LIMITES DU CHAMP DE LA VISION DISTINCTE
1G. — L'expérience journalière nous apprend que : entre des limites déterminées pour chacun, et qui comprennent le plus souvent un très grand intervalle, l'œil jouit d'images très nettes.
Ces limites ont reçu le nom, l'une de limite distante, ou punctum remotissimum ; l'autre de limite rapprochée, ou punctum proximum.
L'homme qui distingue le mal d'un navire, quand déjà la carène du bâtiment a disparu sous le plan de l'horizon, peut être considéré comme réunissant exactement en un foyer unique, sur la couche des bâtonnets de la rétine, les rayons qui lui arrivent en parallélisme. La limite éloignée de sa vision distincte est donc à l'horizon, son punctum remotissimum à l'infini.
Mais tous les hommes ne sont pas dans ce cas, el un certain nombre d'entre eux (qui fermeront dans la suite de ce travail une classe importante à étudier (myopes), ne jouissent
(t) Si l'on vcul l'œil schématique nussi exact que le permettent les données expérimentales de la question, Voir la page 200, §§ c cl f des Annula d Oculislique, fig. G. Juin I8G4.
DIOPTRIQUE MIYSIOLOGIQL'E.
pas d'une vue aussi distante. Pour ces individus, la limite éloignép est finie et plus ou moins rapprochée d'eux-mêmes. C'est cette limite qui, à proprement parler, porte le nom de « punclum remotum. »
La limite éloignée du champ de la vision distincte varie donc avec les sujets : Qnie pour les uns, elle est à l'horizon pour les autres.
Mais, pour tous les hommes, quand les ohjels se rapprochent à une certaine distance, variable avec les individus, les images deviennent troubles et confuses sur les bords. Là est la limite inférieure ou rapprochée. Ce point, chez un sujet jeune et sain, est environ à 3 pouces 1/2 ou 4 pouces de la cornée.
D'après ces faits d'expérience commune et générale, puisque le point de concours des rayons réfractés par l'œil demeure constant pendant le passage de la vision d'un objet situé ù l'horizon à un objet distant seulement de 4 pouces,
17. — Il est nécessaire, pour la réalisation de la vision nelle aux différentes distances, que l'œil éprouve ou exécute en lui-même certaines modifications, ayant pour objet, soit d'augmenter la distance relative de l'écran à la lentille, soit d'accroître le pouvoir réfringent de celle dernière. Il faut, en un mot, que l'oeil soil investi d'une faculté d'accommodation aux dislances.
Celle nécessité logique se déduit en outre : 1° subjectivement, de la conscience que l'on a en soi-même d'un effort, d'une fatigue, tout au moins d'une modification éprouvée par l'organe, pendant le passage de la vision de loin à la vision rapprochée; 2° on met la chose en complète évidence au moyen de l'expérience des deux épingles de Porterfield : Si l'on vise d'un seul œil les extrémités de deux épingles alignées et placées à des dislances différentes, on aperçoit distinctement la première, tandis que la seconde paraît nébuleuse, ou bien on distingue très bien la seconde, tandis qu'on voit mal la première. Les deux images sont dans l'axe et se couvrent; cependant, il dépend d'un effort volontaire, qui se fait sentir dans l'œil, que la vision distincte soit pour l'une ou pour l'autre. 3° On est encore conduit à la même conclusion par l'emploi de l'oplomètre de Scheiner : On vise une épingle à quelques pouces de distance et de Taçon à la voir nettement. Une carte percée de deux trous d'épingle, que sépare un intervalle un peu moindre que le diamètre pupillaire (2 1/2 à 3mm, par exemple), est alors placée tout près el au-devant de la cornée. Ces deux orifices, très petits, ne donnent cependant lieu qu'à une seule image. Uapproche-l-on alors l'épingle, tant que l'on est dans le champ de la vision distincte possible, on n'a toujours qu'une seule image. Mais l'épingle est-elle amenée en deçà de
la limite inférieure, alors on perçoit deux images. La ligure vu donne une idée de ce qui se passe en cette circonstance.
A, A', positions de l'épingle, quand elle donne lieu à une image unique ; P, position de l'épingle
donnant lieu ù deux images. De A à A', les rayons Incidents A K, A' K sont différents; et cependant, après la réfraction, ils se réunissent au même point a; mais, à partir du point P, il n'en est plus de même, cl les rayons réfractés PK, P K' rencontrent isolément l'écran en û el û'.
Si le sujet en observation est plus ou moins myope, c'est-à-dire s'il a une limite éloignée de grandeur finie, les choses se passent en sens inverse pour celle limite éloignée. I.a figure vin expose la marche des rayons dans celle seconde circonstance.
Dans cette figure. A «'éloignant de l'œil, donne une image unique jusqu'en R; mais, après ce point, les rayons réfractés el qui passent par les trous d'épingles o, o\ donnent
RÉFRACTION STATIQUE ET RÉFRACTION DYNAMIQUE
Fig. vi».
lieu à deux images q et q\ La modification de l'étal de réfraction qui s'opérait de P jusqu'à R ne s'exécute donc plus après R, ainsi que, dans le premier cas, elle cessait en deçà de P.
