge ou dans la bouche des aliments en nature, à un moment plus ou moins rapproché des repas. J. Frank a consacré à ce sujet un long chapitre, traité avec rérudition surabondante qui lui est ordinaire, et a fait une description complète et dogmatique de la rumination. Cependant il déclare que cette maladie est des plus rares', et il n'en possédait en propre qu'une seule observation (1). La plupart des faits qu'il emprunte à une foule d'auteurs sont douteux ou très-incomplets. Je ne suivrai pas son exemple, et je me contenterai de mentionner quatre faits de rumination que j'ai rencontrés dans ma pratique.

Un jeune homme de dix-huit ans, habitué h une alimentation trèssubstantielle à Londres, était entré, il y avait trois ans, dans une pension à P«aris, où il avait trouvé une nourriture mauvaise et qui le dégoûtait : il vivait surtout de gâteaux. Depuis un an, il était devenu sujet au retour des aliments en nature et ramenant leur propre saveur; cela commençait souvent pendant le repas môme, et s'effectuait immédiatement après, pour se reproduire par intervalles pendant plusieurs heures. Il supposait qu'une bonne partie seulement de ses aliments se présentaient

(i) J. Frank, Pathologie interne. Paris, 1842^ t. V, p. 452.

ainsi ; il les crachait ou les avalait indifféremmeat. L'appétit était très-bon, les digestions très-régulières, sauf quelques aigreurs, les selles régulières, la santé bonne et vigoureuse.f Aucune sensation douloureuse. L'exercice du cbeval accroissait ou accélérait ce phénomène.

Une dame de quarante-six ans était sujette depuis quatre ans à ce qui suit : appétit, pesanteur après les repas, régurgitations aqueuses, puis deux ou trois heures après, rejet des aliments en nature ou à peine altérés, mais ayant une saveur aigre, ce qui débarrassait de la sensation de pesanteur. Cette rumination, qui était presque constante, était moindre après l'introduction de viandes rôties qu'après celle de ragoûts ; la fatigue, les contrariétés Taccroissaienl. La distraction la prévenait souvent. Les évacuations alvines étaient molles et mal formées.

Un prêtre âgé de quarante-sept ans, très-vigoureux dans sa jeunesse, avait vu ses digestions se troubler profondément par le régime du séminaire, et, depuis de grandes études, était devenu fort névropathique. Depuis plusieurs années, aussitôt après les repas, les aliments remontent* dans l'arrière-gorge et sont ravalés aussitôt. Ceci arrive constamment avec le régime maigre, moins avec le régime gras. Les digestions se font assez bien dans ce dernier cas. La rumination s'accompagne quelquefois d'un état nauséeux. Appétit médiocre, selles régulières.

Une femme de quarante-six ans, affectée d'urticaire depuis un an, voyait depuis dix ans, presque tous les jours, aussitôt après avoir mangé, quelques aliments revenir en nature dans la bouche. Légère dyspepsie, constipation. Quelquefois il survenait de véritables vomissements alimentaires.

Les aliments sont ramenés par un simple mouvement antipéristaltique, qui n'a rien de commun avec le spasme du vomissement. Il n'y a point de sensations douloureuses, et l'on a vu des gens qui y trouvaient un certain plaisir. Il est remarquable que la digestion puisse, à part cela, s'opérer • avec toute sa régularité. Depuis que ces notes ont été rédigées, j'ai observé deux autres faits tout semblables.

Dyspepsie Tertigincase.

Il n'est pas rare de voir des malades accuser quelques vertiges pendant le travail d'une digestion pénible. Mais, dans quelques circonstances, ce symptôme devient tout à fait prédominant, soit que les phénomènes directs de la dyspepsie se trouvent peu prononcés, soit qu'ils se trouvent effacés par un phénomène très-prononcé, inquiétant et surtout insupportable.

11 y a longtemps que cette circonstance avait été signalée {vertigo per consensum venlriculi des anciens auteurs); cependant il a été négligé par un grand nombre d'écrivains, notamment par ceux qui ont le plus récemment écrit sur la dyspepsie. 11 est à peine mentionné par Chomel. Mais M. Trousseau en a fait l'objet d'intéressantes leçons {vertigo à stomacho

lœso) (1), que M. Blondeau a reproduites en proposant pour ce symptôme la dénomination de vertige stomacal (2).

Les cas les plus) simples sont ceux où la sensation de vertige accompagne la pesanteur cardiaque, Toppression, la fatigue que détermine l'élaboration des aliments, se montrant aussitôt après les repas, ou bien au bout de plusieurs heures. Mais ce symptôme tend à devenir permanent ; il se montre d'abord à jeun, ou ne correspond pas dans ses apparitions avec l'heure des digestions.

Il s'accroît alors par les mouvements violents, par la flexion de la tête, mais plus souvent encore, suivant la remarque de M. Trousseau, par l'élévation de la tète, ce qui peut servir à le distinguer du vertige congestif. Il cesse en général, mais non toujours, par le décubitus. Il peut persister alors même que les yeux sont fermés. La vue est quelquefois troublée. L'exercice de l'intelligence l'est presque constamment, dans une certaine mesure, sans que le malade, ainsi que le fait justement observer M. Trousseau, «perde jamais la conscience de son état, même dans le cas d'hallucinations spéciales, de vide, de gouffre ; mais des efforts pénibles sont nécessaires pour fixer l'attention, la réflexion. La marche est fatigante, incertaine.

Beaucoup de malades comparent ce vertige à l'angoisse du mal de mer. Celte comparaison est surtout exacte quand il s'accompagne de nausées. Celles-ci manquent souvent du reste; le vomissement est plus rare encore.

La dyspepsie vertigineuse n'est pas toujours continue. Le vertige ne se montre chez quelques personnes que dans les digestions particulièrement difficiles. On peut demeurer des années entières sous l'influence de ce vertige : mais il se montre souvent par époques ; il se reproduit durant plusieurs mois, plusieurs semaines, plusieurs jours. Un malade était obligé de demeurer des journées entières dans une immobilité complète, sous peine de vertiges insupportables, et qui amenaient aussitôt des vomissements.

La céphalalgie, circonstance notable, se joint rarement au vertige ; je ne l'ai jamais rencontrée un peu intense. Il y a quelquefois des bourdonnements d'oreilles. Chez une jeune personne, tous les trois ou quatre jours, apparaissait, trois heures après les repas, un accès de vertige, qui durait quelques heures, accompagné d'un bruissement d'oreilles considérable. Elle éprouvait une sensation de balancement, et ne pouvait ni fermer entièrement les yeux, ni les rouvrir quand elle était parvenue à rapprocher les paupières. Cet état durait depuis plus d'un an, quand une violente secousse affective le fit disparaître tout à coup. Il ne resta qu'un bruit de cascade dans les oreilles.

On peut encore observer certains phénomènes particuliers. Un monsieur éprouvait, après les .repas, des éblouissements, un engourdissement de

(1) Trousseau, Clinique médicale de rHôtel-Dieti de Paris^ 1862, t. II, p. 329.

(2) Blondeau, Archives générales de médecine, septembre 1858.

MARGHG, DURÉE. 2$

l'esprit {$ic)y de l'embarras dans la parole, de la difficulté à prononcer certains mots.

La plupart de ces individus sont pâles, maigres, avec les extrémités froides, la peau torpide. La constipation ne m'a pas paru prédominer chez eux; j'ai observé quelquefois de la diarrhée.

Le vertige dyspeptique se montre surtout chez les hommes : sur 22 observations, j'ai rencontré 16 hommes pour 6 femmes. Tous, sauf cinq, avaient de quarante à soixante ans.

Ce sont presque tous des gens à vie sédentaire et à occupations intellectuelles, des ecclésiastiques, des administrateurs, des ingénieurs. De semblables cas se rencontrent dans les hôpitaux, mais beaucoup plus rarement que dans la pratique civile.

Marche, durée,

La dyspepsie commence en général à se montrer par intervalles. Les digestions mauvaises n'ont lieu d'abord qu'accidentellement; puis elles se rapprochent, et elles deviennent habituelles. Pendant un certain temps, une attention particulière apportée à Thygiène diététique prévient les manifestations de la dyspepsie; puis celle-ci survient en dépit de toute précaution.

11 est de l'essence de la dyspepsie que les symptômes de la maladie, les malaises qu'elle détermine, ne se manifestent qu'à l'occasion des repas. Les malades expriment en général qu'ils se porteraient bien s'ils ne mangeaient pas. Il peut qn être toujours ainsi. Et comme, pour s'opérer lentement et péniblement, la digestion peut encore s'opérer d'une manière complète, la nutrition n'en souffre pas en définitive, et la santé générale n'en parait aucunement altérée.

Mais il n'en est pas toujours ainsi. Le retour quotidien de ce travail pénible, qui met quelquefois en souffrance le système tout entier, finit par altérer la santé d'une manière continue.

Cette altération de la santé générale se présente sous quatre formes :

Amaigrissement (altération de la nutrition); anémie (agiobulie de Beau) ; nervosisme ; atonie.

On peut être dyspeptique à un haut degré sans maigrir. C'est alors que l'élaboration des principes alimentaires se fait complètement, bien qu'avec difficulté, et que les symptômes dyspeptiques se concentrent sur l'estomac, sans réagir sensiblement sur les autres appareils fonctionnels. L'amaigrissement survient surtout quand l'estomac se trouve réfractaire à tel ou tel aliment, et par conséquent à tel ou tel des éléments essentiels de la nutrition ; ou encore lorsque le système nerveux en est troublé à un certain degré. Cependant il est rare qu'une dyspepsie simple entraine un amaigrissement considérable.

L'anémie (agiobulie) peut être la conséquence de là dyspepsie ; mais moins souvent et à un moindre degré qu'on ne pourrait le supposer. Elle est plus souvent la cause que l'effet de la dyspepsie.

