TUMEURS INTRA0RD1TAIRES
laire sur son équaleur, et constatai, en effet, que les vaisseaux rétiniens étaient en partie gorgés de sang. Cependant, il existait encore une circonstance beaucoup plus intéressante qui attira mon attention : la rétine était entièrement transparente au moment de la section; mais, peu ù peu, et dans l'espace d'un quart d'heure, elle devint blanchâtre comme elle le devient ordinairement sur les cadavres, et la tache jaune, qui manquait entièrement de prime abord, se dessina lentement sous nos yeux, à mesure que l'œil se refroidissait et que la rétine changeait d'aspect. Le bord coupé de cette membrane se courba en dedans, se roula en plusieurs endroits sur lui-même, et à côté de la tache de Sœmmering jaunissant de plus en plus, se sont relevés deux replis au milieu d'une surface primitivement unie. Ainsi, cette couleur nébuleuse de la rétine, celte tache jaune et ces replis ne sont que des transformations qui surviennent dans les premiers moments qui suivent la mort. L'ophlhalmoscopie, du reste, nous en démontre l'absence dans l'œil sain et vivant. Les recherches faites sur les suppliciés ont déjà fait connaître celte circonslance, et ce que je rapporte ici en est une preuve de plus.
La cicatrisation de l'orbite marcha avec une si grande rapidité que le petit malade put quitter l'hôpital trois semaines après l'opération. Depuis ce moment jusqu'à la fin de 1860, c'est-à-dire pendant cinq ans, je n'eus aucune nouvelle de lui. A celte époque seulement, on me manda qu'il avait grandi, qu'il se portait constamment bien, mais qu'on avait remarqué qu'une tumeur se formait de nouveau dans son orbite opéré, et que les parents de l'enfant, encouragés par la première opération, voulaient l'envoyer de nouveau à Varsovie pour le faire réopérer. En effet, quelques semaines après, il se présenta à la clinique, et là, voici ce qu'on put remarquer : l'orbite gauche s'était étendu de plus du double par la pression d'une tumeur dure, un peu élastique, occupant sa cavilé et proéminant en avant en forme d'une petite pomme qui distendait considérablement les paupières. Les bords osseux de Porbile, et surtout l'externe et le supérieur, amincis par la pression, étaient rejetés sur les côtés et y donnaient la forme d'un entonnoir. On distinguait aussi, derrière les paupières, un corps cédant un peu à la pression du doigt et fortement enchâssé dans l'orbite. Dans son milieu, ce corps présentait un pelit enfoncement à fond plat, entouré d'une membrane tuméfiée, qui simulait la conjonctive, et adhérait autour de cet enfoncement, à peu près comme la conjonctive adhère autour de la cornée d'un œil détruit et dégénéré. Cet aspect trompait tellement qu'on aurait pu méconnaître l'absence du globe oculaire. Quant à l'enfant, il était blême et peu développé pour son âge; sa santé cependant était assez bonne, et, à l'exception de quelques douleurs lancinantes péri-orbitaires, toutes ses fonctions organiques s'exerçaient d'une manière normale.
Connaissant les antécédents du malade, je ne voulus pas l'opérer. Les parents de l'enfant s'adressèrent alors à la clinique chirurgicale de notre Faculté, et conjurèrent le professeur Lebrun de tenter de nouveau le sort. Ce dernier, cédant à leur prière, se décida à une nouvelle extirpation qui fut exécutée quelque temps après, à l'aide du chloroforme. Comme la tumeur n'étail nullement adhérente aux parois de l'orbite, elle a élé facilement séparée du périosle. En arrivant vers le sommet de la tumeur, le couteau tomba sur un réservoir rempli d'une sérosité jaunâtre qui a fourni à peu prèsdtux onces de liquide. Après cet écoulement, on a retranché le sommet de la tumeur, et l'on a arrêté l'hémorrhagie qui, celle fois, n'a présenté aucune gravité. La lumeur incisée en plusieurs endroits fit voir une substance squirho-cancéreusc, lardacée, criant sous le scalpel et des places ramollies composées d'une substance encéphaloïde. Les deux premiers jours qui suivirent l'opération se passèrent assez bien, mais au troisième survinrent des convulsions et des vomissements; plus tard, il se développa même une méningite, et le sixième jour, l'enfant succomba.
