XI V
TUMEUHS INTRA-ORBITAIR.ES.
la lumeur à l'aide du chlorure de zinc, mais le mal s'accroît plus vite que le caustique ne le détruit. Vers le milieu de septembre, l'orbite représente une vaste cavité à bord déchirés, tapissée de masses charnues fongueuses, et laissant écouler un ichor horriblement fétide. Les parties molles environnant l'orhile et une grande partie de la joue gauche sont comprises dans la lumeur. L'infiltration continue de s'étendre, précédant toujours l'ulcération. Il survient de temps en temps une petite hémorrhagie. La peau qui recouvre la glande du cou cède, el il s'établit une véritable ulcération cancéreuse. Le malade se traîna jusqu'en janvier 18B3, que la mort vint le délivrer de ses souffrances. Depuis trois semaines, à moins qu'on ne lui parlât, il ne paraissait faire aucune attention à ceux qui l'environnaient. A l'autopsie, on trouva que la lumeur avait pénétré dans le crâne, à travers la voûte et la lame cribliforme de l'ethmoïde, el avait envahi jusqu'à une certaine profondeur les lobes anlérieurs des deux hémisphères cérébraux. La porlion intraorbilaire du nerf optique étail perdue dans le cancer, tandis que la porlion inlracrânienne avait conservé son aspect normal. Le nerf optique droit (l'œil de ce côté élait privé de la vue depuis de longues années) élait mou, d'un gris rougeàlre, et ratatiné. Le foie contenait un tubercule cancéreux ; les autres organes n'offraient pas de dépôl cancéreux.
MM. Langenbeck, Bowman et de Graefe (1) ont rencontré, chacun de son côté, une sorle de tumeur dile caverneuse érectite, offrant les caractères suivants : absence de douleur, conservaiion parfaite de la santé générale, développement lent, élasticité el absence de toute induration, conservation relative du jeu des muscles, el enfin phénomènes spontanés de gonflement et de dégonflement périodiques, après le repas, par exemple, el qu'on peul produire aussi par certains mouvements, en appuyant la lète sur la main. Analomiquemeiil, elle est conslituée par une enveloppe extérieure, très résistante, de tissu cellulaire lisse : à la section, elle offre une structure en réseau, dont les grosses mailles répondent aux lacunes vasculaires et dont la trame est constituée par du tissu conjonclif : elle est remplie d'une énorme quantité de sang.
Obs. 84 (2). — Tumeur caverneuse érectile. — M. S., âgé de 35 ans, tempérament sanguin, santé généralement bonne, s'aperçul, en 1848. étant à la chasse, qu'il voyait moins bien de l'œil droit; plus tard, cei œil devint plus saillant el écartant les bords de la fente palpébrale; l'exoplithalmos el l'affaiblissement de la vision allèrent en progressante malade fut examiné une première fois par M. de Graefe, en 1856. La cornée de l'œil malade était de cinq lignes plus proéminente que celle de l'autre œil; les mouvements de rotation du bulbe en haut avaient diminué de moitié. En explorant avec précaution l'orbite, on y découvre une lumeur située derrière le bulbe, en haut el en dehors, qui s'élend en avant sous la voûte orbilaire el qui se termine près de la glande lacrymale par une surface bosselée, élastique, nullement dure. Tache centrale nuageuse du champ visuel; hypéropie et légère diminution du pouvoir d'accommodation. A l'ophthalmoscope, la papille est légèrement gonflée cl trouble, quelques veines rétiniennes dilatées et onduleuses. Tous les symptômes s'aggravèrent successivement, et au mois d'août 1859, on dut procéder à une opération. A celle époque, il n'existait plus qu'une faible perception quantitative de la lumière; la papille et la rétine étaient en pleine voie d'atrophie par compression. Pendant onze années, la tumeur n'avait jamais été le siège d'aucune douleur. Le bulbe oculaire extirpé d'après la méthode de Bonnet, la fente palpébrale élargie en dehors, on incisa la capsule de Téuon au-dessus du nerf optique, el
(0 Archiv fur Ophlh. 1860, B. Vit, Ab. 2, S. 11. (2) Von Gbaefe. Id.