2i DYSPEPSIE ET MALADIES DYSPEPTIQUES.

Il n'en est pas de môme du nervosisme. Rien de plus propre à amener une perturbation générale dans le système nerveux, que ce retour incessant de malaises plutôt pénibles que douloureux, et dont le retour prévu est une cause sans cesse renouvelée d'inquiétude et de crainte. Il est que des désordres nerveux considérables en résultent : mais plutôt une perversion nerveuse qui se porte surtout sur Tintelligence et l'affectivité. De là l'affaiblissement de la mémoire, l'obscurcissement des facultés intellectuelles, la tristesse, l'aigreur dans le caractère, enfin l'hypochondrie avec tout son cortège de souffrances morales et de perversion de l'imagination.

Ce qu'on observe enfin chez le plus grand nombre des dyspeptiques, c'est de Yatmie^ c'est-à-dire un amoindrissement général de la tonicité, dont les effets se font sentir principalement sur le système musculaire et sur les facultés intellectuelles.

Cependant la conservation relative de la santé générale est remarquable dans beaucoup de dyspepsies considérables et anciennes. Mais en regard, il en est d'autres qui entraînent un trouble profond de toutes les grandes fonctions, tout semblable à celui qui résulte de lésions organiques. Il survient alors une véritable caclTexie dyspeptique. Celle-ci ne m'a jamais paru revêtir, comme l'aurait vu M. Trousseau (1), l'apparence d'une phthisie tuberculeuse, lors môme que l'existence de la toux gastrique pourrait ôtre le plus propre à détourner l'attention ; mais bien d'une lésion organique de l'estomac, gastrite ou cancer. Il n'a fallu rien moins que la guérison absolue, et relativement rapide, obtenue par les moyens appropriés, pour me convaincre qu'une simple dyspepsie pouvait entraîner de semblables conséquences.

J'ai vu cependant la mort survenir dans des circonstances où il n'avait été possible de diagnostiquer qu'une dyspepsie, ou plutôt une dyspepsie gastralgique. Ces cas sont rares sans doute, et je n'en ai rencontré que chez de jeunes filles dysménorrhéiques. L'appétit se perdait alors d'une manière complète, ou la sensibilité de l'estomac à l'introduction des aliments réduisait successivement l'alimentation par crainte de la douleur. L'alimentation finissait alors par devenir nulle ou à peu près, pendant de longues périodes, des mois et môme des années. L'hypochondrie se dessinait avec ses caprices et ses obstinations. Les règles disparaissaient, une atonie insurmontable s'emparait de tout l'organisme, et abaissait à un degré extrême le ton général des fonctions, des sécrétions, de la caloricité. La nutrition semblait absolument enrayée, et les malades s'éteignaient dans le marasme, sans offrir de phénomènes morbides particuliers, n'accusant que de la faiblesse. Je n'ai jamais eu l'occasion d'observer ces faits que cUniquement. On eût sans doute trouvé à l'autopsie quelques désordres o(l*ganiques, mais, suivant toute probabiHté, contemporains des dernières périodes de la vie, et étrangers eux-mêmes aux causes déterminantes de la mort.

(1) Trousseau, loc, cit., p. 357.

Il est impossible d'assigner quelque durée ordinaire à la dyspepsie. Une dyspepsie qui n'est due qu'i des circonstances accidentelles, diététiques, affectives ou autres, peut ne durer que quelques semaines ou quelques mois. Mais on peut rester dyspeptique pendant toute la vie, et la maladie se prolonger indéfiniment sans changer de caractère et sans acquérir précisément une plus grande intensité.

Il est des individus qui sont dyspeptiques à de certaines époques et point à d'autres, sans que les circonstances parmi lesquelles ils vivent puissent en rendre compte. Ce qu'on rencontre surtout assez souvent, c'est des personnes qui ne sont dyspeptiques que pendant l'hiver, ou bien pendant l'été, et cessent de l'être au retour d'une saison nouvelle.

Diagnostic.

Reconnaître l'existence d'une dyspepsie n'offre aucune difficulté dans l'immense majorité des cas. 11 suffit en général d'un peu d'attention pour reconnaître si elle est simple ou compliquée de gastralgie. Mais dans quelques circonstances, prononcer s'il s'agit d'une dyspepsie ou d'une altération organique de l'estomac, offre un problème des plus difficiles à résoudre.

Les symptômes de la dyspepsie sont très-complexes. Il n'en saurait être autrement, puisqu'ils sont constitués par le trouble d'une fonction extrêmement complexe elle-même, et dont l'activité régulière exige l'accomplissement d'une série d'actes variés dans leur espèce et dans leurs élé« ments organiques. Le premier point à signaler est celui-ci : que la fonction dont le désordre constitue la maladie étant de sa nature transitoire, et mise enjeu à volonté, les symptômes devront se rattacher nécessairement au moment où elle sera mise en activité, sauf à se montrer à telle ou telle période de son accomplissement. Les symptômes dyspeptiques sont donc toujours le témoignage d'une digestion actuelle. La plupart des dyspeptiques disent avec vérité : Si je ne matigeais pas, je ne serais pas malade. Beaucoup de cancéreux pourraient dire : Si je ne mangeais pas, je ne souffrirais pas; mais' ils n'en seraient pas moins malades pour cela. Tel est le caractère essentiel de la dyspepsie. Il est cependant des formes de la dyspepsie où les manifestations symptomatiques ne sont pas entièrement limitées à la présence des aliments dans l'estomac, ainsi dans les formes dyscrasiques, telles que la dyspepsie acide ou la dyspepsie pituileuse, ou encore dans la dyspepsie vertigineuse. Les sécrétions acides en excès ou catarrhales, ou les troubles nerveux, peuvent se manifester dans l'état de vacuité de l'estomac.

Un second caractère de la dyspepsie est de n'être point douloureuse. Une digestion lente ou dyspeptique donne lieu à des sensations pénibles, quelquefois très-redoutées par les malades, par leur nature plutôt que par leur vivacité, dont le siège le plus notable n'est pas toujours l'estomac lui-même, mais qui n'offrent point le caractère de véritables douleurs; la tension, la pesanteur cardiaque, la chaleur acre de lapyrosis, la distension

26 • DYSPEPSIE ET MiLLADIES DYSPEPTIQUES.

pneuraatosique, se distinguent par leurs daractères des douleurs proprement dites de la gastralgie, de la gastrite ou du cancer. On ne peut certainement pas dire que les dyspeptiques ne souffrent pas de Testomac ; mais on peut dire que la dyspepsie n'est pas douloureuse par elle-même.

Toutes les fois donc que l'on aura affaire à une maladie de l'estomac dans laquelle les symptômes se montreront étroitement liés à l'acte digestif, c'est-à-dire ne se manifesteront que pendant sa durée, et ne revêtiront pas le caractère précisément douloureux, il y aura toute probabilité qu'il ne s'agit que d'une simple dyspepsie. Toutes les fois au contraire que les symptômes cardiaques se montreront en dehors du travail de la digestion, ou bien que, paraissant sous la dépendance de cette dernière, ils seront expressément douloureux, on devra soupçonner l'existence d'un état morbide différent, soit névralgique, soit organique.

Cependant, ces deux caractères généraux de la dyspepsie dont je viens de faire ressortir l'importance, et qui suffisent dans l'immense majorité des cas pour reconnaître la maladie, ne sont pas absolus. II est d'autres éléments de diagnostic auxquels il faut avoir égard. C'est ainsi que les symptômes d'altérations organiques de l'estomac peuvent, pendant un certain temps, n'être mis en évidence que par la présence des aliments dans ce viscère. En outre^ des lésions graves de l'estomac peuvent ne donner lieu qu'à des douleurs légères, fort difficiles à distinguer des sensations pénibles qui accompagnent les digestions dyspeptiques : aussi arrive-l-il quelquefois que des lésions organiques de l'estomac viennent à être reconnues, qui ne se manifestaient, depuis un temps plus ou moins long, que par des phénomènes tout semblables à ceux qui accompagnent les dyspepsies les plus simples en apparence. L'examen attentif de la région épigastrique, la considération des circonstances dans lesquelles la maladie se sera développée, et l'état général du sujet, serviront à éclairer le diagnostic.

Dans la dyspepsie, l'épigastre est presque constamment le siège d'une sensibilité légère à une pression assez superficielle, limitée au centre épigastrique, et à laquelle ne correspond aucune douleur spontanée. La forme de la région épigastrique ne présente aucune modification en dehors du travail de la digestion, pendant lequel elle est généralement tendue et plus ou moins gonflée, et revêt une sensibilité plus vive et plus étendue que pendant l'état de vacuité de l'estomac. La palpation ne fait reconnaître ni tumeur ni sensibilité profonde. Il faut ajouter que la langue n'offre point de rougeur ni de sécheresse; qu'elle est normale très-souvent, généralement assez pâle, quelquefois couverte d'un enduit blanchâtre assez épais.

La dyspepsie est plus souvent le résultat d'irrégularités dans la diététique que d'abus véritables. L'usage abusif d'une alimentation trop stimulante ou des alcooliques détermine plutôt la gastralgie ou la gastrite chronique qu'une simple dyspepsie. Les causes de la dyspepsie sont plutôt déprimantes que stimulantes. On s'assurera s'il y a lieu d'attribuer le trouble de la digestion à quelques-unes des circonstances qui ont été signalées

parmi les causes hygiéniques de la dyspepsie. On se livrera à une semblable iûTestigation au sujet des causes physiologiques de la dyspepsie. Si le sujet est goutteux, ou scrofuleux, ou anémique, ou de faible constitution, on n'oubliera pas combien la dyspepsie accompagne fréquemment ces états constitutionnels. On prendra également en grande considération l'existence de quelqu'une de ces maladies chroniques qui entraînent près* que constamment un état dyspeptique, telles que la métrite chronique, les catarrhes utéro-vaginaux, les catarrhes urinaires. Le rapprochement de ces circonstances causales et des caractères symptomatiques de la maladie de l'estomac permettra de reconnaître avec certitude l'existence de la dyspepsie, ou du moins d'assigner au diagnostic une forte présomption.