L'autopsie, ayant été faite quaranle-huit heures après la mort par le professeur Wislocki, fit voir la dure-mère un peu épaissie et blanchie au-devant, mais stirloul à gauche. La pic-mère, qui était très injectée, montrait aussi à gauche des vaisseaux beaucoup plus volumineux, tandis que les anfracluosilés cérébrales du lobe antérieur de ce même côlé étaient plus larges et plus aplaties. A la base du crâne, on a trouvé (paiement un épanchcmcnl hydro-purulent, verdûtre, cl, au-dessus du lobe antérieur gauche el au-devant de la fosse de Sylvius, une tumeur ayant la grosseur d'une noix, et provenant du nerf optique dégénéré. Celte tumeur, qui se laissait facilement enlever de la masse cérébrale, était ferme et composée d'une substance squirheuse; elle touchait en
TUMEURS SOLIDES DE L'INTÉRIEUR DE L'ORBITE
arrière à rentre-croisement des nerfs optiques, au devant au trou optique et allait se développant par le haut sous la forme d'un corps globuleux qui, logé dans la substance du lobe antérieur, avait tellement comprimé cette substance, qu'il n'en était resté qu'une lame mince au devant de l'angle antérieur du ventricule latéral. On pouvait remarquer aussi que tout autour de cette tumeur, la substance blanche, ainsi que la grise, avait subi une altération. En outre, la substance blanche présentait à la coupe un aspect reluisant, mouillé et parsemé de vascularités d'où le sang s'échappait par gouttelettes, et la grise nous apparaissait ramollie et presque pultacée. Passant ensuite à l'examen de l'orbite, nous vîmes qu'il était dilatéàpeu prèsdu doubledesa grandeur ordinaire, surtout aux dépens de l'elhmoïde et de la mâchoire supérieure. Quant à la voûte de l'orbite, elle était un peu soulevée el très mince. Le trou optique, également dilaté, était aussi rempli d'une masse caillée rougeâtre, qui provenait évidemment du nerf dégénéré. Cette masse touchait en arrière à la tumeur intra- crânienne et en avant à la tumeur qui avait été enlevée de l'orbite pendant l'opération. Je passe ici sous silence quelques autres anomalies constatées par la section dans les organes pectoraux et abdominaux, et relatives aux symptômes qui précédèrent la mort, pour jeter encore un coup d'œil rapide sur la maladie, à partir de l'opération.
Nous avons vu que la tumeur en question était d'une nature squirhcuse, qu'elle avait pris naissance dans les cloisons névrilématiquesdu nerf optique, el que la dégénérescence s'était déjà prolongée vers le crâne ù l'époque de la première opération. C'est ce qui a été reconnu el constaté sur la coupe du susdit nerf optique et a motivé le pronostic fâcheux qui s'est malheureusement réalisé, car, dans la suite, la dégénérescence s'est emparée du nerf entier jusqu'à son entrecroisement. Cette dernière partie n'a pas été atteinte, par celle simple raison que la lumeur a pu se former seulement dans l'élément celluleux du névrilème dont l'entrecroisement est dépourvu. L'extrémité antérieure du nerf abandonné dans l'orbite a fourni l'énorme tumeur qui a dilaté ensuite cet orbite, et qui, en poussant en avant sous la forme d'un corps arrondi, se revêtit des restants de la conjonctive épargnés pendant l'opération. L'extrémité postérieure du nerf a fourni la tumeur logée dans le lobe antérieur du. cerveau, et la partie intermédiaire qui occupait le trou optique a distendu également cette ouverture par l'augmentation de son volume. La masse du néoplasme a dû successivement se ramollir dans son intérieur comme cela arrive ordinairement aux tumeurs de cette nature. De là arriva le foyer liquide ouvert dans la deuxième opération, ainsi que le détritus rougeâtre rencontré dans le trou optique. Si le jeune malade eût vécu plus longtemps, cette masse ramollie se serait probablement frayé une roule dans le tissu cellulaire qui séparait encore la lumeur des parois orbilaires, vidée probablement aussi entre les paupières, et aurait occasionné une fistule donnant jusqu'au fond de l'orbite et devant accélérer les progrès du mal. L'inflammalion du cerveau el de ses enveloppes, qui est survenue évidemment à la suite de l'opération, se serait alors développée spontanément comme une conséquence naturelle des événements. Il est encore à remarquer que la lumeur inlra-crânienne ne s'est pas trahie à l'observation, pendant la vie, par un symplôme quelconque, malgré la compression el la destruction considérable de la masse cérébrale; ce qu'on peut, du resle, explii quer par la lenteur du développement du néoplasme, ainsi que par la portion lésée du cerveau dépourvue de rapport inlime avec les fondions essentielles de la vie.