On remarquera que, dans la première expérience, si l'on bouche le trou 0, c'est l'Image S, du même côlësur la rétineque 0, qui disparaît; dans le deuxième cas, c'est l'image q' du côté opposé.
Dans le premier exemple, les rayons K û et K' û>' se rencontrent donc seulement après la rétine ; danslesecond,
ils se rencontrent avant elle. Nous rappellerons plus loin celte démonstration, quand il s'agira de déterminer exactement les limites P et R.
4° On démontre encore objectivement l'aberration de parallaxe dans l'œil, par la nécessité de sa correction physiologique au moyen de l'expérimentation suivante : Observant au microscope une image nette formée à la partie postérieure du corps vitré, ou en arrière de lui, sur un œil frais d'un animal supérieur (avec ou sans conservation de la cornée) et représentant un objet éloigné d'au moins dix mètres, si l'on interpose, au-devant de l'œil en observation, une lentille dispersive de deux à trois pouces, l'image devient à l'instant confuse. Il faut alors reculer d'un certain nombre de millimètres (2 1/2 à 6 millimètres suivant les animaux), l'objectif et le corps du microscope, pour rendre à l'image sa netteté. Cette image a donc reculé elle-même de cette quantité. On obtient le même résultat si l'on a placé devant l'œil en observation, et à la même distance (de deux à trois pouces) un objet de dimension en proportion avec celle distance. 11 faut reculer le corps de l'instrument de cette même quantité pour passer de l'une des images à l'autre.
5° Enfin, voici encore une démonstration objective de celte même propriété que possède l'œil de s'accommoder aux distances : Quand on examine à l'ophthalmoscope fixe un œil humain, dont la pupille a été dilatée, et qu'on se met dans de tels rapports de distance avec l'œil observé que l'image de la flamme de la lampe se dessine très nettement sur la choroïde, si le sujet est encore en possession d'une certaine partie de sa propriété d'ajustement, on constate ce qui suit : Après avoir observé l'image de la lampe et l'avoir vue avec la plus parfaite netteté, lors du regard indifférent du sujet, on l'invite à porter son attention sur un objet rapproché, toujours dans la même direction visuelle. Alors, au moment de l'effort accommodalif, on remarque que l'image de la lampe, premièrement très nette, devient étalée, diffuse, mal délimitée. Preuve évidente d'un changement de l'étal dioptrique, pendant le passage de la vision distante à la vision rapprochée.
S. RECHERCHE DU PRINCIPE CORRECTEUR DE L'ABERRATION DE PARALLAXE OU DU SIÈGE
DE L'ACCOMMODATION
18. — L'accommodation de l'œil aux distances rapprochées n'a point lieu par un changement de forme du gjohe oculaire, s'allongeant sous l'influence de la pression des muscles de l'œil, et augmentant ainsi la distance qui sépare la réline du cristallin .
1° Les nécessités physiologiques qui président à la fonction doivent, selon toute apparence, exiger la conservation de la forme sphérlque de la surface rétinienne ou sensible, et conséquemment du globe oculaire qui lui scrl de support. La correspondance exacte du tableau intérieur avec l'hémisphère extérieur impose celle loi.
2° Il n'existe point de muscles qui soient disposés autour de l'organe, de façon à Val-
XII DIOPTRIQLE PHYSIOLOGIQUE.
longer régulièrement. (Voir, dans nos leçons sur le strabisme, la théorie slalique du globe oculaire.)
3° Dans plusieurs cas de paralysie complète des muscles de l'œil, l'accommodation a été trouvée persistante.
4° Inversement, on la voit tous les jours palhologiqucmenl abolie, avec persistance parfaite de l'activité de tous les muscles extrinsèques.
5° Expérimentalement, on modifie tous les jours, par excès ou par défaut, par spasme ou par paralysie artificielle, la faculté accommodalrice, par la fève de Calabar ou par l'atropine, qui n'exercent aucune action sur les muscles de l'œil.
19. — Si la rétine ne s'éloigne pas du cristallin, pour les besoins de l'accommodation, le cristallin ne s'éloigne pas davantage de la réline.
La lentille oculaire étant snspendueen équilibre entre deux liquides contenus en espaces clos (humeur aqueuse, humeur vitrée), ne saurait, en effet, changer de place, avancer vers la cornée, sans comprimer ou déplacer l'humeur aqueuse. Mais celle-ci est incompressible et il n'y a point de communication connue entre elle et le corps hyalin. Le cristallin ne peut donc se mouvoir en avant sans éprouver en même temps une altération de forme. D'après cela :
20. — C'est la force réfringente propre du système dioptrique qui doit, par ses modifications, répondre aux nécessités de l'accommodation aux distances.