Les conséquences de la maladie de l'estomac sur l'état général de la nutrition et des forces pourront fournir encore de précieuses lumières. La dyspepsie n'entraîne pas toujours l'amaigrissement et l'affaiblissement. Il est môme très-remarquable de constater la conser\'ation de l'embonpoint et des forces chez un grand nombre d'individus dont les digestions se font mal depuis une longue période. On peut être assuré, dans les cas de ce genre, qu'il ne s'agit ni d'une inflammation chronique, ni d'une lésion organique de l'estomac. Les choses seraient très-simples, s'il en était toujours ainsi : mais, soit par sa longue durée, soit parce que l'organisme ne possède pas des conditions suffisantes de résistance, il peut arriver que la dyspepsie détermine de l'amaigrissement et de la faiblesse, à des degrés divers. Cela s'observe surtout chez des individus névropathiques ou placés dans de mauvaises conditions hygiéniques. Une véritable cachexie peut même survenir alors, et laisser dans une grande incertitude au sujet de l'existence ou de l'absence d'une lésion organique, sujet qui intéresse encore plus, en pareille circonstance, le pronostic que la thérapeutique. Je renvoie, pour le complément de cette étude, aux chapitres qui traitent de la Gastrite chronique, du Cancer de** l'estomac, et aussi de la Gastralgie.

Cependant il est certains phénomènes qui surviennent dans le cours de la dyspepsie, et qui méritent une attention particulière au sujet du diagnostic. Nous avons vu précédemment que les témoignages d'une digestion difficile ne se manifestaient pas seulement à l'épigastre et par des phénomènes cardiaques, mais encore sur des points éloignés, et particulièrement vers la tête. La céphalalgie ou le vertige se montre fréquemment pendant les mauvaises digestions. La céphalalgie revêt souvent les caractères d'une congestion vers la tête ; d'autres fois elle a une apparence névralgique, sous forme de migraine. Lorsque la tension et la pesanteur épigastriques s'accompagnent de céphalalgie, que les vomituritions de la dyspepsie pituiteuse ou la tuméfaction pneumatosique de la dyspepsie flatulente s'accompagnent de vertiges, le diagnostic ne saurait offrir de difficulté. Mais il peut arriver que la digestion pénible se fasse à peine sentir vers les organes qui en sont le siège, tandis que ces phénomènes éloignés prennent un caractère dominant, et les obscurcissent, ou les remplacent entièrement.

28 DYSPEPSIE ET MALADIES DYSPEPTIQUr?.

Chomel nous apprend que, lorsqu'il voyait un malade se plaindre de céphalalgie habituelle ou fréquente, sa première pensée était de chercher le point de départ ailleurs que dans le cerveau, la seconde de le chercher dans l'estomac. Bien que peut-être un peu forcée, cette observation de Chomel est tout à fait digne d'attention. Cependant, lorsqu'il s'agit d'une céphalée simple, il n'est guère difficile en général de reconnaître sa dépendance des digestions troublées.

Mais il n'en est pas de même de la migraine. On sait que la migraine est une névralgie de la tête occupant la région frontale ou sus-orbitaire, unilatérale, se montrant par accès de douze à vingt-quatre heures de durée, rarement moins ou plus, séparés par des inteiTalles de plusieurs jours ou de plusieurs semaines, quelquefois régulièrement périodiques, quelquefois excessive et accompagnée d'horreur du bruit, de la lumière, et presque toujours accompagnée de vomissements muqueux, ou bilieux à la fin. On est généralement convenu d'attribuer la migraine à l'estomac, c'est-à-dire d'y voir une conséquence de la dyspepsie. Il en est certainement ainsi dans beaucoup de circonstances. Mais la migraine est aussi très-souvent étrangère à la dyspepsie. Elle se rencontre chez des individus qui ne présentent aucun trouble des fonctions digestives, et je n'ai pas besoin de faire remarquer que le vomissement n'est ici que la conséquence de la douleur céphalique, et n'offre par lui-même aucune signification. La migraine est assez commune chez les femmes affectées de métrite chronique. Elle est souvent aussi provoquée périodiquement par la menstruation, qu'elle précède, accompagne ou suit. Elle atteint de préférence les individus névropathiques, voués aux travaux intellectuels, faisant peu d'exercice. Elle ne se montre guère avant la puberté, très-rarement après l'âge de cinquante ans. Or il importe de faire remarquer qu'elle n'offre, chez les dyspeptiques, aucun caractère qui permette de la distinguer de la migraine indépendante de toute altération appréciable des digestions. La migraine se rencontre encore chez les rhumatisants, chez les goutteux surtout. Mais elle peut exister aussi violente et aussi opiniâtre chez des personnes indemnes de toute manifestation constitutionnelle.

La dyspepsie se montre souvent combinée avec la gastralgie^ névrose de l'estomac. Je ferai ressortir, au chapitre suivant, les caractères essentiels qui distinguent la dyspepsie de la gastralgie, et je montrerai également comment elles se rapprochent dans maintes circonstances, donnant lieu à des cas complexes que j*ai désignés sous les noms de dyspepsie gastralgiqtieei de gastralgie diispcptique, suivant que l'une ou l'autre domine. Il est impossible d'instituer un traitement rationnel, c'est-à-dire inoffensif et efficace, des maladies fonctionnelles de l'estomac, si l'on ne possède des notions très-précises sur ces différents ordres de faits.

PronoBtlo.

On ne saurait dire quô la dyspepsie soit une maladie grave par ellemême. D'abord elle existe dans un nombre infini de cas à un degré trèsléger ; ensuite elle ne menace pas la vie par elle-môme. Mais, comme toutes les maladies qui ont leur origine dans des habitudes organiques ou hygiéniques mauvaises, elle est en général fort tenace, ou du moins son existence paraît liée à la continuité de ces mômes habitudes.

Quand la dyspepsie résulte de circonstances diététiques irrégulières, rien ne paraît plus facile que d'y remédier en les corrigeant. Mais quand il s'agit du genre de vie, du milieu, des occupations, de la misère, d'une alimentation imposée, il est moins aisé de la corriger. Ou la nécessité ou la force de l'habitude rend fort difficile ou impossible de remédier aux causes, et par conséquent à leurs effets. On arrive à corriger momentanément quelques symptômes, on améliore passagèrement les digestions, mais les choses ne tardent pas à reprendre leur cours accoutumé.

Si la dyspepsie se lie à quelque étal organique, tubercules, cancer, ou à quelque trouble général de l'innervation, de la constitution du sang, il est clair que son pronostic est tout à fait subordonné à celui de la maladie générale. Les dyspepsies des hystériques, des chlorotiques, se dissipent quand l'hystérie ou la chlorose a disparu, ou du moins quand on en a définitivement écarté les manifestations.

Et pour les cas dont nous avons parlé plus haut, où il existe une véritable cachexie, oîi la mort môme peut survenir dans le marasme, nous hésitons à voir là de simples dyspepsies. La dyspepsie n'est qu'une partie d'une de ces grandes altérations du système, dont tous les termes se confondent, auxquelles tous les appareils participent, et auxquelles il est souvent si difficile d'assigner une place nosographique.

11 ne faudrait pas croire cependant qu'il suffît toujours d'écarter les causes hygiéniques de la dyspepsie pour en faire disparaître les symptômes. Gela réussit d'abord, mais, au bout d'un certain temps, l'estomac semble aussi avoir pris l'habitude dyspeptique, et les digestions continuent de se mal faire malgré que le malade se place dans les meilleures conditions possibles.

Les dyspepsies partielles sont habituellement les plus tenaces et les plus difficiles à guérir : ainsi il est souvent plus difficile de rendre à un malade la faculté spéciale de digérer les aliments gras ou les féculents, que celle de digérer en général. C'est ainsi encore que les dyspepsies flatulentes, pituiteuses, vertigineuses, sont également beaucoup plus difficiles à guérir que la dyspepsie simple, môme très-intense. La plus fâcheuse de ces différentes formes est la dyspepsie vertigineuse : la dyspepsie flatulente est peut-être la plus difficile à guérir, quelquefois môme à soulager.

tO BTSPEPSIE ET MALADIES DYSPEPTIQUES.

Traitement de la dyspepsie.

Indications thérapeutiques.

Les indications du traitement de la dyspepsie se rattachent essentiellement à rétiologie pathogénique. Le traitement direct des symptômes dyspeptiques ne peut en général fournir que des résultats passagers ou superficiels, en un mot il est uniquement palliatif.

Que la dyspepsie reconnaisse des causes hygiéniques ou des causes physiologiques, on ne parvient à rétablir Tintégrilé des digestions qu'en corrigeant les conditions vicieuses qui ont présidé à leur altération. Le premier point, si l'on veut en établir le traitement sur des indications précises, est donc de reconnaître les circonstances dont elle dépend.

Si la maladie résulte d'habitudes hygiéniques vicieuses, il est clair que la première chose à faire est de recommander des habitudes différentes. On interrogera donc avec soin les caractères de l'alimentation, les conditions oi!i les repas sont pris, ce qui concerne l'exercice, les occupations intellectuelles, les circonstances affectives. Rien ici n'est indigne de l'attention du médecin. Beaucoup de dyspepsies dépendent d'une mastication incomplète : l'usage d'un râtelier peut ramener la régularité des digestions, ou la précaution de manger plus longuement (1) ; ou le soin de séparer les repas du travail ou d'occupations manuelles. 11 peut suffire, dans d'autres circonstances, à un homme de bureau de remplacer le travail assis et continu par le travail debout, pour changer singulièrement la manière dont s'opère la digestion. Il est impossible d'entrer ici dans le détail de toutes les circonstances qu'il peut y avoir lieu de prévoir ou de modifier. C'est à la sagacité de chacun de les discerner et de trouver ce qu'il faut.