Obs. 80. — Ttimeui' fibroïde (1). — Une femme de journée, âgée de 40 ans, comi mença, en août 1861, à être gênée par un larmoiement de l'œil droit. Un mois plus I tard, elle s'aperçut qu'elle avait, ù l'angle interne de cet œil, une petite lumeur indolore I qui s'accrul si rapidement que, lorsqu'en décembre, elle se présenta à moi au London
Opluhalmic Uospilal, elle constituait une tumeur proéminente, noueuse, lobulée, qui l reroulait l'œil en dehors et en haut. Elle élail solide, légèrement élastique, et paraissait
naître de l'apophyse orbilaire interne du frontal, el de la portion orbilaire du maxillaire
• supérieur, jusqu'à la suture malaire, au delà de laquelle on sentait un nodule qui se por-
• lait vers la paroi interne de l'orbite. Les tendons des muscles de l'œil creusaient profon- : dément la face antérieure de la lumeur, qui venait distendre la paupière inférieure. Les I mouvemenis de l'œil étaient bornés, mais la vue non altérée. La narine n'était pasobstruée.
(I) Houe. Ophih. Hosp. Rcp. 1863, Vol. IV, pp. 88-100. m.
loS
TUMF.UUS INTRA-OnillTAiniiS.
Un chirurgien qu'elle avait consulté pendant et après l'apparition de la tumeur, qui occupait la région du sac lacrymal, l'avait traité pour un mucocèle, par l'incision du point lacrymal inférieur cl la dilatation du canal nasal par des sondes. Lorsque je la vis, en décembre, la dimension et la dureté de la tumeur empêchaient toute méprise; un certain degré de cdmpressibilité, joint a l'absence de la sensation de parchemin froissé ou de lamelles osseuses brisées, écartait l'idée que la tumeur eût pris naissance dans l'épaisseur de l'os sur lequel elle était située, comme aussi celle qu'elle se fût propagée dans l'orbite en parlant des sinus frontaux ou des cellules ethmoïdales; de sorte que l'opinion la plus probable élail que le mal avait pris naissance dans le périoste. L'absence de douleur et d'œdème, la non-existence des signes de scrofule et de syphilis, excluaient l'idée d'un nodus. La non-adhérence de la peau et l'état sain des ganglions faisaient penser à une tumeur fibreuse; d'un autre côté, la rapidité de son accroissement suggérait la pensée d'un cancer. Comme il n'existait rien qui indiquât que la tumeur eût pénétré dans le crâne, son ablation parut non -seulement possible, mais encore exemple de risque grave. On s'y résolut donc. L'œil n'étant point poussé en avant, on en conclut que la tumeur ne s'était point glissée derrière cet organe, et que son immobilité devait être attribuée à ce que l'origine du muscle oblique inférieur et le tendon de l'oblique supérieur au niveau de la trochlée, se trouvaient englobés dans la tumeur : on pensa donc qu'il n'était pas nécessaire d'enlever préalablement l'œil.— L'opération eut lieu Ielcrjanvierl862. Une incision suivant le contour de l'orbite, commençant à l'échancrure sus-orbilaire pour se terminer au niveau du trou sous-orbilaire, fut jugée suffisante. La tumeur était intimement soudée avec le périoste de l'apophyse maxillaire, avec celui de la partie externe et supérieure de l'os nasal du côté droil, et avec celle de l'apophyse interne angulaire de l'os frontal. Elle n'avait pas d'autres points d'attache, mais on reconnut qu'elle s'était portée en arrière, remplissant le sommet de l'orbite, et abaissant tellement son plancher qu'à un certain moment de la dissection elle parut provenir du sinus maxillaire, mais ce n'était point le cas. En l'attirant fortement avec des pinces à dents, et en faisant un usage prudent des ciseaux courbes, on put enlever complètement le mal s-ans intéresser l'œil. On nettoya la surface des os avec une rugine, et rien du mal ne parut rester. L'écoulement de sang fut moins abondant qu'on ne l'avait craint.
