CORPS ÉTRANGERS DANS L'HUMEUR VITRÉE. (P. G
Trop souvent l'œil est frappé de corps étrangers, tels que des fragments de capsule fulminante, descopeaux de métal échappés du ciseau de l'ouvrier, des paillettes métalliques lancées avec force par le jeu des machines : les membranes externes sont blessées d'une façon appréciable, mais il est moins facile de constater si les membranes profondes l'ont été également ; si, en un mot, chose importante à connaître, le corps vulnérant est allé se loger dans les profondeurs de l'organe. Jusqu'ici les symptômes subjectifs révélés par l'état inflammatoire des parties, la décoloration de l'iris, l'appréciation de la cause vulnéranle, avaient seuls servi de guide dans l'établissement du diagnostic : l'ophlhalmoscopc est venu y fournir de nouveaux et précieux éléments, que M. Éd. Jacger a signalés dans un excellent travail (2) auquel nous allons emprunter d'importantes citations :
« Si le corps étranger a blessé l'iris, on remarque une inégalité au pourtour de la pupille, ou bien une légère perle de substance à sa face
(1) Ophth. Rcvicw, I8G4, n" 2, p. 147.
(2) Éd. Jakcer. Des corps étrangers enkystés dans l'humeur vitrée de l'homme (Oestcrr. Zeilsch. f. pract. Hcilk. 1857, n" 2).
LÉSIONS TRAL'MATIQUES DU GLOBE DE L'OEIL
antérieure, qu'on ne prend que trop fréquemment pour un dépôt de pigment : l'erreur de diagnostic n'est plus possible quand on regarde avec l'ophthalmoscope. Lorsque ce fragment métallique a, sans léser l'iris, été se loger dans le cristallin ou au delà, il imporle beaucoup de le rechercher, car la cataracte consécutive ne se manifeste pas toujours dans les premiers temps. En général, des petits corps qui traversent rapidement le cristallin déchirent fort peu sa capsule antérieure et, au contraire, fortement sa capsule postérieure; de sorte que le troublequi se forme est moindre en avant qu'en arrière, ce qui permet de suivre facilement son trajet.
» Peu de temps après l'accident, les couches corticales qui avoisineut la plaie de la capsule et les portions antérieures du cristallin, s'obscurcissent d'une manière notable avant les couches profondes, à moins que l'humeur aqueuse, l'humeur vitrée ou le corps étranger ne les ait modiûées par un contact prolongé. Mais lorsque la plaie extérieure s'est promptement cicatrisée, la cataracte se développe d'arrière en avant, et seulement après des mois ou des années. S'il arrive que les deux plaies extérieure et postérieure se cicatrisent vite, l'opacité peut assez fréquemment rester bornée aux portions ambiantes, sans que les fonctions visuelles en soient altérées : la cicatrice peut souvent être réduite à son minimum, comme dans d'autres altérations de la capsule (la cataracte centrale, par exemple); dans ce cas, les couches corticales, placées immédiatement auprès, sont seules opacifiées.
» Le corps étranger qui est allé se loger dans l'humeur vitrée, après avoir traversé la cornée et l'iris, n'a pas toujours lésé le cristallin; car, ainsi que le prouvent la direction de son trajet, la position de la plaie de l'iris et l'absence de lésions dans les parties postérieures, il a pu s'engager à travers le canal de Petit. Lorsqu'il est arrivé dans l'humeur vitrée et qu'il n'a plus assez de force pour aller plus loin, il tombe au fond de l'œil et va se fixer sur la membrane hyaloïde, juste sur l'axe de l'organe. Si alors on projette dans le fond de l'œil un rayon lumineux dirigé de haut en bas et faisant un angle très-aigu avec le bord de l'iris, et si, en se mettant à côté du miroir, on regarde la portion éclairée, on ne larde pas à apercevoir le corps étranger avec des proportions plus fortes, même sans se servir de verre grossissant. Dans les premiers jours, on le voit très-nettement à travers l'humeur vitrée translucide, couché sur le fond rouge jaunâtre de l'œil; lescontours en sont très nets, la couleur variable, et peu de temps après l'accident, il se développe une rétinite et une choroïdile qui causent un trouble susceptible d'augmenter, et qui se fait surtout de la périphérie vers le centre, dans le voisinage des procès ciliaircs ou du canal godronné. Le corps étranger est alors brillant, bleu jaunâtre; les contours en sont moins nets, paraissent entourés d'un large liséré obscur qui en fait ressortir davantage l'éclat métallique. Peu à peu le trouble
CORPS ÉTRANGERS DANS L'iiUMEUR VITRÉE.
augmente de la circonférence vers le centre, le recouvre de plus en plus et finit par l'enlever complètement à notre regard.