Si la dyspepsie dépend d'habitudes en désharmonie avec l'accomplissement facile et régulier des phénomènes qui président au retour périodique du processus digestif, c'est en vain que l'on aurait recours à une analyse pathologique de la constitution du Sujet et à tout l'arsenal thérapeutique qui pourrait la modifier. Si au contraire la dyspepsie se rattache à quelque état constitutionnel, dyscrasique, ou à quelque état pathologique particulier dont le retentissement s'exerce sur les fonctions digestives, c'est inutilement qu'on essayerait de changer les habitudes, diététiques ou autues des malades. La médication en apparence la plus étrangère à l'accomplissement des fonctions digestives est celle qui réussira le mieux à rétablir ces dernières.

Cependant il faut reconnaître que les circonstances auxquelles il s'agit d'obvier sont rarement simples. C'est ainsi qu'un individu de parfaite santé et de constitution irréprochable pourra commettre toutes sortes d'irrégularités diététiques sans aucun inconvénient^ alors qu'il ne saurait s'y exposer

(i) Mialhe, Noie sur la dyspepsie par défaut de mastication suffisante du bol a/imen' taire (Annales de la Société d'hydrologie médicale de Paris, 1865-1866, t. XI, p. 79)*

impunément si. sa constitution est affaiblie, ou s'il souffre de quelque autre état pathologique, organique ou fonctionnel. Les indications à remplir' dans le traitement de la dyspepsie peuvent donc avoir à s'adresser à la fois à l'état général de la constitution, ou à tel état pathologique concomitant, au régime diététique lui-môme ou aux habitudes hygiéniques qui lui sont connexes.

Il arrive cependant que, dans la plupart des cas où un malade vient à consulter pour des symptômes de dyspepsie, on se borne à s'assurer s'il n'existe point de signes d'une lésion quelconque de l'estomac, et à prescrire quelques médicaments digestifs, dont l'action demeure nulle ou s'épuise rapidement. On ne réfléchit pas assez que, dans la plupart des cas au moins, malgré le peu de gravité apparente des phénomènes accusés, le problème à résoudre est des plus compliqués, les causes de ces phénomènes dyspeptiques étant multiples et d'ordre très-différent. Si donc la dyspepsie est en général une maladie de très-longue durée, et quelquefois de toute l'existence, c'est souvent la faute d'une thérapeutique mal entendue. Mais ce n'en est pas la seule cause. La dyspepsie se rattache souvent à des circonstances qu'il ne dépend pas toujours du médecin de corriger, ou même du malade d'éviter, soit causes hygiéniques persistantes, alors qu'elles dépendent du genre de vie, de ses obligations, ou encore de conditions affectives inévitables, ou bien d'états constitutionnels, tels que l'anémie, l'atonie, etc. Combien d'individus demeurent faibles toute leur vie, et digèrent mal parce qu'ils sont faibles.

On ne saurait trop insister sur ces divers points de vue. S'il est possible de décrire d'une manière satisfaisante, malgré leur diversité, les symptômes de la dyspepsie, il serait impossible d'énumérer complètement les circonstances qui peuvent présider à son développement et à sa persistance, non plus que fes indications, hygiéniques ou thérapeutiques, qui doivent s'y rapporter. On ne peut qu'essayer de donner une idée du champ que Tesprit a à parcourir, alors qu'on veut préciser, dans un cas donné, ces deux points indispensables pour constituer un traitement rationnel et efficace.

Au point de vue thérapeutique, la dyspepsie doit être considérée comme une maladie asthénique. Ce caractère lui appartient d'une manière absolue, et son traitement direct doit s'y rapporter formellement, sauf l'existence de complications : mais la seule complication qui puisse être . envisagée d'une manière dogmatique est la gastralgie.

M. Nonaty passant en revue les diverses médications de la dyspepsie, se livre à l'énumération suivante : médication émoUiente, calmante et antispasmodique, révulsive, alcaline , acide, dite absorbante , excitante , tonique, "névrosthénique, diastasique, vomitive, purgative, altérante, mixte (1). Chacune de ces médications doit être envisagée comme répon-

(1) Monat, Traité des dyspepsies^ 1862, p. 117 et suiv.

dant à une indication spéciale ; et cependant il est facile de ramener cette longue énumération & des termes plus simples.

Les médications émolliente, calmante et antispasmodique ^ et révulsive, ne sauraient être adressées à la dyspepsie elle-même. Elles ne peuvent avoir pour objectif que la dyspepsie gastralgique, — ou ce que M. Nonat appelle dyspepsie par irritation. Cette dernière n'est pas une dyspepsie : il s'agit, dans les faits auxquels M. Nonat fait allusion, d'une iriitation ou d'une inflammation chronique de l'estomac, dont les symptômes peuvent, comme ceux du cancer, de l'ulcère simple, ressembler à ceux de la dyspepsie, mais répondent à un état pathologique tout différent. Les médications alcalinCy acide et diastasique, sont spécialement adressées à certaines formes de la dyspepsi.e, à la dyspepsie acide, à la dyspepsie des albuminoïdes, et à la dyspepsie des féculents. Les médications vomitive et purgative (ce ne sont pas à proprement parler des médications en pareil cas) peuvent avoir pour objet de combattre un état saburral qui accompagne quelquefois la dyspepsie, mais plutôt accidentellement que d'une manière habituelle, mais elles ne sont le plus souvent qu'une des expressions de la médication stimulante. Enfin M. Nonat range dans la médication altérante certains médicaments, tels que l'acide arsénieux, le nitrate d'argent, la teinture d'iode, auxquels il paraît difQcile d'assigner une place dans le traitement de la dyspepsie. Le nitrate d'argent et la teinture d'iode ne paraissent avoir été employés que dans des cas de vomissements incoercibles. L'application de l'acide arsénieux a été faite sur une échelle plus large par le docteur Germain, de Château-Thierry (1). Mais ses intéressantes observations auraient besoin d'être contrôlées par de nouvelles recherches.

Traitement.

Il est impossible de séparer, de la thérapeutique de la dyspepsie, l'hygiène de la digestion. En effet, la considération de l'alimentation est la première qui se présente ici. La fonction de la digestion ne pouvant pas être suspendue inpunément, il s'agit de la régler et de l'approprier autant que possible aux conditions actuelles de l'appareil qui en est chargé. Il faut donc s'adresser aux aliments qui paraîtront les plus propres à subvenir aux nécessités de l'assimilation, tout en exigeant de l'appareil digestif le moins de travail possible. Nous avons à les considérer sous le double rapport de la quantité et de la qualité.

Il est certain que l'on ingère en général beaucoup plus d'aliments qu'il n'est strictement nécessaire, et que l'on ne se borne pas à manger pour vivre, alors môme que l'on ne vit pas pour manger. Il est assez difficile de se rendre compte exactement de ce qu'il advient, dans l'état de santé, du surcroît inutile d'aliments que nous ingérons. Mais il est certain que l'habitude rend ce surcroît jusqu'à un certain point nécessaire. L'appétit, et

(1) Gazetlf hebdomadaire, 1860, 20 juillet.

TRAITEMENT. àà

la faculté de le satisfaire, varient considérablement suivant les individus, en dehors de l'activité appréciable de l'assimilation, et il en est qui ingèrent journellement une quantité énorme d'alinaents sans en être incommodés, et sans que leur état habituel de maigreur ou de gracilité en soit aucunement modifié. Mais la sensation de l'appétit, qu'elle soit artificielle ou non, exige, dans les conditions ordinaires, d'être satisfaite, et ce n'est pas sans inconvénient qu'elle se trouverait soumise à des règles trop étroites.

Sans doute, chez les gros mangeurs, et lorsque la dyspepsie paraît se rattacher à un excès d'alimentation, il convient de réduire cette exagération ; de môme, chez tous les dyspeptiques, faut-il condamner les abus résultant d'excitations artificielles. Mais il est un autre excès dont on doit se garder, c'est de trop réduire l'alimentation.

Beaucoup de dyspeptiques sont disposés à diminuer leur alimentation d'une manière exagérée, pour éviter, soit les douleurs proprement dites dans la dyspepsie gastralgique, soit le malaise, souvent plus insupportable encore que la douleur, qui accompagne la digestion, ou même simplement l'incapacité momentanée au travail qui en résulte. Cette diminution peut ne laisser qu'une somme de matériaux alibiles insuffisante pour la réparation organique; il en résulte alors un amoindrissement de la caloricité et des forces qui ne fait qu'ajouter à l'incapacité digestive elle-même. Mais l'insuffisance des aliments peut n'être que relative; et il peut y avoir de l'inconvénient & ce que l'activité digestive ne s'adresse pas à un certain excès de matières alimentaires, devenu nécessaire par l'habitude.

Ces remarques sont faites au point de vue pratique, c'est-à-dire de l'application journalière. Je me garderai donc d'invoquer ici l'insipide histoire du Vénitien Cornaro, bien que Chomel ait cru devoir la reproduire tout au long dans son Traité de la dyspepsie, à titre de modèle.

La question de la qualité des aliments est beaucoup plus complexe, et exige quelques développements préliminaires.

Les aliments doivent être envisagés sous le rapport : des principes immédiats qu'ils renferment, de l'action physiologique de ces derniers, de leurs propriétés aUmentaires, et de leur action immédiate sur les organes digestifs.