Les sections fraîches de la tumeur avaient un aspect légèrement fibreux, et lorsqu'on les râclait, elles fournissaient abondamment un suc crémeux. Les éléments microscopiques consistaient en grandes cellules du sang, trois ou quatre fois plus volumineuses que des globules sanguins, contenant deux ou trois noyaux; des noyaux libres ovales et fusiformes en grand nombre. Ils étaient situés dans une matière fibreuse. Les granulations se développèrent, et à la fin du mois, la plaie était cicatrisée. La cicairice défigurait peu le sujet. Les mouvements que les muscles droits impriment à l'œil étaient libres et la vision bonne, loulefois, en mars, trois mois après l'opération, on pouvait sentir un petit nodule dans la cicatrice, juste au-dessus du tendon de Porbiculaire. On pressa vivement la malade de le laisser enlever, mais elle se refusa à toute nouvelle opération. — En juin, les paupières et le creux qui existe entre le nez et l'œil étaient distendus par une tumeur noueuse plus volumineuse et plus élastique que celle qui avait été enlevée. La peau était tendue, rouge, luisante, mais sa structure n'était point altérée par le mal. — En septembre, augmentation considérable du mal ; la cicatrice de l'ancienne opération s'est ouverte et laisse à nu une cavité vaste et profonde, à bords mous, minces, demi-transparents; sa surface est unie et claire. — Février, 18, 4863. Lorsqu'on revoit la malade, la tumeur a envahi le maxillaire supérieur droil; la plupart des dents sonl tombées et plusieurs portions des arcades alvéolaires se sont exfoliées. Il survient fréquemment de légères hémorrhagies. — Mai, 1er. Le nez et la moitié droite de la lèvre supérieure sonl fortement gonflés; le gonflement est dur et élastique. La peau est mobile, pas Irès tendue, d'un rouge bleu. La partie supérieure de la joue droite a disparu; l'orbite et l'espace occupé autrefois par le corps du maxillaire supérieur constituent une vaste ouverture qui donne entrée dans la bouche, dans la partie postérieure droite di s fosses nasales, et à travers la cloison dans la moitié gauche des narines. Celle vaste cavité est tapissée par un tissu charnu, uni, vitreux, rose : c'est plutôt une tumeur qu'un ulcère, et elle laisse échapper un sérum incolore et inodore. La peau environnante est molle, souple; ses bords sont recourbés en dedans et comme minés à la base. L'ouverlure qui occupe la Toute buccale est entourée par des masses de tumeurs noueuses. L'aclion d'avaler es
TUMEURS SOLIDES DE L INTÉRIEUR DE i/ORBlTE.
des plus difficiles. On ne trouve aucun ganglion lymphatique engorgé. La malade est . extrêmement raible, mais contente el même gaie. — Juillet, 15. Le nez et la lèvre supé- ■ rieure n'existent plus. La tumeur a envahi l'orbite gauche el en chasse l'œil. Les glandes
lymphatiques du voisinage continuent à rester intactes, et l'on ne trouve nulle part aucun : sigue de tumeur secondaire.
Obs. 81. — Tumeur (ibroïde (1). —M., âgée de 43 ans, se présente au London Oph- , thalmic llospilal, Ie29janvier 1862. Son œil droit fait une saillie d'environ 3/8 de pouce ; i il est en même temps refoulé en bas et en dehors par une tumeur ferme, solide, à peine , compressible, non mobile, et qui est située entre le globe de l'œil et la moitié interne i du bord supérieur de l'orbite. Celle tumeur paraissait avoir pour attaches osseuses l'apophyse orbilaire interne du frontal, l'os nasal droit el l'apophyse ascendante du i maxillaire correspondant. Le lendon correspondant de l'œil y creusait aussi un sillon profond; on senlait au-dessous de lui la production morbide se portant en arrière, le long de l'angle formé par la réunion du plancher el de la paroi interne de l'orbite. L'œil pouvait être porté dans une certaine limite en dehors, en dedans, en bas, mais pas du tout en haut. Les veines de la paupière supérieure étaient gonflées et tortueuses. lia vue était fort affaiblie, elle ne pouvait lire que le n° lt> de Jaeger, et il exislail une presbyopie de près de 1/21. A l'ophlhalmoscope, on ne constatait que l'étal de gonflement des veines de la rétine, qui étaient tortueuses.