TUMEURS SOLIDES DE L'INTÉRIEUR DE I-'oRDITE.
! l'on mit à nu une tumeur bleu noirâtre, séparée de In capsule de Ténon par du tissu I adipeux sain ; il fut facile de la détacher et de l'extraire en entier sans hémorrhagie. La I guénson se fil très bien, et les muscles de l'œil ayant été conservés, le moignon garda une mobilité suffisante : on put y appliquer dans la suite un œil ariificiel. L'œil et la lui meur furent examinés immédiatement après l'opération par le docteur Jurige: la rétine . était atrophiée, plutôt, paraît-il, par suite de la pression de la tumeur sur le nerf opi tique que sur le globe lui-même. La tumeur avait une forme irrégulièrement ovoïde, i mamelonnée à sa race antérieure; à sa face inférieure existait un sillon qui correspon- I dail au nerf optique. Ses dimensions, après qu'elle eut perdu environ un tiers de son i volume, par la sortie du sang qu'elle renfermait, étaient de 35 millimètres de long sur : 2-2 à 26 de large.
Obs. 85. — Cysticerque fibroïde développé dans l'orbite (1). — Une jeune fllle de dix ans présente une tumeur qui s'est développée sans douleur, entre le plancher de I l'orbite et le globe oculaire, lequel, bien que n'étant pas notablement refoulé en haut, se i meut assez difficilement vers le bas. Observée pendant six semaines, celte tumeur a >. semblé prendre un accroissement assez rapide pour que l'extirpation en soit jugée nécessaire. Une incision fut donc pratiquée le long du bord inférieur de l'orbile, à travers la ] peau de la paupière, Porbiculaire et le fascia, et la partie antérieure de la tumeur mise ; ainsi immédiatement à découvert. Le bulbe et le sac conjonctival ayant alors été repousssés en haut, la tumeur fut facilement énucléée du tissu cellulaire, dans lequel elle s'était l librement développée. Une guérison rapide, sans aucune altération du globe oculaire, et lie rétablissement complet des mouvements de l'œil suivirent l'opération.
La tumeur, dont la présence ne s'était révélée que depuis trois mois, avait une longueur ide 10 lignes et se terminait antérieurement par une surface hémisphérique de 6 lignes <de diamètre, qui déplaçait en avant la paupière inférieure. En arrière, la forme en était (conique, un peu aplatie cependant dans le sens vertical. En l'incisant, on constata qu'elle (consistait en un tissu compacte, homogène, d'un éclat tendineux. A sa partie antérieure •seulement, correspondante à la surface hémisphérique dont nous avons parlé, se trouvait un kyste dont le diamètre mesurait 3"' et qui contenait un liquide trouble, assez •semblable à du pus et un cyslicercus cellnlosœ. Tout le reste de la tumeur était constitué exclusivement par du tissu fibreux. Ainsi que l'établit l'examen qu'en lit M. Reck- I hinghausen, il s'agissait d'une capsule de cysticerque arrivé à un degré extraordinaire i de développement.