Les phénomènes de la digeàtion s'exercent sur les matières organiques cristallisables ou non cristallisables, et sur les matières inorganiques, que renferment les aliments. Ces dernièi'es ne sont pas alimentaires par ellesmêmes, c'est-à-dire assimilables; mais elles prennent une part utile ou né* cessaire aux phénomènes chimiques de la digestion, ou font partie intégrante de la constitution des tissus organiques ou des liquides organisés (eau, fer, chaux, soude, phosphore, etc.).

Les principes immédiats, cristallisables ou non cristallisables, qui jouent un rôle nécessaire dans les phénomènes de la nutrition ou de l'assimilation, sont : !• les principes azotés, fibrineux ou albumineux, ou principes protéiques, quaternaires ; 2" la fécule, le sucre, la graisse, matières ternaires. Les premiers représentent les matériaux essentiels d'assimilation, les autres des éléments de combustion, mais tous également indispensables

DUIAHD-FAIOBL. II — 3

aux phénomènes ultimes d'assimilation et de désassimilation, qui constituent la nutrition.

Ces distinctions ne sont point applicables dans les mômes termes aux aliments eux-mêmes. Ceux-ci sont essentiellement complexes, et renferment tous, bien que dans des proportions différentes, des éléments d'assimilation et des éléments de combustion.

11 n'est pas permis d'admettre des aliments exclusivement plastiques ou assimilables, et des aliments exclusivement respiratoires ou de combustion. Comme le fait justement remarquer M. Vulpian, la fécule (substance adipogène) peut se convertir en graisse, et la graisse n'est pas seulement un aliment respiratoire ou de combustion, elle fait elle-même partie intégrante de nos tissus, et peut à ce titre être rangée parmi les aliments plastiques. Et les aliments plastiques sont également des aliments combustibles, a car, sans cela, les animaux n'expulseraient ni urée, ni acide urique.... Tous concourent également à la caloriûcation, car celle-ci ne répond pas à une fonction spéciale, mais est le résultat de tous les phénomènes chimiques qui s'opèrent dans la profondeur de nos tissus (1). B

D'un autre côté, il n'existe pas, à proprement parler, d'alimentation non azotée. L'alimentation végétale est elle-même très-riche en principes azotés, c'est-à-dire en matières quaternaires. La chair des animaux qui servent à la nourriture de l'homme est fournie par une alimentation exclusivement végétale.

Cependant il est vrai de dire que ces divers principes alimentaires, albuminoïdes, féculents et sucrés, graisses, existent dans des proportions très-différentes dans les aliments que la nature met à notre disposition. Et c'est de la diversité de ces proportions que dépendent surtout les qualités respectives de telle ou telle alimentation.

La meilleure alimentation est celle à laquelle concourent également les substances riches en albuminoïdes, en fécule et en graisse. Cependant l'habitude, et aussi le climat, exercent une grande influence sur les besoins réels de l'économie. Il est des populations tout entières auxquelles suffit une alimentation exclusivement végétale, ou même tout spécialement féculente, produisant une moyenne effective d'activité et de santé. D'un autre côté, les individus habitués à un régime animal ne supportent pas toujours facilement un régime maigre, même composé de poisson et de végétaux. Quelle que soit la composition azotée effective du régime que comportent les exigences religieuses, on souffre souvent à un haut point de son insuffisance. Un régime mixte, emprunté en partie au régime animal et en partie au régime végétal, représente donc l'alimentation physiologique par CKcellence.

Nous avons vu précédemment que la difficulté de la digestion pouvait s'adresser ou à Tensemble de ralimentation, qu à telle ou tells série d'ail-

(i) Vulpian, Cours de physiologie wmpapée (hevue des cours sofetUifiques^ 1844, p. 013 et 61A}é

ments en particulier, et spécialemeut à une série (f aliments offrant une prédominance marquée de quelqu'un des principes immédiats: c'est ainsi qu'il y a une dyspepsie spéciale des matières grasses, ou des matières féculentes, ou des matières albuminoïdes. Tel est l'ordre de fréquence de ces dyspepsies spéciales. Une semblable remarque peut être faite au sujet des dyspepsies qui s'exercent sur l'ensemble des matières ingérées^ Ce sont les matières grasses qui sont les plus rebelles à l'élaboration digestive, puis les matières féculentes, puis les matières albuminoïdes. On peut même dire que les matières grasses ne sont jamais digérées facilement par les dyspeptiques : aussi doivent-elles être constamment écartées de leur alimentation. Il est rare que les albuminoïdes soient d'une digestion plus difficile que les féculents.

L'alimentation des dyspeptiques devra donc, d'une manière générale, être empruntée principalement aux aliments riches en albuminoïdes, en moindre partie aux aliments riches en féculents et en sucre, en dernier lieu aux aliments riches en graisse. Les premiers sont représentés par les viandes de toutes sortes, les seconds par les végétaux, les troisièmes par le beurre, les huiles et les parties grasses de la viande. Mais il convient aux dyspeptiques, comme aux individus en bonne santé, d'éviter une alimentation exclusive. Il faut toujours une introduction moyenne d'albuminoïdes et de féculents. Les matières grasses sont celles dont la privation absolue offre le moins d'inconvénients, les féculents pouvant y suppléer, et d'ailleurs la plupart des matières alimentaires ne pouvant être absolument dépouillées de principes gras.

La forme sous laquelle les aliments se présentent à l'estomac offre une grande importance.

Les agents chargés de préparer la digestion sont d'ordre exclusivement organique, les sécrétions en quantité et de qualité suffisantes, et l'activité contractile de l'estomac. Mais le fait de l'élaboration digestive est d'ordre purement mécanique et chimique. Ce qu'il importe, c'est que toutes les matières ingérées puissent être attaquées également et dans un temps voulu par les sucs digestifs.

Aussi, lorsqu'on a quelques raisons de croire que l'estomac ne se contracte qu'incomplètement ou paresseusement, ou que les sucs digestifs ne se montrent qu'en proportion insuffisante ou doués de qualités imparfaites, ce qui nous représente les causes les plus prochaines des symptômes dyspeptiques, convient-il de n'introduire que des aliments faciles à attaquer ; ainsi très-divisés et soigneusement mastiqués, de nature ou de préparation peu compacte, comme le pain très-levé et rassis, des gâteaux poreux, des viandes tendues et peu cuites, des légumes en purée ou bâchés. Les pâtisseries, les viandes compactes et résistantes^ comme le porc ou les crustacés, les crudités, réclament alors une élaboration trop pàiible et trop lente. £n général, l'alimentation doit être très-simple ; il faut s'abstenir des sauces, des hors-d'œuvre, en un mot des mets inutiles, ou qui n'ont pour objet que de satisfaire la sensualité. Cependant il y a des exceptions à cela. Il importe de soutenir l'appétit

des dyspeptiques par un régime qui leur plaise. La digestion des mets agréables est généralement plus facile, et l'appétence pour certains aliments est un indice qu'il ne faut point toujours négliger. Enfin l'action de l'estomac a souvent besoin de subir une certaine stimulation, qu'il vaut mieux en général demander à l'alimentation elle-même qu'à des stimulants artificiels. Il faut donc assurer aux aliments une certaine sapidité, au moyen de condiments aussi simples que possible, tels que le sel, le poivre surtout. Ce dernier est un excellent adjuvant de la digestion, que beaucoup de personnes redoutent à tort. C'est ainsi qu'il y a peu d'années, le poivre était proscrit des tables de Vichy, à ce point qu'il était quelquefois très-difficile de s'en procurer.

Ici se place la question de l'opportunité des stimulants artificiels de la digestion, laquelle touche autant à la thérapeutique qu'à la diététique. La dyspepsie représente si réellement un simple état torpide de l'estomac, qu'il n'est guère de dyspeptique qui ne trouve dans l'emploi de stimulants tels que le piment, la moutarde, des liqueurs fortes, de la menthe anglaise, des adjuvants très-efficaces. Mais il arrive ordinairement que l'efficacité de ces agents s'affaiblisse par l'usage; il faut en élever progressivement la dose, el il en résulte des irritations nerveuses ou inflammatoires de l'estomac, gastralgie ou gastrite, quelquefois très-intenses.

On ne peut nier que ces agents ne répondent parfaitement à l'indication du moment. Dans l'état de santé même, il arrive souvent que l'usage d'un mets de difficile élaboration, ou auquel l'estomac se trouve particulièrement réfractaire, ou encore un repas maigre, dont la composition n'excite pas suffisamment un estomac habitué à une alimentation plus substantielle, déterminent une digestion lente et pénible dont le ressentiment disparaît aussitôt après avoir pris une tasse de café ou une liqueur plus ou moins stimulante. Il ne faut donc pas proscrire absolument l'usage de ces stimulants dans la dyspepsie, mais il faut en mesurer l'usage.

Ces quelques indications me paraissent sufBre pour donner une idée du régime qui peut convenir dans la dyspepsie. Les indications particulières sont infinies. Puis, c'est surtout de l'estomac que l'on a pu dire que c'est un organe éminemment capricieux : les indications les plus rationnelles sont souvent déroutées par des circonstances ou des aptitudes toutes spéciales, par l'idiosyncrasie du sujet, comme on dit. Quant aux bizarreries de l'estomac, et aux exemples cités de gens qui ne digèrent que la croûte de pâté, les œufs durs, le pain chaud, je ne crois pas que cela s'observe dans de véritables dyspepsies : c'est plutôt le fait de névroses de l'estomac, avec perversion des facultés digestives.

Quelques mots encore relativement aux boissons. Bien qu'il y ait des individus qui ne digèrent bien qu'à l'aide d'une grande quantité de liquides, il faut reconnaître que l'abondance des boissons est généralement peu favorable à la digestion. Cette observation ne doit pas être perdue pour les dyspeptiques. Quant à la qualité des boissons, celle-ci est tellement en rapport avec l'habitude, qu'il est bien difficile d'établir quelque règle à ce sujet. Il est des cas où il faut respecter les habitudes acquises, d'autres

TKAITEMENT. 57

au contr^dre où il convient de rompre avec elles. C'est ainsi que l'usage du vin ne saurait être sans inconvénient défendu à beaucoup d'individus qui en ont fait excès, et chez qui il faut se borner à en régler l'usage. D'un autre côté, j'ai vu souvent l'usage de la bière substitué avec beaucoup d'avantage à celui du vin, sans qu'il soit permis de tracer de règles à ce sujet.