La malade me dit que le premier symptôme qui se montra, il y a dix-huit mois environ, i consistait en un trouble pour la vision des petits objets; elle ne pouvait enfiler son aiguille, qui lui paraissait déformée. Peu de temps après, elle crut reconnaître que son œil gauche était un peu plus volumineux que le droit. La vision confuse était probablement la conséquence d'un léger degré de diplopie. Un an après l'apparition de ces symptômes, elle commença à ressentir de violentes attaques de douleur dans la région surcilière, lesquelles duraient plusieurs heures; elles se reproduisent encore maintenant, mais sont beaucoup moins intenses qu'alors. Le chirurgien qu'elle a d'abord consulté a considéré la tumeur comme un nodus syphilitique, et a prescrit, sans résultat avantageux, les mercuriaux et l'iodure de potassium. L'absence de mollesse et d'œdème, à l'époque où je vis la malade, déposait contre l'idée d'un nodus, el l'assertion qu'elle n'avait jamais eu la syphilis, fut corroborée par une investigation exacte de tous les symptômes constitutionnels qu'elle avait pu ressentir. Elle avait eu trois fausses couches, mais ceci ne pouvait guère être attribué à la syphilis, car dans l'intervalle de ces avorlemenls,elle avait mis au monde des enfants bien porlanls, actuellement encore vivants. Négligeant l'idée d'une origine inflammatoire, el l'absence d'engorgement ganglionnaire écartant celle du cancer, on pensa qu'il s'agissait probablement d'une lumeur (ibroïde, prenant son origine du périoste el des os. Les attaches étendues de la lumeur aux parois orbitaires, son extension vers les parties profondes de l'orbite, rendaient fort incertaine la question de savoir si on pourrait l'extirper en entier.
Février, 12. — La malade chloroformée, on pratique le long du rebord orbitaire une incision qui permet d'écarter la paupière el qui met complètement à nu la surface de la lumeur. Ses attaches profondes étaient encore plus étendues qu'on ne l'avait supposé; le plancher de l'orbite, sa voûte et sa paroi interne étaient pris. Elle n'avail aucune limite précise, et sa circonférence se continuait avec le périoste. La voûte orbilaire était plus rugueuse que le plancher de l'orbite elsa paroi interne, el en séparant avec une rugine des lambeaux de la tumeur, une portion d'os fut détachée, ce qui laissa une ouverture par laquelle on pouvait sentir la surface externe de la dure-mère. La malade avait beaucoup faibli pendant l'opération. L'écoulement de sang était fort abondant, et comme il continuait, on remplit la plaie de charpie, et avec beaucoup de précautions, on réussit à ne pas blesser l'œil. Deux heures après l'opération, on enleva les portions de charpie, el la plaie fut réunie à l'aide de points de suture métallique.
Examinée grosso modo, la lumeur présentait les caractères d'une lumeur (ibroïde récurrente. Il survint une vive inflammation locale, qui s'accompagna d'un gonflement considérable des paupières el d'une aggravation de la céphalalgie avec (ièvre ; mais ces symptômes s'amendèrent lorsque la suppuration s'établit franchement. Au bout de quinze
(I) Idid. — Id.
TUMEURS INTIU-ORU1TAIRES.
jours, l'opérée put retourner chez elle, la cicatrisation étant presque complète. La vision était améliorée et l'œil plus mobile. Mais ce temps de repos ne fut pas long. Le 2 avril un mois après l'opération, je pus sentir un petit nodule à la racine du nez et un second au-dessous du nord supérieur de l'orbite. La cornée était attirée vers le canthus interne par la rétraction de la cicatrice, et l'œil complètement immobile. L'œil gauche se congestionna et devint irritable. — Juin 1862. Le sourcil et la moitié droite du front étaient gonflés, et il y avait à la racine du nez un nouveau nodule de la grosseur d'un marbre. La cornée s'était gangrenée, et l'on voyait l'iris revêtu d'une couche de lymphe plastique. La nuit d'avant, il s'était échappé, par une petite ouverture qui était survenue dans la cicatrice de l'ancienne opération, environ plein un verre à vin de sang. Vers celle époque il survint de fréquents saignements de nez. La narine gauche était presque complètement obstruée. La malade éprouvait constamment une douleur intense dans le front ; elle élait très faible et fort découragée.