» Quand l'inflammation reste locale, une, deux semaines déjà après l'accident, on voit diminuer les symptômes pathologiques; l'exsudat qui s'était produit disparait petit à petit, et l'on voit le corps étranger enveloppé d'une membrane épaisse: de sorte que, au lieu d'un corps foncé, on distingue alors un- kyste blanc jaunâtre, tranchant sur un fond obscur et paraissant augmenté de volume.
» Dans ces cas, d'autres phénomènes pathologiques se manifestent durant la période inflammatoire : sensation de picoltemenl dans l'œil, léger trouble de la vue, limites de l'accommodation, tels sont ordinairement les seuls symptômes observés par le malade, et dépendant tous de celte entité morbide qu'il ne sait apprécier et que le médecin ne reconnaît que par l'examen interne de l'œil.
» Quand même ces phénomènes s'étendent et s'aggravent, ils finissent par disparaître après l'enkystement du corps étranger, et il peut se faire que la forme et les fonctions de l'œil recouvrent leur intégrité normale.
» De semblables lésions n'ont pas toujours une terminaison aussi favorable. La choroïdo-rélinile, localisée d'abord, s'étend peu à peu, et finit par altérer non-seulement les fonctions de l'œil, mais même sa forme. 11 peut également se développer dans l'humeur vitrée un abcès qui, en se faisant jour au dehors, favorise la sortie du corps étranger, ou peut, à son tour aussi, s'envelopper d'un kyste ou produire la purulence et l'atrophie du globe oculaire.
» Le plus grand nombre des accidents de celte espèce arrivent, soit par des copeaux de fonte ou d'acier, soit par des débris de capsule qu'on s'amuse à faire éclater à l'aide d'un marteau ou d'une pierre. Six fois nous avons eu l'occasion de suivre l'enkystement de ces corps étrangers dans l'humeur vitrée, dans des cas où leur pénétration au fond de l'œil n'avait été reconnue que d'une manière indirecte et après que toute inflammation eut disparu.
Obs. 144(1).— Un copeau de fonte pénétra au fondde l'œil droit, parallèlement à son axe, à travers la cornée, le segment supérieur de la pupille et le cristallin, et alla se loger à la partie déclive de l'œil. Trois jours après l'accident, trouble de la cornée au niveau de la plaie, dont les bords sont déjà recollés, opacité légère à la capsule antérieure du cristallin, plus prononcée à la postérieure : la lésion du cristallin est indiquée par un brouillard excessivement faible.
L'inflammation fut locale, les autres parties de l'œil restèrent intactes; aussi le malade n'accusa-t-il qu'un léger trouble de la vision. Pendant renkyslcment du fragment de métal, les pbénomènes suivants se passèrent dans l'appareil crislallinien : le nuage qui entourait la plaie de la capsule postérieure augmenta, tandis que celui de la capsule antérieure diminua d'une manière notable, et celui du cristallin disparut complètement. L'œil conserva sa forme et l'intégrité de ses fondions ; de sorte que, depuis trois ans, le malade se sert de cet œil aussi bien qu'auparavant.
(I) Ibid. Id. les obs. 144, 145, 146, 147, 148 cl 149.
Obs. 145. — Un éclat d'acier pénétra au fond de l'œil gauche, parallèlement à son axe, en traversant la cornée à sa partie interne et supérieure, l'iris et le cristallin. Le malade se présenta à moi huit jours après son accident, à cause d'un léger obscurcissement de sa vue et de la sensation qu'il éprouvait d'un corps étranger dans l'œil.