Les ressources médicamenteuses dont nous pouvons disposer contre la dyspepsie sont assez limitées, s'il n'est question que des agents propres à activer directement la digestion languissante. Et, à moins qu'il ne s'agisse de cas légers, ou dépendant de circonstances purement accidentelles, il faut reconnaître qu'ils n'ont généralement que peu d'efQcacité, ou ne possèdent qu'une action simplement palliative. Nous verrons tout à l'heure que c'est à de tout autres médications qu'il faut s'adresser, pour modifier" les dyspepsies prononcées et anciennes.

Les médicaments digestifs appartiennent pour la plupart aux toniques ou aux stimulants. Ils s'administrent le plus souvent au moment des repas, avant ou après, et se confondent, dans leur mode d'action, avec les condiments et les boissons dont nous avons parlé plus haut, et que l'on emploie da nsle même but.

Cest ainsi que Ton prescrit les poudres amères ou aromatiques de Colombo, de cannelle, de rhubarbe, celle-ci se trouvant naturellement indiquée par la constipation qui accompagne souvent la dyspepsie, les vins amers de gentiane, de quinquina^ le sirop d'écorces d'oranges amères. Ces divers médicaments agissent à peu près comme les préparations alcooliques de table, la liqueur de la Chartreuse, l'élixir de Garus, etc.

L'usage des macérations amères préparées à froid, de quinquina, de quassia amara, peut être utile. Les préparations ferrugineuses spnt souvent indiquées chez les dyspeptiques; et, indépendamment de leur action spéciale sur la composition du sang, et peut-être à un plus haut degré, elles possèdent certainement une action tonique locale sur l'estomac luimêipe. La noix vomique parait s'adresser spécialement à l'activité contractile de l'estomac. On peut se demander si l'action simplement mécanique d'une matière inerte par elle-même ne suffirait pas quelquefois pour exercer sur la muqueuse gastro-intestinale une excitation directe, et sur les sécrétions une action réflexe salutaire. Ceci paraît pouvoir s'appliquer à la graine de moutarde blanche et à la poudre de charbon, qui sont, pour quelques personnes, des digestifs très-utiles.

11 n'est pas possible de recommander spécialement tel ou tel de ces médicaments. Leur action est très-infidèle, et l'on ne saurait dire pourquoi ils réussissent dans certains cas et demeurent inertes dans d'autres. Je ferai seulement remarquer qu'il faut s'abstenir des alcoolés dans tous les cas où l'estomac présente de la sensibilité et devient facilement le siège de douleurs gastralgiques.

Les boissons chargées de gaz carbonique jouent un gi*and rôle dans le traitement de la dyspepsie. Je ne parle pas ici des ressources que peut offrir un traitement thermal quelconque, mais des eaux, naturelles ou

Lioogle

artificiellei, employées d'une manière habituelle âux repas, à titre de boissons digestivet. On faisait, jusqu'à ces dernières années, un usage con* sidérable, et à peu près exclusif, des eaux chargées artificiellement de ^az carbonique, et appelées vulgairement eau de Seitz. M. Treuille, qui a publié dans la Galette des eaux une série d'articles fort intéressants sur oe sujet, a parfaitement fait ressortir les nombreux inconvénients que présente l'usage abusif des eaux gazeuses artificielles, soit par suite de leur mode de préparation, soit à cause de l'action spéciale du gaz carbonique sur l'estomac lui-môme et surtout sur le système nerveux (1). MM. Pidoux et Trousseau avaient déjà appelé l'attention sur ce sujet : a Les femmes irritables, disent-ils, atteintes de gastralgie sans chlorose et avec constipation, se trouvent ordinairement fort mal de l'emploi de l'eau de Selti. Elle est positivement contre-indiquée dans toutes les affections spasmodi* ques de l'estomac et des intestins, surtout dans celles qui s'accompagnent de flatulence. Ce remède, qui parait innocent dans un grand nombre de cas, a quelquefois d'assez graves inconvénients. » Le rôle de l'acide car«' bonique, dans les eaux dites gazeuses, est important à conridérer, si l'on veut sa faire une idée de l'action respective des eaux gazeuses naturelles et des eaux artificielles. Il est certain que le gaz carbonique est un stimulant très-salutaire et très-efficace des diverses conditions que comporte l'accomplissement régulier de la digestion. Mais, introduit par force dans les eaux gazeuses artificielles, il se trouve violemment interposé entre les molécules du liquide plutôt que dissous, à proprement parler. Il en résulte qu'aussitôt parvenu dans l'estomac, il se dégage instantanément du liquide qui le contenait et vient exercer sur les parois de cet organe une brusque distension qui, loin d'en faciliter l'activité, ne peut que le frapper d'une sorte d'inertie instantanée. Dans les eaux gazeuses naturelles, au contraire, le gaz carbonique, intimement incorporé au liquide, ne s'en dégage que peu à peu, de manière à n'agir sur la surface de l'estomac que par un contact progressif, continu et salutaire. Les eaux minérales dites de table sont aujourd'hui fort heureusement entrées dans la pratique, au détriment des autres. On comprend sous cette dénomination des eaux gazeuses carboniques , faiblement minéralisées, appartenant à la classe des bicarbonatées, sodiques et surtout calciques ou mixtes, la plupart ferrugineuses à un degré quelconque, telles que Saint-Galmier, Soulzmatt, Condillac, Schwalheim et Bussang, Saint-Pardoux, Châteldon, Orezza, ces dernières plus formellement ferrugineuses.

Les acides réussissent quelquefois mieux que les alcalins dans la dyspepsie. Celui qui réussit le mieux paraît être l'acide chlorhydriqde, à la dose de une à huit ou dix gouttes; l'acide lactique, à môme dose ou à dose plus élevée, n'a pas fourni à M. Trousseau des résultats aussi satisfaisants. Dans .quelles circonstances faut-il spécialement recourir aux acides? Il est trèsdifficile de le déterminer, et je ne saurais signaler d'indication spéciale à

(i) TreulUe, Us eaux minérale* 4e iahh^ naturelles ei fueHees (Gasettê ehs mimi, .«58,1,1).

TRAITKUENT. S9

ce sujet. L'utilité de Tacide chlorhydrique, dit M. Trousseau, me parait surtout marquée dans les dyspepsies liées à des affections chroniques^ aon qu'elle n'ait été prononcée dans d'autres formes, dans des dyspepsies réellement idiopathiques , mais cette utilité a été plus manifesta encore dans les premiers cas (1).

La pepsine offre souvent un adjuvant précieux aux digestions lentes et pénibles. La pepsine est le principe actif du suc gastrique. Elle s'extrait, soit du suc gastrique lui*mème, soit des liquides (présures) dans lesquels on met en macération la membrane muqueuse de l'estomac. On filtre ces liquides, puis on les traite par dix ou douze fois leur volume d'alcool absolu : la pepsine se précipite sous la forme d'une matière floconneuse, caséiforme, qui reproduit en poids à peu près un centième du suc gastri* que employé. Ainsi préparée, la pepsine est presque entièrement pure ; elle est déjà très-active, mais on double presque son énergie en la redis* solvant dans l'eau et en la précipitant de nouveau dans Talcool.

C'est à M. Lucien Corvisarl que revient l'honneur de la découverte de ce médicament très-intéressant au point vue physiologique, et dont les applications thérapeutiques sont très-utiles, bien qu'elles n'aient peut-être pas toute la portée que leur avait assignée d'abord ce médecin distingué (3), C'est très-spécialement dans la dyspepsie des principes albuminoïdes que la pepsine trouve ses applications. Voici l'exposé précis de ses indications ; La pepsine n'est propre qu'à suppléer à l'absence de suc gastrique ; elle n'effectue pas toute digestion ; elle n'a aucune action sur les substances végétales qui doivent s'absorber à l'état de glycose ; elle exerce son pouvoir spécifique uniquement sur les substances albuminoïdes, aliments plastiques qui sont surtout destinés au développement, à l'entretien et à la réparation des organes de l'économie ; ce sont, par conséquent, les plus indispensables à l'existence (3).

L'exagération des sécrétions acides de l'estomac est surtout mise en jeu par certains aliments : ceux qui renferment des sels alcalins à acide orgar nique, en première ligne. Il n'est pas probable que les liquides alimentaires, ou les aliments qui offrent une saveur acide, ou auxquels on attribue des propriétés acides, tels que les fruits, le vin, le lait, renferment d'acides libres (4). Cependant ces acides organiques, tartrique, malique, oxalique, etc., bien que combinés avec la soude, paraissent agir sur l'estomac à titre d'acides. Nous avons vu ailleurs que l'on en avait conclu à tort qu'ils conservaient ce caractère d'acidité après leur pénétration dans le sang, et qu'ils introduisaient ainsi dans l'organisme des éléments effectifs

(1) Trousseau, Leçons sur la dyspepsie {Union médicale du 14 juillel 1857).

(2) L. Corvisart, Dyspepsie et consomption^ ressources qtœ la powlre nutrimentive {pepsine acidifiée) offre dans ces cas à la médecine pratique , 1854.

(3) Miaihe et Pressât, De la pepsine et de ses propriétés digestives^ 1860, p. 29,

(4) Miaihe, De la destruction des acides organiques dans l'économie animale, envisagée «w point de vue du régime à suivre à Vichy (Annales de la Société d'hydrologie médicale de Paru, 1865-1866).

d'acidité (1). Cette distinction est très-importante pour la diététique thérapeutique.