Je ne revis la malade que le 25 janvier 1863. Sa tumeur était devenue très volumineuse ; elle distendait les paupières et le sourcil, en envahissant le front dans l'étendue de deux pouces; elle adhérait fortement à l'os, mais la peau qui la recouvrait élait mobile. Il y avait enco're un sillon prorond au niveau du tendon de l'œil; ce sillon séparait deux nodules du volume d'un marbre : leurs sommets étaient ulcérés. Ces ulcères avaient des bords mous, et la peau environnante n'offrait aucune infiltration ni aucune adhérence à la tumeur ; les surfaces ulcérées étaient propres et unies; elles laissaient exsuder un sérum presque incolore. On me dit qu'elles avaient saigné à plusieurs reprises, mais la quantité de sang n'avait jamais excédé une demi-once. De ces nodules ulcérés, la tumeur s'étendait actuellement jusqu'à la racine du nez. Il n'existait encore aucun engorgement des glandes lymphatiques; la douleur du sourcil et de l'occiput était plus intense, elles épistaxis, devenues plus fréquentes, étaient aussi plus copieuses.
En février, les tubercules de la racine du nez s'étaient beaucoup accrus. La peau qui les recouvrait était fortement tendue et rouge, mais sa structure n'était point dégénérée. La tumeur s'était portée en dehors dans la fosse temporale droite, et dans l'orbite gauche, dont elle refoulait l'œil. La vue de celui-ci avait beaucoup diminué. L'œil gauche élait légèrement saillant en avant, et la paupière, le front et la tempe parcourus par des veines dilatées. — Mars 1er. Céphalalgie beaucoup plus intense. — Le 6 et le 7, un jet de sang s'échappe de la tumeur à plusieurs reprises. La quantité de sang est évaluée chaque fois à environ une demi-pinte. — Le 9, il survint une hémorrhagie moins copieuse. — Le 12, on sent au-devant de l'oreille une petite nodosité molle, évidemment une glande lymphatique. Le côté droit de la face est roide et la mastication douloureuse. Continuation des nausées. — Avril, 13. L'œil gauche forme une forte saillie; la malade ne voit qu'à peine pour se diriger dans sa propre maison. Tout le front et la tempe droite sont fortement tuméfiés. L'ulcère s'est agrandi et creusé profondément ; sa surface continue à être propre et vitreuse ; ses bords sont minces et mous, non sinueux, n'offrant point de tubérosilés, comme les bords d'un ulcère cancéreux. La peau environnante n'est point prise. On ne sent plus la glande lymphatique qui avait augmenté de volume. La déglutition est devenue difficile. Les nausées persistent. La céphalalgie est des plus vives. La pauvre femme est presque complètement épuisée.
Obs. 82. — Tumeur fibroïde{i). — Une jeune servante de 18 ans, robuste et paraissant bieh portante, se présente, le 7 mai 1862, au Royal London Ophthalmic/Iospital, avec une tumeur à l'angle interne de l'œil droit. C'était une nodosité proéminente, oblongue, située entre la racine du nez et l'œil, profondément échancrée par le tendon de l'orbiculaire, et solidement fixée à l'apophyse orbitaire interne du frontal, à l'os nasal droit et à l'apophyse ascendante du maxillaire supérieur. Elle avait repoussé l'œil en dehors, et de près d'un demi-pouce en avant. Ses limites n'élaienl point distinctes, et sa circonférence se confondait insensiblement avec la surface des os sur laquelle elle reposait. Sa dureté était considérable mais point osseuse. La peau était saine et libre, la narine droite presque complètement obstruée. On ne découvrait aucun ganglion engorgé.
La malade rapportait que, quatre ans auparavant, elle avait porté un stylet pour com- (1) IIulre. Ophlli. IIosp. Rcp. 18G5, vol. IV. pp. 88-100.
TU.UEURS SOLIDES DE i/lNTÉRIEUR DE l'oRBITE.
battre une obstruction du canal nasal. Au bout de deux ans et demi, on l'avait remplacé par une sonde qu'on introduisait de temps à autre par le point lacrymal inférieur. Après plusieurs mois de ce traitement, l'épiphora et l'écoulement muco- purulent du sac lacrymal ayant cessé, elle se crut guérie, bien qu'il persistât un léger épaississement dans la région du sac. Ceci ne l'avait inquiété en rien jusqu'il y a six mois que l'accroissement de la tumeur avait attiré son attention : depuis lors, celle-ci n'avait cessé de faire des progrès. La malade refusa toute opération et on ne la revit plus.