Or, nous avons vu plus haut ( 6 ) que le système dioptrique pouvait être considéré comme formé de deux lentilles collectives, agissant cumulalivement; la première, de 31inm69 environ de longueur focale, représentant l'action de la cornée unie à l'humeur aqueuse ; l'autre de 2c2mni50, représentant le cristallin uni à l'humeur vitrée, et placée à 4 millimètres de la première. L'action totale de ces deux lentilles répondant à une longueur focale de 1 1 ramo0 ( 15 ).
La modification de cette action totale ne peut évidemment dépendre que de l'une ou de l'autre de ces deux parties élémentaires ou de toutes deux ensemble. Or, les expériences catoptriques de Young, de Haldal, Max Langenbeck, Cramer, Helmhollz, ont fait voir que les images par réflexion d'un objet brillant dans la cornée, ne variaient aucunement pendant le passage de la vision distante à la vision rapprochée.
21. — • La cornée est donc invariable de forme pendant l'exercice de l'accommodation.
D'autre part, étudiant les modifications de l'exercice de la vue chez deux sujets privés de cristallin, par l'opération de la cataracte, M. Donders a établi que:
22. — En l'absence du cristallin, il n'y a plus trace de pouvoir accommodatif.
Tout indique donc déjà que c'est dans les fonctions du cristallin que devra siéger la faculté accommodalive, que c'est celte lentille dont la forme devra varier. Avant d'arriver a la démonstration directe de cette vérité, un mot encore sur une hypothèse, la dernière de celles qui ont été émises sur ce mécanisme.
25. — L'iris, dont les mouvements sont isochrones avec ceux de l'accommodation, est cependant indiffèrent à cet acte ; il ne le tient pas sous sa dépendance.
1» En effet, la dilatation et la contraction de l'ouverture pupillaire s'exécutent en sens Inverse de ce qu'il devrait être si le degré de cette ouverture avait pour objet d'éliminer, à un instant donné, les rayons périphériques, rayons dont le foyer est le plus rapproché de la lentille.
2" L'expérience enseigne qu'avec un même degré d'ouverture pupillaire, on voit,
RÉFRACTION STATIQUE ET RÉFRACTION DYNAMIQUE. XIII
en des instants différents, c'est-à-dire lors d'éclairages variables, aux distances les plus différentes.
3° Mais la démonstration péremploire de l'indépendance de l'accommodation, eu égard à l'iris, a été donnée par une observation de M. de Graefe : Dans un cas de traumatisme de l'œil, suivi d'aniridie (ablation de l'iris) complète, avec conservation de la faculté visuelle, l'accommodation était demeurée intacte; ajoutons que, dans cette même expérience, on a constaté que, pendant l'accommodation rapprochée, les procès ciliaires, auxquels M. Rouget avait attribué un rôle compressif sur le cristallin, ne se sont jamais mis en contact avec cette lentille, non plus que le muscle ciliaire (de Graefe).
24. Démonstration directe. — L'accommodation de la vue aux objets rapprochés est procurée par une modification éprouvée par le cristallin. Cette modification consiste dans une altération de sa forme. Le caractère saillant de cette altération consiste en ce que sa surface antérieure devient notablement plus convexe et se rapproche d'une façon marquée de la cornée; la surface postérieure, dont la courbure augmente aussi un peu, ne change pas de situation.
La démonstration directe de cette proposition est fournie par l'observation, au moyen d'instruments amplificateurs des trois images par réflexion que donnent, d'un objet brillant, la surface de la cornée, la surface antérieure du cristallin et sa surface postérieure. Ces images sont connues sous le nom d'images de Purkingé et de Sanson.
Les deux premières sont droites, la troisième est renversée.
Les figures ix et x montrent ce que deviennent ces images pendant le passage de la vision distante à la vision rapprochée.
A représente leur situation dans l'oeil accommodé à dislance; B dans l'œil adapté pour la vision rapprochée. Dans les deux figures, a est l'image réfléchie donnée par la cornée, b celle de la surface antérieure, c celle de la surface postérieure du cristallin. Dans la figure B, on remarque que l'image b est notablement plus petite et qu'elle s'est rapprochée de l'image cornéenne, ce qui implique une augmentation de la courbure de la surface correspondante ou antérieure du cristallin. Helmhollz a reconnu, en outre, un changement analogue dans l'image c, mais peu marqué relativement; la surface postérieure de la lentille devient donc aussi quelque peu plus concave en avant; mais la différence est légère.
L'image cornéenne demeure, elle, absolument invariable.
Les changements éprouvés par lesdiles surfaces peuvent être formulés schématiquement dans la figure x (V. page xiv) :
AA' est l'axe de la cornée que nous supposerons être aussi celui du cristallin. C représente la cornée, L le cristallin ; la ligne ponctuée de celui-ci donne la forme correspondante à la position des Images en B dans la figure précédente.
/"est la flamme objective; o l'œil observateur; II' le plan de projection monoculaire des images vues par réflexion, a, b, c, la position des images dans l'expérience A ; a, b\ c, dans l'expérience B.