La plaie de la cornée était imperceptible, celle de l'iris avait l'air d'une tache noire triangulaire de 0m,001 de grandeur, plus facilement reconnaissahle à l'aide de l'oplithalmoscope. La plaie de la capsule antérieure paraissait cicatrisée, enveloppée d'un très faible nuage ; il ne restait presque pas de trace du passage du corps étranger à travers les coucl.es cristalliniennes ; la plaie de la capsule postérieure, au contraire, était triangulaire comme celle de l'iris. L'enkystement de ce corps étranger, placé sur la membrane hyaloïde, dans la direction de l'axe de l'œil, se fit après une inflammation qui augmenta encore, mais resta locale, et ne troubla les parties voisines qu'à son summum d'intensité. 11 fut complet au bout de trois mois, sans que le trouble du cristallin eût augmenté et sans altération de la forme et des fondions de l'œil. Depuis un an, le malade a, sans interruption, vaqué à ses affaires; mais, depuis quelque temps, l'opacité de la capsule postérieure augmente et commence à gêner les fondions visuelles.
Obs. 146. — Un serrurier reçut un éclat d'acier qui pénétra dans l'œil gauche, à la partie externe du plan horizontal de la cornée, et lésa le bord pupillaire de l'iris et le cristallin. La plaie de l'iris était tailladée et les deux lambeaux pénétraient dans le cristallin à travers la plaie de la capsule antérieure, de sorte qu'il semblait y avoir synéchie postérieure. Les symptômes inflammatoires, dans la portion antérieure de l'œil, étaient sans importance. L'opacité du cristallin s'élargit d'abord peu à peu, puis disparut presque complètement au bout de trois mois ; la pupille laissa passer assez de rayons lumineux pour qu'on pût s'assurer de l'enkystement du corps étranger au fond de l'œil, et le malade recouvra la vue comme un opéré de cataracte.
Obs. 147. — Un ouvrier ébéniste reçut, à la distance de dix pas, un éclat de capsule qui le frappa à l'angle externe de l'œil gauche, pénétra jusque dans l'humeur vitrée à travers la sclérotique, à 5 millimètres environ du bas de la cornée, et tomba au fond de l'œil jusqu'au milieu. Le malade ne s'étant pas soigné, il se développa une scléro-choroidile avec décollement de la portion externe de la rétine; ce qui gêna beaucoup la vue, mais n'empêcha pas le corps étranger de s'enkyster promplement. Un traitement approprié calma l'inflammation, qui disparut en totalité au bout de quatre mois, sans que l'œil fût altéré dans sa forme.
Obs. 148. — J'observai un fait semblable chez un enfant de cinq ans, à la suite de l'explosion d'une capsule. Dans les premiers moments, l'enfant ni les parenls ne prirent garde à cet accident; mais au bout de huit jours, l'apparition des symptômes d'une choroïdorétinite nécessita l'intervention de l'art. Un petit fragment du métal avait pénétré à travers le centre de la cornée, la pupille et le canal de Petit, et s'était logé à la partie déclive de l'œil, sur la membrane hyaloïde. Le traitement mitigea les phénomènes inflammatoires et favorisa l'enkystement assez rapide de ce corps étranger ; mais de nouveaux accidents d'inflammation causèrent une choroïdile progressive et, au bout de quelques mois, l'on eut à déplorer l'atrophie de l'œil.
Obs. 149. — Le dernier exemple de ce genre que j'observai jusqu'à présent fut le suivant : En ciselant un morceau d'acier, un ouvrier fut frappé par un copeau qui pénétra également à travers le centre de la cornée, l'iris et le canal godronné, et alla se loger dans l'humeur vitrée. Sans se douter de la gravité de sa blessure, cet ouvrier vint me consulter au bout de dix jours pour un léger trouble de la vue. Rien de particulier aux parties antérieures du globe de l'œil, si ce n'est la trace de la blessure de la cornée et une plaie de l'iris d'un millimètre de grandeur. En regardant à travers les milieux transparents dans le sens de l'axe de l'œil, on apercevait facilement une exsudation plastique assez forte en bas et au côté externe du corps étranger.
Par suite d'une clwroïdo-rélinite localisée, le fragment d'acier s'enkysta au bout d'une semaine, et peu à peu l'humeur vitrée ambiante recouvra sa transparence ; cependant les fondions visuelles diminuèrent progressivement, et cinq semaines après l'accident, on