Dans la forme de dyspepsie dont il est question, les voies digeslives paraissent posséder une sensibilité particulière à la présence des acides dans les premières voies. Cette forme est très-commune chez les Anglais. En pareil cas, le vin (les vins fortement alcoolisés d'Espagne et de la Méditerranée excepté), le lait, le pain lui-même , les fruits, sollicitent aussitôt les symptômes propres à cette dyspepsie, chaleur à Tépigastre, goût sur dans la bouche, éructations acides; les féculents et surtout le sucre et les préparations sucrées sont dans le même cas ; les corps gras sont mal digérés. Les viandes simplement préparées, froides surtout, et les légumes verts doivent faire la base de l'alimentation. Niemeyer a vu plusieurs fois les viandes salées et fumées réussir mieux que tout autre régime; ces viandes, dit-il, bien que plus difûciles à digérer, offrent sur la viande fraîche l'avantage d'entrer moins facilement en décomposition (2).

L'indication première est ici de saturer les acides en excès de l'estomac par les alcalins. Il est évident que ce n'est là qu'un moyen tout palliatif, puisqu'il ne s'adresse pas à la sécrétion elle-même, mais seulement aux produits de sécrétion. Mais on a l'avantage de modifier ainsi des symptômes pénibles et de rendre la digestion plus facile. On emploie dans ce but la magnésie décarbonatée, le carbonate de chaux, le bicarbonate de soude surtout, et les eaux minérales bicarbonatées sodiques.

Faut-il se refuser à admettre une action chimique des alcalins sur les acides de l'estomac, en pareil cas? On sait que M. Cl. Bernard a démontré que la sécrétion du suc gastrique, chez les .animaux à jeun, est sollicitée par l'ingestion des alcalins, et retardée ou diminuée par les acides. M. Nonat en conclut qu'il ne faut prescrire les alcalins que pendant les repas, de manière à neutraliser l'acidité du suc gastrique, au fur et à mesure qu'il est sécrété (5). D'un autre côté, M. Trousseau prétend que les alcalins, en tant qu'agents chimiques, n'ont rien à faire pour combattre les excès d'acidité de l'estomac. « Il n'y a pas neutralisation, ajoute-t-il, ou celle-ci est insignifiante, et en définitive l'action de ces remèdes est celle de modificateurs puissants, qui impriment à l'appareil organique sur lequel ils agissent, et mieux encore sur l'économie tout entière, une modalité particulière, en vertu de laquelle les fonctions se régularisent et les sécrétions cessent d'être trop acides (U). » Ces considérations s'appliquent avec beaucoup de justesse au traitement curatif de la dyspepsie par les eaux minérales, et j'ai même, depuis longtemps, exposé le même ordre d'idées à propos du traitement de la dyspepsie par les eaux de Vichy (5) : mais on

(1) Voyez Gravelle, t. I, p. 74.

(2) Niemeyer, Éléments de pathologie interne et de thérapeutique^ 1865, t. I, p. 566.

(3) Nonat, loc, cit., p. 194.

(4) Trousseau, Clinique médicale, 1862, t. II, p. 368.

(5} Durand-Fardel, Des eaux de Vichy considérées sous les rapports clinique et théra* pcutique, ISSU

ne saurait invoquer d'aussi graves cousidéralions à propos de Temploi des préparations médicamenteuses alcalines dans la dyspepsie acide. J'ai vu souvent réussir en pareil cas un mélange de magnésie et de bicarbonate de soude (de 30 à 60 centigrammes de chaque)^ une ou deux fois par jour, en dehors des repas. Il est difQcile de ne pas voir là une action directement neutralisante, laquelle peut bien ne pas être en contradiction avec les observations expérimentales de M. Cl. Bernard ; car celles-ci ne s'appliquent qu'à la sécrétion normale du suc gastrique.

Graves considère que la tendance de l'estomac à sécréter des acides en excès, et à les produire en dehors de tout travail digestif, est, comme il arrive de toutes les sécrétions, sous la dépendance du système nerveux; d'où l'indication des opiacés unis au sous-nitrate de bismuth. Voici la formule dont l'éminent clinicien parait avoir eu à se louer le plus : Magnésie, 50 centigrammes ; sous-nitrate de bismuth, 30 centigrammes ; poudre de gomme arabique, 1 gramme. A prendre deux ou trois fois par jour, suivi d'une cuiller à bouche d'eau contenant k milligrammes de chlorhydrate de morphine (1 ).

Dans la dyspepsie flatuleniey on s'abstiendra autant que possible des farineux, des crudités, qui disposent en général à la production des gaz gastro-intestinaux; on recherchera une alimentation substantielle. Les vins généreux sont généralement très-salutaires; un usage modéré des alcooliques peut également être utile. M. RipoU assure que tous les aliments sucrés, quels qu'ils soient, boissons, liqueurs, fruits cuits, confitures, etc., conviennent dans la dyspepsie flalulente, et que l'addition de sucre sufQt pour rendre de très-bonne digestion des aliments considérés à bon droit comme venteux et de digestion difficile (2). Dans les cas où les symptômes étaient très-développés et très-fatigants, j'ai prescrit avec avantage un régime exclusivement froid. Ghomel recommande l'emploi des boissons glacées et surtout de la glace concassée (3). Le môme auteur remarque qu'il est des cas où au contraire les boissons très-chaudes réussissent. Cette contradiction doit-elle s'expliquer, ainsi que Texprime ce savant maître, parce que a la digestion se montre sous des formes différentes et dans des conditions constitutionnelles et organiques variées » ? Je crois que c'est à tort que l'on rapporte à la dyspepsie certaines pneumatoses ou flatulences de l'estomac, qui ne sont autre chose que le résultat d'un trouble nerveux de cet organe, dont le type est offert si communément par les hystériques : et peut-être Chomel n'a-t-il pas assez évité cette confusion. C'est alors que les infusions très-chaudes, aromatiques ou alcooliques, font quelquefois disparaître rapidement les flatuosités: mais je doute que ces dernières conviennent dans les dyspepsies flatulentes franches.

Les macérations amères seront prescrites, un peu concentrées et sous

(1) GriTes, loc. ciY., t. !I, p. 316.

(2) RipoU, Bulletin général de thérapeutique, 1866, t. IXX, p. zn,

(3) Chomel, loc. cit., p. 255.

&1 0TSPEPSIE ET HALADTE8 DTSPRPTIQUBS.

un petit volume, parce que les liquides conviennent peu alors. Les fomen* tations très-ppolongéea avec l'huile de camomille camphrée soulagent souvent. J*ai obtenu de très-bons effets de l'application de serviettes trem* pées dans l'eau froide sur Tabdomen.

On emploie ordinairement dans la dyspepsie flatulente des poudres répu^ tées absorbantes, telles que la magnésie, le carbonate de chaux (yeux d'écre* visse), et surtout la poudre de charbon de peuplier (charbon Belloc). On fait prendre de celle-ci une cuiller à bouche immédiatement avant ou après les repas. Ce dernier médicament est extrêmement répandu. Agit-il, comme le pense M, Nonat, moins comme un absorbant que comme un carminatif, c'est-à-dire en provoquant ou en augmentant les contractions gastrointestinales (1) ?.Je ne saurais trop le dire, mais je ne l'ai presque jamais vu réussir dans les dyspepsies franches accompagnées de flatuosités considérables. Je l'ai trouvé au contraire très-efficace dans certains états flatulents de l'estomac indépendants de la digestion, surtout communs chei les femmes. Cependant Beau assure que le charbon Belloc réussit beaucoup mieux chez les hommes que chez les femmes (2). M. Leared (de Londres), qui considère le charbon comme un absorbant direct, pense que cette substance perd ses propriétés absorbantes lorsqu'elle a été délayée dans l'eau. Il la prescrit sous forme de capsules, contenant chacun 50 centigrammes de charbon. Il suffit d'en prendre deux ou trois. Il considère le charbon d'ivoire végétal, ou de coquilles de noix de coco, comme supérieur au charbon de bois poreux (de Belloc) (8).

La dyspepsie pituiteuse est fort rebelle en général aux médications directes. Il est môme difficile d'indiquer un régime qui lui convienne spécialement : celui-ci doit être soumis aux règles générales de la diététique dans la dyspepsie, et approprié aux aptitudes particulières de l'estomac. Les vomitifs et les purgatifs interviennent quelquefois utilement à titre de médicaments altérants, ou bien substitutifs. Mais il faut prendre garde de se laisser guider dans leur emploi par.une indication humorale qui con* duirait à en faire un usage abusif, et à déterminer une irritation de l'estomac, qui prend plus facilement, en pareil cas, une forme inflammatoire que névralgique. C'est à cette forme de dyspepsie que s'adresse une foule de médicaments empiriques, ditsotirt^/atVmzr, qui réussissent quelquefois, mais dont l'usage prolongé entraîne beaucoup plus souvent de graves inconvénients.

La dyspepsie vertigineuie ne se rencontre guère que chez des individus anémiques et névropatbiques. Son traitement est surtout constitutionnel. Elle réclame un régime très-particulièrement substantiel, et les toniques Amers lui conviennent beaucoup mieux que les stimulants alcooliques. J'ai obtenu quelquefois des résultats avantageux, mais temporaires, d'un mélange de bicarbonate de soude et de magnésie, auquel M. Trousseau ajoutç

(1) Nonat, hc. ctï., P» i33.

(2) Beau, loc. cit., p. 216. *

(3) Gasette des hApitaux^ 15 novembre 1806.

TBAITEinSlfT, &S

de la craie préparée. J'ai «ouvenl essayé les antispasmodiques, la valériane, les pilules de Méglin modifiées, eto,, mais sans aucuu effet. C'est l'hydrothérapie méthodique qui m'a paru réussir le plus souvent.