Ofo.86(2). — Tumeur fibreuse cloisonnée (cystosarcôme deVirchow) très volumineuse t de l'orbiie droite. — Antoine V., manouvrier,âgé del9ans, habitant le département de la I Haute- Loire, se présente à ma clinique au milieu de novembre 1861, pour une tumeur ; énorme de la partie supérieure interne de l'orbite droite, existant depuis 10 ans, et chassant le globe oculaire en bas et en dehors. Tout ce que le malade peut dire sur I l'origine de celle tumeur, c'est qu'elle a commencé il y a dix ans et qu'elle a augmenté I lentement. Elle est ovoïde, plus large à sa'base, en haut et en dedans, plus pointue en : bas et en dehors. Son sommet, formé par la cornée devenue opaque, distend fortement les paupières, surtout la supérieure, qui a au delà de trois fois son étendue normale. I Près des commissures, notamment près de celle du côté interne, les paupières adhèrent i à la production morbide, dont le quart inférieur, autour de la cornée, est entouré et t recouvert par la conjonctive devenue sarcomateuse. La tumeur, immobile dans sa partie ■ inlra-orbilaire, est mobile de bas en haul, et même un peu d'un côté à l'autre, dans sa i ; partie inférieure. Son ensemble, à, partir des rebords orbitaires, a dans sa plus grande largeur, 5 1/2 centim.,dans sa plus grande longueur, 7 1/2 centim., et ressemble assez, ' : par sa forme et ses dimensions, à la tumeur représentée dans mon Iconographie ophtalmologique, pl. 75, fig. 1, si ce n'est que la partie supérieure de la tumeur est lisse, h blanchâtre, loul à fait semblable à la sclérotique ; de sorte qu'au premier aspect, on pou- > van la prendre pour la coque ocu'aire, distendue outre mesure par une collection de liquide, espèce d'hydrophlhalmie énorme. Toutefois, n'ayant jamais vu un œil hydrophj thalmique de ce volume, de celle forme et de cette consistance, je me prononce pour un
(1) VonCraepe. Arcbiv fur Oplithalm. 18G4. B. X, Ablh. 1, S. 205.
(2) Siciiel. Annales d'Oculistiquc, 186!i, t. LUI, p. GO.
TUMEURS INTRA-ORBITAIRF.S.
cnncer encépjialoïd», développé primilivemenl dans la partie supérieure interne de l'orbite, et ayant chassé le globe en lias et en dehors. Telle était aussi l'opinion de M Velpeau, qui, consulté par moi, diagnostiqua un fongus liémalode de l'orbite; or oii «ail que c'est sous ce nom que Wardrop, dont M. Velpeau a adopté la nomenclature', désigne le cancer encéphaloïde.
L'opération fut pratiquée le 21 novembre 1861, à ma clinique, en présence des docleurs .laume, fils (de Montpellier), Lejeune et Wecker (de Paris), Saeniisch (de Wiesbade), el de beaucoup d'aulres médecins. Après que la commissure externe eut élé largement fendue avec un bistouri droit et étroit, la paupière inférieure fut disséquée avec un bistouri convexe, et la lumeur, traversée de dehors en dedans avec l'alêne de Schmucber, fut attaquée directement à sa partie inférieure avec le même bistouri ; puis la dissection fut continuée dans la profondeur de l'orbite, et à grands traits, avec un scalpel boulonné, étroit, allongé et courbé sur le plal. La moitié Inférieure de la tumeur d'abord el la moitié supérieure ensuite, furent disséquées et détachées de cet te manière puis le pédicule fut coupé au ras du trou optique, avec de forts ciseaux courbes introduits le long du plancher de l'orbite. Pendant toute l'opération, j'eus soin de refouler la tumeur avec les doigts de la main gauche el de la tenir éloignée des parois orbilaires, au ras de laquelle agissait l'instrument tranchant, de manière à ne laisser absolument aucune partie molle adhérente à celle paroi. Dans de précédentes opérations semblables, je m'étais servi, pour éloigner de l'orbile les parties de la tumeur, d'une spatule courbe ; une cuillère, que j'ai employée plus tard en pareille occurrence, esl encore meilleure.
Toulle contenu de l'orbite fui nettement enlevé, et l'exploration de cette cavité, depuis sa base jusqu'à son extrême sommel, pratiquée à l'aided'un doigt par plusieurs des assistants el par moi, ne put plus faire découvrir aucune partie molle adhérente à ses parois. Des injections d'eau froide et finalement l'application, à l'aide d'un pinceau de charpie, d'une solution de perchlorure de fer sur le sommel de l'orbile, arrêtèrent l'hémorrhagie. Lu constitution du malade, son leinl pâle, terreux et un peu jaunâtre, son pouls petit, faible, sa sensibilité el sa pusillanimité extrêmes m'avaient fait appréhender celle opération, et surtout l'emploi du chloroforme. Toutefois, l'anesthésie el l'ensemble de l'opération marchèrent très-régulièrement et sans aucun accident. Je ne fis cesser l'usage du chloroforme que lorsque le sang fut arrêté, el après que j'eus appliqué, à l'aide d'épingles, trois sutures, pour réunir la longue incision de la commissure externe et des téguments de la tempe. Le malade n'eut un peu de fièvre que le premier jour et lemalin du lendemain. Dès le second jour, il prit du bouillon, le quatrième du polage, elle cinquième, une nourriture plus substantielle. L'orbite se remplit peu à peu de bourgeons charnus de bonne nature qui, le 10 décembre, jour de la sortie du malade, étaient déjà en grande partie en voie de cicatrisation. La suppuration, à celle époque, était modérée el la constitution notablement améliorée.