Obs. 83. — Tumeur sarcomateuse paraissant d'abord bénigne, mais revêtant ensuite l'aspect cancéreux, et pénétrant de la narine gauche dans l'orbite (1). — Un homme de 70 ans, faible et très émacié, se présenta, en avril 1862, à ma consultation de Middlesex Hospital. La moitié interne de la paupière inférieure elle tiers interne de la paupière supérieure de l'œil gauche étaient distendus par une tumeur solide. La peau y adhérait; elle était d'un rouge sombre, tendue, luisante. L'œil était d'environ un quart de pouce plus saillant que l'autre et ses mouvements très limités. Le malade voyait juste assez pour se conduire, mais d'anciennes nébulosités des cornées et une cataracte sénile empêchaient de juger jusqu'à quel point la cause qui déplaçait l'œil avait affaibli la vision. Son autre œil ne voyait plus depuis plusieurs années. On sentait à gauche, au niveau de l'angle de la mâchoire, une glande lymphatique molle du volume d'une fève. La narine gauche, qui était presque obstruée, était le siège de fréquentes épislaxis. Il me rapporta qujun an auparavant, en mai, mon prédécesseur M. Flower, lui avait extrait un polype de la narine; que l'opération avait donné lieu à un écoulement de sang très abondant, qu'il avait perdu connaissance et avait dû rester plusieurs jours à l'hôpital. — En août suivant, il revint avec l'œil rouge et saillant. On ne fit celte fois aucune opération; il sortit au bout de quelques jours, puis rentra le 20 octobre dans le service de M. Moore, qui fendit la narine et la commissure interne des paupières et enleva une masse charnue très considérable. 11 y eut également alors une forte hémorrhagie. M. Moore m'apprit qu'à celle époque les caractères de la tumeur étaient ceux d'un sarcome simple et que sa texture interne ne faisait nullement soupçonner un cancer. On nota, vers la fin d'avril, une augmentation considérable du volume de la tumeur. La distension des paupières, de l'inférieure particulièrement, était beaucoup plus considérable. Une masse noueuse proéminente remplit l'espace compris entre la paupière inférieure, la racine du nez et le globe de l'œil. La surface de celle masse était ulcérée et exsudait un ichor fétide, ténu et presque incolore. La conjonctive palpébrale était gonflée et rouge. L'obstruction de la narine élail complète. — Mai, 1er. Le malade ayant élé fort affaibli par les fréquents saignements de la narine gauche, rentre à l'hôpital. L'ulcère envahit les bords libres des paupières, et il saigne plus facilement qu'auparavant lorsqu'on le louche. — Le 6, la distension de la paupière inférieure l'a écarté de l'œil et un peu renversé en dehors. La conjonctive forme un repli épais, charnu, rouge, qui s'étend presque jusqu'au bord de la cornée. La propulsion de l'œil en avant esl plus marquée. Partie parce que cet organe a été refoulé en haut, partie par suite de la distension de la paupière supérieure, la cornée esl presque complètement cachée. L'extrémité interne de la paupière inférieure, ayant perdu son attache fixe, celle paupière a élé fortement éloignée de l'œil par la tumeur. Le repli charnu de la conjonctive exposée présente des granulations grossières et se trouve tapissée par une exsudation muco-purulenle. L'ulcère continue à s'étendre; les bords en sont élevés, sinueux, un peu arrondis, mais point durs; dansle voisinage, la tumeur esl molle et élastique, mais à quelque dislance, elle esl plus dure. La glande, située au niveau de l'angle de la mâchoire, esl plus volumineuse el plus molle. La tumeur, au niveau du bord adbérent de la paupière inférieure, s'enfonce sans limite distincte dans la joue, qui esl œdémateuse el charnue, outre la durelé de la tumeur, jusque vers le bord inférieur de l'os malaire. Il existe une vive douleur dans la joue el la lempe gauches. — 28. On note un accroissement rapide de la tumeur. La moitié interne de la paupière inférieure et le tiers interne de la supérieure ont élé détruits par l'ulcération. La joue est plus gonflée, la glande du cou encore plus molle.— En juin, M. Moore essaye de détruire
(t) Ibid. — Id. Ce cas appartient plutôt aux polypes ou fongus siégeant dans les narines O- 1", p. 72). Bien qu'il ne soit pas ici tout a fait à sa place, nous l'y maintenons néanmoins, vu l'intérêt qu'il présente, pour n'en pas priver le lecteur.