Nous arrivons maintenant à ce que Beau appelle les moy0n$ extraordù nmre$ k opposer & la dyspepsie. Ce sont simplement les moyens indiqués par les états pathologiques autres que Tétat dyspeptique, qui tiennent ce dernier sous leur dépendance,

Nous avons vu que la dyspepsie pouvait dépendre de causes hygiéniques et de causes physiologique»^ ce dernier terme se rapportant aux modifications que nous avons attribuées au fonctionnement de l'appareil digestif, mais comportant eflectivement l'idée de causes pathologiques. Dans le premier cas, une correction apportée aux habitudes irrégulières dont dépend la dyspepsie, le retour h une hygiène irréprochable de la digestion, et remploi d'agents thérapeutiques directement adressés à l'appareil digestif, représentent les moyens indiqués. Dans le second cas, il faut recourir nécessairement aux agents propres h modifier l'état pathologique, constitutionnel ou local, dont dépend la dyspepsie.

Je devrais limiter les considérations qu'il me reste à présenter. Si la dyspepsie parait se rattacher à une maladie de l'appareil utérin, ou de l'appareil urinaire, etc., l'indication thérapeutique se trouve dominée par celte dernière, et je ne puis que renvoyer aux articles qui concernent de pareils sujets. Il en sera de môme pour les cas où la dyspepsie se montrera combinée avec la goutte, la scrofule, l'anémie, eto. Je ne m'arrêterai donc qu'à quelques médications spéciales, hygiéniques ou thérapeutiques, qui trouvent les applications les plus communes aux cas où dominent les phénomènes dyspeptiques. Ces médications sont la gymnastique, l'hydrothérapie et les eaux minérales.

La gymnastique se trouve h peine indiquée dans la thérapeutique de la dyspepsie, et cependant elle y réclame une place considérable.

La gymnastique, en hygiène, n'est autre chose que Vexercice méthodique : c'est surtout dans ce sens qu'il faut la prendre ici. Il ne s'agit pas en effet de la gymnastique transcendante, qui a pour objet de développer au plus haut degré possible les forces et l'adresse : celle-ci peut répondre à certaines indications particulières, qui ne se montrent guère du reste au delà des périodes favorables à l'éducation physique; mais il s'agit des exercices réglés et méthodiques qui constituent la gymnoitique de chamh^e. Cette dernière a surtout pour objet de suppléer à l'insuffisance de l'exercice actif qu'entratnent un grand nombre de professions ou à laquelle astreignent beaucoup de genres de vie. J'ai connu un certain nombre de dyspeptiques qui ont cessé de l'ôtre après avoir fait un usage habituel des appareils Pickery, si faciles à installer dans n'importe quel appartement. Ces exercices doivent ôtre mesurés, et n'être jamais poussés jusqu'à la ftitigue. La kinésithérapie (1), qui n'est ni connue ni enseignée ehev nous, est une

(1) Georgii, Kinénthérapie^ ou traitement des maladies par le mouvement ^ 1847; et Doraod-Faniçl, article KiNisirateAPis du Supplément au Dictionnaire des Dictionnaires de médecine^ 1851.

sorle de gymnastique personnelle qui n'exige aucun appareil, et dont les pratiques doivent être extrêmement salutaires.

L'exercice actif n'est autre chose qu'une véritable gymnastique. La plupart des dyspeptiques ont besoin d'être poussés dans ce sens : la dyspepsie entraine une paresse et une tendance au repos contre lesquelles il importe de réagir. Il suffît de rappeler ici les ressources que peuvent offrir l'équitation, l'escrime, la marche, la natation, la chasse, les voyages.

Les pratiques hydrothérapiques sont également très-salutaires aux dyspeptiques. Bien avant que l'hydrothérapie méthodique fût connue parmi nous, Récamier avait introduit dans la pratique ce moyen énergique de traitement (1). Il faisait placer le malade sur un drap tendu sur une baignoire, comme un hamac, tandis qu'on le soumettait à une affusion d'eau de 18 à 25 degrés cent. , prolongée de 1 5 secondes à 2 minutes. Ce procédé un peu compliqué peut être remplacé par l'immersion rapide dans une cuve d'eau froide, ou par un lavage de tout le corps à grande eau, ou par l'enveloppement dans un drap mouillé, ou encore par une douche en pluie. La réaction doit être obtenue par un exercice actif immédiat, plutôt que par l'immobilité sous des couvertures. Cette médication est uniquement basée, comme on le voit, sur le refroidissement rapide de la périphérie et sur la réaction qui la suit immédiatement. On sait à quel point la circulation sanguine et l'innervation sont affectées par les modifications physiologiques obtenues ainsi. L'appareil de la digestion est celui qui en reçoit l'influence la plus directe : aussi est-ce avec raison que M. Fleiiry insiste sur l'importance de recourir à l'hydrothérapie méthodique et ordinaire dès le début de la maladie, au lieu d'attendre, comme on le fait le plus souvent, qu'elle soit invétérée (2).

Les bains de mer et les bains de rivière, de courte durée, ne sont en réalité que des formes de la médication hydrothérapique combinée , soit avec les qualités de l'air marin, soit avec l'exercice actif.

Il n'est guère de station thermale, quelle qu'en soit la nature, près de laquelle on ne puisse voir la dyspepsie s'amender à un haut point et quelquefois guérir. En effet, s'il est une maladie ou un ensemble de phénomènes pathologiques auxquels la plupart des eaux minérales paraissent s'approprier à peu près indifféremment, quels qu'en soient la constitution et le mode d'administration, c'est assurément la dyspepsie. Les bains de mer et l'hydrothérapie ne réussissent pas moins dans de pareils traitements. Mais souvent il n'est môme pas nécessaire de recourir aux eaux minérales, aux bains de mer, à l'hydrothérapie; un séjour à la campagne, une saison de chasse, un voyage, en feront autant, et cela, non pas dans quelques circonstances rares et comme dues au hasard, mais dans des cas très-ordinaires et, l'on peut dire, tous les jours. Ceci ressort naturellement de ce qui a été dit plus haut de la pathogénie et de l'étiologie de la dyspepsie.

(1) Chomel, loc, cit., p. 220.

(2) Fleury, Traiié thérapeutique et clinique d'hydrothérapie, 486(J, p 723.

11 faut cncoce ajouter ceci : que les eaux minérales les moins spéciales dans le traitement de la dyspepsie peuvent réussir très-bien à dissiper les phénomènes dyspeptiques, lorsque ceux-ci accompagnent les conditions pathologiques auxquelles ces eaux minérales s'adressent plus spécialement, tandis qu'elles échouent le plus souvent dans la dyspepsie isolée (1). Ceci s'applique particulièrement aux eaux sulfureuses, dont Andrieu, M. de Puisaye, M. N. Queneau de Mussy, M. Pidoux, et bien d'autres observateurs, ont reconnu les excellents effets dans les dyspepsies qui accompagnent si souvent les dermatoses, et surtout les catarrhes respiratoires ou utérins. Mais dans les dyspepsies simples, surtout les dyspepsies qui reconnaissent des causes exclusivement hygiéniques, on n'obtient le plus souvent des eaux sulfureuses qu'une aggravation des symptômes digestifs (2); dans les cas de ce genre, il convient de recourir aux eaux minérales spéciales dans le traitement de la dyspepsie, lesquelles appartiennent aux bicarbonatées sodiques. Vichy, Vais, Saint-Alban, Ems, Soultzmatt ; aux bicarbonatées calciques, Saint-Galmier, Chateldon, Condillac, Schwalheim, Fougues, etc. ; aux ferrugineuses, Sylvanès, La Malou, Orezza, Forges, Spa, Schwalbach, etc. Il faut y ajouter quelques eaux mal caractérisées, et faiblement minéralisées, telles que Plombières, Bagnoles (Orne), etc.

La plupart de ces eaux minérales offrent une circonstance qui leur est commune, et qui semble être une condition importante de leur efficacité : c'est la présence de l'acide carbonique libre, car les eaux ferrugineuses non gazeuses doivent être exclues de ce traitement. La plupart des eaux bicarbonatées calciques, d'une minéralisation peu caractérisée, ne paraissent môme devoir la meilleure partie au moins de leur application à la dyspepsie qu'à l'acide carbonique qu'elles renferment en grande proportion : c'est parmi elles que l'on rencontre surtout les eaux gazeuses, ou de table, qui Ont été énumérées plus haut. L'acide carbonique a en effet pour propriété certaine d'activer la digestion. On appelle eaux digestives toutes les eaux formellement gazeuses. Il est permis de les considérer comme un excitant spécial de l'appareil digestif.

Les eaux ferrugineuses trouvent de fréquentes applications au traitement de la dyspepsie. En l'absence môme d'indications spéciales relatives à l'emploi thérapeutique du fer, ce dernier principe parait, sous la forme où il existe ici, fournir un tonique parfaitement approprié à l'atonie de l'estomac.

Mais ce qui rend surtout les eaux bicarbonatées spéciales dans le traitement de la dyspepsie, c'est que, à côté de cet excitant spécial que nous trouvons dans l'acide carbonique, de ce tonique précieux que nous fournit le fer, elles renferment le bicarbonate de soude, qui, dans les conditions d'association au moins où nous l'y rencontrons, et parmi lesquelles il ne faut pas négliger l'arsenic, parait exercer une action très-directe et très- Ci) Duraiid«FardeI, Traité (Mrapeutique des ecuix minérales, 2« étlit., 1862, p. 573, (2) Andriea, Eisaisur les Eaux-Bonnes, 18^17, p. Al-45.

M GASTRALGÎK.

puidsaDte sur les phénomènes intimes de la digestion, et en particulier sans doute sur les sécrétions gastriques et duodénales, outre leur action plus éloignée, mais non moins incontestable, sur les phénomènes qui président à l'assimilation et aux métamorphoses organiques.

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