Examen de la tumeur. — La masse morbide enlevée, incisée dans son diamètre longitudinal, fut reconnue pour une tumeur fibreuse, partagée par des cloisons en plusieurs loges, dont la plus grande contenait uji liquide séreux' transparent, el les autres une matière gélatineuse d'un blanc jaunâtre el semi-transparente. Occupant la partie supérieure interne de l'orbite, celle lumeur, en chassant le globe en bas et en dehors, l'a va il comprimé et aplati d'arrière en avant. La rétine était décollée el poussée en avant par un liquide séreux, épanché entre elle el la choroïde. Le corps vitré élail résorbé, le cristallin diminué de volume el en voie de résorption. Le globe lui-même n'offrait aucune dégénérescence. La coque oculaire, amincie, était d'ailleurs régulière et ne présentait pas la forme plus ou moins quadrangulaire ni les quatre sillons ou siriclures qu'on voit d'ordinaire dans l'airophie de l'œil, consécutive aux opklhalmies chroniques et à l'action des quatre muscles droits sur le globe de l'œil. Ici il ne s'agissait que de l'atrophie de cet organe, causée par sa compression el par la résorption d'une portion de ses parties constitutives. La tumeur, partagée en plusieurs segments, fut soumise à l'examen microscopique par MM. Ch. Robin, Sacmisch et Wecker.
Noie micrographique de M. le professeur Charles Robin. — Le globe de l'œil n'a présenté que les altérations dues à la compression, mais aucun produit morbide. La lumeur, placée derrière le globe oculaire, est grisâtre, demi-transparente, rénitenle, médiocrement vasculairc. Elle est formée par une Irame de fibres lamineuses entre lesquelles se trouvent beaucoup de matière amorphe finement granuleuse et de noyaux
TUMEURS ANÉVRYSMOÏDES DE L'INTÉRIEUR DE L'ORBITE
dits fibro- plastiques ou embryo-plasliques. Les parois du kyste sont fibreuses. Le
liquide ne contient qu'un sérum, dans lequel se sont formés de petits caillots fibrineux. Noie micrographique de MM. Saemisch et Wecker, rédigée parce dernier. — La I tumeur présentait un tissu dense et offrait des plans qui, en partie, avaient évidemment I formé les parois des cystes. L'examen microscopique nous montra que la tumeur était
composée de tissu conjonctif dans ses différents étals de développement. En partie le I tissu de la production morbide avait la dureté du cartilage, tellement il était dense, tandis que d'autres parties offraient la consistance d'une gélatine. On distinguait, dans une ; partie de la pièce, une masse de fibres-cellules de nouvelle date, assez serrées, cellules coffrant des prolongements nombreux qui communiquaient les uns avec les autres. Il mous fut impossible de bien reconnaître le nojau de ces cellules. D'autres parties montraient moins ces dernières; on y voyait une masse homogène striée (plis) : celle masse i devenait de plus en plus fibrillaire, et on pouvait très bien y distinguer les faisceaux de l larges fibrilles enroulées en boucle. Le tissu était entremêlé de fibres élastiques, et l'on jy voyait des vaisseaux sanguins en quantité. Il ne nous rut pas possible d'apercevoir une ccoucbeépilbéliale tapissant les parois des cystes. Le liquide qui nous fut remis contenait [beaucoup de globules de sang; il était coagulable et d'une couleur rougeàlre.
L'examen de la partie de la tumeur qui nous a été remise nous permet de croire que mous avons eu affaire à un tissu conjonctif dans ses différents états de développement,
comme M. Virchow l'a si bien décrit dans ses Archives.